‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 10 sur 54 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

Ce prince naquit sous les plus malheureux auspices. Longtemps attendu par les peuples, il fut renié par son père, il ne fut point aimé par sa mère. Il y eut lonp^temps dans son existence quelque chose d'incertain, de précaire qui fit d'une inquiétude perpétuelle le fond de son caractère. L'éducation morale qu'il reçut de la politique y ajouta quelque chose de servile et de comprimé qui tendait sans cesse à éclater, et c'est ce qui rendit son règne si terrible aux caractères craintifs. Il avait consumé la première moitié de sa vie à déplorer de ne pas régner assez tôt et le reste fut empoisonné par la crainte de ne pas régner assez longtemps pour regagner le temps perdu. Ce règne, qui eut de grands résultats pour lEurope, offrit des scènes bien bizarres, mais très originales et instructives pour ceux qui dans le malheur de la patrie n'estiment la liberté et la vie que ce qu'elles valent.

Pendant cette époque désastreuse et bien longue, quoiqu'elle n'ait duré que cinq ans, le plus malheureux des Russes fut l'empereur.

Je vais donner une espèce de chronique de mon journal où je notai tous les soirs les événements de la cour. Je voudrais démontrer par les faits qu'un même

homme peut être à la fois un très mauvais souverain et un fort honnête homme ; ce qui ne manque pas d'arriver lorsque les lumières ne sont pas en équilibre avec les sentiments et que les principes du devoir ne règlent pas les mouvements de la puissance, et de montrer que nous négligeons trop dans les jugements que nous portons sur les souverains l'influence majeure et irrésistible du physique sur le moral de toutes les actions.

Paul, qui était si laid, était né beau et si beau qu'on voyait dans la galerie du comte de Stroganov son portrait à l'âge de sept ans, en grand costume de l'ordre, à côté de celui de l'Empereur Alexandre au même âge et dans le même costume, et qu'il ne manquait pas d'arriver que les étrangers demandaient pourquoi le comte Stroganov avait là deux fois le même portrait. Tous les enfants de Paul lui ressemblaient et cependant ils étaient tous beaux et bien faits; mais cela n'est pas difficile à expliquer quand on saura qu'il fit en 1764 ou 1765 une maladie accompagnée de convulsions, que les nerfs de son visage en conservèrent une contraction et que ce fut au moyen d'opérations qu'on lui fit à la gorge qu'on lui sauva la vie. Ses yeux avaient conservé beaucoup d'expression et ses dents très grandes étaient si blanches, si bien rangées que la bouche était presque agréable. Il était d'une extrême maigreur, tout en os et en muscles, mais sa taille était bien prise et, si dans l'espoir de se grandir et de se donner l'air majestueux il n'avait pris une démarche théâtrale, on aurait pu le citer comme un homme bien fait.

Son éducation fut confiée au comte Panine, depuis ministre des affaires étrangères et qui avait acquis

pendant son ambassade en Suède la réputation d'un homme de talent. Ce choix fit également honneur à l'impératrice et à M. de Panine parce que ce dernier n'était entré dans la conspiration qui la mit sur le trône qu'à condition qu'elle exercerait la régence jusqu'à la majorité du grand-duc. Que la conduite du gouverneur fût une suite de sa vertu ou de son ambition, il fallait bien compter sur son honneur pour croire que le serment qu'il avait fini par prêter suffirait à le faire renoncer à un plan qui devait mettre si haut sa réputation et sa fortune. On lui adjoignit des Allemands comme plus aptes au métier d'instructeur et trop petits compagnons pour s'aviser d intriguer. M. Aepinus l'I), bon publiciste et physicien, fut le plus remarquable d'entre eux. On n'omit rien de ce qui pouvait rendre l'instruction brillante. Le jeune homme fit ses humanités avec succès, son cours de littérature avec grande application ; l'histoire, la géographie, les mathématiques lui avaient étéenseignéespar de bons maîtres, mais je soupçonne d'après de longues conversations que j'ai eues avec lui que les grandes parties de l'édu-

(1^ l^'anecdote suivante, recueillie dans les écrits du comte Fédor, mérite d'être citée à cette occasion. Elle ne manque pas d'une certaine saveur. « Nous avions en Russie un vieux Lubeckois, d'abord attaché à l'éducation du j]rand-duc Paul et ensuite au département des affaires étranf[ères, où il était charjjé de la partie du chiffre. C'était sous sa figure très vulgaire un homme d'esprit, grand mathématicien et physicien, un vrai philosophe et le plus déterminé piéton qu'on pût rencontrer. Catherine II en faisait un cas particulier et profita de l'établissement des écoles normales auquel il avait fort contribué pour le décorer du cordon de Sainte-Anne. Quand M. Aepinus se releva, il dit à Sa Majesté : « Je remercie très humblement d'avoir été mis pour le reste de ma vie à l'abri des coups de bâton. » Il avait toujours été révolté de l'impunité qu'assurait en Russie un cordon, mais depuis ce jour il porta toujours le sien sous la vieille redingote cannelle dont il se servait pour ses courses.

cation, l'éducation politique, Tart de la (juerre,le droit public n'avaient été qu'effleurés. Paul avait une conversation plus brillante que solide, une grande politesse surtout vis-à-vis des femmes, une juste appréciation de la grandeur de sa destinée et une crainte majeure de l'impératrice comme mère et comme souveraine. Avec son caractère irritable et bilieux, ce dernier résultat ne fut pas facile à obtenir, mais il se présenta une occasion que l'habile gouverneur ne perdit pas.

Le grand-duc était parvenu jusqu'à dix-neuf ans sans rien dire ni faire qui pût alarmer sur ses projets, ni faire douter de la plus complète soumission, lorsqu'au moment où on s'y attendait le moins on découvrit une correspondance fort suivie avec un baron de Gampenhausen (1), jeune Livonien de beaucoup d'esprit et assez mauvais sujet. Cette correspondance n'avait rien de positivement coupable, elle n'annonçait aucun projet, mais elle traitait d'avenir, de droits, d'espérances; c'étaient les idées mal digérées d'une tête ([ui commence à fermenter. L'impératrice et le gouverneur, après avoir tenu conseil, résolurent de tirer parti de la circonstance. M. de Panine, au lieu de se présenter chez le prince comme d'habitude, lui fit dire par un valet de chambre de se rendre sur l'heure chez lui. Le grand-duc, étonné, arrive en hâte et, au lieu des respects accoutumés, trouve, couché dans un fauteuil, son mentor qui, sans se déranger, lui tient le discours suivant :

(i Qui croyez-vous être? Le successeur au trône!

(1) Apparemment une erreur. C'est de Saldcrn et non de Campenhausen que parle ici le comte Fédor.

— Sans doute, mais comment?

— Voilà ce que vous ignorez et ce que je vais vous apprendre. Vous l'êtes, mais par la seule grâce de S. M. l'Impératrice glorieusement régnante. Si jusqu'ici on vous a laissé croire que vous étiez fils légitime de Sa Majesté et de feu l'Empereur Pierre III, détrompezvous : vous n'êtes qu'un bâtard et les témoins de cette vérité existent tous. En montant sur le trône, l'impératrice daigna vous y placer à côté d'elle, mais du jour où vous cesserez d'être digne d'elle et du trône, vous perdrez et le trône et votre mère. Du jour où votre imprudence pourrait compromettre la tranquillité de l'État, elle ne balancera point entre un fils ingrat et des sujets fidèles. Elle se sent assez puissante pour étonner le monde par un aveu qui fasse connaître en même temps sa faiblesse comme mère et sa fidélité comme souveraine. Tenez, voilà vos lettres au baron de Gampenhausen, relisez-les et songez au parti qui vous reste à prendre (1) . »

Ce terrible discours produisit tout l'effet qu'on en pouvait attendre. Le prince demanda sa grâce. On la lui promit, mais tout sentiment de tendresse s'éteignit entre la mère et le fils. Elle ne fut plus qu'une souveraine généreuse, lui qu'un sujet soumis. Quelquefois sa bile mise en fermentation par des courtisans indiscrets s'échauffait, mais Catherine, sûre du coup qu'elle avait frappé, ne le craignit jamais. Elle le laissa pendant vingt-trois ans à une lieue de Tsarskoïé-Sielo, où

(1) L'épisode raconté par le comte Fédor, quoique invraisemblable, présente quelque intérêt, parce qu'il trahit un de ces courants de pensées, si dangereux pour la stabilité du trône, qui se firent jour grâce à certaines irrégularités de la conduite de Catherine IL

elle n'avait que soixante grenadiers de garde, exercer quelques milliers d'hommes. Il avait une phrase qui coupait court aux discours insidieux : " Un prince est sujet avant d'être fils et la religion m'a enseigné que tout ce que je pourrais entreprendre contre ma mère ne servirait qu'à sanctionner ce que mes fils pourraient un jour tenter contre moi. "

Une conduite aussi mesurée lui valut pendant la vie de l'impératrice une existence fort au-dessus de ce qu'on accordait ailleurs à un successeur au trône. Il était défrayé de tout et recevait une pension de 175,000 roubles en argent, la grande-duchesse de 70,000. Entreprenait-il une bâtisse un peu considérable, l'impératrice se plaisait à lui fournir ou des matériaux de choix ou des secours en numéraire. Deux fois par semaine il se rendait le matin chez l'impératrice, où un secrétaire d'État lui faisait part de toutes les affaires courantes et où elle-même répondait aux questions que provoquait cette lecture. Outre un grand-maitre attaché à sa personne, il avait un service égal à celui de l'impératrice. Il donnait des fêtes en ville et à la campagne et les égards dont il était entouré étaient tels que Sa Majesté trouvait bon qu'une partie de sa petite société la quittât pour aller au bal de Monseigneur où elle envoyait même le favori. Il allait s'établir à la campagne quand et là où il voulait, et, depuis que l'impératrice lui avait fait don de Gatchina, qu'elle iSvait racheté de la succession du prince Orlov, il laissait quelquefois passer tout l'automne sans rentrer dans la capitale.

Il semble que, dans un pays comme la Russie, un pareil traitement était au-dessus de toutes les préten-

lions. Cependant, les plaintes et l'humeur étaient continuelles ; les favoris de la jeune cour jetaient les hauts cris et on les laissait crier.

Catherine fit arriver à Saint-Pétersbourg la landgrave de Darmstadt avec trois de ses filles, afin que le grand-duc put choisir parmi elles une épouse. Il choisit la plus laide, mais la plus spirituelle, appelée depuis la grande-duchesse Nathalie. Les deux autres s'en retournèrent décorées du cordon de Sainte-Catherine et couvertes de diamants; l'une, la princesse Louise, épousa le duc de Weimar (1 et se rendit célèbre depuis par le beau caractère qu'elle déploya vis-à-vis de Napoléon, l'autre^ la princesse Amélie, le prince héréditaire de Bade (2).

La nouvelle grande-duchesse s'empara complètement de l'esprit du grand-duc et, en fort peu de temps, elle déplut également à 1 impératrice et à la nation; à la première, parce qu'elle lui parut fort intrigante; à l'autre, parce qu'elle s'aperçut qu'elle en était méprisée. On était loin de prévoir que sa carrière serait courte, parce qu'on ignorait que sa mère avait caché une circonstance qui l'empêchait de donner des héritiers au trône. Voici ce qu'on m'en apprit depuis en Allemagne : La princesse était née avec une prolongation de l'os coccyx qui augmenta avec la croissance et devenait fort inquiétant. On avait consulté sans succès les principaux chirurgiens de l'Europe. Un charlatan de Brunswick se présenta enfin, examina l'enfant et promit de faire disparaître la chose. Il se fit faire un

(1) Charles- Aufjuste (1758-1828\

(2) Charles-Louis, dont la fille Louise (Élisabeth-Alexiéievna) épousa Alexandre 1"^ de Russie.

genouil (?) en fer et assit avec une telle violence cette pauvre petite créature que l'os se cassa et disparut dans l'intérieur de son corps. Elle manqua mourir de cette affreuse opération et nen guérit que pour mourir plus sûrement à ses premières couches, l'enfant se trouvant arrêté par un obstacle qu'on ignorait et qu'on n'aurait pu lever. La grande-duchesse montra dans ses derniers moments un courage héroïque, exigeant qu'on la sacrifiât pour sauver l'enfant. C'était un fils, mais le sacrifice de la mère ne put le sauver. On a parlé diversement de cette catastrophe, mais ceci est la vérité (l). M. de Nicolaï, secrétaire de cette princesse et La Fermière, son lecteur, ont été mes amis et les témoins de tout. C'est d'eux que je tiens ces détails et ceux qui vont suivre.

La douleur du grand-duc fut sans mesure. Il ne voulait ni secours ni conseils et l'impératrice était dans la plus vive inquiétude lorsque le prince Henri de Prusse, qui se trouvait alors à Saint-Pétersbourg, lui demanda carte blanche pour lui rendre la tranquillité dont semblait dépendre la vie du pauvre prince. L'impératrice balança, voulut savoir de quelle nature seraient les moyens dont on allait se servir. Le prince Henri, sachant qu'elle s'y opposerait, refusa de les lui communiquer. Le danger, de moment en moment, devenait plus pressant. Elle s'en remit à la sagesse du prince. Alors s'ourdit et se développa, en vingt-quatre heures.

(1) Voyez pour les détails : Soc. Hist. de Biissie, t. XXVII, p. 79; AsSEBURG, Denkwûrdigkeiten , p. 270 ; Schilder, Paul I", p. 104, 105. Cet auteur russe dit : « Toute la responsabilité dans cette affaire retombe sur la landgrave, qui fut séduite par le désir d'établir brillamment sa fille. "

la trame la plus noire dont on ait jamais enveloppé la mémoire d'une personne morte et que personne ne pourrait raisonnablement ni n'oserait défendre. Le prince Henri força la retraite obstinée du grand-duc, lui dit qu'au risque de lui manquer de respect, il était obligé de 1 avertir qu'il allait mourir pour une personne complètement indigne de sa tendresse et de ses regrets. Le premier coup porté, il attendit que l'honneur outragé demandât des éclaircissements et alors, rappelant mille circonstances éparses, s'appuyant sur des lettres que, pendant ce temps, on préparait sur des prétendus aveux faits au confesseur Platon que 1 on engageait à mentir en vue du grand bien qui devait en résulter, il nomma le favori le plus cher de ce malheureux époux, le comte André Razoumovski, que sa figure, sa témérité naturelle rendaient fort propre à jouer le rôle qu'on lui avait destiné. Quant tout fut prêt pour porter le dernier coup, on apporta une cassette pleine de lettres supposées et le fameux Platon, depuis métropolitain de Moscou, déj<à fort accoutumé aux intrigues, vint révéler la prétendue confession faite in articula tnortis. Cette horrible machination réussit complètement. Le grand-duc retourna volontairement à la vie et, au bout de quelques mois, consentit à partir pour Berlin, afin d'y voir la princesse de Wurtemberg, destinée à le consoler entièrement. Pendant le reste de sa vie, le comte André ne put obtenir de paraître devant lui. L'audace de cette intrigue me la rendait peu croyable, mais les détails que MM. de Nicolaï et La Fermière m'ont donné sur l'intérieur de cette cour pendant les trois ans que dura ce mariage (1773-1776) m'ont convaincu que l'idée devait s'en être présentée

tout naturellement au prince Henri (1) et que, voulant empêcher le g^rand-duc de mourir, il n'aurait pu en trouver de meilleure.

Paul, très jeune encore, était, dans Tintérieurde ses appartements, d'une familiarité, d'une camaraderie sans bornes. Le comte Razoumovski entrait le matin lorsqu'il était encore avec la grande-duchesse qui riait beaucoup de voir le prince se peloter avec son favori et se jeter quelquefois jusqu'au travers du lit. Comme la vie retirée que Son Altesse Impériale menait donnait naissance à beaucoup de privautés que la fatuité de M. Razoumovski ne manquait pas de prolonger devant la cour, le prince Henri n'avait fait que prêter des intentions coupables à ce que le public avait été quelquefois dans le cas de critiquer.

Le grand-duc, pour qui l'état de mariage eut longtemps de si puissants attraits, oublia bientôt dans les bras d'une princesse grande et fraîche celle à laquelle il avait résolu de ne pas survivre, et la nouvelle postérité issue de cette nouvelle union a suffisamment prouvé combien elle avait été sagement arrangée. La nouvelle

1^1) La préférence que le comte Fédor accorde à cette explication de la soudaine disgrâce du comte André Razoumovski est probablement moins due à son amour pour la vérité historique qu'à son animosité contre le prince Henri de Prusse. « Jamais je ne vis personne de plus médiocre avec une certaine réputation, ni de plus complètement ridicule avec de grandes prétentions, » dit le comte Fédor dans un article qui traite exclusivement du prince Henri. « C'était un petit homme bien maigre et bien mal fait, juché sur les plus hauts talons possibles. Un vilain visage avec deux gros yeux de têtard dont l'un louchait en dehors, le tout surmonté d'un grand toupet en cœur et garni de boucles en ailes de pigeon. Le costume en frac était à l'avenant : du rose, du lilas, du jonquille. Des manières guindées plutôt de vieille coquette que de vieil homme et une voix bien rauque donnant dans le toupet pour tâcher de s'adoucir. Voilà la figure devant laquelle on vous plaçait en vous disant : " Voilà le grand homme. »

grande-duchesse était loin d'avoir l'esprit de la première, mais elle apportait toutes les qualités qui manquaient à l'autre : une grande admiration pour l'impératrice, une passion prononcée pour la représentation et la vie de cour et une bienveillance extrême pour la nation dont elle se hâta d'apprendre la langue et dont elle embrassa de bonne foi et avec ferveur la religion. On sait que les princes russes ne peuvent épouser que des princesses de leur religion. La duchesse de Wurtemberg, très ambitieuse et qui destinait ses filles aux premiers trônes de l'Europe, avait imaginé, pour leur épargner le reproche d'apostasie, de borner leur instruction religieuse aux premiers éléments de la foi chrétienne et de ne décider de leur religion qu'au moment de leur mariage (1). C'est ainsi que Mme la grande-duchesse, qui allait être luthérienne pour épouser le prince de Darmstadt, devint subitement grecque lorsque le prince Henri de Prusse, son parent, la fit choisir par la cour de Russie et que la princesse Elisabeth, sa sœur, fut mise dans un couvent à Vienne, lorsque Joseph II la destina à son neveu, depuis l'empereur François.

(1) Les historiens russes se plaisent à souligner la facilité avec laquelle les princesses allemandes abjuraient leur religion chaque fois qu'il s'agissait de se marier à un héritier du trône russe. Qu'on lise le récit documenté de M. Bilbassov sur la conversion de la princesse d'Anhalt-Zerbst à la foi orthodoxe, et la lettre de Catherine II au comte Roumiantsov du 17 août 1792, citée par le général Schilder (^Histoire de l'empereur Alexandre I", t. I, p. 231, note 121.) " La question de la religion ne fut pas un obstacle, pas plus que le reste (il s'agit de la princesse Louise de Bade, la fiancée du grand-duc Alexandre, plus tard Alexandre I", empereur de Russie). On trouva un théologien qui démontra au prince héréditaire la supériorité de la foi grecque-orthodoxe, et le succès fut tel qu'il ne restait plus à attendre que le moment où on conseillerait au prince lui-même d'embrasser cette religion. »

Il ne faut pas laisser à Mme la g^rande-duchesse tout le mérite de ce que sa conduite avait d'excellent et de bien adapté aux circonstances nouvelles où elle se trouvait. La transition de la petite cour de Montbéliard à la grande cour de Pétersbourg demandait un esprit capable d'observation. Aussi Mme sa mère, sachant ce qui lui manquait de ce côté-là, lui avait-elle donné pour amie et pour conseil une demoiselle de Schilling (1), mariée depuis à un général livonien nommé Benckendorf, qui, en fort peu de temps et sous les apparences les plus modestes, s'empara tellement de l'esprit du grand-duc que rien ne se faisait plus à sa cour que d'après ses avis. Un pareil personnage devait être surveillé de près, et, d'après les rapports qu on lui en fit, l'impératrice conçut une véritable estime pour Mme Benckendorf. Elle n'osait la lui marquer trop ouvertement, de crainte d'effaroucher Monseigneur et d'inquiéter ses favoris ; mais elle ne manquait aucune occasion de la lui laisservoir, jusqu'au point qu'un jour qu'elle la vit avancée dans sa grossesse elle la fit asseoir, bien que toute la famille impériale fût debout. Tant que dura sa faveur, la cour du successeur au trône fut le séjour de la paix et de la politesse. La fougue perpétuelle du prince se trouva neutralisée par les occupations douces de l'intérieur, car la grandeduchesse s'appliquait avec succès au tour et à la gravure, occupations que Mme de La Fermière interrompait par des lectures intéressantes. Ce n'est pas que cet intérieur si bien réglé n'eût ses côtés ridicules que m'apprit mon intimité avec Mlle Nélidov, fille d'hon-

(l^ Von Caiinstatt. Son tils fut le leJouté chef des {{cndarmes, Alexandre Chrlstophorovitch Benckendorf.

LE GRAND-DUC PAUL lil

neur, et mes conversations sur ce sujet avec l'impératrice.

Je n'ai jamais su au juste ce qui avait engagée Catherine II à faire voyag^er le grand-duc. La suite a suffisamment prouvé qu'aucun des motifs qu'on lui prêta alors, comme de vouloir se défaire de lui, n'était fondé. Ce fut lui-même qui se plut à semer ces bruits odieux et à les accréditer par des propos indiscrets et des scènes bizarres. A Florence, dinant en famille et sans cérémonie chez le g^rand-duc Léopold, il se leva tout à coup de table, mit les dix doigts dans la bouche pour se faire vomir, criant qu'on l'avait empoisonné. Cette cour bourgeoise, bien que très offensée d'une pareille scène, mit tous les soins à le calmer; mais, soit qu'il se crût en danger, soit qu'il affectât de s'y croire, on n'y parvint qu'à grand'peine. A Naples, comme on parlait un jour du gouvernement, la reine crut devoir lui dire que l'on avait tort de parler de lois devant un prince habitué à ce qu'il y avait de plus admirable en fait de législation. « Des lois en Russie ! des lois dans un pavs où celle qui règne ne reste sur le trône qu'en les foulant toutes aux pieds ! » L'effroi fut grand, à ce que me conta depuis la reine, et l'on se hâta de changer de conversation.

Quand il le voulait cependant il était fort aimable, et en France il le voulut souvent. On cite de lui des mots heureux. J'en rapporterai un, parce qu'il peint deux hommes à la fois : le duc, depuis maréchal de Coigny, l'homme à la mode d'alors, lui ayant demandé, tout accoudé qu'il était sur une cheminée à Trianon, comment il trouvait les Français : " Très aimables, bien qu un peu familiers » , répondit-il. Malgré sa maigreur

et la laideur de son visage, dont il était le premier à plaisanter, il avait une contenance qui le mettait fort au-dessus du vulgaire et un bon goût qui le portait à ne paraître étonné de rien. On donnait à son occasion un bal dans la grande galerie de Versailles, ce qui n'avait pas eu lieu depuis nombre d'années, et le roi s'en promettait un grand effet. Quand le comte du Nord fut entré, il fit ses révérences et se mit à causer comme de coutume avec les courtisans : « Voyez donc mon sauvage, dit Louis XVI impatienté au comte de Breteuil, rien ne l'étonné. — C'est, répondit le ministre, qu'il voit la même chose tous les dimanches chez sa mère. » M. de Breteuil, qui me l'a rapporté et qui avait été ambassadeur en Russie, disait vrai. Si, comme je le crois, le but de Catherine, en faisant voyager son successeur, avait été de le policer, il fut manqué, car il revint ce qu'il était parti; en présence, courtisan maladroit et derrière le dos frondeur mal avisé. Aussi personne de ceux qui l'avaient observé en Europe ne fut étonné de la conduite qu'il tint depuis sur le trône. Parmi les favoris de Monseigneur, le plus médiocre, mais le plus audacieux était M. Wadkovski (1), qui, comme tous les sots, s'imaginait trouver un grand intérêt dans le trouble. Mlle Nélidov, qui avait tout l'esprit qui lui manquait et s'ennuyait d'être en seconde ligne, sous une Allemande, l'encouragea dans le projet

(1) Dans une lettre que Joseph II, empereur d'Autriche, écrivit en 1782 à son frère Léopold, grand-duc de Toscane, et dans laquelle il fait une description détaillée du comte et de la comtesse du Nord et de leur suite, la façon dont il parle de ce courtisan le caractérise plutôt comme un homme insignifiant : « M. de Wadkovski est un très joli jeune homme. » Joseph II und Leopold von Toscane. Ihr Briefwechsel von 1781-1790, herausgegebcn von .-^rneth, p. 332-339.

qu'il avait formé de brouiller les cartes. Rien n'était si facile ; il suffisait de dire à Monseigneur qu'il passait dans le monde pour être gouverné par la grandeduchesse et par conséquent par Mme Benckendorf. A peine ce mot fut-il lâché que tout l'édifice croula et que la petite cour se divisa en deux partis. Celui de Mme la grande-duchesse crut que la hauteur était le moyen le plus convenable pour arrêter le torrent, et l'on poussa la démence jusqu'à lui persuader de faire sentir à son époux qu'une princesse de Wurtemberg avait fait trop d'honneur à un prince dont les quartiers n'étaient admissibles dans aucun chapitre, de venir jusqu'au fond du monde pour l'épouser. C'est de Monseigneur lui-même que je tiens cette particularité. On lui conseilla de mortifier la grande-duchesse en affectant de faire la cour à Mlle Nélidov qui était âgée (1) et assez laide pour n'inspirer aucune crainte à des droits légitimes.

C'était le moment de plier avec dignité et de montrer de l'indulgence, mais au lieu de cela on cria au scandale, à l'adultère, on parla de faire chasser la demoiselle, l'on dit même qu'il y eut des plaintes portées à l'impératrice, ce qui était empirer le mal. Le comte Pouchkine (2), M. de Nicolaï, l'amiral Plestchéiev (3), que d'anciennes relations, datantdu voyage du comte du Nord, retenaient auprès du grand-duc, et quelques gens sensés que le service amenait tour à tour, cherchèrent à calmer les esprits, mais le mal

(1) Catlieriiie Nélidov était née en 1756.

(2) Valentin Platonovitch Moussine-Pouchkine, plus tard promu par Paul au grade de feld-maréchal.

(3) Serge Ivanovitcli (1751-1802).

114 LA COUH ET LE REGNE DE Py^UL I"

était fait. Monseigneur avait passé sons le jou(j de Néliclov, qui, tout innocent que fût leur commerce, prit publiquement l'attitude d'une maîtresse. Enfin, un soir d'automne, que nous étions à Gatchina, la bombe éclate ; Mme de Benckcndorf fut chassée. Le comte Pouchkine et moi nous fûmes envoyés auprès de Mme la grande-duchesse qui, plongée dans la plus grande douleur, ne nous admit (jue sur un ordre positif de nous recevoir et de faire sa partie de jeu comme à l'ordinaire. A peine étions-nous dans le cabinet de la tour, assis à cette table où aucun des trois ne songeait aux caries, que nous vîmes le grand-duc et Mlle Nélidov s'établir et rire de l'autre côté de la porte vitrée. Ce supplice dura jusqu'au moment où on annonça le souper, auquel cette pauvre princesse s'obstina à ne pas assister. La Fermière fut congédié quelques jours après et la grande-duchesse resta isolée dans son intérieur et sans considération aux yeux de la cour.

Le grand-duc fut surpris du courage qu'il avait eu, et comme ses favoris y applaudissaient et que l'impératrice dédaignait, ce dont elle se repentit fort par la suite, de lui faire connaître combien elle désapprouvait ces coups d'autorité prématurés et ces punitions sans information préalable, il se mit sur le pied de créer une police particulière autour de sa personne, dont toute la cour fut longtemps la victime. On verra parla suite que j'étais destiné à servir malgré moi de pierre d'achoppement à cette tyrannie en herbe. On ne peut se figurer à quels excès il se porta contre les courtisans qui venaient tous les quatre jours faire le service auprès de sa personne. Accoutumés à un traitement

soigné auprès de Sa Majesté, ils n'éprouvaient, de la part de Monseig^neiir, que des faveurs embarrassantes ou des humiliations qu'ils n'étaient pas faits pour souffrir. J'en citerai quelques exemples, non qu'ils soient di^jnes d'être rapportés, mais parce qu'ils donnent de la couleur au tableau.

Nous arrivâmes un jour d'automne à Gatchina, M. Zagriajski, le comte de Tiesenhausen, un prince Galitzine et moi. Nous allions, comme de coutume, gag^ner nos appartements lorsque le fourrier, devenu depuis quelque temps porteur des ordres suprêmes, nous dit d'un ton arrogant de le suivre. Il fallait obéir sans raisonner. Il nous ouvrit une porte sous l'escalier et nous fit entrer dans une chambre où il y avait quatre lits, quatre tables et quatre chaises. Ces messieurs étaient furieux, moi je riais aux lai-mes. Il nous déclara que nous eussions à ne pas sortir de là sans ordres et de faire en attendant nos toilettes. Quant à nos gens, ils étaient assis sur nos malles dans le vestibule, et on ne daigna pas même leur indiquer où ils pourraient s'établir. On nous appela pour l'heure du diner. Monseigneur nous donna la main à baiser comme de coutume et, après le repas, on vint nous dire, non quel était notre crime, nous ne l'avons jamais su, mais que tout était raccommodé et qu'on nous rendait nos appartements.

Une autre fois, on me mena dans une chambre fort à l'écart; sur la table était un excellent déjeuner. J'étais fort intrigué quand Monseigneur entra lui-même, riant de mon étonnement et voulut me servir à déjeuner. Toute la journée il me combla. Le soir, ayant remarqué que le lit n'était pas solide, je fis assujettir

116 !A cour. FT LE P.E(;NE DE PAUL I"

avec dos cordons les barres latérales aux piliers. J'étais là depuis une demi-heure lorsque je ressentis une commotion violente, puis une seconde plus forte encore. Je me jetai à bas, j'entendis marcher dans l'alcôve, je sonnai, on fit des recherches inutiles et je fus me coucher sur le divan. Le matin, je me consultais si je devais ou non parler de ce que je croyais un tremblement de terre ou une tentative de voleurs, lorsqu'une personne subalterne qui m'était dévouée vint me conter que cet appartement avait été le bain de feu la princesse Orlov(l), et que la baig^noire était sous le lit. Mlle Nélidov, pour amuser le grand-duc, avait fait arranger une bascule au moyen de laquelle, si le hasard ne m'avait fait prendre des précautions, je devais tomber tout à coup dans l'eau. Le grand-duc avait été fort en colère que le coup eût manqué et de m'avoir fait pour rien tant de grâces destinées à m'endormir sur la fin de l'aventure (I79i).

Je crus de ma dignité et de ma prudence de feindre la plus profonde ignorance. Yoilà quels étaient les plaisirs d'un prince de quarante ans et sa manière de traiter les gens de qualité ; mais peu à peu cela devint plus tragique et, pour ne rien avancer que de vrai, je ne rapporterai que les faits qui me sont particuliers.

J "étais de la petite société de l'impératrice, chose sans exemple à mon âge. Elle s'était accoutumée à m'avoir auprès d'elle; je dessinais, je lisais pour elle, et par conséquent j'avais mon appartement à Tsarskoïé- Sielo, distinction infiniment rare. Il en résultait que

(1; La |)rinLe.-se Gn'jjoire Orlov, née Calhcrinc INikolaïevna Zino-

lorsque j'allais faire mon service chez Monseigneur, je lui manquais. L'envie, on le croira sans peine, me travaillait dans tous les sens, les calomnies étaient sans fin et sans mesure, mais tout cela était sans effet auprès de Timpénatrice. Mais Monseigneur, pour qui les marques de respect vis-à-vis de son auguste mère étaient un supplice, et qui se trouvait heureux de chagriner un homme que ses favoris regardaient comme un usurpateur, imagina, la première fois que je vins faire mon service à Pavlovsk, de me mettre aux arrêts ilans ma chambre et de m'y tenir douze jours entiers. L'impératrice ne me voyant pas revenir se fâcha. Elle fit expédier à M. le grand-chambellan un ordre par lequel j'étais à l'avenir dispensé de tout service, tantchez elle qu'ailleurs, et Monseigneur en ayant eu avis me fit relâcher. Il n'y eut d'explication d'aucune part et, sauf à payer cher un jour cette exemption qui me mettait à l'abri de ses caprices, je restai quelque temps étranger aux intrigues de la cour.

Une affaire qui fit grand bruit dans le temps me replongea inopinément dans ce gouffre. Rostoptchine, gentilhomme de la chambre depuis peu, et qui commençait à s'ancrer dans l'esprit de Monseigneur, ayant été obligé de doubler un service à Tsarskoïé-Sielo, écrivit à M. le grand-chambellan une lettre fort insolente pour ses camarades, que M. de Ghérémétiev fit la bêtise de leur montrer. De là des cartels et des duels ridicules, où les femmes et les sœurs vinrent se jeter au milieu des épées. L impératrice, instruite du fait par la police et qui ne plaisantait pas sur le respect qu'on devait à la cour, ordonna à l'aide de camp général de service de juger l'affaire qui finit par l'ordre

que reçut llostoptchine de se retirer à Moscou (1). Le çrand-duc furieux le tint caché à Gatchiua, et, ne sachant à qui s'en prendre, imagina ce que je vais raconter.

L'impératrice était incommodée à Tsarskoïé-Sielo, très mal servie comme d habitude pendant ses maladies. Elle avait renvoyé sa société et s'était couchée sur le divan du grand cabinet de laque. Je lui lisais depuis une heure lorsque son valet de chambre entra sans être appelé : « Que venez-vous faire ici? demanda l'impératrice. — Je ne sais pas si je dois le dire. — Eh bien? — Le chevalier jSarichkine est arrivé de Pavlovsk et attend depuis longtemps au bas de l'escalier. — Cela m'est bien égal. — C'est qu il demande à parler à monsieur le comte de la part de S. A. I. — On dirait que vous n'êtes au service que depuis ce matin ; vous devez savoir qu on n'entre pas ici sans que je sonne. Sortez! Ayez la bonté de continuer votre lecture. " Au bout d'un peu de temps elle s'assoupit. Vers neuf heures et demie elle sonna et demanda au valet de chambre : u Monsieur INarichkine attend-il toujours? — Oui, madame. — Eh bien, monsieur le comte, allez savoir quelles importantes affaires nous ramènent. " J'étais à la fois curieux et chagrin de ce que j'allais ap[)rendre. Je descendis donc par le petit degré et trouvai ce pauvre Xarichkine, depuis si considérable comme grand maréchal, assis sur les dernières marches. Quand il me vit il se leva, de grosses larmes aux yeux. » Vous me pardonnerez, j espère, de venir vous faire une commission terrible, mais il a fallu

(I; llosloplcliinu .TU comte Vorontsov, leUre ilii 20 juillet I79i-. Ârcliivcs \'oroitlsoi\ l. VIH, p. 9'J.

obéir. » Ce mot de « terrible » était fort ridicule à l'oreille d'un homme dans la plus haute faveur. « Voyons, monsieur Narichkine, cette commission si terrible? — Monseigneur m'a charjjé de vous dire que le premier acte de justice qu'il fera en montant sur le trône sera de vous faire trancher la tète. — Voilà un homme bien pressé, dis-je en riant, d'entrer en besogne. » Puis, plus sérieusement : » Je suis fâché, monsieur, de vous voir chargée d'une telle commission. Dites à Monseigneur que j aurai l'honneur de lui écrire. — Gardez-vous en bien, il ne peut souffrir qu'on lui écrive. — Hélas, monsieur, une fois que me voilà condamné à la mort, il me reste moins d'inquiétude sur ce qui peut plaire ou déplaire à Sa Majesté Impériale. II Puis, prenant le ton d'un homme fort accoutumé à donner audience, je souhaitai la bonne nuit à son chambellan officieux.

J'écrivis le lendemain une lettre fort respectueuse et fort courte où je déplorais d'avoir encouru une disgrâce aussi inouïe sans pouvoir en soupçonner la raison, mais qu'au risque de paraître la mériter je conjurais Monseigneur de se garder des jugements précipités et des condamnations préalables. Je m'attendais à de deux choses l'une : ou que Son Altesse Impériale me ferait appeler pour s'expliquer, ou qu'elle me ferait défendre de me trouver en sa présence ; ce qui eût été fort embarrassant pour quelqu'un qui ne le rencontrait que chez l'impératrice; mais il en arriva autrement.

Je reçus de M. de Nicolaï une lettre qui me fit hausser les épaules. 11 m'annonçait que Monseigneur avait reçu la mienne, mais ne pouvait répondre pour deux

raisons : l'une qu'il avait trop d'esprit, l'autre que la prande-diichesse était prête à accoucher. Le lendemain l'impératrice me demanda quelle commission si importante M. Narichkine pouvait avoir à me faire. Je priai Sa Majesté de la regarder comme peu digne de l'occuper, mais ce fut en vain. Voulant alors lui faire sentir sans le lui dire combien ma position était délicate, je là priai de bien vouloir m'ordonner de parler, ce qu'elle fit incontinent. Sa colère fut extrême. Elle devint fort rouge et répéta plusieurs fois : « Il n'en est pas encore à couper des têtes ; il n'est pas même sur d'y arriver jamais. Je lui en dirai deux mots; cela n'est pas tolérable. Il devient fol. »

Le grand-duc eut ordre de venir le lendemain matin à Tsarskoié-Sielo et la semonce fut telle que, toujours effravé en pareille occasion, il me fit les révérences les plus aimables. Je ne le vis plus dès lors que chez l'impératrice ou chez lai aux grandes fêtes. Il me faisait bonne mine, mais sans me parler, jusqu'à l'époque où, nommé à l'ambassade de Naples, il me dit : a Si la chose vous fait plaisir, je vous en félicite » . On remarqua que depuis la scène que je lui avais value il devint un peu plus circonspect dans sa manière de traiter la cour. Son ami Rostoptchine, d'ailleurs, lui apprit à ne pas se démasquer si tôt, et du fond de sa retraite de Gatchina lui donnait des conseils qui eussent été excellents s'ils avaient eu d autre base que la fourberie et l'intrigue. Je me souviens qu'un jour où l'on contait dans les petits appartements une nouvelle frasque du grand-duc, le comte Zoubov dit avec sa manière franche : « Il est fol. » L'impératrice lui répondit : il Je le sais comme vous, malheureusement il ne l'est

pas assez pour pouvoir mettre l'État à l'abri des maux qu'il lui prépare. »

Mon ambassade de Naples et la prison d'état où je fus mis à mon retour m'ont ôté le moyen de donner des détails circonstanciés sur la conduite que tint le grand-duc pendant les deux dernières années de l'impératrice (1794-1796). Ce que je sais, c'est que ce prince, toujours entouré d'une troupe de personnes appelés les » Gatchinois » , ne quittait presque pas la campagne et ne venait en ville que pour les occasions solennelles, mais qu'il n'en fut que plus prompt à venir s'établir dans la capitale sur la première nouvelle que Sa Majesté s'était trouvée mal. Cette grande souveraine respirait encore que, sans respect pour cette grande morte, M. Rostoptchine et le comte Chouvalov s'étaient emparés de la chambre à coucher et n'y laissaient entrer que leurs amis et leurs créatures. Je n ai jamais compris que le comte Zoubov et d autres perdissent assez complètement la tète pour souffrir une telle profanation.

Avant d'entrer dans les détails de ce régne extraordinaire, laissantla politique que je n'ai pas été à même de juger, je crois devoir rapporter ce que j ai vu des soins qu'on s'est donnés pour gâter le cœur de Paul I" et achever de troubler son esprit. Il aurait fallu l'engager à continuer le traitement de son chirurgien Freigang qui le purgeait tous les mois au renouvellement de la lune, traitement antibilieux qui réagissait favorablement sur son caractère. Après son avènement au trône, ce régime bienfaisant fût devenu bien plus importaut et il eût été du devoir de ses prétendus amis de rengager à le suivre, mais l'empereur déh\ ré de ses

craintes (de ne pas régner) ne songeait qu'à régner le plus qu'il pouvait. Les favoris songeaient moins à la santé du souverain et au bonheur des sujets, qui en dépendait, qu à lembonpoint de leurs finances. Freigang (1), pour s'être trop vanté, fut chassé et la bassesse, la méchanceté des petits entours achevèrent de perdre ce malheureux prince au moral et au physique.

La révolution française avait produit un effet prodigieux sur lui ; il en était épouvanté. Il me dit un jour : Il Je n'y pense qu'avec la fièvre et n'en parle que dans le transport. » Dès lors tout ce qui ne lui avait que déplu le révolta. Quelquesdésordres inséparables d'une grande administration lui parurent des fautes majeures et le plus léger oubli lui sembla un crime prémédité. C'était le moment de calmer sa tête, d'adoucir son humeur, de lui persuader que la douceur alHée à la fermeté est l'arme la plus puissante pour un prince.

Mais qui étaient alors les amis de celui qui régnait sur un si vaste empire? Qui devait avoir tant d'influence sur les destinées de l'Europe? Un prince Kourakine, aussi sot que possible, qui, parti d'une profonde nullité, parvint à force d'adulation aux plus hauts honneurs, un chambellan Wadkovski, aveuglement méchant, un prince N. Galitzine (2), depuis premier écuyer, libertin converti se croyant homme d État et qui consolait le grand-duc des scènes de jalousie de sa femme par la perspective de pouvoir comme empereur l'enfermer dans un couvent, un comte d Esterhazy,

(1) La disfjràce du cliirurgiea Frei{;aii,'; — s'il y eut une disfiràce — fut en tout cas seulement temporaire. Le 24 décembre 1796 l'empereur lui ih cadeau de 400 « âmes " .

(2} Nicolas Ale.xi.'icvitcli (1751-1809).

menin (1) des princes français, qui, après avoir coopéré à toutes les fautes qui amenèrent la révolution en France, venait dire sans cesse en secouant sa tète sinistre : « Ce n'est qu'en versant le san^j à temps que l'onprévientles troubles dans une grande monarchie. » Tels étaient les conseillers d'un prince dont l'esprit se rétrécissait de plus en plus dans les disputes domestiques, entre sa femme, Mlle Nélidov, et leurs adhérents.

Il monta enfin sur le trône et fut comme en extase devant la plénitude de sa puissance. C'était encore le moment de placer des devoirs au milieu du tableau, mais il parait que l'on ne trouva pas de moyen plus prompt de le captiver que de lui montrer que tout n'existait que pour et par lui et qu'il pouvait en user sans scrupule, suivant son bon plaisir. De tous les coins de l'empire, tels qu en un jour de résurrection, parurent des vieillards, civilement morts depuis trentecinq ans, étrangers au ton de la cour, à l'urbanité du règne de Catherine II, aux événements menaçants de l'Europe, aux lumières qui en étaient le résultat. Ils rapportèrent avec leurs antiques vêtements leurs anciennes manières et ne surent que se prosterner et adorer. Qu'en arriva-t-il ? Toute la génération en possession des places, ne pouvant tout à coup imiter ces vieux modèles, ne pouvant croire même que ce serait un moyen de plaire, parut une race de rebelles qui levait le front, tandis que les patriarches s'humiliaient devant l'oint du Seigneur. Le souverain s'en plaignit à eux; ils répondirent qu'ils réprouvaient hautement

(1) Gentillioinme attaché autrefois au service du dauphin.

124 T>A cour. ET LE REGNE DE PAUL P'

leurs fils et leurs neveux, les traitèrent crétres corrompus par la philosophie, qui leur faisait horreur et forcèrent un tyran, qui s'essayait, à croire qu'il n'y avait que le système de Pierre P' et d'Anne qui convienne à la Russie. Mais les temps étaient changés. Catherine, par la douceur du joug et la gloire du succès, avait fait naitre la fidélité de l'amour et l'obéissance de l'admiration. Paul, entouré de vieillards et de jeunes gens inconnus, crut pouvoir exiger d'emblée ce qu'il faut commencer par mériter. L'impossible ne saurait s'obtenir. Il commença par exiler, non les plus coupables, car personne ne songeait à l'être, mais les plus froids, les moins empressés, les moins prosternés. Les exils refroidirent extrêmement les autres ; nouveaux exils, nouveaux refroidissements et bientôt consternation générale d'une part et de l'autre soupçons et fureur en permanence, si bien qu'au bout de trois ans il ne se trouva plus à Saint-Pétersbourg un homme en place ni une famille de tout ce qu'y avait laissé en mourant l'impératrice Catherine.

C'est la suite inévitable de toute violence injuste. Isolé au milieu d'une cour composée de parvenus, privé des douceurs de la bonne compagnie; ne voyant plus que des valets, des espions et des bourreaux ou des gens toujours prêts à devenir l'un ou l'autre, son cœur se resserra et se corrompit, son esprit se rétrécit et perdit la proportion des hommes et des choses. Les fortunes scandaleuses qui signalèrent son règne ne furent du reste pour la Russie qu'un malheur passager; mais une plaie qui se découvrit alors et qui, je le crains, ne se guérira pas de sitôt, c'est que la giandc noblesse, qui se plaint depuis si longtemps du peu de

cas que fait d'elle le gouvernement, n'a réellement plus d'existence que celle qu'il veut bien lui accorder. J'ai dû signaler cette triste vérité avant de traiter des causes et des effets du despotisme. Les maladies qu'engendrent la crainte, l'inaction et l'ennui dégénérèrent en épidémie sous le règne de Paul 1" et, pour peu qu'il eût duré, eussent rendu le deuil général. Les grands de ce pays n'ont point en eux cette force d'esprit, cette dignité individuelle qui réduit si fort le domaine de la tyrannie. Ignorants, incapables de s'occuper et de s'instruire, trop apathiques pour essayer de se distraire, ils boivent goutte à goutte la ciguë que leur verse la cour et en eux rien n'invite le tyran au repentir ni ne le condamne au respect.

Je cesse d écrire l'histoire et ne serai plus qu'un triste fabricateur de chronique. Je me bornerai à classer d'après les années les faits consignés dans mes journaux et, lorsque j'y joindrai quelques réflexions, ce seront celles que je lis sur les lieux et à l'époque où ces faits se passèrent. Souvent on s'étonnera de ne trouver aucune explication de ce que je rapporte; c'est que je n'aurai pas pu l'éclaircii'.

Du reste, avec le manque de suite qui caractérisa les projets de ce règne, il était impossible de rechercher les causes et les effets. Ne connaissant la Russie que sous Catherine, les lumières que cette grande souveraine s'était plu à développer en moi se sont éteintes avec elle. Je me suis trouvé tout à coup au milieu de choses inconnues, du chaos. Me sentant hétérogène à ceux qui gouvernaient, j'ai traversé ce règne comme dans un tourbillon toujours trop brillant ou trop obscur pour que mes yeux aient pu s'y faire.

La première idée qui occupa Paul I" fut de déshonorer sa mère, et les deux moyens qu'il y consacra furent de faire déterrer Pierre III, dont il ne se croyait pas le fils, ainsi que la suite le prouva, et de montrer la plus grande compassion au prince Zoubov, favori en place à l'époque de la mort de l'impératrice. Il y avait à la fois dans le premier de ces moyens beaucoup d'adresse apparente et de maladresse réelle en faisant croire, par une pitié filiale si recherchée et si publique, que la bonté de son cœur était au-dessus de tous les calculs politiques ; de maladresse parce qu'un souverain qui se respecte, qui est père d'une nombreuse famille, doit à l'État même de ne pas réveiller des souvenirs inutiles et des questions délicates dont l'examen ne peut se faire sans une sorte de déshonneur préalable, •le ne pense pas qu'il y ait des doutes fondés sur la légitimité de l'empereur et, comme en tout état de cause on est plus sûr de sa mère que de son père, il est inouï d'aller déterrer l'un pour servir de témoin contre l'autre et d'employer les morts à détruire une gloire qui avait effacé bien des choses, et qui composait le seul droit au trône de celui qui allait si imprudemment s'en priver.

Il fut ordonné de trouver le corps de Pierre III; cela devait être fort aisé : il avait été enterré dans le cimetière du couvent Saint-Alexandre-Xevski. Un vieux moine indiqua la place. On dit pourtant qu'on ne trouva

(1) Il est bon de faire observer que le comte Fédor n'était pas fort en chronologie. Souvent les événements qu'il assigne à une certaine année du court rèfjne de Paul I" se rapportent à une autre.

de reconnaissable qu'une botte et que cette bière était celle d'un... [illisible]... Quoi qu'il en soit, cette botte et ces ossements furent mis dans un cercueil pareil à celui de l'impératrice, et placé à côté du sien sous un même catafalque. Cela fut d'un effet prodig-ieux; les niais battaient des mains, les gens sensés baissaient les yeux, mais ce qui acheva de paraître sublime aux premiers fut qu'on choisit pour rendre les honneurs à Pierre III les gens qui avaient préparé sa mort et parmi lesquels se faisaient remarquer le prince Orlov, le vainqueur de Tchesmé et le grand maréchal prince Bariatinski. Le premier était vieux et cassé depuis de longues années et comme on allait se mettre en marche — et elle devait être longue, — il objecta l'impossibilité d'y figurer. Mais Paul, qui était là pour se repaître d'un supplice très mérité sans doute, mais bien peu convenable, lui fit remettre sur un carreau de drap d'or la couronne impériale et lui dit d'une voix de stentor : « Prends et marche. » Si au sortir de là le comte Orlov eut la permission ou l'ordre d'aller voyager, tandis que le prince Bariatinski fut exilé, ce fut un nouveau raffinement, une manière de plus d'attirer l'attention du monde sur ce que les conseillers de l'empereur appelaient un grand acte de justice.

Ce grand pas fait, on pouvait s'attendre à bien d'autres et l'attente publique ne fut pas trompée. Deux espèces de gens absolument inconnus à Saint-Pétersbourg occupèrent tout à coup les avenues du trône. L'empereur, d'une main semblait créer, et de l'autre ressusciter.

Ici, c'était un assemblage de petites figures vulgaires habillées d'uniformes qu'on n'avait point encore vus.

128 I,A COUIl ET LE REG^E DE PAUL I"

décorées crordres qu'on ne connaissait pas encore, sans manières, hors Tinsolence dans la démarche et le rejjard, sans noms, et lorsqu on s en informait, on recevait pour toute réponse : «Ce sont des Gatchinois, » c'est-à-^dire des gens que l'empereur avait dressés et vêtus à sa manière pendant le long séjour qu il avait fait à Gatchina. Gela formait de telles caricatures que les Wadkovski, les Narichkine, les Rostoptcliine, les favoris enfin, vêtus comme les autres, ne se reconnaissaient point à première vue. Là, c'était une troupe de gens entre soixante et quatre-vingts ans, couverte de vieilles housses vertes chamarrées de larges galons d or bien usés, se prosternant à chaque mot, baisant la main à chaque sourire de l'empereur et apportant chacun en manière d hommage quelque oripeau du temps de Pierre III. A leur tète était M. Goudovitch, ami intime de ce monarque et dont la conduite noble et mesurée avait mérité l'estime de Catherine II, dont il ne voulut jamais rien accepter ; homme médiocre mais vertueux et qui, avant voulu être franc avec le père, fut bientôt éconduit. Parmi eux était aussi Ismaïlov, mon beau-père, renvoyé comme capitaine aux gardes en 1162. Celui-là avait apporté un bonnet de grenadiers à corne et une vieille hallebarde. Il obtint les petites entrées, dina et soupa tous les jours avec Leurs Majestés Impériales, fut fait lieutenant-général, grand-croix de Sainte-Anne, chevalier de Saint-Âlexandre, et reçut en don, outre un fort bel hôtel à Saint-Pétersbourg, une terre très considérable (1) . Ce fut à son

(i) Pierre Ivanovitcli Ismaïlov (1724-1807) fui rayé des listes ilii régiment Préobrajensky le 28 juin 1762, car c'est grâce à sa vinilance que Passek fut arrêté, l'eu de jours après l'avènement de Paul I"' au trône,

crédit que je dus de sortir de la forteresse de Pernau d'abord après l'avènement de Paul l" au trône. Sa Majesté voulut bien me pardonner un crime que personne, ni moi-même n'a jamais connu et qu'en tout cas je n'avais pas pas commis à son égard. Et pour que rien ne manquât à une grâce si éclatante, pendant que j'étais à genoux, Elle daigna me dire : « Si ma mère vous a exilé en Livonie, moi je vous exilerai en Sibérie. " C'était apparemment pour l'amour de la rime, car pour de la raison il n'y en avait guère dans ce propos. On ne me rendit point mon ancienneté à la cour et, comme j'avais ri d'une charge de maître des cérémonies créée pour le prince Bariatinski, fils de la princesse de Holstein-Beck, l'élégant le moins propre à cette fonction, l'empereur pour m'humilier en créa sur-le-champ une seconde charge pareille pour moi. En me le faisant annoncer par M. Narichkine, il me fit défendre de dire des bons mots sous son règne. Comme je n'en faisais pas métier, je résolus de me taire. On conçoit, après la manière dont j'avais été traité par Catherine, quel effet produisit sur moi le début de son successeur.

Au premier cercle diplomatique que tint ce prince, il avait dit à ceux qui le composaient : « Messieurs, je n ai point hérité des querelles de ma mère et veux que vous en avertissiez vos cours » . Il disait aussi : « Je ne suis qu'un soldat, je ne me mêle ni d'administration, ni de politique, je paie Bezborodko et Kourakine pour vaquer à ces choses-là. »

Je ne dirai de sa politique que cela : lorsque les cir-

il fut en effet promu du rang de capitaine d'infanterie à celui de lieutenant général.

130 I.A COUI! ET I.E REGINE DE PADF, I"

constances l'obligèrent à s'occuper des véritables intérêts de lEtat, il fut toujours forcé d'en revenir aux errements de la politique de Catberine. Son début dans l'administration intérieure ne fut pas moins singulier et fut suivi de démarches marquant tant d'ignorance qu'on ne conçoit pas qu'il se soit trouvé tant de personnes pour vanter ce prince comme un grand justicier. Un ukase dont sa haine contre feu l'impératrice s'était promis une grande satisfaction produisit un étonnement général. Il autorisait à demander justice du passé, à porter avec confiance aux pieds du trône les plaintes étouffées sous le règne précédent, mais personne ne parut et les démarches faites sous main n'amenèrent personne devant la commission chargée d'examiner les récriminations. Quelques jours plus tard, les parvenus qui composaient le conseil secret voulant porter un coup sensible à la noblesse qu'ils commençaient déjà à faire craindre à l'empereur, lui persuadèrent de faire publier un édit par lequel les serfs étaient admis à intenter action contre leurs maîtres. Le feu n'a pas d'effet plus rapide. L'insurrection dans les gouvernements de Novgorod et de Tver fut si générale qu'il fallut envoyer à la hâte le prince Repnine avec six mille hommes pour contenir les insurgés (l). Le législateur imprudent fut obligé de revenir sur ses pas... [illisible) .. . qui maintenait le premier en y ajoutant toutefois la clause que tout serf qui porterait plainte contre son

(1) Les historien? russes ;issi,j;nent connue r.Tvise de cette insurrection un ukase de Paul par lequel il ordonnait aux paysans de pièter serment aussi bien que les autres classe.?. Ce nianifesle produisit parmi la population rurale 1 impression d'un acte d'émancipalion, les paysans n'ayant point été admis jusqu'alors à prêter le serment de tidélité.

1796 tâl

maître commencerait par recevoir quelques coups de knout, et ne serait écouté qu'après avoir passé par les mains du bourreau. Il ne resta de ces essais qu'un établissement qui eut été fort bien s'il n'avait eu visiblement pour but de favoriser les délateurs. C'est ce qu'on appelait la « Boette " . C'était une petite loge placée à la droite de la grande entrée du Palais d'hiver avec une petite fenêtre dans laquelle on jetait les requêtes et les lettres adressées à l'empereur; idée fort magnanime, mais qui rappelait trop les gueules du lion de Venise.

Parmi les milliers d'ordonnances qui se succédèrent d'heure en heure il en parut une si extraordinaire, je dirai même si odieuse pour les hautes classes, si comique dans ses résultats que la majorité des habitants n'ayant pas de quoi y satisfaire, la capitale offrait alternativement des rues désertes et des mascarades de carnaval. Il défendait de sortir en frac; il ne fallait paraître hors de chez soi qu'avec 1 habit habillé de son état, l'épée au côté, les décorations si on en avait. Les chapeaux ronds, les pantalons, les bottes à revers, les souliers à cordons, tout cela était sévèrement défendu, et sur-le-champ, de sorte que le temps physique manquait et que les movens pécuniaires ne suffisaient pas à l'obéissance passive. Les uns se virent forcés de rester cachés chez eux, les autres parurent comme ils purent; c'étaient des petits chapeaux ronds transformés au moven d épingles en chapeaux à trois cornes, des fracs dont on avait ôté le collet rabattu et sur lesquels on avait cousu des pattes de poches, des pantalons retroussés en dedans et assujettis au genou, des cheveux coupés en rond, couverts de poudre, et auxquels

on avait attaché une queue. J'avais imaginé de ne sortir le matin qu'en voiture; de me faire conduire hors de portée de toute inquisition et de me promener ensuite dans le costume ordinaire. Mais je m'aperçus bientôt que c'était jouer trop gros jeu parce que devant, suivant l'usage, descendre de voiture devant chaque personne de la famille impériale, je risquais à tout instant d'être pris en contravention.

Les étrangers, les Anglais surtout, se crurent audessus de cette loi, mais la police les traita si cavalièrement, on fit si peu droit aux plaintes de ceux contre lesquels elle avait sévi qu'ils jugèrent plus prudent de s'y soumettre. Les francs-maçons même qu'il avait protégés si chaudement comme grand-duc, auxquels il avait l'air de se voir affilié avec tant de plaisir, ne lui parurent plus que des conspirateurs privilégiés et qu'il fallait faire disparaître de la surface de l'empire.

Mais si d'une main il nivelait l'espèce humaine, de l'autre, non moins prompte, il la couvrait tellement de marques d'honneur (l) qu'elles en perdirent tout leur effet tant à cause de la profusion avec laquelle on les distribuait que du choix de ceux sur lesquels on les faisait tomber de préférence. J ai dit que l'ordre de Sainte-Anne avait été partagé en quatre classes et devint le signe distinctif des Gatchinois. Celui de Sainte- Catherine, auquel feu l'impératrice avait conservé un

(1) Sous le règne de Paul deux dames, les comtesses Litta et Gagarine, furent créées chevaliers dç l'ordre de Malte. Le valet de chambre turc de l'empereur, Koutaïssov, jouit de la même distinction. La rapidité de sa carrière fut véritaljlement prodigieuse : le 6 décembre 1798, grand veneur; le 22 février 1799, baron; le 9 janvier 1800, comte. Un autre, le frère de la belle Mme Gagarine, était à dix ans aide de camp de l'empereur.

si grand lustre, que sous son règne à peine quelques dames l'avaient obtenu, fut divisé en deux classes et les promotions devinrent journalières. Il en fut de même des dames à portrait, dont le nombre ne s'était jamais élevé à plus de quatre ou cinq et, quant aux demoiselles des chiffres, elles formèrent bientôt une légion. Mais rien n'égala la prostitution des grades militaires. On vit des généraux qui n'avaient pas encore de barbe, et le bâton de maréchal, qui jusque-là n'avait pu s'acquérir que sur les champs de bataille, se donnait à la parade. La dépréciation des honneurs devint telle que l'Empereur en fut frappé lui-même. Un jour le prince Repnine ayant voulu donner à la parade son avis sur quelque chose, l'Empereur lui dit : " Monsieur le maréchal, vous voyez cette garde montante ? Elle est de 400 hommes. Eh bien! je n'ai qu'un mot à dire et ils sont tous maréchaux. » Ce fut au même maréchal qu'il dit tout haut en plein cercle, trouvant qu'il se plaçait trop en avant : « Sachez qu'il n'y a de grand seigneur en Russie que ceux auxquels je parle et pendant l'instant où je leur fais cet honneur. « Le militaire était l'occupation principale et l'importance de la parade telle, que toutes les affaires du jour dépendaient de son plus ou moins de réussite. Les Gatchinois formés en secret sous le règne précédent devinrent les instructeurs et les inspecteurs de toute l'armée, qui eut bien de la peine à oublier tout à coup ce qu'elle savait pour apprendre ce qu'elle n'avait jamais vu. Les plus vieux généraux se voyaient traités en écoliers. On voyait derrière le souverain des gens à cheval qui s'y tenaient à peine. Mais aucun corps n'eut tant à souffrir que la garde. Elle n'avait été sous les impératrices qu'un corps

d'apparat par les grades duquel tout le monde passait pour arriver à la cour ou entrer avec avantage dans la ligne. Elle n'avait jamais quitté la capitale, si ce n'est dans le premier trouble de l'attaque imprévue de Gustave III et, si le soldat à cette occasion avait fait preuve de bravoure, les officiers s'étaient conduits à la manière la plus misérable. Il fallait donc la refondre et pour faire cette grande opération avec succès et sûreté, car c'étaient des espèces de janissaires, on commença par la larder de Gatchinois qui répondirent de tous et réussirent bien à l'accomplir, à quoi les distributions en argent et en viande contribuèrent toutefois autant que les paroles et les coups.

La passion de Paul pour les cérémonies égalait presque celle qu'il manifestait pour le militaire. Soir et matin il y avait quelque raison de tenir la cour en haleine. Les fêtes d'église, les jours de naissance de la famille impériale, les fêtes d'ordres, tout cela ne suffisait pas. Les après-midi il allait en cérémonie à la chapelle pour tenir sur les fonts tous les enfants des soldats; mais cet exercice finit par l'ennuyer et le grand maréchal se trouva peu à peu chargé de cette fonction à la place de Sa Majesté. On baisait la main et on se mettait à genoux à tout propos et non comme autrefois pour la forme; il fallait que l'Empereur entenditle genou frapper le plancher et sentit le baiser s'appliquer sur sa main.

Que de courtisans curent défense de paraître pour y avoir manqué, plus par embarras sans doute que par mauvaise volonté ! Que de courtisans subirent alors le même sort pour avoir essayé de conserver un reste d'élégance! Un dimanche, après la messe et pendant le

cercle, un aide de camp, après en avoir reçu l'ordre à l'oreille, prit le prince G... par le bras, le conduisit dans la cour, fit assembler la garde et, là, devant le front, l'Empereur et toute la cour étant aux fenêtres, il le fit asseoir sur la caisse et recoiffer par le tambour. Les entrées, qui avaient toujours été une grande distinction, furent accordées à tant de gens que le cercle de Sa Majesté n'était plus qu'une cohue. Tout cela baisait la main en passant deux à deux dans un défilé que formait d un côté l'Empereur et 1 Impératrice et de l'autre le grand maréchal et le maître des cérémonies, qui étaient les derniers à jouir de cet honneur et se trouvaient responsable du bruit et des gaucheries de tout ce monde-là. La peur faisait qu'on s'accrochait en allant au baise-main, qu'après s être accrochés on se faisait des excuses, pendant ce temps d'autres se préparaient à l'honneur qui les attendait en se mouchant et le tout maintenait un petit murmure qui mettait 1 Empereur dans de grandes fureurs. Tantôt il nous ordonnait tout haut d'aller donner des leçons sur le respect qu'on lui devait, tantôt impatienté du peu de succès de nos représentations ou plutôt de nos supplications, car nous priions le monde d'avoir pitié de nous, il criait de sa voix sépulcrale : « Silence! » ce qui faisait pâlir les plus intrépides. Je me souviens qu'un jour que je terminais la cérémonie en lui baisant la main à mon tour, il me dit avec assez de bonhomie qu'il était singulier qu'on ne parvînt pas à faire observer le respect dû à la circonstance. Le croyant bien disposé, je lui dis : <i Hélas, Sire, rien n'est si bruyant que le silence de six cents personnes. " Sur ce mot il se redressa tout rouge de colère et me dit : » Je vous trouve

bien osé de faire de l'esprit lorsque vous n'êtes là que pour recevoir mes ordres! » En général, cependant, il était content de ma manière de faire et souvent il me dit : "Vous faites votre service avec dignité et comme un grand seigneur; s'ils étaient tous comme vous, cela rappellerait Louis XIV. Vous ne perdez jamais la tête et je n ai dans les cérémonies qu'à vous regarder pour savoir ce que j ai à faire, >' C'est que je n'avais jamais peur et que j'avais résolu de me venger de l'humiliation de cette triste place par un aplomb et une attitude qui en imposassent à Sa Majesté elle-même. Aussi MM. W. . . et G... et mon collègue le prince Bariatinski étaient-ils indignés que je ne suasse pas toujours sang et eau comme eux et qu'il y eût des éloges pour moi là où il n'y avait que des semonces pour eux.

Je terminerai l'article de cette année par donner une idée du système financier de l'Empereur. Comme tout selon lui avait été détestable sous le règne précédent, il n'avait pas manqué de relever la faute qu'on avait faite en émettant du papier-monnaie à outrance, et par un amour-propre qui était, je crois, sans exemple, il voulut que l'argent monnayé valut plus qu il n'annonçait. On conçoit que cet argent disparût rapidement, la refonte donnant un gain assuré, et en Russie les intelligences étant fort ouvertes en fait de profit. Il ne voulut pas, à cause de sa laideur, qu'on mît son effigie sur cette précieuse monnaie et y substitua la devise que les templiers portaient sur leur grand étendard, leBeauséant. Alexandre I" imita son exemple ; je ne sais si les souverains, soit orgueil soit modestie, ont le droit de frauder ainsi la postérité.

Bien des gens, voyant continuer la faveur de M. Bez-

borodko, crurent à la fable répandue au commencement du règne, à savoir que Catherine II avait fait un testament contresigné par quatre grands seigneurs par lequel la couronne passait à son petit-fils et qui aurait été livré par ce ministre à l'Empereur. Mais d'abord 1 impératrice connaissait trop bien les affaires pour croire que quelques mots signés de sa main suffiraient à changer les destins de l'empire. Ensuite, qu'est-ce qu on peut appeler en Russie des grands seigneurs? Quel est leur pouvoir s'ils ne conspirent? Quelle est leur considération s'ils s'éloignent des marches du trône? Enfin, où en aurait-elle trouvé quatre assez imbéciles pour signer un acte illusoire qui les conduisait immédiatement à l'échafaud? Le crédit de M. Bezborodko ne reposa que sur ses talents ou, pour mieux dire sur son habitude des affaires dont on ne pouvait se passer au début, sur ce qu'il était sorti des basses classes, circonstance à laquelle le despotisme a toujours attaché un grand prix et sur l'espèce d'attrait qu'avait l'empereur pour M. Kotchoubei, son neveu (l). Le mérite de ce minisire fut de conserver, aux premières transactions du règne, les formes reçues et d'obliger l'empereur à ne pas rompre trop tôt et trop violemment les mesures politiques qu'il avait trouvées établies. Une idée grande et belle vint occuper l'Empereur

(i) A l'occasion de son couronnement Paul 1" combla liuéralement Bezborodko de dons niagnitîques. Ce fut d'abord une terre dans le {gouvernement d'Orlov et 30,000 hectares dans le gouvernement de Voroncje, puis 6,000 âmes à son choix et enlin la dignité de prince russe. Cependant ces cadeaux généreux ne suffirent point à rétablir l'équilibre du budget de ce prince fastueux. L'entretien d'un véritable sérail à la turque et l'acquisition de précieux tableaux de maîtres lui coûtaient des sommes fabuleuses. Ses héritiers eurent à régler des dettes énormes après sa mort, qui survint en 1799.

vers la fin de raiinée; ce fut de rassembler à l'ombre •de son trône les souverains détrônés. Il leur fit proposer à tous cet asile inviolable. Le Pape fut sollicité de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais son grand âge, la transition des climats, 1 inconvenance d'une retraite au sein de Téglise schismatique, tout s'opposait à ce q\i'il acceptât la proposition. Il ne prévoyait pas encore les traitements cruels qui l'attendaient ou s'était déjà résigné au martvre. Le roi de Pologne profita seul de ces offres généreuses et fut reçu en roi, L intimité devint embarrassante dès le second jour. Le roi m'a conté que l'Empereur le sollicita les larmes aux yeux et en lui baisant les mains de lui avouer qu'il était son père, ce qu il ne pouvait faire ayant la certitude que ce n'était pas lui. L'Empereur, qui avait mis le plus grand prix à une naissance dont il se croyait sur, changea de ton pour exiger à cet égard des détails qu'il craignait, mais le roi tint bon et chercha à lui prouver, j)ar les raisons les plus solides, qu'il pouvait et devait se croire le fils de Pierre III, dont Paul, à plusieurs reprises, et par un retour inconcevable, avait parlé comme d'un ivrogne et un prince incapable de régner.

Au milieu des actions extraordinaires de l'Empereur, il y en avait cependant qui montraient la noblesse de son cœur. Bien qu on n'ait voulu voir dans la délivrance du général Kosciuszko qu'une manière nouvelle de nuire à la mémoire de Catherine II, il faut avouer qu il y eut bien de la grâce dans ce qu il y mit. Il fut, accompagné du grand-duc Alexandre, le trouver dans sa prison pour lui annoncer la liberté et une pension et se contenta en retour de sa parole d'honneur. On aura beau dire, le plaisir de voir les heureux qu'on fait, la

confiance qu'on accorde à un ennemi prouvent un bon cœur. Malheureusement celui de Paul avait rarement de rinfluence sur son caractère.

Un sacre est une bien grande affaire pour un prince qui a la passion des cérémonies et qui, se sentant muni du pouvoir spirituel et temporel, croit devoir les faire rivaliser pour en assurer et en augmenter l'éclat. C'est aussi une grande affaire pour des courtisans qui cherchent, au bout de leurs moindres actions, des grâces ou des cadeaux.

Il y avait donc bien longtemps qu'on s'en occupait à Saint-Pétersbourg et que toutes les pensées se portaient sur Moscou, terme et théâtre de leur gloire nouvelle. Ceux surtout qui comptaient sur une faveur double croyaient qu ils allaient être sacrés en même temps que leur empereur, et que la faveur dont ils jouissaient en prendrait un caractère indélébile.

Pâques tombant sur le 5 avril, ce jour-là fut choisi pour le sacre. L'oint du Seigneur devait paraître sur le trône au même jour où Dieu reparait sur l'autel. Il se flattait d'en devenir doublement sacré à ses sujets. On verra bientôt jusqu où il poussa le désir de l'être.

Je copie ici mon journal qui est très exact puisque, comme on se le rappelle, j'étais maitre des cérémonies.

15 majs. — Leurs Majestés partent et font le voyage en cinq jours. Tout le voyag^e se fit en habit habillé, 1 épée au côté.

Leurs Majestés trouvèrent, à Pétrovski, la cour, le

conseil secret et les dames des trois premières classes. Dès que le clergfé eut fait les cérémonies d'usage, Elles se retirèrent dans leurs appartements. Il y avait là un fameux personnage; c'était Platon, archevêque métropolitain de Moscou, auquel sa place assurait le droit de sacrer l'Empereur, mais Sa Majesté ne l'aimait pas et, ayant voulu lui ôter jusqu'au moindre doute à cet égard, aurait déclaré qu'il ne voulait pas l'être par lui. Gabriel, archevêque métropolitain de Novgorod, devait le remplacer. Platon, supérieur à cet affront, avait déclaré qu'il assisterait au sacre comme simple curé de son église, et Paul ne se sentait pas assez fort pour le lui défendre. Très malade, il s'était fait porter à Pétrovski. Personne, pendant la longue attente à laquelle nous y fumes condamnés, ne s'était approché de lui. Moi seul, qui le connaissais beaucoup pour avoir résisté à son éloquence lorsqu'à l'occasion de mon mariage il voulut me convertir les Golovkine étaient protestants) , je fus m'étabiir à côté de lui. 11 en fut touché et il me dit en souriant : « Parmi cette foule de bons chrétiens je n'ai rien à espérer que d'un hérétique. "

Après un quart d'heure de retraite. Leurs Majestés Impériales reparurent dans la rotonde. L'archevêque de Novgorod les harangua comme président du Saint- Synode. Après lui parla le métropolitain Platon comme archevêque de Moscou. Son discours fut long, mais si beau, si plein d'immortelles vérités que Leurs Majestés Impériales furent touchées jusqu'aux larmes et lui baisèrent les mains avec une vive émotion l ; . L'Empereur

(1) Jamais je ne vis de scène plus touchante, bien (|ue, de sang-froid, on ne dût considérer le tout que comme uneattaque générale de maux de nerfs. (Note du comte Golovkine).

lui répondit, après quoi commença un grand baisemain à genoux; d'abord les dames, puis les hommes, ensuite de quoi Leurs Majestés Impériales parurent sur le balcon et, bien qu'on eût défendu la sortie de Moscou au peuple, la foule fut grande dans la cour du château.

La disgrâce du métropolitain venait de ce que l'Empereur ayant voulu décorer le clergé, ce qui ne s était jamais fait, lui avait envoyé le cordon bleu que Platon avait refusé en disant : « Un chevalier doit porter l'épée, Tépée est faite pour verser le sang et le sang souille l'autel. Je ne puis être à la fois prêtre et chevalier. » Les prières, les menaces, rien ne put l'ébranler. Deux ans plus tard, l'empire se couvrant de nuages, les provinces commençant à s'indigner de la tyrannie, l'Empereur lui manda qu'il était affreux à un pontife aussi estimé de donner l'exemple de la désobéissance. Il céda et d'autant plus facilement que son exemple ne servirait à rien. Il venait de s'enfermer dans la retraite du couvent de Saint-Serge (1).

16 mars. — Leurs Majestés Impériales furent voir le Kremlin, l'Empereur à cheval et llmpératrice en carrosse. L'affluence du peuple était énorme, jusqu'aux toits tout était couvert de monde. Le grand-duc Alexandre arriva dans l'après-midi. Leurs Majestés Impériales avaient été voir le palais du comte Bezborodko qui devait leur servir de demeure, le Kremlin étant trop petit et mal distribué pour loger une famille aussi nombreuse que la famille impériale.

(1) Il avait pour la cour de Rome une haine qui allait jusqu'au ridicule : « Vous vous moquerez de moi, disait-il, mais les Papes ne me semblent qu'une succession d'Antéchrists et les cardinaux des suppôts de l'enfer. » (Note du comte Golovkine).

142 LA GO au ET LE REGNE DE PAUL I"

17 mars. — Arrivée du .f»^rand-duc Constantin. Le soir on clona les drapeaux du 2" régiment des Gardes.

]Hmars. — Bénédiction des drapeaux, le matin. Leurs Majestés Impériales vont voir les enfants trouvés. Les officiers du 2" régiment eurent l'honneur de souper avec Leurs Majestés Impériales. Arrivée des grands-ducs.

19 mars. — Bénédiction des drapeaux du 3'' régiment des Gardes.

20 mars. — Leurs Majestés Impériales visitent l'hôpital.

21 mars. — Leurs Majestés Impériales se promènent dans les environs. Visite d'un hôpital.

22 mars. Leurs Majestés Impériales furent entendre la messe. L'après-midi il y eut cercle pour la quatrième classe.

23 mars. — La journée se passe dans la retraite, la nouvelle étant arrivée de la mort de Mme de Benckendorf (1), que 8. M. 1 Impératrice honorait d'une affection particulière.

24 tuars. — Dans la matinée les maîtres des cérémonies furent annoncer le sacre au corps diplomatique.

25 mars. — Première annonce publique du sacre. Le cortège à cheval se rassembla sous les ordres du général Arkharov à la porte de Tver. Les hérauts étaient en costume et le nôtre était composé d'un surtout de velours, couleur à volonté et richement brodé, avec des écharpes et des guêtres de satin blanc et des queues de renard, le chapeau à trois cornes à la militaire et le plumet l)lanc. Ceux qui avaient des décorations por-

(i) Née Schilling von Gannstatt.

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