‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 11 sur 54 · IT · texte numérisé non relu

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talent le cordon par-dessus le surtout. La première station était au château de Pétrovski. Pendant que le cortège attend l'ordre d'entrer dans la cour, arrive le roi de Pologne. Seconde proclamation au Kremlin, troisième à la place des boutiques. Là, le cortège se partage en deux colonnes dont chacune alla de son côté suivant les ordres reçus.

2G mars. — Seconde procession semblable à la première.

28 mais. — Entrée solennelle de Leurs Majestés Impériales dans Moscou. Ordre de l'entrée : les cosaques du corps, les hussards du corps, les équipages des grands de Moscou, la jeune noblesse à cheval, les charges de cour, les gardes à cheval, les chevaliersgardes, S. M. lEmpereur et les grands-ducs à cheval, les chambellans et les gentilshommes de la chambre à cheval, S. AL l'Impératrice en carrosse avec Mesdames Elisabeth et Hélène. Le régiment des gardes, les dames de la cour. On fut de Pétrovski au Kremlin, et

du Kremlin à la (1). La marche dura depuis une

heure de l'après-midi jusqu'à cinq heures du soir. Le froid fut très vif ce jour-là et l'éclat de la cérémonie s'opposait à toutes les précautions d'usage.

29 mars. — Dans la matinée, troisième et dernière proclamation du sacre. Grande cour à laquelle fut admis le corps diplomatique. Le roi de Pologne dîna chez Leurs Majestés Impériales.

;^0 mars. — Audience du nonce après le diner. Baptême du fils du comte B..., tenu sur les fonts par l'Empereur.

(1) Illisible.

1" avril. — Le matin, l'Emperear porta au Kremlin les drapeaux des gardes et vint habiter cet ancien palais.

2 avril. — Lavement des pieds ; préparation des saintes huiles.

3 avril. — Répétition des cérémoiiies du sacre. L'Empereur y assiste. Cette répétition ne fut pas une des scènes les moins piquantes parmi tant d autres auxquelles nous assistâmes jusqu'à extinction de chaleur naturelle. L'Empereur se conduisit comme un enfant charmé des plaisirs qu'on lui prépare et avec toute la docilité qu'on peut attendre de cet âge. Il fallait une bonne dose de peur ou de prudence pour ne pas porter sur sa figure plus que de l'étonnement. L'aprés-midi, il voulut faire une seconde répétition dans la salle du trône pour l'instruction de l'Impératrice. Lui ayant fait signe de venir se placer à ses côtés sous le dais, cette princesse, soit ignorance, soit modestie calculée, prit les marches latérales, mais il lui dit d'un ton rude :

i* Ce n'est pas ainsi, Madame, qu'on monte sur un trône; redescendez et prenez les marches en face. " Il ne restait plus un moment pour les actions simples et naturelles; on était toujours en présence depuis le grand matin jusqu'au soir et, comme Moscou est immense et que les personnes de la cour demeuraient toutes fort loin du Kremlin, le temps phvsique pour s'absenter n'existait pour personne. Je sais que pour ma part les trois derniers jours avant le sacre il ne me restait que quelques heures de la nuit pour me reposer et que les changements continuels de toilette se faisaient dans les corridors du couvent ou dans les innombrables recoins de cette antique demeure des tsars.

•4 avril. — Leurs Majestés Impériales assistent à la messe au couvent de Tchoudov.

5 avril (l). — Jour de Pâques et du sacre. Vers huit heures, la procession se mit en marche. Le chemin depuis le palais à la cathédrale est si court que, pour gagner du terrain, elle passe autour du grand clocher. L'Empereur était en uniforme et botté, l'Impératrice en toile d argent rebrodé d'argent et coiffée en cheveux. L'Empereur avait pour assistants les deux grands-ducs, et llmpératrice, le grand chancelier et le maréchal comte Salticov.

La cérémonie fut longue et suivie de cent autres que l'Empereur et le grand maître des cérémonies inventaient à plaisir (2) . Au sortir du sacre il y eut dîner sous le dais, pendant lequel nous eûmes ordre de faire des révérences de femmes comme on en faisait autrefois en France, en traversant le parquet de la salle du parlement. Les plats étaient portés par des colonels et accompagnés de deux chevaliers-gardes qui présentaient les armes lorsqu'on les posait sur la table. Après le dîner eut lieu la grande distribution des grâces ; elle fut vraiment grande, on pourrait même dire qu'elle fut immense. Le comte Bezborodko et les princes Kourakine (3) en eurent pour des millions. Le principe de

(1) Toutes ces dates se rapportent au vieux style.

(2; Les exigences de l'Eiiipereur en matière de cérémonies sont fort Lien caractérisées par un épisode que le comte Fédor raconte dans ses notes sur Stanislas-Auguste, dernier roi de Pologne. « Au sacre il fut obligé de paraître en manteau royal sur un balcon derrière l'estrade où l'Empereur se faisait couronner. Soit fatiyue, soit distraction, soit qu'il crût Paul trop occupé pour songer à lui, soit qu'il n'y trouvât aucune difficulté, i] s'as.sit, mais l'Empereur «'étant retourné lui fit brusquement ordonner de se tenir debout, ce que M. îïaricbkine, depuis grand liiaréchal de la cour, ne Jui mâcha point. »

(3) Les princes I^ouraliine reçurent depx magnifiques terres dont une

l'Empereur était que les terres des domaines rapportaient davantage à la couronne en passant par les mains des particuliers, ce qui était vrai, dès qu'il ne se décidait pas à changer l'administration. Elles furent presque toutes distribuées aux favoris et ce fut le fondement de la fortune territoriale des Gatchinois. Les cordons, les diamants, les rangs, tout ce qu'on peut distribuer fut prodigué et, calcul fait, Paul P', dans cette seule journée, donna fort au delà de ce qui avait été donné par ses prédécesseurs depuis Pierre jusqu à Catherine II (l). Je fus le seul qui n'eut rien, bien que l'Empereur me fit très bon visage. Je n'en parlerais pas si ce n'était pour citer un mot assez heureux et un fait qui, bien qu insignifiant, donne une idée de la marche des choses dans ce temps-là. Gomme on était à se féliciter en sortant de la cour et que les degrés, dits l'escalier rouge, étaient couverts de gens qui s'embrassaient et se contaient leurs bonnes fortunes, M. de N... (2), grand maréchal, et qui avait été des plus comblés, voyant d'en haut que j'allais monter en voiture, me cria devant deux cents personnes : « Comment dans une telle averse avez-vous trouvé moven de rester sous le parapluie? — Vous me feriez plaisir. Monsieur, de le demander à celui de qui tout dépend, car je n'en sais rien. "

Le lendemain, comme j'entrais dans la salle du trône, Mlle Nélidov, encore en position d'amie intime,

avait une superficie dépassant 20,000 hectares, par surcroit le vicechancelier eut 4,300 âmes.

(1) En tout plus de 82,000 ànies. Scuilder, l'aul I", p. 345.

(2) Vraiseuiblahlement Alexandre Lvovitch INaricbkine, jjrand-inaréchal en 1798. A l'occasion du couronnement il reçut seuletuent l'ordre de Sainte-Anne, première classe.

me dit tout bas, et d'un ton de confidence qu'elle n'avait jamais avec moi, de me rendre à trois heures dans son appartement, que l'Empereur voulait me voir en particulier. J'y fus; nous passâmes une bonne heure dans l'attente. Enfin parut Koutaïssov, le valet de chambre de confiance, qui lui parla à l'oreille. Je la vis rougir et s embarrasser. Il sortit et elle me dit en balbutiant : » Sa Majesté vient de me faire avertir qu'elle est retenue chez l'Impératrice et que vous pouvez vous retirer. '> Depuis, je n'ai jamais su ni ce qu on me destinait, ni pourquoi Ion changea d'avis. Il est vrai que je n'ai fait aucune démarche pour le savoir.

Un objet qui pendant cette succession de cérémonies attirait l'intérêt du public était cette jolie Mme Anne (I), épouse du grand-duc Constantin, déjà si malheureuse et de plus si souffrante, qui, n'ayant pu obtenir qu'on la dispensât d'y assister, se trouvait régulièrement mal. Je me rappellerai toujours que dans un couvent où Leurs Majestés entendaient une messe, je la vis tout à coup pâlir et n'eus que le temps de l'empêcher de tomber sur le pavé et l'emportai sur un vieux tombeau où je fus obligé de l'abandonner. Cette cour, trop occupée des pompes de la vie pour apercevoir ce grand avertissement de sa brièveté, me causa une émotion qui me fit oublier que j'avais des fonctions à remplir.

(1) Le grand-duc Constantin épousa en 1796 la princesse Juliane de Snxe-Cobourg, âgée de quinze ans. En acceptant la foi grecqueortliodoxe, elle reçut au baptèuie le nom d'Anne. Elle supporta les lirutalités de son mari jusqu'en 1801, où elle quitta la Russie pour toujours, l.e divorce foruiel fut prononcé seulement en 1820. Elle habita longtemps la campagne d'Elfenau, près de Berne, et vint finir ses jours à la Boissière près de Genève.

On se contait, à Toreille un fait incroyable s'il n'avait eu de nombreux témoins. On disait que le grand-duc, qui n'aimait pas sa femme et qui alors était dans cette fougue qui lui fit faire tant de choses cruelles, avait, peu de jours auparavant, imaginé de faire entrer de grand matin, tandis qu'elle dormait, des tambours de la Aarde dans sa chambre à coucher et que, sur un sip^ne donné, ils se mirent à battre la diane. La frayeur de la princesse fut si grande qu'on crut qu'elle en mourrait sur-le-champ. L'obligation de cacher ce fait à l'Empereur lengagea à des efforts surnaturels pour paraître aux cérémonies du sacre et sa santé s'en ressentit longtemps.

L'Empereur, fâché de voir la fin des cérémonies, en inventa une si indécente que je fus sur le point de demander une audience pour la faire manquer. Elle consistait A dépouiller pièce par pièce les honneurs de l'empire avant de les reporter en procession au trésor. Nous vîmes paraître LL. MM. IL en grand costume du sacre et se placer sur le trône. Les grands officiers leur ôtèrent successivement les couronnes, le sceptre, le globe, les colliers de l'ordre, les manteaux. Elles restèrent là si dénuées que par une suite de sentiment que je ne pourrais détailleraujourd'hui, je me sentis lesyeux pleins de larmes.

La cour était tellement excédée de fatigue, car on avait rétabli pour les dames les grands paniers et ôté tous les sièges de l'appartement du Kremlin, que l'on voyait les grands de l'empire, hommes et femmes, appuyés le long des murailles, ayant à peine la force de parler. Je ne résistai pas le dernier jour à faire une plaisanterie dans la chambre d'aiidiçnce. Tandis qu'on

attendait la sortie de LL. MM., je me glissai le long des murs ainsi garnis de personnages en faisant de profondes révérences et leur disant entre haut et bas : » Je me flatte de n'avoir pas de si tôt l'honneur de vous revoir, n Si on avait osé rire à cette cour, cela eût produit de grands éclats, surtout lorsqu'avec sa mine froide, la maréchale de Repnine dit tout haut : « Voyez si on peut se fier aux nouvelles de la cour. On avait assuré que le comte Golovkine avait défense de dire des bons mots sous le règne de Sa Majesté. "

Une affaire dont on ne parla guère dans ce temps-là, mais qui pouvait amener de grands résultats et donna beaucoup à penser, c'est que l'Empereur, en sa qualité de chef de l'église, voulut dire la messe et que, n'osant risquer une innovation si frappante au sein de la capitale, il avait décidé qu'il dirait la première à Kasan, où il était prêt à se rendre. Les habits sacerdotaux les plus magnifiques étaient faits. 11 se croyait sûr de s'établir le confesseur de sa famille et de ses ministres, mais le synode le sauva de ce ridicule avec une présence d'esprit admirable. Au premier mot que l'Empereur dit de son dessein, sans laisser transpercer la moindre surprise, et certes elle était grande, on lui représenta que les canons de l'église grecque défendaient la célébrationdes saints mystères à un prêtre qui s'était remarié. Comme il n'y avait pas songé et qu'il n'osait ou ne voulait rien changer à la loi du sacerdoce, il fallut renoncer à ce projet. Il s'en consola en s'affublant, lorsqu'il faisait ses dévotions, d'une petite dalmatique bien courte de velours cramoisi toute brodée en perles qui avec son uniforme, ses bottes, sa longue queue, son grand chapeau à trois cornes et sa figure chétive

en faisait une des choses les plus curieuses qu'on put voir. Ayant eu vent de ce projet d'officier et me trouvant un matin au Kremlin en tête à tête avec le métropolitain Platon, je lui tlis : « Votre Excellence doit être bien contente, voilà sur le trône un prince plein de religion.

— Hélas !

— Comment, Monseigneur, est-ce que vous n'y croyez pas ?

— Le moyen de n'y pas croire ? mais malheureusement la religion au lieu d'être là — en mettant la main sur le cœur — est là — en la portant au front. »

Il faut, sans nier la vérité de la réflexion, dire à la louange de Paul V qu'il avait une extrême tolérance en fait de religion.

Deux grands actes signalèrent l'époque du sacre. Le premier établit la succession de la couronne. Il était digne d'un empereur, père d'une nombreuse famille, démettre l'empire à l'abri de toute incertitude à cet égard. L'autre dota les ordres Saint-André, Sainte-Catherine, Saint-Michel et Sainte-Anne de nombreuses et riches commanderies. L un et l'autre causèrent une joie générale mais on a vu, hélas ! que le premier n'a rien empêché ; l'autre resta lettre morte faute d'argent.

L Impératrice n'avait pas moins joui que l'Empereur des cérémonies du sacre. Les grandes toilettes étaient son élément. Ce qui tuait de fatigue les autres femmes ne l'éprouvait en aucune manière. Même enceinte, elle gardait sa grande parure depuis le matin jusqu'au soir et entre le diner et le bal, toute serrée qu'elle était, faisait comme une autre en déshabillé sa correspon-

(lance, des ouvrages eu tapisserie et quelquefois même travaillait avec Lebrecht, le médailleur en pierres. Son sort s'était fort adouci depuis qu'elle avait suivi le conseil de Mme sa mère, qui était de g^agner Mlle Nélidov par de bons procédés. Gomme cette favorite n'était ni galante ni intéressée et qu'elle avait infiniment d'esprit, elle fut touchée de la confiance d'une princesse qui pouvait la regarder comme sa rivale et ramena vers elle l'Empereur. La mort de Mme de Benckendorf avait calmé Sa Majesté sur les idées du joug dont il s'était cru menacé et rien selon toute apparence n'aurait troublé cette paix sans le projet qui s'était formé de donner au monarque une maîtresse dans toute l'étendue du terme. Une femme portant un beau nom (1), puisqu'il avait été élevé jusqu'au trône par Pierre P% mais d'une conduite scandaleuse, maîtresse dans ce temps de M. Ouvarov, un des aides de camp et favoris de l'Empereur, imagina de jouer un rôle. M. Ouvarov et le valet de chambre turc Koutaïssov la vantèrent à l'Empereur. M. Valouiev, grand maitre des cérémonies, la plaça sans cesse en face de S. M. et la chose fut assez visible pour être aperçue de toute la cour, pour inquiéter l'Impératrice, pour chagriner les honnêtes gens et pour faire juger à ceux qui connaissent le train ordinaire des choses de ce monde que ce serait le complément des inconvénients de tout genre dont on était menacé. La suite prouva combien leur prévoyance était fondée.

Le grand-duc successeur, qui avait cru voir le ciel s'ouvrir lorsque son père monta sur le trône et qui

(1) Anne Pétrovna Lapoukhine.

152 LA COUn ET LE REGNE DE PAUI> I"

montrait jusqu'à lindécence la joie qu'il avait de ne plus obéir à une vieille femme — je ne rapporte que cette expression-là, — le çrand-duc Alexandre vit dès la première année combien son sort était différent de celui dont avait joui l'Empereur dans les mêmes conditions. On lui fixa un revenu de 500,000 roubles et à Mme la grande-duchesse une pension de 150,000 roubles, mais hors le logement il ne lui était rien fourni. 11 avait sa cour particulière, sa table, son écurie et c'était à lui à les payer. Il était chef du second régiment des gardes, inspecteur général de l'armée, chef des bureaux de la guerre et de la marine, directeur général de la police de l'empire, il présidait le Sénat; tout cela composait un premier ministère bien complet, mais personne ne faisait cas ni de son apparente autorité ni de ses bonnes grâces. Il ne pouvait placer ni déplacer personne, ni signer son nom sans un ordre exprès qu'encore il n'était pas libre d'aller demander. Pupille et victime des Gatchinois, il était traité par eux, non comme un chef, non comme un fils d'empereur, mais comme un élève qu'on reprend et néglige tour à tour. x\ccablé de travail, obligé quelque temps qu'il fit de remplir dans toute leur étendue les devoirs de colonel de son régiment, n'étant sûr de dîner que lorsqu'il dînait avec l'Empereur, ne dormant que peu d'heures et toujours par accablement à côté d'une des plus jolies femmes du monde, souvent au désespoir et n'osant pas se plaindre, n'osant pas même témoigner de la bienveillance dans la crainte de faire exiler ceux sur lesquels il l'aurait portée, il ouvrit enfin les yeux et se reprocha la manière dont il avait, d après l'Empereur, jugé la grande souveraine dont il devait à son tour

occuper le trône et vit qu'il n'était qu'un fantôme solennellement placé entre l'inutilité et l'éreintement. Au bout de la première année le mal n'était pas sans remède. En usant de l'esprit dont il était doué, en revenant graduellement sur ses pas, en montrant le courage qui lui appartenait, en contenant la familiarité des favoris et des valets, en s'occupant, non de bagatelles militaires, mais des grandes parties de l'administration il aurait pu, sans manquer au respect que doit un fils, à la fidélité que doit un sujet, se rendre assez considérable pour mériter l'estime de l'Empereur et l'admiration de l'empire, mais il ne le sut pas. L'Empereur s'en aperçut et en abusa jusqu'à le traiter publiquement de la manière la plus grossière, jusqu'à lui ôter les moyens de prévenir une catastrophe affreuse dont le cœur du jeune prince eût suffi pour garantir un père.

A peine un nouveau règne avait commencé et déjà s était réuni un parti qui a toujours existé en Russie, ce dont peu de personnes ont été frappées bien que son influence ait toujours été grande et que les Busses aient un grand tact en fait d'intrigues. Mais ce parti, tout en tenant par mille côtés à la cour, s'y montrait peu et c'est ce qui fait apparemment que si peu de gens l'aient remarqué et que personne n'en a parlé. C'est ce que j'appellerai le « parti allemand (1) " qui, né sous Pierre I" du désir de diriger la civilisation, se

(1) Les remarques du comte Fédor sur le parti allemand ne sont pas dépourvues d'actualité, car ce parti a subsisté jusqu'à nos jours. Tout comme du temps du comte Fédor, il se compose « de gens de différentes nations " qui professent être très russes. » Le sont-ils ? " C'est aux Russes de pure nationalité à résoudre cette question un peu scabreuse.

compose sous les règnes suivants de gens de différentes nations, de tout rang, de tout sexe, qui formaient tacitement une ligue envers et contre tous. Sous Pierre T' , Lefort, Ostermann et quelques amiraux en furent les colonnes, plus tard ce furent Munich, Biron, le grand chancelier Golovkine et ses fils, etc. Sous Catherine II, chose curieuse, les Orlov furent ses premiers chefs, auxquels succéda le général Bauer. A l'avènement de Paul il reprit toute sa force, et la liste que je vais donner de ses membres la fera mieux connaître que tout ce que je pourrais dire : l'Impératrice, le comte Pahlen, le comte Panine, le comte Pierre Golovkine, grand veneur, M. de Gampenhausen, le baron de Graevenitz, Mme de Lieven, etc. (1). Parmi ces personnages il y en avait qui ne s'étaient jamais vus ni parlé; il n'y avait ni plan général, ni rassemblement pour en former, mais ils s'estimaient sur parole les uns les autres et formaient comme une secte. Le danger de l'un mettait les autres en mouvement et plusieurs même ne se doutaient pas jusqu'à quel ])oint ils y appartenaient et en recevaient l'impulsion. Je ne sais si j'ai rendu clairement mon idée du parti allemand en Russie, mais c'est une des choses qui n'échappent pas à l'observateur attentif et qu'on ne saurait nier, bien qu'il soit difficile de les prendre sur le fait.

Au retour de Moscou, l'Empereur parut plus sûr de son fait et surtout plus le maître. Chaque jour fut témoin de grâces et disgrâces inattendues et dont personne ne pouvait deviner les raisons. La cause cepen-

(1) La plupart des noms illisibles.

fiant en était aussi simple que déraisonnable. Pendant le règ^ne précédent il s'était fait des notes sur tous les événements sans en connaître les causes et sur toutes les personnes avec des raisonnements sur ce qui lui paraissait plus juste ou plus à propos. Cette collection était devenue immense et, pour peu qu'il s'ennuyât et n'eût rien de mieux à faire, il s'enfermait pour la feuilleter. C'est là ce qui tout à coup lui rappelait des personnes et des faits oubliés depuis longtemps et le portait à récompenser ou à punir des actions dont les auteurs eux-mêmes ne se rappelaient pas. Il en fut de la politique et de l'administration comme des personnes, mais ces impromptus-là portaient leurs fruits avec eux et il en fallut restreindre l'émission.

Cette année fut de toutes celles du règne la moins fertile en événements. La raison en est simple. Les fautes en tout genre que commettait l'Empereur n'avaient pu avoir encore leur entier développement. Jusque-là trop occupé de faire et de défaire autour de lui, ne travaillant encore qu'en petit, la force des événements n'avait pas opposé à ses desseins assez de résistance pour développer la tyrannie de ses principes et l'impétuosité de ses volontés.

Un homme qui lui avait fait déjà bien du mal en le rendant plus soupçonneux et plus arbitraire était le général Arkharov l'aîné, employé jadis déjà à la police pour laquelle il semblait né et revêtu depuis à Saint-Pétersbourg et à Moscou du ministère de la ter-

reiir. Ce fut lui qui, le premier, imagina de dominer Paul et de se rendre nécessaire en lui montrant partout des factieux, en l'isolant de tout ce qui n'était pas valet par charge ou par caractère, en plaçant entre l'Empereur et les pensées généreuses un mur inexpugnable, en rabaissant son esprit aux précautions les plus viles et les plus inutiles ainsi que la fin l'a bien prouvé.

Cette belle capitale où l'on circulait aussi librement que l'air, qui n'avait ni portes, ni gardes, ni douaniers, transformée en une vaste prison entourée de guichets, le palais devenu le séjour de la terreurauprès duquel on ne passait qu'en frémissant et devant lequel on ne devait, même en l'absence du souverain, passer qu'en se découvrant la tète ; ces belles et larges rues rendues désertes; la vieille noblesse ne pouvant aller faire son service à la cour sans exhiber à sept reprises de^ permis de police — telle était la situation. Arkharov fut disgracié, mais ses principes devinrent la base de la fortune de ses successeurs.

Un autre homme, aussi en faveur que lui, eût été propre peut-être à calmer l'effervescence graduelle où de telles mesures jetaient Paul et peut-être le tentat-il. G était Bezborodko, devenu prince et grand chancelier et qui avait eu l'honneur de loger l'Empereur dans son palais à l'époque du sacre et la bonne fortune de le lui vendre ensuite. Mais il était trop égoïste, trop distrait par de grandes affaires et des plaisirs obscurs, trop prudent, je dirais même trop petit compagnon par sa naissance, son maintien et ses manières pour pouvoir l'entreprendre avec succès. Il avait d'ailleurs à faire la fortune de son neveu favori Kotchoubei, qu'il

fit nommer vice-chancelier, malgré sa jeunesse et sa médiocrité, dès qu il trouva 1 occasion de se décharger sans danger sur quelqu'un d'aussi dévoué du poids des affaires insupportable à sa paresse.

Un autre homme qui eût paru plus fait pour un rôle dont la beauté pouvait encore tenter était le prince Alexandre Kourakine, neveu (1). du comte Panine, gouverneur de TEmpereur. H était Tami intime de Paul depuis son enfance, mais sa faveur ne se soutenait que par la flatterie et l'habitude de le voir sans donner d inquiétude à d'autres. 11 avait la passion de briller, non point à force de mérite et de crédit, mais à force de diamants et de dorures et n'ambitionnait les grandes places que comme des occasions plus propres que d'autres à les étaler sans cesse. Il parvint à toutes et ne sut user d'aucune, ni même de l'exil qui leur servait d'entracte, pour engager son maître à des calculs plus dignes d'un monarque. Étayé de son frère le prince Alexis, que l'on vit bientôt procureur général et cordon bleu, il se crut à peu prés maître de l'état où le moindre Gatchinois avait plus de crédit que lui, et l'alliance que ces messieurs contractèrent avec Mlle ]Sélidov et l'Impératrice ne les sauva pas du sort commun sous Paul I" : la disgrâce. Ce furent les deux frères Korsakov qui protégèrent le désastreux projet qu'apporta un Hollandais, Robert Woot, pour faire paver ce que le gouvernement devait à la maison Hope d Amsterdam. J'en dirai deux mots pour montrer où conduisait sous ce règne le crédit de ceux qu'on

(l^ Le terme exact serait : petit-neveu. C'est le grand-père et non le père du prince Alexandre Kourakine dont la femme était née Panine, sœur du comte ISikita Ivanovitch Panine,

pouvait par comparaison appeler les honnêtes gens, llobert \Voot présenta son plan. Celui-ci consistait en une nouvelle banque de secours pour la noblesse qu'elle mettrait à 1 abri de liisure et des poursuites des créanciers dont, par parenthèse, elle a toujours prouvé qu elle n avait pas grand'peur. Mais comment mettait-il à l'abri de l'usure? Gomme le plan était de rembourser en vingt-cinq ans, capital et intérêts, il se trouvait que le malheureux gentilhomme payait 14 pour 100 du capital emprunté. Gomment mettait-il à l'abri des créanciers? En autorisant le gouvernement à confisquer les terres engagées, pour peu que le remboursement lïit en retard. Je me permis d en parler à M. le Procureur général avec la franchise d'une ancienne amitié. Il ne voulut point m entendre. J'en parlai à d autres avec d'autant plus de chaleur que, n'ayant pas de dettes, je ne pouvais être guidé que par l'amour du bien public. Gela fit quelque bruit. L'Impératrice, qui ne m'a jamais honoré de sa bienveillance et qui ne manquait jamais l'occasion de se mêler des affaires (I), crut faire un grand effet en disant au Procureur général bien haut, en plein cercle : « Laissez parler les ignorants ; quoiqu'ils disent, vous aurez toujours pour vous mon opinion. » Je ne pus m'empêcher de remarquer, bien bas à la vérité, que l'opinion d'une impératrice, quelque respect qu'elle inspirât, ne pouvait avoir cours à la Bourse. Gela se redit. Gette princesse alla s'en plaindre et l'Empereur, sans m'en

(1) « Un certain Woot, premier commis de Ilope, achète toutes les lettres de chanjje et fera une excellente affaire pour lui. Il est très protéfjé par l'impératrice... » Rostoptchine au comte Vorontsov, 12 novembre 1797. Archives Vorontsov, t. VIII, p. 185.

faire plus mauvais visage que de coutume, se borna à faire publier le lendemain qu'on allait renouveler un oukase de Timpératrice Anne qui condamnait ceux qui se permettaient de mal parler d'une chose décrétée à avoir la lan^^ue percée d'un fer rouge. ]Mais quel intérêt, dua-t-on, pouvaient avoir un vice-chancelier et un procureur-général, gens riches par euxmêmes et par les dons de l'Empereur dans cette affaire? La voici : La possession des terres engagées à la nouvelle banque, pourvu qu'on paye les intérêts régulièrement, est assurée pour vingt-cinq ans. Celles qu'on vient de recevoir de la munificence impériale le sont bien moins; ce qui a été donné peut être confisqué, c est donc celles-ci qu'il faut engager à la banque et, comme on n'a pas de dettes, on emploiera les sommes empruntées à l'achat de terres nouvelles, ce qui, dans vingt-cinq ans, aura triplé la fortune territoriale. Voilà pourquoi il fallait percer la langue qui s'opposait à cet établissement immoral qui augmenta le désordre dans les grandes maisons.

Je ne citerai pas, par égard pour quelques familles, les suites de la banque de secours si propres à me justifier du crime de rébellion dont l'impératrice tâcha de me faire punir.

Ceci me conduit à rapporter une chose qui fut cause de bien des malheurs et d'événements dont on cherche en vain la cause. L'Impératrice n'était pas méchante et cependant le désir d'influer lui fit faire beaucoup de mal sous ce règne. Vertueuse, tenant à la fidélité de l'Empereur, le moyen le plus sur qu'elle eut trouvé de le rappeler était de profiter de l'intimité de la couche conjugale pour lui conter un tas de nouvelles vraies ou

fausses, de lui donner un g^rand nombre d'avis bons ou mauvais, que son esprit sou[)çonneux recueillait avidement. Dans ces moments d'épanchement tout était bon. Amis et ennemis tout était sacrifié par Tlmpératrice qui, pressée quelquefois de questions sur des faits, n'épargnait personne. Des gens de l'intérieur m en avaient averti. On m'avait dit de remarquer que le lendemain des soirs où l'Impératrice disait à l'Empereur, au moment où il se retirait : « Mon cher ami, j'aurais bien des choses à dire à Votre Majesté Impériale si elle le permettait » , il arrivait toujours quelque disgrâce, grande ou petite. Cette phrase singulière décidait de la chambre où l'Empereur allait se coucher, et l'Impératrice était si sûre de son fait qu'elle affectait de ne pas presser la fin de son jeu ce jour-là.

Je doutais encore de l'exactitude du fait lorsqu'il m'arriva une chose qui acheva de me convaincre. C'était à Gatchina. L'Impératrice m'ayant fait jouer avec elle, le comte Pouchkine et M. Narichkine, il survint une diffictdté, pour un coup, entre ces messieurs. Ils me prirent pour juge, je refusai; l'Impératrice se joignit à eux pour me décider. Je la suppliai de m'en dispenser, mais elle me l'ordonna. Je donnai tort au second, bien que l'impératrice penchât visiblement pour lui. Il en fut blessé et ne voulut pas se soumettre. Je lui représentai que je n'avais pas cherché à décider de la question, que je l'avais fait par ordre suprême, que j'avais motivé mon opinion et la jugeais bonne. L'Impératrice me dit d'une voix altérée que je n'avais pas le droit de m'obstiner vis-à-vis de quelqu'un dont le rang élait au-dessus du mien. Je me tus et baissai les yeux respectueusement, « On fait biçn de se taire quand on n'a riei^

à répondre, » reprit-elle en ricanant, « voyons, que pouvez-vous répondre? — Que j'ignorais, Madame, qu'il y eût des rapports entre le rang et les talents. » Le souper interrompit le jeu. L'Empereur, à table, ne causa qu'à moi ; on sortit de table. Le jeu recommença, et 1 Empereur, en s'approcliant, me mit la main sur l'épaule. Gomme il se retirait, l'Impératrice lui dit sa fameuse phrase, et le lendemain, à huit heures, on vint me dire de la part de l'Empereur que Sa Majesté ne souffrait pas de jacobins en Russie. Il ne me reparla plus dès lors que pour affaires du département des cérémonies.

L'Impératrice avait été obligée de faire son deuil du crédit et des manières des Gatchinois. Elles les avait vus naître et façonner sous ses yeux, sous le règne précédent. Sa politique lui commandait de les regarder comme ses serviteurs fidèles, mais, d'autre part, elle la portait à entraver aveuglément tous ceux qui pouvaient prendre quelque empire sur l'Empereur. Pour n'être pas accusée cependant d'éloigner tout le monde, elle ne manquait pas les occasions de vanter, à titre d'hommes vertueux, les gens les plus médiocres qu'elle pût trouver. Le vieux comte Stroganov (1) fut de ce nombre. Un beau jour il se trouva grand chambellan. L'Empereur finit par s'ennuyer de ses vieilles anecdotes de Paris et de son peu d'aptitude à la place réputée d'une grande importance qu'il occupait. Sa chute était certaine; l'Impératrice voulut parer le coup, mais ses

(1) Alexandre Serguiéievitch (1738-1811), président, de l'académie de Arts, l'eut-ètre le comte Fédor juge-t-il ce personnage trop sévèrement. En tout cas, il s'élevait par son éducation et ses connaissances en matières artistiques et scientifiques au-dessus de bon nombre des courtisans de Paul l".

162 T. A COIU ET I.E REGNE DE PAUE I"

efforts furent vains. Enfin l'Empereur, l'ayant rencontré en 1799 sur le grand chemin, lui fit dire qu'il pouvait revenir habiter à la cour et qu'il le verrait avec plaisir à sa table. Dès qu'elle put s'approcher de lui, l'Impératrice, l'attirant dans une croisée, lui dit : « Au nom de Dieu, monsieur le comte, soyez fort prudent, " et elle allait continuer, mais le comte, se rappelant tout ce que sa bonté loquace et indiscrète lui avait coûté, l'interrompit en disant : « Oui, oui. Madame, il faut que chacun de nous prenne garde à soi. «

Le hasard me rendit témoin, au commencement de l'année, d'une scène qui peut-être n'eût pas frappé un autre, mais qui m'amusa beaucoup. Gelait le 3 février, jour de l'ordre de Sainte-Anne. Après la messe, l'Empereur, qui était en grand costume, se retira dans ses appartements en attendant le diner et envoya ceux qui portaient la queue et les honneurs respirer un moment. Il ne resta dans la chambre que le grand-duc Alexandre et moi. Après un moment de silence Sa Majesté dit au jeune prince : " Duval a beau dire, cette couronne est horriblement pesante. » Monseigneur ne répondant rien, elle ajouta : » Tenez, prenez-la et jugez-en vousmême. » Il n'y avait, j'en aurais répondu, aucune intention dans ce propos, mais le grand-duc apparemment crut le contraire, car il se déconcerta visiblement, balbutia, toussa et n'osa jamais trouver la couronne ni lourde ni légère. Le grand maréchal en entrant le tira d'embarras.

L'affaire la plus marquante se passa au cœur de l'été, pendant que la cour était à Pavlovsk (1). Elle fut jugée

(1) Evidemment une erreur. C'est à l'été de l'année 1799 qu'il faut la rapporter. Scuilder, ['Empereur Paul 1", p. 428.

telle par ceux qui observaient la marche que prenait le caractère de l'Empereur. Le vieil amiral Tchitchagov (1), que la politique de Catherine avait si magnifiquement récompensé des fautes qu'il avait faites dans la guerre de Suède, avait un fils 2) contre-amiral, homme de talent et de caractère. Il déplut aux Gatchinois, qui s'appliquèrent à le chicaner de manière à ne plus lui laisser d'autre parti que de demander son congé sous prétexte d'aller se marier en Angleterre. Le ministre lui refusa la permission de partir. L'ambassadeur, sir Charles Whitworth, intervint en sa faveur. LEmpereur exigea, avant toute chose, qu'il rentrât au service. L'amiral ne refusa pas, mais demanda qu'on lui fit justice du passé. Cela se traitait dans le grand cabinet. Au bout d'une demi-heure on entendit la voix sépulcrale du maître s'altérer de plus en plus; enfin, la porte s'ouvrit et l'amiral sortit, mais ses cordons, son habit et jusqu'à sa cravate, tout lui avait été arraché (3), mais il était calme et il attendait son sort au milieu de l'antichambre. Un aide de camp de l'empereur vint lui jeter sur les épaules un manteau de cosaque et lui signifier de se rendre en droiture à la forteresse. Au moment de sortir, sous bonne escorte, il se retourna fort noblement vers le grand maréchal et lui dit : « M. 2sarich-

1) Vassili lakovlevitch (1726-1809\

2' Paul Vassilieviicli (1762-1849), connu suitcuit par l'échec qu il subit dans ses efforts pour couper la retraite de la Grande-Année, lors du passage de la Bérésina. Après la guerre il se retira à l'étranger. Ami des institutions libérales, époux d'une Anglaise, Eilen Proby, il se fixa définitivement en Angleterre et s'y fit même naturaliser. Malheureusement le texte posthume de ses mémoires (Berlin 1855, l'aris 1862) est apocryphe.

(3^ On ne pouvait douter qu il n'eût été indignement maltraite. (^Aote du comte Fédor.)

164 LA COU 11 ET LE REGINE DE l'AUL I"

kine, ayez la bonté d aller prendre dan» la poche de mon habit un billet de cinquante roidiles et mon portefeuille ; je ne pense pas que l'Empereur veuille m'en priver et comme j ignore où on me conduit, je pourrais en avoir besoin, " Il tint bon dans la prison quelques semaines, quelques moyens qu'on employât pour le réduire, et comme on finit par en avoir quelque honte à cause du roi d Angleterre, on en passa par où il voulut (Ij . Alors, il consentit à rentrer au service et comme il fallait encore lui accorder d aller se marier, on lui donna, pour sauver les apparences, le commandement de l'escadre russe qui agissait alors de concert avec la flotte anglaise. Cette affaire fit grande réputation à M. Tchitchagov. Il fut nommé ministre de la marine sous le règne suivant, place qu'il remplit bien, dit-on, mais il passa de là, après avoir signé la paix avec les Turcs, au commandement de la Bérésina. Cela le perdit et, bien plus, l'humeur qu'il en conçut et les propos que cette humeur lui fit tenir.

Une famille italienne parut à la cour avec un grand éclat; c'est celle de M. de Litta. Leur histoire fut courte, mais leur destinée fut brillante. Je la prendrai de plus haut, parce que, avantde peindre certains gens, il faut dire d'où ils arrivent et après avoir dit ce qu'ils firent il faut encore dire ce qui leur en arriva. Feu l'impératrice Catherine II, ayant vu la nécessité de remonter la flotte des galères fort négligée, demanda au grand-maitre de Malte un homme capable de les commander. Son choix tomba sur le chevalier de Litta, fils du marquis de Litta de Milan, chevalier de la Toison

(L^ Le comlc Fédor n'exajjèrc pas. L'affaiif se passa à peu près foiiiiiic ii l'a décrite. St:iHLnKit, V F.iiipcrcur I aul l" . p. 428.

d'Or et l'un des plus riches seig^neurs de ce pays-là. Non content de faire des caravanes (?) avec quelque distinction, ce chevalier s'était plus particulièrement appliqué à la marine qu'il n'était d'usage parmi ces jeunes profès. Peu après son arrivée, la guerre éclata entre la Suède et la Russie, ce qui le mit sous les ordres du prince de Nassau-Siegen et lui valut le grade de contre-amiral et la croix de Saint-George. Gomme on avait su que pendant la guerre son avis avait toujours différé de celui de son chef, et comme ^I. de Nassau avait toujours été battu ou déjoué, il en resta à M. de Litta une sorte de réputation négative qui, sans trop inviter à la confiance, n'avait cependant rien de trop contraire à la saine raison, et aurait pu dés lors le servir utilement. Mais un fond de caractère lombard, de l'intrigue, des propos indiscrets, des plaintes sur la pré tendue ingratitude du gouvernement le mirent mal en cour. Il demanda son congé, on le lui refusa avec humeur. Il en mit dans sa manière d'obtenir au moins un semestre dont il profita pour aller à Vienne, à Milan, à Malte faire croire que sa taille colossale n'avait pas été la moindre cause de sa fortune en Russie, ce qui acheva de le perdre dans l'esprit de l'impératrice. Il se crut tellement fini qu'il se mit à gaspiller sa fortune et se donna de grands mouvements pour avoir le cordon de lAigle blanc déjà si prostitué alors. Le semestre expiré, il fallut revenir malgré le peu d'agrément que cela lui promettait.

C'est alors quil commença à faire les affaires de Tordre de Saint-Jean de Jérusalem. La Pologne venait d'être définitivement partagée et cet ordre ainsi que la cour de Rome avait des intérêts majeurs à ménager

Ififi LA cour. ET \.K UEO NE DE PAUL 1'"

en Russie. La famille Litta jug^ea non sans raison le moment venu pour s'illustrer. L'un des fils, celui dont je viens de parler, allait y retourner, l'autre, surpris par les événements, se trouvait nonce in pariihus à Varsovie et il était facile au père, fort accrédité par toute l'Italie et tenant à tout le monde par ses alliances, de leur procurer les honneurs et les avantages des futures négociations. J'étais alors à Rome, le Pape m'en parla. Je crus ne pas devoir déguiser à Sa Sainteté que les MM. de Litta étaient les gens les moins propres à y réussir, ayant eu le malheur ou la maladresse de déplaire à Sa Majesté Impériale, l'un par ses prétentions et ses propos et l'autre par la conduite partiale qu'on l'accusait d'avoir tenue pendant et après le massacre de Varsovie. J'insinuai que tout autre prélat serait agréable à ma cour et que, quant aux affaires de l'ordre de Malte, l'impératrice, voulant profiter de l'occasion des négociations pour rétablir la fortune d'un homme distingué, serait flattée de voir

préférer à tout autre le prince (1;, parent du

grand-maréchal et ambassadeur à Rome. Mais le crédit de M. de Litta prévalut sur ses insinuations, ce qui acheva d'indisposer contre eux l'Impératrice. L'archevêque de Thèbes (Litta) et son frère furent nommés plénipotentiaires, mais l'un n'obtint pas la permission d'arriver à Saint-Pétersbourg, ni l'autre, qui y était déjà revenu, de déployer son caractère.

Sur ces entrefaites 1 impératrice mourut et tout changea de face. Les MM. de Litta, indépendamment de l'intérêt puissant de la nouveauté, car un nonce

(1) Illisible.

et un ministre de Malte n'étaient point des personnages ordinaires à la cour de Russie, avaient en leur faveur le principe affiché d'accueillir tout ce qui avait déplu et d'écraser tout ce qui avait joui de la faveur. L'astuce italienne et 1 ambition comprimée trouvaient à étendre leurs ressorts et 1 on verra tout ce qu elles obtinrent. Le chevalier, qui s'était fait faire bailli, déploya son caractère de ministre plénipotentiaire. Le nonce arriva pendant les fêtes du couronnement, et fut reçu avec distinction. L Empereur s'occupa beaucoup de ses sujets catholiques, mais plus encore de l'ordre de Malte. Le bailli (1) cultiva avec soin cet intérêt naissant. Il affecta de croire son ordre dans une position critique et travaillant avec l'Empereur comme deux personnes qui sans se concerter se lient aux dépens d'un tiers, le premier proposa de faire arriver une ambassade extraordinaire et solennelle et l'autre fonda des commanderies. On verra quels développements ces deux démarches acquirent l'année suivante.

Le 17 janvier fut envoyé au Sénat l'oukase au sujet du prince Patiomkine que tout le monde croyait auss'

(1) Le -31 octobre 1798, Jules Pompeiévitch — les Russes appelaient ainsi le bailli — épousa la veuve du comte Scavronski, née En;;elhardt, nièce du prince Patiomkine. Ce mariage se fit contrairement à la règl fondamentale de l'ordre de Malte, qui enjoignait le célibat à ses membres. Cette infraction ne présentait rien d'extraordinaire, en tenant compte du fait curieux que parmi les clievaliers de l'ordre de Malte nommés par Paull"^ on pouvait voir Koutaïssov, sorti des rangs des Infidèles et deux dames, la princesse Anna Pétrovna Gagarine, née Lapoukhine, et la comtesse Litta, femme du bailli.

168 LA COUll ET LE RÈGNE DE PAUL I"

oublié que mort. Il décrétait la destruction du monument élevé à sa gloire par feu Timpératrice à Kherson, déclarant qu'un sujet dont l'administration avait été aussi vicieuse ne pouvait avoir mérité un tel honneur. On prétend que ses os furent jetés à Teau (1). L'opinion sur l'administration de ce ministre était une ; mais bien ou mal il avait fondé des villes, creusé des ports, créé des chantiers. La flotte de la mer Noire était superbe et c'était se venger sur quelques pierres d'une création colossale qu'on ne pouvait détruire. Mais l'Empereur, qui d'abord avait voulu faire renverser le palais de la Tauride et puis s'étaitdécidé à le conserver, voulut prouver que cet acte d'économie n'était pas dû à quelque ménagement ou à quelque respect pour le régne précédent.

Le 28 janvier naquit le grand-duc Michel. Ce fut un grand événement à la cour parce que c'était le premier fils de l'Empereur, yî/^ cT empereur, qui naquît en Russie et que les discussions à ce sujet furent sans nombre. Je me souviens distinctement d'une personne qui demanda si, en sa qualité de fils d'empereur, le nouveau-né n'avait pas des droits au trône fort supérieurs à ceux des trois princes, ses frères aînés qui n'étaient que fils de grand-

(1) Cette fois le comte Fédor exagère. En réalité la chose se passa autrement. Le 27 mars 1798, le procureur général Kourakine communiquait au gouverneur de la province de Novorossiisk un ordre secret dont voici la teneur : « 11 est connu à Sa Majesté que le corps de feu le prince Patiomkine n'est point encore inliumé, mais qu'il repose dans un caveau sous l'église et qu'il y a des gens qui fréquentent ce caveau. Estimant que cet âtal de choses est fort inconvenant, Sa Majesté ordonne que le corps soit inhumé sans que l'affaire devienne publique, dans le même caveau et dans une fosse expressément creusée, et que le caveau soit comblé de terre de telle manière qu'on ne s'aperçoive pas qu'il y ait jamais eu (pielque chose. » Cet ordre fut exécuté pendant la nuit du 28 avril 1798. Scuilder, l'Emperein- Paul I^', p. 427.

duc et que la paierie fut partagée dans ses avis. En attendant Sa Majesté Impériale jugea qu'effectivement la naissance et le baptême devaient être accompagnés de cérémonies qui fissent voir la différence qu'il y a entre le fils d'un souverain et celui d'un successeur au trône.

La plus pénible et la plus ridicule m'échut en partage. Ce fut d'aller, au moment où l'Impératrice venait d'accoucher, annoncer en grande cérémonie cet événement au corps diplomatique. J'appuie sur cette circonstance, non parce qu'elle m'est personnelle, mais parce qu'elle, donne une juste mesure de l'effet qu'avait déjà produit à cette époque le système de terreur adopté par le gouvernement. Il était plus de minuit lorsque je sortis en carrosse à sept glaces du Palais d'Hiver pour une des courses les plus froides qu'on puisse imaginer et que les circonstances eussent rendue mortelle pour quelqu'un de moins robuste que moi. Toutes les portes cochères à cette heure se trouvaient fermées et, malgré l'importance de ma missive, il n'y avait pas d'espoir d'v entrer sans une perte de temps considérable. Mais ceci était le moindre inconvénient. Il fallait d'abord les faire ouvrir. Les portiers, à la vue de la livrée de la cour, entraient en soupçon et se bornaient à ouvrir leur lucarne et à dire que tout le monde était couché. Il devenait nécessaire alors de déclarer que je venais de la part de l'Empereur et voulais parler au maître de la maison. » Mais tout dort. — Hé bien, allez éveiller le valet de chambre de ma part, et diles-lui-que j'ai à lui parler. — Mais il dort dans la garde-robe de Son Excellence. — Faites ce que je vous dis. 1) Il allait donc faire ma commission et gagner un

170 LA COUR Eï LE KEGNE DE PAUL I"

appartement qu'il était assez difficile de se faire ouvrir. Là, conseil d'État intérieur. Éveillera-t-on, ou n'éveillera-t-on pas Son Excellence? Sien venaitpour l'arrêter! Enfin, le valet de channbre s'habillait, descendait en tremblant et en grelottant, arrivait plus mort que vif jusqu'à la portière et commençait par dire que Son Excellence dormait et qu'il ne pouvait se permettre de l'éveiller. » Je viens par ordre de l'Empereur et vous ordonne de lui dire que je vais monter. » Il se retirait en tremblant. Jusque-là toutes les visites se ressemblaient, mais il y en eut deux où le ministre s'excusa positivement de me recevoir en me faisant dire qu'il était souffrant. Les autres, ou dans une attitude fière ou très décontenancés, me reçurent après une grande attente dans le salon. Les plus heureux furent ceux chez qui je n'arrivai que le lendemain matin, car ma course fut si longue que je n'arrivai au Palais d'Hiver qu'entre dix et onze heures pour y faire mon rapport.

On se représente tout ce qui se serait dit sur cette expédition si on eût osé en parler. Quant à moi je me consolai de ce qu'elle avait eu de fatigant par l'espoir que l'Empereur, auquel je n'en cachai pas les difficultés, en tirerait quelques conséquences propres à l'éclairer sur les sentiments qu'il inspirait. J'eus grand soin de ne pas lui laisser voir le côté plaisant de l'aventure ; ces domestiques étrangers mourant de peur et ces diplomates en déshabillé, ma dignité si ridiculement compromise et le froid affreux que moi et les pauvres gens de la cour avions souffert.

J'en reviens à l'Impératrice pour qui cette couche fut une époque bien fâcheuse. Les suites physiques en

avaient été, ainsi que pour toutes les autres, très dangereuses à cause de la funeste habitude de Sa Majesté de se lacer pendant ses grossesses, à l'effet de conserver sa taille, chose à laquelle, il est vrai, elle avait, malgré son embonpoint, merveilleusement réussi. Il n'y avait rien eu de plus alarmant que dans les neuf autres couches, mais les amis de l'Empereur, dont quelquesuns avaient, comme on le verra plus loin, leur plan tout fait, firent parler l'accoucheur qu'on avait fait venir de Gœttingue. Cet homme, très indifférent sur les suites de ses discours, déclara que, vu la fécondité de l'Impératrice, il était à craindre qu'elle ne continuât à faire des enfants, ce qui amènerait infailliblement sa mort suivant les règles et les indications de l'art (1).

L'Empereur reçut cet avis avec frayeur et, soit qu'il fût ou non du complot, déclara que la vie de l'Impératrice lui était infiniment précieuse ; il se faisait un devoir d'amour de ne plus l'exposer (2), d'autant plus que le Ciel lui ayant accordé une nombreuse lignée, l'Etat n'avait plus rien à exiger de ce côté-là. L'Impératrice, ainsi que toutes les femmes vertueuses, fort attachée aux devoirs conjugaux, ne goûta point cette belle résolution, traita le professeur allemand d'ignorant et d'impertinent, mais autre n'en fut. Le professeur retourna dans son pays comblé d'or et de cadeaux et,

[l") L'accoucheur qui avait assisté Sa Majesté dans ses couches précédentes était le baron Joseph Mohrenheim, professeur d'obstétrique attaché à l'hospice des Enfants trouvés. C'est l'aïeul du baron Arthur Mohrenhciiu qui représentait la Russie à Paris sous le règne d'Alexandre III.

(2) Une fois déjà, en 1788, lors de la naissance de la grande-duchesse Catherine Paulovna, la viedesa mère fut en grand danger.

dès le jour même, Leurs Majestés Impériales firent lit à part, ce qui déconcerta fort les gens du parti de l'Impératrice et calma un peu les inquiétudes de ceux que cette princesse n'aimait pas.

Quelques jours après revint de Venise M. Mordvinov (1) qui y avait été longtemps ministre. C'était un homme insignifiant et maladif, qui se rendait si bien justice qu'il se crut assez peu remarqué pour pouvoir se donner, après un si long voyage, quelques jours de repos. Mais l'Empereur, toujours ses rapports de police à la main, ne l'entendait pas ainsi. On pouvait se croire insignifiant, mais non se dis.penser de rivaliser d'empressement avec les plus assurés. Ne pouvant le punir d'être fatigué et ne voulant pas cependant perdre l'occasion d'humilier et de chagriner — ce qu'il appelait mainlemv C ordre — l'Empereur fit publier par la police, dans toutes les maisons, qu'on saurait gré à ceux qui indiqueraient au gouvernement la demeure de ce pauvre homme, qui parut le lendemain et puis disparut, tant la retraite avait de charme pour lui. Il avait vécu de même à Venise où il n'avait d'exercice que de se défendre des intrigues du comte d'Antraigues et de la demoiselle Saint-IIubertv, sa femme et des agitations de la cour de France établie à Vérone qui, sous Catherine II, se plaignit à plusieurs reprises mais sans succès de sa froideur et de son inaction. Son frère, l'amiral (2) , était un homme de beaucoup de talent et d'une haute vertu, qui rendit de grands services dans les provinces adjacentes à la mer Noire, mais qui prouva qu'avec

(1) Alexandre Siméonovitch, charjté d'affaires à Gênes (1781-1785), à Venise depuis 1785.

(2) Comte Nicolas Siméonovitch (1754-1 8 '«-5^.

des lumières et de la probité on est trop hétérogène à de certaines latitudes.

Une chose qui fit moins de bruit parce qu'on n'osait en parler transpira deux jours plus tard dans le public. Le duc de Holstein-Beck venait de faire un trait assez piquant. C'était un petit homme qui avait parfaitement mauvaise façon, qui vivait à Konigsberg fort à l'étroit avec femme et enfants, se mêlait de tout, même d'agriculture et d'écrire des livres. Il était major général au service de Prusse quand l'Empereur parvint au trône. Il fut invité à se rendre à Saint-Pétersbourg, y vint et y fut reçu au mieux, bien qu'il sentit la pipe et la bière à vous renverser. On le créa d'emblée lieutenantgénéral, commandant de Pavlovsk et de Gatchina et d'un très beau régiment d'infanterie. L'Empereur se coiffa tellement du personnage qu'il ne s'en passait plus que « Prince de mon sang " . Mais ce prince du sang voulait avant tout beaucoup d'argent pour payer ses dettes et des pensions bien assurées pour ses enfants, si peu fortunés que sa fille aînée fut obligée d'épouser un général silésien, le baron deKichthofen. Voyant qu'il n'obtenait que des promesses et qu'il n'aurait que beaucoup d'honneurs et de fatigues, il demanda un congé de six semaines pour aller voir la princesse, mais à peine eut-il passé la frontière qu'il envoya fièrement sa démission, traitant de couronne à couronne avec l'Empereur qui en fut outré mais ne put s'en venger.

Depuis le nouvel ordre de choses établi dans lintérieur, l'Impératrice avait acquis une sorte de crédit. L'Empereur avait voulu par des égards et des marques de confiance la consoler d'une séparation jugée nécessaire. Il fallait voir l'Empereur la consulter et la charger .

174 LA GO un ET LE IIÈ(]NE DE PAUL I"

de quelques commissions diplomatiques. Les conseils de Mlle Nélidov la guidaient dans ce qu'il y avait de plus difficile : sa conduite vis à-vis de TEmpereur; mais Mlle Nélidov commençait elle-même à mettre de la passion dans la sienne. Si la politique les avait unies jusque-là, un intérêt commun commençait à les lier bien davantage. On ne pouvait plus se dissimuler que les favoris ne travaillassent avec obstination à triompher des principes moraux de l'Empereur et à lui faire prendre une maîtresse déclarée. On pouvait soupçonner l'objet destiné à ce pompeux déshonneur, mais toute cette intrigue, tout ce roman — car l'Empereur voulait plutôt un roman qu'une bonne fortune, — était encore tellement enveloppé de nuages qu'ileùt été plus digne du rang de l'Impératrice et de l'esprit de son amie, et plus habile comme conduite de retenir l'Empereur sur le bord du précipice par des preuves d'estime et de respect. Mais les passions humaines sont comme les avalanches, elles s'accroissent de tout ce qui se trouve sur leur route et se consolident par les obstacles qu'elles rencontrent.

Enfin, le 25 juillet, l'orage éclata. Sur les dix heures, l'Empereur ayant fait chercher Monseigneur lui ordonna de se rendre chez l'Impératrice et de lui défendre de sa part de jamais se mêler d'affaires. Le jeune prince déclina la commission, voulut en faire sentir l'inconvenance et tâcha d'intercéder pour sa mère ; mais le monarque hors de lui-même s'écria : « Je croyais n'avoir perdu que ma femme, mais je vois que j'ai encore perdu mon fils. » Le fils se jeta aux pieds du père et pleura sans pouvoir le désarmer.

Sa Majesté s'en fut chez l'Impératrice, la maltraita

et l'on dit même que si le grand-duc ne fût entré et n'eut fait de son corps une égide à sa mère, on ne sait quelles en auraient pu être les suites. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'enferma sous clef et qu'elle resta pendant trois heures sans pouvoir communiquer avec personne. Mlle Nélidov, qui se croyait en état de résister à cet orage et assez pi^issante pour le diriger, s'en fut trouver le monarque irrité, mais au lieu de le calmer elle eut l'imprudence, bien étrange de la part d'une personne qui devait si bien le connaître, de vouloir l'accabler de reproches. Elle lui montra l'injustice de sa conduite envers une princesse aussi vertueuse, aussi respectable que l'Impératrice, jusqu'à lui dire qu'elle était adorée des grands et du peuple, ce qui était faux en soi et bien dangereux à dire en ce moment-là, à l'avertir qu'on le regardait comme un tyran, qu'il se rendait lobjet de la risée de ceux qu'il ne faisait pas mourir de peur, à le traiter enfin de bourreau. La surprise de lEmpereur, qui jusque-là lui avait tenu lieu de sang-froid, se changea en fureur : « Je sais que je n'ai fait que des ingrats, dit-il, mais je vais prendre un sceptre de fer et vous en serez frappée la première, sortez! » Elle fut à peine hors du cabinet qu elle reçut l'ordre de se retirer de la cour. 11 me semble même qu'elle fut formellement exilée au château de Lohde en Esthonie.

Les princes Kourakine, le vice-chancelier et le procureur général, le général Nélidov, son neveu, etc. furent congédiés, et pour que rien ne manquât à l'humiliation de 1 impératrice, Koutaïssov, qui de barbier était devenu veneur à la retraite de M. P.... Koutaïssov, l'auteur de toutes ses peines et qu'elle ne pouvait

souffrir, fut, le jour de sa fête, décoré du cordon de Saint-Alexandre.

Sur ces entrefaites, arriva de Rastadt le comte de Cobenzl, à qui l'Empereur dit au sortir de laudience : « Si vous avez des paquets pour l'Impératrice, vous me les remettrez publiquement au moment où j irai à table, car les choses sont changfées.. Elle ne se mêle plus de rien. » La confidence était étrange et l'embarras de l'ambassadeur extrême. A son départ il n'avait, par ordre de l'Empereur, traité qu avec l'Impératrice; il lui devait des réponses et des éclaircissements qui ne pouvaient se faire que de bouche. Le prince Bezborodko se tenait derrière les voiles constitutionnels de sa place, tâchant de diriger la partie politique, abandonnant le palais aux valets qui y tenaient la première place.

On jugea dès lors que l'Impératrice passerait de la faveur à la disgrâce et de la disgrâce à la faveur et qu'à chaque fois les ministres et les grandes charges passeraient dans d'autres mains La suite a vérifié la justesse de cette prophétie. On vit alors une preuve remarquable du pouvoir de l'éducation. Le lendemain matin, comme au retour d'une manœuvre l'Empereur rentrait au palais, il rencontra Mlle Nélidov et Mme B... qui partaient pour leur exil. Sa Majesté remit son gant et resta le chapeau bas jusqu'au moment où la voiture commença à rouler.

Un fait peu important par lui-même, mais que la circonstance rendit fort piquant, avait la veille produit une catastrophe secondaire. Le diacre qui servait la messe en étant venu au grand-duc Constantin dans les prières pour la famille impériale, au lieu de l'appeler grand-duc, l'appelle «très haut et puissant empereur» .

L empereur, furieux, ordonne de le chasser sur 1 heure. Il est vrai que ce pauvre prêtre aurait pu trouver un moment pUis heureux pour une si forte distraction.

La gfrande affaire de cette année fut celle de Malte. Je ne m étendrai pas beaucoup sur ce sujet parce qu'il est fort connu. Je me bornerai à certains détails qui ne le sont pas, mais qui l'expliquent mieux que tout ce qu'on a rapporté jusqu ici. J ai déjà dit comment M. de Litta qui, sous Catherine II, n'avait eu aucun succès dans ses négociations, avait profité de 1 avènement de son successeur, du contre-pied qui faisait la base de toutes les actions de celui-ci. M. de Litta avait promis à 1 Empereur une ambassade solennelle. Elle n'arriva pas, mais bien des pouvoirs suffisants pour en composer une et la rendre aussi pompeuse qu'il était possible. On juge de 1 agrément infini pour l'Empereur de régler cela et pour M. de Litta de se préparer toutes espèces de moissons. Ce fut lui qui devint 1 ambassadeur et le vovage qu il avait à faire pour obtenir les choses déjà réglées n'était pas long, mais le temps qu'il aurait mis à venir de Malte fut emplové à faire faire les carrosses qui n'auraient pas deux lieues à rouler et les fourgons où il n'y aurait rien à mettre. Enfin Son Éminence se déroba de la ville et je fus le chercher hors de la porte de Péterhof dans les carrosses de la cour. Tous les grands y avaient envoyé les leurs. L entrée fut magnifique. Le peuple n'y comprenait rien. Un boucher qui reconnut l'ambassadeur se mit à crier : « Cet homme est un fourbe. Il veut faire croire à l'Empereur qu'il ne fait que d'arriver, mais il y a plus de deux ans qu'il me doit six cents roubles. » L'Empereur fut supplié d'agréer le titre de protecteur de l'ordre.

178 LA COUR Eï LE REGNE DE PAUL l"

Paul, s'investissant aussitôt d'un pouvoir qu'on ne lui avait pas conféré, donna la croix et l'accolade à ceux qu'il gratifiait des commanderies nouvellement créées. L'ambassadeur, après avoir été doté de la plus lucrative, fut décoré du cordon rouge. Des diamants tombèrent à pleines mains sur ceux qui en voulaient; un uniforme magnifique fut destiné à distinguer la langue de Russie des autres, et tout semblait fini, mais ce n'était que le prélude de mesures encore plus extraordinaires et que je vais rapporter de suite pour ne pas interrompre le fil de cette singulière affaire.

Les Français dans le cours de leurs conquêtes avaient en passant attaqué Malte, et le grand maître Hompesch, soit imprévoyance soit lâcheté, avait rendu cette place dont un des généraux dit après l'avoir examinée : " Il est fort heureux que nous ayons trouvé quelqu'un pour nous en ouvrir les portes. » Dès que cette nouvelle arriva à Pétersbourg, tous les intérêts de l'ordre furent trahis à la fois. Je dirai plus bas ce que je pense de la conduite que tint l'Empereur. Celle de M. Litta, en se bornant à suivre la ligne de ses devoirs, pouvait être digne des plus grands éloges en même temps qu'extrêmement avantageuse à ses intérêts particuliers. La faveur dont il jouissait mettait entre ses mains toute la puissance de la Russie. Il en fallait profiter pour assembler en Allemagne un chapitre général et y faire juger publiquement le grand maître. On ne pouvait balancer sur le choix de son successeur dans le magistère et M. de Litta, à la tête de nos armées déjà prêtes à voler partout, allait reconquérir sa capitale et restituer à la chrétienté son principal boulevard. Cette idée, à la fois si simple et si noble, ne lui coûtait

que la peine de se rendre en Allemagne. Mais son ambition visait à l'argent plus qu'à la gloire. Il était aimé de la comtesse Scavronski, dame d'honneur de l'Impératrice, jouissant de deux cent mille roubles de rentes; il vosilait l'épouser et le caractère ardent de l'Empereur, qui ne voyait que l'occasion de reproduire son autorité sous une forme nouvelle, ne lui laissa apparemment pas le temps de changer de plan et d'en adopter un meilleur que celui qui le déshonora et acheva de perdre l'ordre. Son frère le nonce, qui déjè était grand prieur de la langue de Russie avec neuf mille roubles d'appointements et les honneurs d'ambassadeur du Saint-Siège, avait obtenu les dispenses nécessaires pour le mariage. L'intérêt, l'égoïsme, avaient étouffé les lois de la décence. On permettait au bailli de se marier sans rien perdre de ses dignités et de ses commanderies. L'Empereur, enchanté de découvrir un lien nouveau qui pouvait l'unir avec son favori, voulut bien se rappeler que Mme Scavronski avait l'honneur d'être alliée à la famille impériale et lui dit publiquement, le jour des fiançailles : « Je vous rends grâces, madame, de vous être chargée de mes dettes et de celles de l'État envers M. de Litta. »

Bientôt les affaires de l'ordre l'occupèrent uniquement. On transforma l'assemblée du prieuré de Russie en chapitre général. On y admit tous ceux qui étaient revêtus de la croix, on y appela tous les chevaliers de l'univers. M. de Litta, qui par son mariage avait si solennellement renoncé à ses droits, en fut le président et ce ramassis de gens où, excepté les chevaliers de la Houssaye et de la Tourette, personne n'avait fait de vœux, proclama, le 29 novembre, l'Empereur Paul I"

180 ].A cour. ET LE REONE DE PAUI> I"

grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. On ne fut pas même aux voix pour cette élection. La volonté suprême de celui qui s'abaissait jusqu'à vouloir une dignité qu'il eût été au-dessous de lui d'accepter ouvrait et fermait les bouches. M. de Litta eut, avec la dignité de lieutenant du grand maître, une pension de douze mille roubles, mais cet événement si extraordinaire eût été imparfait aux yeux de TEmpereur sil n'eût donné lieu à quelque grande cérémonie. On imagina donc celle de l'installation du grand maître schismatique marié et intrus. Elle se fit dans la salle blanche du Palais d'Hiver, où tous les chevaliers des ordres de Russie en grand costume furent rangés sur autant de files. On avait fait faire une couronne magistrale, l étendard de la Russie, le poignard de la foi, le grand sceau de l'ordre. Tout cela fut porté en procession. L'Empereur était sur le trône. Le bailli de Litta vint faire hommage public de sa trahison, le grand maître l'accepta avec les larmes de l'enthousiasme. Sa maîtresse, Mlle Lapoukhine, et Mme de Litta furent décorées de la grande croix et, afin qu'elles fussent partout les premières, on l'ôta avant la cérémonie à toutes les femmes d'Europe qui l'avaient et on la leur rendit aussitôt après. Le sieur Koutaïssov, naguère valet de chambre, reçut aussi la croix en qualité d'écuyer du grand maître. On déclara M. de Hompesch et ses adhérents traîtres et abominables sans les avoir interrogés. On affecta de ne prévenir de rien le duc d'Angoulème qui se trouvait à Mitau, ni tant d'illustres chevaliers des langues de France, de Provence et d'Auvergne qui étaient à l'armée de Condé et qui eussent donné une apparence de justice à ces étranges procédés. Celle de

Bavière ayant demandé quelques éclaircissements fut insultée et le ministre de l'Électeur chassé de Pétersbourg; enfin jamais délire ne fut plus complet, ni ne produisit en moins de temps autant d'actes illégaux et ridicules. L'Empereur, pour déchoir visiblement, avait foulé aux pieds les lois, la décence et la prudence.

Bientôt l'idée de reconquérir le chef-lieu de l'ordre fit oublier le système pacifique et sage dont le prince Bezborodko, élève de Catherine II, avait jeté les fondements. On arma. !Ne doutant jamais de rien en fait de pouvoir, on nomma un commandant et une garnison pour une place encore entre les mains d'un ennemi redoutable et déjà connu pour ne jamais s'entendre à des restitutions. On fournit enfin à la cour de Vienne un moyen de nous attirer dans la guerre générale avec toutes nos forces.

Une pluie de croix de Malte inonda la capitale. Mes frères, mon cousin et moi étant les seuls Russes qui eussent un droit reconnu à cette croix comme descendants, par les femmes, d'Alphonse Du Puy, frère de Raymond, premier grand maître, nous eûmes les honneurs d'une cérémonie particuHère où nous fûmes déclarés chevaHers nés de l'ordre de Saint-Jean. On créa une garde du grand maître, dont le commandement fut donné à M. de Litta. Au moment de sa nomination, venant de sortir du cabinet de l'Empereur et me trouvant au milieu du cercle qui en garnissait ordinairement les portes, il m'expliqua que sa charge l'obligeait à ne jamais quitter la personne du souverain et voulant, comme à l'ordinaire, se donner certains airs de grandeur, il ajouta : " J'ai été général sur mer et me voici général sur terre. — Prenez garde, monsieur, lui

dis-jc vivement, que vous ne soyez au premier jour g^énéral en l'air. » Gela fut prophétique. La haine et la jalousie qu'il inspirait croissaient avec les honneurs.

Dans les longues conférences avec le souverain amenées par les affaires de Tordre s'en glissaient d'autres qui leur étaient étrangères. Les ambassadeurs employaient cette voie nouvelle et les ministres du pays s'apercevaient chaque jour davantage de la perte de leur influence. La perte de M. de Litta fut jurée entre eux et il leur avait donné trop de prise pour être longtemps en état de leur résister. J'ignore au juste les moyens qui furent employés, mais ils opérèrent rapidement. Il fut rayé de la liste des dîners, puis cet ordre s'étendit aux bals. Sa femme se plaignit, les espions étaient à toutes les portes. Enfin, après avoir épuisé à leur égard toutes les chicanes, on les exila au moment où le plus fort de l'orage semblait passé. Le nonce, le ministre de Naples, tout ce qu'on appelait le parti italien prit les couleurs de la disgrâce et, comme il fallait toujours confondre le sacré et le profane, les églises catholiques eurent ordre de ne plus reconnaître la suprématie de Rome.

A mesure que j'avance dans l'iiiètoire de ce règne, j'ai besoin de recourir pour chaque fait au journal que j'ai tenu pendant sa durée, car il me semble à chaque fois que je rêve, (jue j'invente et cependant il ferait foi que je ne transcris pas tout ce qu il me rappelle. Mais l'histoire de Malte me fait trop avancer dans celle de Russie.

Disons cependant encore qu'il pouvait y avoir dans tout cela une grande et belle pensée, celle de se faire chef de toute la noblesse d'Europe à l'époque où les

institutions les plus anciennes et les plus nécessaires venaient à crouler, mais si cette idée fut jamais celle de Paul I", il suffit des moyens et des hommes qu'il y employa pour lui ôter ce qu'elle avait de noble et pouvait avoir d'utile.

Depuis l'époque du sacre, l'Empereur s'était occupé de l'aînée des filles de M. Lapoukhine, sénateur de Moscou. Diverses circonstances la lui avaient fait revoir. Il croyait que, pour ressembler à François P', Henri IV ou Louis XIV, il était indispensable d'avoir une maîtresse en titre ou, pour mieux peindre son opinion sur ce chapitre, d'avoir une « dame de ses pensées " , et Mlle Anne, bien qu'elle ne fût ni jolie, ni aimable, lui semblait réunir tout ce qu'exigeait un rôle si brillant. On trouvera à l'article qui la concerne les détails singuliers de ce roman (1). Je me bornerai à

(1) Ce chapitre, probal>leiiient un des plus captivants parmi les souvenirs du comte Fédor, ne s'est pas retrouvé dans ses papiers. Peutêtre ceux f|ui fouillèrent la caisse renfermant les papiers de l'ancien diplomate trouvèrent-ils intérêt à faire disparaître ce récit.

L'épisode Lapoukhine est un des plus piquants du règne de Paul I'^^"', même si les relations du souverain avec « la dame de ses pensées » ne furent que platoniques, comme un historien russe, le général Schilder, se plaît à nous le démontrer. L'Empereur rencontra Mlle Lapoukhine à un bal. C'était à Moscou, au mois de mai 1798. L'entourage du monarque ne négligea point d'attirer son attention sur cette belle personne. «Votre Majesté lui a tourné la tète, « dit un des courtisans. Quelques mois plus tard — le 1'^'^ août, — le père d'Anne Pétrovna eut l'honneur de dîner avec l'Empereur. Huit jours après il fut nommé procureur général. Le 20 août il reçut un magnifique cadeau de Sa Maiesté : la belle maison de feu l'amiral Ribas, située sur le quai de la JNéva. Le 23 août, l'Empereur le nomma membre du conseil. Le 6 septembre, il fut promu au rang de conseiller privé actuel. Le même jour Mme Lapoukhine fut faite dame d'honneur. « C'est une passion du temps de la chevalerie, écrit le comte Rostoptchine au comte V^orontsov (2 novembre 1798), et jamais l'Empereur ne la voit autrement qu'en public ou en présence de son père et de sa belle-mère » . Archives Vorontsov, VIII, 275. Cinq mois à peine s'étaient écoulés que M. Lapoukliinc se vil élevé au rang de

dire ici que ceux qui avaient un intérêt à corrompre leur souverain, les uns pour Téloig^ner des affaires, les autres pour faire naître de ces occasions lucratives où l'amour devient trésorier du prince, d'autres enfin pour assurer l'impunité de leurs propres désordres, ne cessèrent de s'agiter que lorsqu'ils eurent réussi dans leur honteux projet, auquel le silence des anciens serviteurs et les nombreuses maladresses de l'Impératrice assurèrent le plus complet succès.

Tout changea de face à la cour. La famille impériale ne fut plus que la principale décoration d'un théâtre destiné au triomphe de la favorite. Les ministres tournaient vers elle leurs regards jusque-là errants comme les pensées de leur souverain. L'esprit connu du père de l'idole leur devint un souci de plus et cet esprit très délié et soutenu de quelques talents administratifs avait eneffetdequoiinquiéterleurambition. De nouveaux personnages parurent toutà coup sur la scène, entre autres le prince Gabriel Gagarine, ancien ami de Lapoukhine, ancien amant de Mme Lapoukhine et par la suite le père de mademoiselle, contribuant avec tout son esprit, et il en avait plus que les autres, et sa profonde immora-

prince, avec le titre " d'altesse sérénissiine » en récompense « de sa fidélité et de son zèle " . Le prince nouvellement créé reçut par surcroît : 1" une niagnificjue terre avec 8,000 âmes; 2° le portrait de Sa Majesté; 3° la grande croix de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem; 4" l'ordre de Saint-André enrichi de diamants. Cependant la vertu de Mlle Lapoukhine resta inébranlable, d'après les historiens russes. Elles repoussa toutes les avances de l'Empereur et lui déclara enfin que son cœur appartenait au prince Gagarine. Paul mit le comble à sa générosité en ne s'opposant point à ce mariage. Les noces du jeune couple furent célébrées en présence de la cour et iNLne Gagarine fut sinon la maîtresse, au moins l'amie du souverain qui continua cependant à la combler de ses attentions. Les petites querelles ne manquèrent point à cette idylle, mais d'ordinaire on s'entendait parfaitement.

lité à l'affermissement de ce nouveau parti. Tout changea de face et les courtisans eussent été complètement déroulés, s'ils n'avaient trouvé dans leur merveilleuse souplesse un suppléant aux lumières qui leur manquaient au premier moment. Ils étaient accoutumés aux favoris. Pour réussir auprès d'eux, il ne leur avait fallu que de la bassesse, mais une favorite était une divinité d'un genre nouveau. Il semblait qu'un peu de galanterie et de grâce devait se mêler à ce culte et visiblement ils se passèrent d'emblée (?) . Je crois me rappeler que j'ai été le seul qu on n'ait pas vu chez Mlle Lapoukhine. Le personnage qui, dans ce nouvel ordre de choses, poussa le mieux sa fortune fut le barbier Koutaïssov, déjà veneur et cordon rouge, confident des amours de son maitre. Il aspira, malgré sa crasse ignorance, à devenir ministre, et si les ministres ne vinrent pas lui porter leur portefeuille, du moins ne manquèrent-ils pas de venir journellement le consulter.

Au commencement de cette année, tout l'empire était à la disposition de trois femmes. Elles se connaissaient à peine de nom et partageaient ainsi l'autorité souveraine sans pouvoir se concerter.

La première était Mme Gerber, d'abord gouvernante et ensuite dame de compagnie de Mlle Lapoukhine, assez jeune et belle, mariée au précepteur du frère de la favorite, admise en tiers aux visites journalières que venait faire l'Empereur et qui, de prime abord, vit tout le parti qu'elle pouvait tirer de la cir-

18f) 1,A COUR ET LE REGNE DE PAUL I"

constance. La princesse Dolgoroukov (1) s'étant adressée à elle pour obtenir la liberté du prince Bariatinski (2), son père, qui était exilé et lui ayant fait accepter un diamant, cette intrigue fut exécutée. Mme Gerber fut envoyée à Kazan avec son mari auquel on donna une bonne place à l'université (3) de cette ville. La seconde était Mme Chevalier, première actrice de l'Opéra-comique et maîtresse en titre du sieur Koutaïssov. Le crédit absolu qu'elle avait sur son amant, enté sur celui que Koutaïssov avait sur l'Empereur, lui donnait une part très directe et très réelle au pouvoir (4). C'était une bonne femme et qui n'en eût pas abusé, mais son mari, danseur de tréteaux, jacobin forcené, auquel on permit d'endosser l'uniforme de Malte, joignait à l'insolence habituelle à de pareilles gens une rapacité qui même parmi eux ne Test pas. Le prince Chérémétiev lui donna vingt mille roubles pour être quitte de la direction du théâtre.

La troisième était la jeune Gascoygne, fille d'un vieux médecin anglais nommé Guthrie, femme d'un Écossais directeur des forges d'Olonetz qui passait pour avoir déserté sa patrie avec les secrets de son métier, et maîtresse du prince Lapoukhine, père de la favorite. Le père, charlatan s'il en fut jamais et qui commençait tous ses discours par » Nous autres savants, etc. » , avait découvert un moyen assez nou-

(1) Catherine Féodorovna Bariatinski ,^'1769-1849', mariée au prince Vassili Vassilievilch Dolfjoroukov.

(2) Féodor Serguiéievitch,(;rand maréclial (17îp2-1814;, celui qui avait participé activement au coup d'état de Catherine.

(3) Le comte Fédor se trompe. En 1799 il n'y avait en Russie qu'une seule université, celle de Moscou.

(4) Abijc Gkorcel, Mémoires, t. VI, p. 126.

veau et très ingénieux de mettre le public à contribution. 11 s'informait clans les bureaux, qui le ménagfeaient fort, des affaires terminées et signées, en faisait retarder Texpédition et se rendait aussitôt chez les personnes intéressées, offrant, moyennant une somme proportionnée à 1 importance de l'affaire, de la faire expédier dans les vingt-quatre heures. Sur de son fait, cette méthode le maintint longtemps à califourchon sur le Pactole et dans l'attitude d'un crédit réel. A la chute du patron ces gens rentrèrent dans le néant. Mme Gascoygne était belle et aimable et fit depuis assez d'effet en vovageant.

Mais tant d'amour mêlé aux affaires n'adoucissait pas l'humeur de celui qui leur prêtait tant d autorité. L'administration et la politique s'en ressentaient de la manière la plus fâcheuse, c'est-à-dire qu'un caprice, un dépit amoureux faisait sentir ses commotions jusqu'aux extrémités de l'Europe et faisait tressaillir tout ce vaste empire.

L'affaire de Malte se continuait tragiquement pour ceux qui en avaient le plus espéré. J'ai déjà dit de quelle hauteur tombèrent M. de Litta et ses complices. La députation bavaroise, à la tête de laquelle avait brillé le bailli de Flachslanden, après avoir été comblée de marques de faveur, fut disgraciée et renvoyée. Le bailli, avec la grâce et la dignité qui lui étaient propres, avait cherché à concilier les formes usitées dans les affaires de l'ordre avec la vivacité et le despotisme qu'y portait 1 Empereur. Il n'en fallut pas davantage pour l'exposer aux avanies et aux dégoûts les plus sanglants. Les députations du grand prieuré d'Allemagne et celui de Bohême furent plus heureuses.

188 1-A COUP. 1-yr Î.E r.EONE DE PAUL I"

Reçues avec transport parce qu'elles fournissaient de nouvelles occasions à la vanité, à la passion de cérémonies, après bien des ennuis elles furent congédiées avec indifférence. Le fond de cette affaire était épuisé. Le maréchal Salticov avait un énorme surcroît de pension en qualité de lieutenant du grand maitre. Le comte Rostoptchine, ennemi né des étrangers, avait placé en qualité de vice-chancelier le chevalier de la Houssaye, fort digne de son amitié par la ressemblance de leurs caractères envieux. Le comte de Maisonneuve et quelques autres petits héros de salon qui cherchaient du pain avaient été casés ; les grands de la cour qui n'ont jamais assez de cordons avaient celui de Malte et pour cela se croyaient gentilshommes à qui rien ne manque. Quant à Malte, elle était encore dans la catégorie des raisins verts.

Le .»oùt des décorations est tel chez nous que le nouveau grand-maître ne manqua pas de proposer un échange de croix chapitrales à la cour de France. Sa Majesté en envoya une cargaison à Mitau, d'où M. de Gossé en apporta de l'ordre de Saint-Lazare autant qu'on en avait demandé. Mais comme il fallait que Paul 1" mît son cachet à tout, il fit ôter au bailli de Flachslanden, qui n'était pas son sujet, celle que le roi lui avait envoyée comme au frère d'un homme qui l'avait longtemps et bien servi.

La position du corps diplomatique devenait tous les jours plus embarrassante. Ce n'était rien que devoir et d'entendre journellement des choses extraordinaires sur lesquelles la diplomatie n'avait ni instructions ni tradition, mais c'était de ne savoir plus à qui s'adresser pour les explications et les redressements d'abus.

Le grand chancelier prince Bezborodko était mort le 6 avril et le ministère des affaires étrangères avait été organisé d'une manière absolument nouvelle. Le comte Rostoptchinc, parvenu de beaucoup d'esprit, d'une grande ignorance, d'un mauvais caractère et d'une audace extrême, y présidait avec le titre (l)de premier ministre des affaires étrangères, ayant avec lui comme vice-chancelier le comte de Panine (2), jeune homme de beaucoup d instruction, mais sans aucune connaissance du cœur humain, du monde et de la cour et en qui l'esprit n'était par conséquent qu'un membre inutile et dangereux. Or la paresse du Souverain qui trouvait plus commode (3j... que par boutades et la jalousie du premier ministre qui d'une part détestait les étrangers et de l'autre craignait de leur laisser voir son insuffisance, avaient réglé de la manière suivante la marche des affaires. L'Empereur ne travaillait qu'avec le premier ministre, et le corps diplomatique ne pouvait s adresser qu au vice-chancelier, qui de son côté ne pouvait pas s'adresser au souverain et ne communiquait avec Sa Majesté que par le chef du département, qui par là restait maître absolu des négociations et pouvait faire parler l'Empereur comme il lui convenait et ne lui faire parvenir que ce qui lui convenait. On se figure quelle complication, quelles longueurs nuisibles dans un temps où les événements se suivaient avec une rapidité étonnante, quel manque effrayant de responsabilité dans le ministère. Une ressource

(1) Le titre exact était : président du collège des affaires étrangères.

(2) Nikita Pétrovitch (1771-1837). Ambassadeur à Berlin, puis viceprésident du collège des affaires étrangères et vice-chancelier.

(3) Illisible.

(levait rester aux ambassadeurs, celle des communicatious journalières de société, mais aucun des deux ministres ne tenait maison. On ne pouvait que dans des cas très rares demander audience au comte Rostoptchine, on ne pouvait voir le comte Paninc qu'en lui demandant son heure, et ni l'un ni l'autre de ces ministres n'allaient en société. De là une lenteur funeste, un arbitraire intolérable, des scènes entre les deux ministres, le renvoi du comte Panine et finalement la chute de M. Rostoptchine, due au coura{je avec lequel 1 année suivante le ministre de Naples rompit toutes les barrières et parvint à éclairer l'Empereur sur la conduite de son favori (1).

Ici finit brusquement le manuscrit. Est-ce voulu, ou lu suite n-t-elle été soustraite lorsque la caisse renfermant les papiers du comte F. Golovhine a été ouverte et fouillée à Berne par des gens restés inconnus, mais probablement en rapport avec. ..

(Note du propriétaire actuel des papiers du comte Fédor).

Fragments sur le règne de Paul communiqués par le comte Fédor à M. Châtelain.

Dans l'esquisse biographique du comte Fédor par Nicolas Châtelain, esquisse fort superficielle d'ailleurs, publiée en 1861 dans la Revue Suisse (t. 24) par M. William Revmond, se trouvent quelques fragments des mémoires de Golovkine sur le règne de Paul I".

(1) Les causes de la disf,iàce de Piostoptchine furent loul autres. ScHiLDEn, lEmpeieur Paul I", p. 480 et suiv.

Ces récits communiqués par lui à son ami Châtelain se rapportent évidemment aux derniers jours qu'il passa à la cour de Paul avant son exil. Peut-être les pag^es qui manquent à notre manuscrit contenaient-elles les passages identiques.

Un jour qu'il y avait grand monde chez le comte ***, je m'y trouvais, me dit M. Golovkine, lorsque tout à coup les portes s'ouvrent à deux battants et l'on annonce l'Empereur. Impossible à moi de mesquiver et, quoi qu'il put en arriver, je sentis qu'il fallait faire bonne mine à mauvais jeu. L'Empereur ne tarda point à m'apercevoir et vint droit à moi avec un air de colère le plus terriblement concentré qu'on ait vu, et s'exprimant, selon son usagée, par circonlocutions et par détours : a N'est-il pas vrai, monsieur le comte, me ditil, que lorsqu'on s'est proposé d'avoir un plaisir, il est infiniment piquant et fâcheux d'être payé par un refus et qu'on ne pardonnerait point à un homme qui vous mettrait dans le cas de vous causer une humiliation, en récompense d'une grâce que vous lui auriez demandée? » Ne voyant pas trop où il en voulait venir, ne comprenant rien à ce long préambule qui me parut obscur et que ma position ne servait pas à rendre plus clair : « Certainement, répondis-je, la chose est comme Votre Majesté l'envisage, mais je ne la comprends pas tout à fait. — Je veux dire, monsieur le comte, repritil d'un ton un peu moins doucereusement farouche, que, si je vous priais de me faire le plaisir de souper avec moi, apparemment vous me refuseriez. Je dois

me {Tarder de vous le demander. Je sais d'ailleurs qu'il est. des personnes plus favorisées que moi qui jouissent habituellement du bonheur de vous posséder et ce serait fort injuste de les priver plus lonj^temps de votre présence. » A ces mots il me fit une légère inclination. Je répondis par une profonde révérence. Le cercle s'étant incontinent ouvert pour me faire place, j'en profitai, Dieu sait ! avec autant d'empressement que le cérémonial pouvait le permettre. Je reculai jusqu'à la porte, faisant mes trois révérences. Oh! que je trouvai l'air qu'on respire dans les corridors et sur l'escalier pur et suave! Je m'en régalai à longs traits.

Ennemi irréconciliable de la France depuis la Révolution, le comte ne pouvait admettre l'idée que Paul se fît le champion de Bonaparte, que l'autocrate de toutes les Russies traitât d'égal à égal avec un aventurier de gloire; il le trouvait d'autant plus mauvais que Paul avait débuté par être aussi hostile à la Révolution française que la dignité de sa couronne l'exigeait. Cette manière de voir du comte Fédor étant parvenue aux oreilles de l'Empereur, il en fut exaspéré au plus haut degré et dit que s'il le rencontrait sur son passage il le ferait jeter par les fenêtres. Ce propos fut à son tour rapporté au comte.

Après le récit d'une scène violente avec Paul I", le comte continue en ces termes : « Vous ne vous faites pas d'idée de ce que c'est que de sentir son visage effleuré par l'haleine de quelqu'un qui s'est promis de

vous faire jeter par les fenêtres. Paul était un homme à tenir sa parole et il y avait là parmi ses courtisans des gens qui m'aimaient assez pour exécuter les volontés du maître. Sorti du palais, je me trouvai comme une mésange qui a échappé à la serre du vautour. »

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