‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 9 sur 54 · LE COMTE FEDOR · texte numérisé non relu

LE COMTE FEDOR

Les parents du comte Fédor. — Son éducation. — Impressions de Berlin. — Son retour en Russie. — Catherine II le crée gentilhomme de la chambre sur une ref|uète en vers français. — Sa vie à la cour. — Un pays de cocagne. — Les coq-à-l'àne. — Fédor comme stratégiste. — ]j"affaire Lubomirski. — Four l'éloigner de la Russie l'impératrice lui confie l'ambassade de Naples. — Son voyage. — Situation critique du royaume des Deux-Siciles. — Le comte Fédor s'ingère dans les affaires napolitaines. — Ses couplets satiriques sur la reine de Naples le compromettent sans remède. — Disgrâce. — 11 retourne en Russie par petites étapes. — Son séjour à Venise chez le prince de Nassau-Siegen. — Internement dans la forteresse de Pernau. — Sa libération à la mort de Catherine II. — L'empereur Paul l" le fait maître des cérémonies. — Nouvel exil. — Sa vie de cosmopolite de 1801 à 1823. — Séjour à Florence, 1816-1817. — Ses travaux littéraires. — Ses mémoires.

L'auteur des écrits publiés pour la première fois dans ce volume était né en Hollande, d'une mère néerlandaise et d'un père d'une nationalité mixte. Lieutetenant général au service des Pays-Bas, le comte Gabriel-Marie-Ernst Golovkine (I) avait commencé sa carrière dans les rangs de la garde suisse du roi de France, sous le nom de marquis de Ferrassières. Rien d'étonnant donc que son fils Théodore — né en 1766 et appelé familièrement Fédor — soit devenu un cosmopolile.

(1) C'est évidemment de lui que la baronne d'Oberkirch parle dans ses Mémoires (chapitre xviii\ Compagne de voyage de la comtesse du Nord, elle fit sa connaissance on Hollande dans le cours de l'été 1782.

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Eii 1778, le jeune homme fut envoyé à Berlin pour y faire ses éludes et pour commencer son éducation, car, « observe le comte Fédor, on peut être fort savant sans avoir les manières du beau monde, et c'est ce qu'on voit tous les jours et partout, même à Paris. " — a A l'exception du mathématicien La Grange et d Achard le physicien, il n'y avait que des savants de second et troisième ordre, continue-t-il, Denina, Mérian, Bitaubé, Thiébault, lormey déjà radotant, son gendre Meierotto, un Bernouilli et quelques Allemands; mais c était plus qu'il n'en faut pour donner à un gentilhomme de bonne volonté la dose de savoir dont il a besoin et le goût d en acquérir un jour davantage par lui-même.

" Gomme la comtesse douairière de Kameke (J;, sœur aînée de mon père, tenait alors la meilleure maison de cette capitale, j'avais 1 occasion d étudier à la fois les sciences et le monde et même un peu la cour; car les princes du sang lui faisaient 1 honneur de la visiter souvent. Il en résulta, comme de la plupart des circonstances où nous nous trouvons, beaucoup de bien et mal.

u Je trouvai la ville très grande et bâtie en palais sur le modèle de Palladio et des autres architectes fameux, mais déserte, triste et pauvre depuis le peuple jusqu'aux princes. Tout est relatif. Les frères du roi passaient pour avoir de fort beaux apanages, mais que de

(1) " La comtesse de Kameke, si distinfjuée par son esprit, devint folle à la suite de plusieurs chagrins, » raconte le comte Fédor. « Sun ami de cinquante ans, le comte de Finckenstein, ministre des affaires étran{>ères de Prusse, vint la voir. Elle lui cria du lit où on la retenait :

« N'entrez pas. Songez que l'Etat est entre vos mains. L'amitié pourrait

" lenilrc .mon iiki! l'oiit.ii'ieux. »

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simples gcntilhommcs en tous pays sont plus riches (jue cela! Frédéric le Grand ne quittait guère le sanctuaire de Potsdam que pour les manœuvres militaires sur différents points de ses Etats. Sa présence dans la capitale à l'époque du carnaval n'était un événement que pour les membres du corps diplomatique et les étrangers admis à lui faire la cour. Le public ne l'apercevait qu'une ou deux fois dans le parterre de l'Opéra, dont, par suite d'une ancienne habitude, des chanteurs et danseuses fort médiocres venaient pendant quelques semaines battre l'air d'une grande salle fort belle mais fort mal éclairée. C'étaient la reine et les princes du sang, qui se trouvaient chargés du soin de faire les honneurs de la cour, ce qui se faisait avec une mesquinerie proportionnée à leurs revenus. La reine, déjà fort vieille, était une femme de mérite et ayant assez d'esprit de cette génération de la maison de Brunswick, mais elle bégayait à l'excès et comme il ne fallait pas s'en apercevoir, sa conversation était pénible et souvent ridicule j)ar les coq-à-l'àne de l'interlocuteur en souffrance. Le prince Henri, grand homme n" 2, de la maison rovale, habitait Rheinsberg, d où il ne sortait de loin en loin qu'en manière de pontife gonflé d'oracles, mais qu'il n'osait débiter qu à l'oreille. La princesse, sa femme, qu'il ne voyait jamais, donnait à jours fixes, dans une aile de son palais de Berlin, de longs et détestables soupers, mais assaisonnés quelquefois d'une très bonne conversation.

« Le prince Ferdinand, troisième frère du roi et grand-maitre de Tordre de Saint-Jean de Prusse, comme plus riche, tenait un état plus brillant mais non moins fastidieux, tantôt dans le palais de 1 Ortlic à Berlin,

tantôt dans son château de Friedrichsfelde, véritable oasis au milieu des sables qui environnent la capitale. La princesse Amélie, sœur du roi, jadis célèbre par sa beauté. Tétait devenue par l'excès de laideur. Des ministres et des généraux fort mal payés tâchaient de montrer de la manière la moins défavorable leur intérieur aux voya.<jeurs surpris de ce qu'ici la gloire n'avait d'autre atmosphère que celle de l'ennui, d'autres livrées que celles de la pauvreté, d'autres apparences que celles de tous les genres de médiocrité.

« Quelques-uns d'entre eux, mais rarement, mais brièvement, obtenaient la distinction d'arriver pas à pas à travers une mer de sable jusqu'au sanctuaire, où le génie s'occupait à créer des ressources à ce qui semblait n'en offrir aucune. Ces audiences si rares s'accordaient à la célébrité plutôt qu'au mérite, tenaient de la curiosité plutôt que de l'estime et n'étaient pas toujours aussi flatteuses qu'elles le semblaient à ceux qui n'avaient pu en obtenir. Le grand roi, soit supériorité surabondante, soit amour-propre trop irascible, réduisait assez volontairement en poussière les actions et les idées pour lesquelles on se croyait sur au moins d'un peu d'indulgence. Il en montrait plus volontiers aux hommes d'État, mais les militaires et surtout les gens de lettres sortaient rarement de son cabinet sans quelque égratignure. Au milieu des monuments pompeux mais de mauvais goût dont il avait entouré sa retraite, le roi vivait aussi économiquement que sa famille, ses généraux et ses ministres. ïl n'était servi que par son valet de chambre et quelques valets de pied. Son dîner, très médiocre objet d'une entreprise subalterne, se payait à tant par tête, et son successeur

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avec femme et enfants vivait bonrxjeoisement à quatre pas (lu palais dans une maison modeste, n'osant quitter la ville qu'avec sa permission ou dans le plus grand secret. Sur la fin de sa vie. sa société particulière était à peu près nulle et. hors le marquis Luchesini. son lecteur, on aurait eu de la peine à citer quelqu'un parmi ceux qui l'entouraient. "

Ces remarques, écrites en 1822, paraissent refléter assez fidèlement les impressions du jeune étudiant sur la cour prussienne et Berlin, mais n'expriment pas exactement la vérité sur sa position. Le comte Fédor étant fort pauvre n'avait pas été envoyé par ses parents à Berlin pour v acquérir ^ la dose de savoir dont un gfentilhomme a besoin 'i mais pour étudier la théologie. Il prit plus tard à léna le grade de licencié en cette matière.

L'année 1783 bouleversa tous ses plans. Les Golovkine s'étaient concertés, comme on l'a lu dans un chapitre précédent, pour envoyer trois de leurs représentants à la cour de Russie afin d"v refaire leur fortune. Le comte Fédor fat un des élus.

(I J'avais été fait gentilhomme de la Chambre, raconte-t-il, sur une requête en vers français que j'avais mise à la poste; chose défendue alors, à cause de l'abus qu'on avait fait de cette voie. J "avais rappelé dans cette requête ce que je n'eusse osé faire en prose : ma naissance, les services de mes ancêtres, les droits enfin que j'avais d'être à la cour plutôt qu'ailleurs et plutôt que bien d'autres. La surprise de ma promotion fut extrême dans le public et les grands commencèrent dès lors à prendre quelque ombrage de mes manières, qu'ils traitèrent de hollandaises. »

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Les fonctions du jeune courtisan furent des plus agréables, s'il faut en croire son ami intime Nicolas Châtelain : a II allait, venait, entrait dans le palais impérial et en sortait avec la plus g^rande liberté comme Tenfant de la maison. Quelquefois il se prenait à confectionner la couche impériale, faisait gonfler les oreillers, rangeait le couvre-pieds, etc. Un jour Timpératrice lui dit : « En vérité, monsieur le comte, je crois que vous surpassez encore la meilleure servante hollandaise. "

D'après le témoig^nage même du comte Fédor, ce dut être un véritable pays de cocagne que cette cour de la grande Catheriue ! « Une magnanimité très déplacée s'opposait sans cesse à des économies qui, prises isolément, étaient peu importantes, mais qui, en masse, étaient dignes de la plus sévère attention. J'étais présent un jour à la proposition que lui fit le grand maréchal prince Bariatinski d'abolir un usage aussi ruineux que magnifique et dont le détail paraîtra peu croyable. A chaque mutation de service, c'està-dire tous les quatre jours, on portait dans la chambre de cliaque personne de la cour deux bouteilles de chaque espèce de vin de table connue, une de chaque espèce de vin de liqueur, ce qui, si je m'en rappelle bien, montait au nombre de soixante, sans compter les bières anglaises, les hydromels, les eaux minérales en usage, etc. Cet abus était d'autant plus criant, que hors le vin de Champag-ne mêlé à l'eau de Seltz, dont nous usions dans les chaleurs, personne de nous n'y touchait et que nos gens seuls en avaient le profit. Sa Majesté écouta d'abord ce discours avec quelque patience, puis, tournant court : » Je vous prie, mon-

sieur, de ne jamais me proposer des économies de bouts de chandelle. Gela pourrait être beau et bon chez vous. Chez moi, cela serait peu convenable. » Pour prouver combien cet abus" était considérable, je ne citerai que l'exemple du baron de Nicoiaï (1), secrétaire du grand-duc Paul, qui, au bout de trente ans, avait la cave la mieux fournie de l'empire, et celui de la comtesse d'Elmpt (2), fille d'honneur de l'impératrice, qui, après une douzaine d'années de service, avait rassemblé et vendu assez de bougies pour s'en faire une vaisselle d'argent à l'époque de son mariage avec le général Tourtchaninov, secrétaire du cabinet. "

La vie d'un gentilhomme de la chambre de Sa Majesté Impériale coulait doucement, pourvu qu'il connût son métier : plaire à sa souveraine, 1 amuser, et rehausser par son faste la splendeur de la cour. Toutes ces qualités, le comte Fédor les possédait à un haut degré.

Nous le voyons tantôt allant et venant dans les grandes salles de l'Ermitage avec 1 impératrice, « lui faisant ce qu'on appelait ses liisioires ; " tantôt assis près du lit de Catherine II à moitié endormie, il fait la lecture à haute voix; tantôt il dessine une vue charmante du parc de Tsarskoïé-Sielo pendant que sa souve-

(1) Louis-Henri de Nicoiaï (1737-1820). Nicoiaï accompagna en qualité de gouverneur, en 1769, les enfants du comte Cyril Razoumovski en Russie (Vassiltcbikov, Famille Pazoumovski (en russe), t. II, p. 11, note). Nommé bibliothécaire du grand-duc Paul, il prit le nom de

« baron » André Lvovitch Nicoiaï. Son fils Paul ^1777-1847% diplomate russe bien connu dans son temps, fut créé en 1828 baron finlandais.

(2) Sopliia Ivanovna, fille du comte Ivan Karpovitch Elmpt, promu au rang de feld-iriaréchal par l'empereur Paul I''' le jour de son couronnement. Demoiselle d'honneur de (Catherine II, elle fut privée de ce titre, fouettée et chassée de la cour pour avoir fait circuler de malséantes caricatures sur Paliomkine et les autres favoris de l'impératrice. DoLGOnoxjKOv, Mémoires, t. I, p. 511.

Sillioui'tte drcoupéc par Stanislas Augustk Roi de Pologne.

raine y fait sa promenade; tantôt nous entendons sa voix mêlée aux exclamations bruyantes des jeunes grands-ducs qui jouent à colin-maillard; parfois la souveraine veut se mêler à ces folies de la jeunesse, folies qui dégénèrent en luttes homériques, le fougueux grand-duc Constantin ayant Thabitude de bousculer affreusement les courtisans, jusqu'à renverser le majestueux Slackelberg (1) et lui casser le bras.

En un mot, il se plait à merveille à la cour. Seuls les (i coq-à-râne » , dont les convives de Sa Majesté Impériale se rendent parfois coupables, le contrarient un peu, » car les coq-à-ràne sont plaisants, dit-il, lorsqu'on ne peut rire, et comme cela ne se peut guère à la cour, ils sont embarrassants jusqu'à en étouffer. " Voici un exemple raconté par le comte Fédor : « Le baron de Voelkersam, ministre de Saxe en Russie, ayant eu, dans Tété de 1791 , quelque annonce à faire, on le fit venir à Tsarskoïe-Sielo et, selon l'usage établi pour la campagne, il eut 1 honneur de diner avec

(1) Comte Othon Slackelherf; 1736-1800 . Ambassadeur russe à Madrid, Stockholm et Varsovie. Voici comme le comte Fédor le caractérise : " Le comte de Stackelber^; était plutôt petit que grand, plutôt carré que gros, avec une tète garnie de beaux cbeveux et qu'il portait fort haut. Ce fut à l'ambassade de Varsovie qu'il acquit cet air de royauté qui lui devint naturel et qui contrasta si fort depuis avec ia souplesse et les empressements qu'il montrait aux gens en faveur. Un soir, l'impératrice jouant à colin-maillard avec les enfants et jugeant M. de Stackelberg — qui était de la partie — le plus lourd, cherchait, mais en vain à l'attraper. Voyant qu'il parvenait toujours à lui échapper, elle prit son moment, s'approcha doucement et le saisit par son cordon de Saint-Alexandre : « Pour le coup je vous tiens. — Oh ! très peu, car ce «n'est que par un bout de cordon rouge. «L'insolence de la réponselui fit lâcher prise. Sa Majesté Impéiiale, toujours maîtresse de son premier mouvement, ne dit mot et s'éloigna ; mais le soir, après qu'elle se fut retirée, elle nous le conta avec un extrême ressentiment et jura que sous son règne il n'obtiendrait jamais le cordon bleu. »

l'Impératrice. Il était assis à côté de moi et vis-à-vis de Sa Majesté Impériale, devant laquelle se trouvait un platd'asperges magnifiques. Le bonhomme, assez sourd, était en outre dans un embarras extrême, quand Timpératrlcey mit lecombleen lui adressant la parole. Il ne la comprit pas et elle m'ordonna de lui répéter sa phrase. " Sa xMajesté Impériale vous dit. Monsieur, que dans ce moment l'Électeur, votre maître, a bien bonne et grande compagnie à Plhiltz, » — C'était le moment des fameuses conférences. — « Oui, Madame, j'ai toujours remarqué qu'au soleil les asperges acquièrent une p^rosseur énorme. " On sent assez l'état des assistants. L'impératrice, toujours maîtresse d'elle-même, eut la bonté (le lui envoyer de celles qui avaient si fort captivé sa pensée, et il les mangea d'un grand appétit ; mais le grand-duc Paul n'y put tenir et en rit aux larmes, ce qui servit de passeport aux rires des moins habiles à se contenir. Je ne comprends pas que je n'en mourus pas sur l'heure, tant la surprise ajoute au coq-à-l'âne. Ce rire qui ne pouvait prendre d'issue me travailla jusqu'au plus profond de mes entrailles. Il est vrai que le soir, dans la petite société de l'impératrice, ce sujet de conversation ne resta point à terre (1). »

(1 Voici encore un coq-à-l'àne raconté par le comte Fédor dans ses Anecdotes : « Dans le fort de la <i[uerre, l'empereur Alexandre envoya au roi de Prusse un de ses ofliciers d'ordonnance. C'était un prince {léorgien dont le nom m'est échappé. On le fit diner à la cour et le roi, voyant un homme plus embarrassé qu'il ne l'est ordinairement lui-mêmcj se mit à le (picstionner. A chaque question mon Géorgien se levait en pied pour y répondre. Les ordres réitérés ne parvinrent pas à le faire demeurer sur sa chaise. On venait de servir un énorme poisson et le roi de lui dire : " Avez-vous aussi en Russie des esturgeons? » Voilà mon homme en pied, qui fait une grande révérence et dit : •• Oui, Sire, et moi-mên>c j'ai eu l'honneur de l'être pendant un an. « On n'est jiMiai;; parvenu à savoir ce qu'il avait compris; mais toute la maison

La guerre de Suède amena dans la vie du jeune courtisan un changement de rôle. Nous le voyons soudain promu au rang d'aide de camp général du comte Ivan Pétrovitch Salticov et, ce qui est plus étonnant encore, il donna des leçons dans l'art de la guerre à son vieux chef. Laissons parlée le jeune stratégiste : « La seule guerre que Ton puisse faire en Finlande est la petite guerre et, hors le temps où les lacs sont gelés, il n'y a pas un endroit où l'on puisse ranger trois mille hommes en bataille. M. de Salticov, se trouvant trop considérable pour commander un des nombreux petits corps placés le long du Kymen, s'établit à Wiborg, comme dans une position centrale, et il aurait eu raison, si de là, il se fût occupé de surveiller d'une part M. de Nassau, dont la flotte devait nécessairement rester sous la direction du chef des forces de terre, et de l'autre, le baron digelstrom, le plus ancien des lieutenantsgénéraux et qui bientôt le joua de la manière du monde la plus ridicule. Mais nous vîmes arriver de Pétersbourg force dames et, pendant que l'un sacrifiait tout à sa bravoure aventurière et l'autre à ses intrigues diplomatiques, le chef de l'armée s'occupait de promenades, de festins, et souffrait que sa femme indisposât des rivaux aussi dangereux par les plaintes les plus outrageantes et les plaisanteries les plus propres à tout

royale et lous les courti.sans furent un moment sur le point de tomber sous la tal)le à force de rire. Tout respect humain était perdu et jusqu'à la livrée, ce furent les hauts cris. " La clef de cette anecdote nous a été donnée par le prince Pierre Dolgoroukov dans ses Mémoire^:, t. I, p. 97. Le prince géorgien était George Eristov, mort général en chef au service de Russie et marié à la fille du dernier czar de Géoi-gie. Sa réponse qui provoqua l'explosion d'hilarité, dont parle le comte Fédor, était due au fait qu'il avait imaginé que le roi lui demandait s'il y avait des serijent.-: en (^léorgie.

perdre. Ce fat alors que, prenant pitié de la chose publique, je résolus d'user de mon ascendant sur M. de Salticov pour le ramener à son devoir, et que, sentant mon insuffisance militaire, j'établis des conférences secrètes avec le baron de Numsen, Danois, fort habile officier, qui en sa qualité de lieutenant général commandait l'aile gauche, et le major général Van Suchtelen, Hollandais, ingénieur de premier mérite et le premier des élèves du grand Dumoulin (1). Je proposais tous les soirs les questions que m'indiquaient les circonstances; ces messieurs en discutaient en ma présence les différentes chances et, riche de leur talent, j'allais en faire comprendre ou adopter une partie à notre chef commun. Cela me réussit; je parvins à lui faire quitter Wiborg; le quartier général s'établit à Friedrichsham; nous allions porter de grands coups, malgré la défaite du prince de Nassau, lorsqu'un courrier de Saint-Pétersbourg nous apprit que M. d'Igelstrom négociait la paix... "

Les dernières années du règne de Catherine II marquent l'apogée de la carrière du comte Fédor. Intime du favori Platon Zoubov (2), dont le pouvoir était illimité, il avait à la cour ses grandes et ses petites entrées et commençait déjà à exciter les jalousies des

(1) Le seul des Dumoulin dont le nom ait acquis dans la carrière des armes un certain lustre fut le général de Frédéric H, roi de Prusse. Mort en 1756, il ne pouvait avoir été le maitre illustre du {jénéral Van Siiclitelen, néon 17.51. C'est donc probaLlement à quelqu'un des spécialistes en matière de fortification, qui foisonnaient jadis dans les Pays-Bas, que le comte Fédor attribue le qualificatif (jrand.

(2) « Il (Zoubov"" fait tout par la comtesse Ghouvalov et s'entoure de ceux qui lui ont des grandes obligations. Golovkine est de ce nombre.» Rostoptcliine au comte S. R. Vorontsov, 20 juillet 1794. Archives du coDite Vorontsov, t. VIII, p. 99.

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autres courtisans. Le comte Rostoptchine, lui-même, un vil courtisan, écrit en date du 28 mai 179 4 au comte S. R. Vorontsov : " Le superbe gueux de Golovkine demandait soixante mille roubles pour payer ses dettes, et comme c'est un temps de grâces, il s'attendait à les obtenir; mais heureusement une bêtise de sa part délivra le comte Zoubov du plaideur et épargna l'argent à la couronne. Il a été médiateur dans le procès du prince Lubomirski avec les successeurs du prince Patiomkine ; cette affaire a été au tribunal de conscience, qui la renvoya, et Golovkine envoya une somme au président qui est le sénateur Rjevski. On lava bien la tête du médiateur, en lui faisant dire que sa fraude était digne d'un avocat polonais. "

« Une bêtise » , c'est l'expression qui caractérise mieux que toute autre l'imprudence du comte Fédor. Se mêler des affaires concernant la succession du prince Patiomkine, c était contrecarrer ouvertement certaines visées de l'impératrice. Cette opposition imprudente dont il se rendit coupable, et qu'il décrit longuement dans l'article a Lubomirski » , bien plus que les puérilités dont il fut accusé par la reine Caroline lors de son séjour à la cour de Naples, souleva l'indignation de sa souveraine et fut probablement la raison secrète de sa disgrâce.

La position enviable que Golovkine occupait à la cour de Russie, grâce à son intimité avec le favori tout puissant, est parfaitement caractérisée par les expressions qu'il emploie en parlant de sa propre personne et de sa carrière : «... dans l'incertitude qu'on avait de ma destinée, la grande moitié de toutes les Russies et une bonne partie de l'Europe cultivaient ma faveur. ..

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Gomme pour m'assurer un port dans des tempêtes futures, je m'étais fait nommer à l'ambassade de Naples... »

Cependant cette brillante situation n'était point dépourvue de dangers secrets. Le courtisan, comme le navigateur, a de bonnes raisons de craindre les écueils cacbés, et le comte Fédor en parle en connaissance de cause.

a J'étais bien las au commencement de 1793 de ce que la cour de Russie appelait ma faveur. La distinction, unique à mon âge, d'être de la société particulière et journalière de Catherine II, me paraissait une gloire trop stérile pour en supporter les ennuis et les dangers. MM. de Zoubov, qui passaient pour mes protecteurs, opinion fausse et dont je me sentais humilié, étaient jaloux des avantages que me donnaient l'éducation et la naissance, et craignaientl'effetqu'ils })Ouvaient avoir d'unjouràl'autre sur l'espritde l'impératrice, devenue, par suite de Tàge, plus sensible aux charmes de la conversation que son cœur ne l'avait été à ceux de la figure. Us craignaient surtout l'audace qu'on croyait avoir découverte en moi et qui, placée si près du centre de mouvement, les pouvait déplacer d'un jour à l'autre. Ne tenant à personne qu'à limpératrice, les bases de mon élévation future avaient quelque chose de trop gigantesque pour ne les pas saper à temps, et comme il était trop claii- que tout le monde travaillerait à ma ruine dès qu'elle semblerait nécessaire à ces Messieurs, ma jeune ambition me fit trouver plus de charme à l'idée de m'éloigner volontairement qu à celle d'attendre du temps et dune conduite plus modeste l'occasion de m'emparerdes derniers jours de la

souveraine. J'avais fait donner l'ambassade de Naples, vacante par la mort du comte Scavronski, au comte Panine, fort jeune et dont j'avais bonne opinion alors; tout le monde le savait et il me parut piquant de la lui ôter et de la prendre pour moi. Je le fis nommer à celle de Hollande et m'enivrai follement du bonheur d'aller couler des jours paisibles et consacrés aux Muses, à l'ombre du laurier de Virgile. De ce rêve d un jeune homme honnête, mais sans expérience et sans amis, sont nées toutes les tristes réalités de ma vie. »

Golovkine partit pour Naples dans l'automne de l'année 1794, non sans s'arrêter longuement à Berlin, ce qui lui fournit l'occasion de commettre une autre imprudence : il fit un peu de politique à ses risques et périls (1).

C'est un récit de longue haleine, mais non sans charme, qu'il consacre à ses naïvetés de jeune diplomate, débitées avec un aplomb surprenant en présence de vieillards rompus aux affaires. On le trouvera dans l'article Berlin.

En 1794, les diplomates ne se pressaient nullement de rejoindre leur poste. Les visites prolongées aux grandes et petites cours qu'on rencontrait sur sa route

(1) « Vous m'avez demandé, mon ami, des notions sur ce Golovkine qui a passé chez vous. Je vais vous le déHnir en deux mots. C'est un brouillon effronté qui veut se donner de limportance. Le comte de Zoubov s'en est amusé, parce que réellement il a de l'esprit, mais il ne l'avait jamais estimé ni ne lui avait accordé aucune confiance. Il n'a ni crédit, ni connaissance dans les affaires, et les indiscrétions de différents genres qu'il s'est permises pendant son voya{je lui ont attiré une mercuriale très forte, qui, si elle ne le rend pas plus raisonnable, lui imposera du moins silence sur les affaires qui ne sont point de son ressort. » Le comte Arcadius I. Markov au comte André Razoumovski. Lettre du 26 juin 1795 (Vassiltcuikov, FamiUe Razoumovski , t. V, p. 227).

étaient strictement du métier. Tout en suivant la routine de son temps, le comte Fédor s'arrêta long^uement à Vienne, ville qui lui déplut fort, peut-être à cause du comte Razoumovski, « le plus hautain et le plus fat des hommes » qui représentait la Russie à cette cour.

Le comte Fédor ne borna point à Vienne sa visite des cours européennes. Malheureusement il ne donne pas de détails sur les petites cours où il se présenta. A en juger par sa conversation avec M. de Wurmb, ministre d'État de l'Électeur de Saxe, le fin observateur qu'était le comte Fédor aurait su nous délasser par mainte piquante anecdote.

(i Allant à Naples en 1794, raconte-t-il, et ayant bien des gens à voir dans ce voyage, je fus vivement affligé de trouver les esprits généralement préparés à recevoir les principes révolutionnaires qui arrivaient de France par toutes les routes. L'indignation et les appréhensions semblaient n'être que dans mon cœur. Les uns croyaient trop, les autres trop peu et personne ne songeait à se faire digne, ce qui alors était encore fort possible. Je fis à Dresde la connaissance de M. de Wurmb, ministre d'État de l'Électeur, homme de grande naissance, d'un grand esprit, peu aimé, fort craint et qui, sans un peu trop de goût pour l'argent, eût été généralement estimé. Je fus très surpris d'entendre ce ministre si habile, ce noble si ancien me dire d'un ton leste et d'un air dégagé : « Que m'importe la révolution française? Si elle atteint la Saxe, " ^^ y perdrai-je? La faveur de mon maître? Je n'en « ai jamais joui. Ma place? On m'empêche de la faire. « Ma fortune? Je n'en ai rien. Mes titres? Ma famille « n'en a jamais voulu et, quant à mon nom, il est si

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« bref que je défie toutes les révolutions du monde de " le raccourcir. "

Arrivé en Italie, le comte éprouva la surprise d'être assailli de réclamations « auxquelles tout son zèle ne put obtenir qu'on fit droit » . C'est la célèbre princesse Catberine Dachkov, l'auteur des Mémoires, qui en fut la cause. Nous lisons dans l'article « Dachkov v qui se trouve parmi les papiers du comte Fédor : « A peine eut-elle touché le sol de l'Italie qu'elle courut proposer sa protection aux artistes. Ces pauvres gens ravis lui livrèrent partout ce quelle rassemblait au nom de l impératrice. Tout fut embarqué à Livourne pour Saint-Pétersbourg. On ne tarit pas sur la magnanimité de l'auguste Catherine et de son illustre amie, et les tètes se montèrent sur les marques qui allaient en arriver du fond du nord. Mais la princesse avait disparu ; le temps s'écoula, rien ne vint. Les marbres, les vases, les camées étaient rangés dans le plus bel ordre au bord de la ]Néva. De là ils passèrent à Moscou et de la princesse à ses héritiers, comme bien duement acquis. Les plaintes ont cessé, le torrent des révolutions a passé là comme ailleurs et peut-être suis-je le seul à me souvenir de cette iniquité. »

Ce fut à un moment de crise générale que le jeune diplomate fit son entrée à Naples. En France régnait la Terreur. Déjà le son magique des trois mots : liberté, égalité, fraternité s'était propagé dans les pays environnants ; déjàen Italiele sourd grondement des fureurs populaires effrayait le couple royal sur le trône vermoulu des Deux-Siciles. Les convulsions du sol, jointes à l'activité extraordinaire du Vésuve (1) semblaient

(1) Un contemporain savant, Sir William Hamilton, nous en a laissé

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présager un cataclysme politique qui anéantirait le vieil ordre des choses. Enfin la faiblesse du roi, le caractère violent de la reine Caroline et Tomnipotence de l'aventurier Acton aggravaient singulièrement la situation politique dans le pays des lazzaroni.

Donc la prudence la plus rigoureuse était opportune pour les diplomates accrédités à cette cour. La prudence d'un diplomate se traduit surtout par l'indifférence simulée ou véritable pour les affaires intérieures du pays où il réside, pourvu que ces affaires n affectent point les intérêts de son pays.

Telle fut la conduite du prédécesseur de Golovkine à Naples. Malgré ses étrangetés, le comte Scavronski (1) était fort bien vu par les souverains des Deux-Siciles et vaqua sans incidents fâcheux aux affaires de l'ambassade russe de 1785 à 1793.

Il est évident que la manière d'agir adoptée par le comte Golovkine fut tout autre que celle du diplomate parfumé, si curieusement décrit par Gorani. Jeune, ambitieux, étourdi, il se mêlait de tout, exprimait des opinions, prenait parti pour ou contre dans les divisions intestines du gouvernement et du peuple napolitain (2) et, pour mettre le comble à son imprudence

une clironique remarquable dans ses Cnmpi Pldegraei, ou Observations sur les volcans des Deux-Siciles.

(1) » Cet honnue se ressent des folies de sa jeunesse; il a vécu en si bonne compagnie qu'il ressemble à un squelette ambulant. Il exbale une odeur fétide qui, se mêlant à celle du musc dont ses vêtements sont imprégnés, rend sa rencontre aussi insupportable que dangereuse. Lorsqu'il paraît au spectacle, les loges qui avoisinent la sienne deviennent désertes. Plus d'une fois des personnes de l'un et de l'autre .sexe n'ont pu supporter son ap))roche et ont perdu l'usage de leurs sens » . Gon.\xr, Mémoires secj-ets, t. I, p. 276.

(2) Nous trouvons le p.issage suivant dans les papiers du comte Fédor; il peut servir de caractéristique pour ses relations avec le gou-

INTRODUCTION HISTOIUQUE 83

« il se permit, dans une partie de plaisir dont il faisait les frais et l'ornement, de chanter des couplets qu'il avait composés et où la fille de Marie-Thérèse se trouvait gravement compromise. " » Ces couplets étaient d'autant plus inexcusables que le fond en était vrai >, . écrit Nicolas Châtelain (l). A notre grand regret, nous n'avons pu nous procurer une copie des malheureux vers qui bouleversèrent la carrière de Fédor.

Les suites de cette imprudence ne se firent point attendre. Le comte Fédor fut aussitôt rappelé par son gouvernement. Des traces de cet événement se retrouvent dans la correspondance de Catherine II avec Grimm : « Golovkine a été rappelé, parce qu'il s'est avisé de faire mille impertinences à la reine de Naples et qu'après les avoir faites, il a eu l'imprudence de m'en faire le détail lui-même dans une longue lettre (2). »

Dans le monde des diplomates, l'affaire fit aussi quelque bruit, mais les historiens qui se sont occupés le plus sérieusement de l'époque, Colletta et le comte Grégoire Orlov, n'en font point mention. Évidemment cet incident fut bien vite oublié. «' Sur quelques plaintes de la cour de Naples contre notre envoyé et

vernement napolitain : « La faveur dont je jouis à la cour jusqu'au temps où mon caractère fut mieux connu engafjea la reine et le ministre à me parier avec confiance de l'état des choses. Ils sentir' nt tout le poids des représentation!! que je crus devoir leur faire. Je leur propo.'^ai le seul moyen qui se présentait de les tirer d'embarras avec dignité et <jul était une amnistie, un pardon général au nom du roi, qu'il fallait faire intervenir comme un l>on père, qui au retour de lâchasse relève de pénitence ses enfants; mais je n'obtins rien et vis clairement qu'ils s'ex|)oseraient à tout plutôt que d'accorder à ce prince le rôle qui lui appartenait. «

(1) Revue Sui.'ise, t. 24 (1861).

(2) Catherine II à Grimm, 11 mars 1796. Soc. imp. d'Bist. russe, t. XXIII, p. 672,

8V T-A COUR ET I,E 1\EG?hE DE PAUL I"

sur mille mcnson^o^es qu'il envoyait ici, rimpcratrice a ordonné de rappeler ce misérable Golovkine, et les candidats briguent cette charmante place » , mande le comte Ilostoptchine au comte S. R. Yorontsov (Ij (8/19 déc. 17î)5). « Si vous savez quelque chose sur le l'ameux Golovkine, et où il se trouve, faites-moi la fjràce de me le communiquer » , écrit de Londres le comte S. R. Yorontsov au comte André Razoumovski(2j eu date du 9/20 mai 1796.

Cependant Tanecdote s'empara de la personne du comte Golovkine. Trente-cinq ans plus tard un conteur (3; ag^réable et badin, fort lu dans son temps, recueille ces propos de salon. La correspondance peu banale du ministre russe lui sert d'appui à son opinion « que la diplomatie de tous les pays aime souvent à se rendre agréable pour se venger de n'être pas toujours utile " . «Le comte G..., ministre de Russie près la cour de Naples, avait beau se creuser la tête pour assembler les matériaux d'une dépêche, rien ne se présentait : il V avait une monotonie et une tranquillité désespérante à la cour et dans les affaires. Enfin on signala une frégate anglaise dans les eaux de Naples ; voilà un sujet pour sa première dépêche. Il annonça l'apparition de cette frégate; dans la seconde, la frégate faisait voile pour la Sicile ; dans la troisième, elle avait changé de projet et s'établissait en croisière, etc. A la sixième dépêche, le ministre sentit le ridicule de ces frivoles procès-verbaux, et termina familièrement sa lettre au

(i) Archives Voioiitzov, t. VIII, p. 118.

(2) Vassii.tchicov, Famille Bûzoumovski, l. V, p. 277.

(3) Dii'iiÉ i)K Saint-Maur, PélersboKig, ^Inscnu el le; provinces, Paris, 18:50, t. VIII, p. 227,

INTllODUCTIOiN HISTORIQUE 85

ministre en ces termes : " Quant à la frégate, qu'elle aille au diable, je ne m'en mêle plus et je ne vous en parlerai plus. »

Voici le texte authentique de cette dernière dépêche, qui se trouve dans les archives d État à Moscou (1) :

« Monsieur le Comte,

<i Le vaisseau la Parthénope est enfin parti pour se joindre à la flotte anglaise et j'en suis fort charmé, car depuis que je suis à Naples, je n'ai cessé, en écrivant à Votre Excellence, de dire : ii part et puis il ne pai-tpas, ce qui n'est pas fort intéressant ni pour Elle ni pour moi, etc.

" Naples, 4 août 1795. »

Le sans-géne avec lequel Golovkine a rédigé cette dépêche se retrouve dans une autre pièce, unique peutêtre dans les annales de la diplomatie :

Dépêche du coinle Fédov Golovkine au vice-chancelier Osierniann (2) .

« Monsieur le Comte,

(1 J'en suis réduit cette fois à laveu du célèbre Montaigne : » Je sais que je sais rien. » Il y a force nouvelles étrangères que Votre Excellence apprendra mieux par d autres voies, mais de Naples je ne puis lui parler que du respect avec lequel je suis, « Monsieur le Comte, etc.

« Naples, 16/27 octobre 1795. »

(1) Coinuiuniqué par M. Fondet de Montussaint.

(2) Communiqué par xM. Fondet de Montussaint.

Ces curieux échantillons de la correspondance diplomatique du comte Fédor prouvent que le laisser-aller de sa prose était fort propre à irriter un chef aussi pompeux et pédantesque que Tétait le vieil Ostermann.

Il est reg^rettable que le comte Fédor ait omis dans ses Souvenirs toutes les péripéties personnelles de son bref séjour à Naples. Les détails seraient bien autrement intéressants que les portraits des principaux personnages de cette cour, portraits qui méritent cependant d'être tirés de Toubli (1).

Le mémoire justificatif (2) adressé le 20 février 179G par le comte à l'impératrice comble cette lacune, mais imparfaitement. Ce n'est pas l'historien impartial qui s'y fait entendre; la note personnelle prédomine, et les griefs du malheureux diplomate qui a perdu sa place et la faveur de l'impératrice font plutôt entrevoir l'étourderie d'un jeune homme qu'ajouter de nouveaux détails à la triste histoire de la cour de Naples.

Le comte Fédor fut rappelé du poste qu'il avait occupé à peine une année, en décembre 1795. D'après lui, son retour en Russie ne s'effectua nullement avec la rapidité à laquelle on aurait pu s'attendre. Semblable à un écolier coupable de quelque délit puéril et qui se rend à la maison paternelle d'un pas hésitant, nous voyons le comte Golovkine s'acheminer par petites étapes vers la capitale du Nord où l'attendent les reproches, la disgrâce et peut-être même une punition sévère.

(1) Voir Porlraits et Souvenirs, articles : l^a reine Caroline, Ferdinand I"" et Hamilton.

(2) Ce niénioiie doit être utilisé et en grande partie publié dans un travail en préparation de M. Léonce Pingaud, intitulé Golovkine diplomate.

Deux mois entiers il flâna à Venise. C'était ici que le prince de Nassau-Siegen, son ami, s'était établi dans le palais Lorédan, dont le nom l'avait séduit plus encore que la localité. « Il y installa une sorte d'hospice pour les émigrés, où chacun payait ou servait selon ses moyens et moi-même j'y ai passé deux mois, écrit le comte Fédor, quand, au retour de l'ambassade de Naples, je voulus me donner le temps de connaître les causes de mon rappel. Les pauvres gens y étaient reçus sans difficulté et ne payaient rien et la princesse de Nassau en faisait parfaitement les honneurs... C'était une Polonaise, du nom de Gozdzka, divorcée d'un prince Sanguszko et, je crois, d'un autre encore, qui était belle et ravie de s'unir au roi des aventuriers. Elle était instruite, discrète, pliante ou audacieuse selon son humeur et les circonstances, et menteuse à en devenir célèbre. Revenant de l'église de Saint-Marc le jour de Pâques, nous eûmes la malice de lui demander sur quoi l'on avait prêché ? — « Sur l'astronomie. » On juge de notre surprise. » Comment, sur l'astronomie, au « jour de Pâques ? — Oui, sur l'astronomie, " et la voilà à nous composer un discours de toute beauté. « Il est affreux, lui dit gravement l'évéque de Lombez, « il est affreux de mentir ainsi à la suite de ses dévo- « tions, mais l'on peut supposer une chose, c'est que « le sermon que vous nous avez fait vaut mieux que Il celui que vous avez entendu. » Mais rien ne la déconcertait (i). »

(1) Les renseignements que le comte Fédor donne sur les aventures subséquentes de cet étranfje couple sont au moins amusants s'ils ne sont point véridiques : ...«Cependant Mme de Nassau venait d'hériter des terres de M. Gozdzki, son frère, en Pologne, et sa brillante imaj^ination lui faisait voir des moyens de fortune qu'elle seule était capable de

Cinq mois après son départ de Naples, le comte Fédor arriva à la frontière de la Russie. 11 fut aussitôt arrêté et conduit à Pernau, petite forteresse de la Courlande, pour y être interné. Le récit de sa captivité dans celte forteresse, et sa délivrance subséquente, contient des traits curieux; on le trouvera dans Fartlcle Il Pernau » .

Les Souvenirs sur la cour cl le règne de Paul P'^ nous fournissent quelques dates éparses sur la vie du comte à la cour de l'Empereur Paul l". Quoique la défense stricte de faire des bons mots lui eût été enjointe, il paraît qu'il ne put abandonner entièrement ce passetemps favori. Il ne sut point gagner les bonnes grâces de son mailre farouche et capricieux et, le 22 janvier 1800, il fut éloigné de la capitale avec l'ordre de se rendre dans ses terres. L'année qu'il passa en exil fut employée à » enseigner TABC aux enfants du village, à vernir des carosses et à écrire l'histoire universelle (I) ».

L'avènement au trône d'Alexandre I" lui rendit la

réaliser. On résilia le bail du palais Lorédan; les émigrés devinrent ce qu'ils purent; on s'arrêta à N'iennc pour y tàler le terrain, mais il se montra injjrat et l'on arriva dans les états de Leurs Altesses. I^a première opération fut de reprendre aux paysans les terres affermées et de semer tout... mais je crains qu'on ne me soupçonne d'imiter la princesse dans ses récits; il faut cependant le dire, car cela est notoii-e — de gemer tout en lavande, dont on avait fait venir à grands frais la semence de France. • On allait s'emparer du commerce d'eau de lavande dans tout le ÎNord et l'Orient; la Baltique et l'Euxin allaient se couvrir de vaisseaux chargés de parfums et les millions affluer de tomes parts. Pendant cette belle culture la princesse mourut assez subitement. Quant au prince, sa tète se dérangea peu à peu, tellement que cet homme si grave, en apparence si raisonnable, qui avait conservé des manières si chevaleresques, mourut en habit de femme de l'ancienne cour, en panier, en barbes pendant de sa tète chauve et la queue portée par deux pages en grande livrée. » (i) D'ai)rèsune lettre adressée de son exil au baron Nicolaï.

l^NTRODUCTION HISTORIQUE 89

liberté ; il l'employa à mener désormais la vie cruii cosmopolite. 11 AécLit les premières années du siècle à Dresde 1 , lEldoradodes Russes en retraite, où il fréquenta la société de d'Antraigues et d'Armfelt et se lia particulièrement avec Metternich. En 1804 on le voit à Berlin, participant aux amusements de la cour, patronnée par la jeune et belle reine Louise. Il y arrive de nouveau, en 180G, des bords du Léman où il a fréquenté la société du château de Goppet. Cette foisci il se met à donner à la reine des conseils en matière politique, lesquels déplurent souverainement. Le séjour qu'il (ait ensuite à Moscou ne se prolonge pas au delà du traité de Tilsit. Aussitôt après il se fixe à Paris, où il occupait, au début, un élégant appartement rue de Castiglione (2), meublé avec le luxe qui seyait à un comte russe. Puis il achète, aux alentours de Paris, une maison de campagne qu'il nomme Montallègre (3) .

(i) Dans le cinquième ctiapitre du livre publié sur le comte d'Antraigues par Léonce Piscaud, Un Arjent secict sous la Révolution et l'Empire (Paris, 1884) se trouvent des rensei{jnements précieux sur la société de Dresile au commencement du dix-neuvième siècle.

(2) « Le Silence du Corrèjje fait le principal ornement de mon salon et il est ({énéralement approuvé et admiré. J'y ai joint les plus beaux dessins de ma collection. Ces couleurs vives ou douces, dans des cadres bien dorés, paraissent à leur avantage sur un fond gris anglais bordé de gros pampres en or, et des draperies en mousseline et en nankin achèvent l'eflVt généra', qui offre une certaine réunion d'élégance et de modestie très flatteuse à l'œil. J'ai une chambre à coucher toute drapée en blanc qui vieillit et grossit outrageusement ma ligure; un boudoir assez élégant qui ne rétablit pas sa réputation et d'autres pièces moins agi'éables, mais qui lui conviennent beaucoup mieux. Mon balcon est couvert d'oi-angcrs, de grenadiers, de lauriers-roses, de jasmins, de tubéreuses, de résédas, et si vous vouliezy venir dans ce moment, je ne serais pas trop eudjarrnssé de vous en faire les honneurs. "

Lettre à Mme Evnard-Chàlelain du 11 juillet 1808, publiée dans la Revue Suisse, t. XXIV, 1861.

(3) « C'est une maison toute neuve, carrée, à trois fenêtres de pas-

Il J'eus (le très grands succès de société qui, en France, décident de tant de choses, raconte-t-il, parce que par mes manières, mon langage et mes défauts mêmes, j'étais éminemment Français, et que ma nullité politique ôtait tout inconvénient aux bontés dont on trouvait plaisir à me combler. Placé de prime abord au milieu de la meilleure compagnie, j'y avais l'air d'une j)lante du terroir et d'une plante cultivée dans les beaux jours de l'ancienne société. »

Où séjourna- t-il pendant l'année 1812, si mouvementée pour sa patrie ? Il n'en parle ni dans ses mémoin^s, ni dans ses lettres. Il se trouve cependant aux Archives nationales (1) une pièce qui démontre clairement qu'il resta en France pendant la durée de la guerre avec la Russie. Le 19 juillet 1812, Golovkine demande à Pasquier, préfet de police à Paris, l'autorisation d'aller aux eaux de Contre.xéville pour raisons de santé et de famille. <i Veuillez savoir de M. le duc de Rovigo s'il veut accorder la vie à un ennemi aussi dangereux que moi, et lui permettre de conférer avec les épiciers et les fabricants de Nancy dans une place aussi considérable que Gontrexévillc...»

Le ton un peu railleur de sa supplique ne nuisit

sage et à quatre étajjes. Mes {jens et moi y sommes fort à notre aise, et j'ai un petit appartement à donner. Tout cela est meublé à neuf et d'une propreté nord-hollandaise. Gela se trouve au milieu d'une petite plantation à l'anjjlaise, au bord de la Seine, sur la route de Paris à Saint- Germain. Je suis à quatre lieues de l'un et de l'autre, à demi de la Malmaison, <à trois quarts de Versailles. Lucienne et Marly sont sur la hauteur au-dessus de moi, et les promenades sont ravissantes et sans nombre. Les femmes ([ue je vois le plus souvent habitent le voisinage. M. Hoissy d'AnjjIas, avec une bibliothèque superbe, est à ma porte... »

Lettre du 5 octobre 1808 à M. Nicola.s Châtelain, publiée dans la Jievue Suisse, t. XXIV, 1861.

point au succès de sa demande. Elle lui fut accordée. En mars 1813, il la réitère et va passer le printemps et l'été en Suisse. On Ty voit tantôt à Lausanne, tantôt en villégiature dans une délicieuse petite île à Tembouchure de 1 Aar, sur le lac de Thoune. En octobre 1813 nous le retrouvons à Épinav, membre choyé et fêté d'un cercle d'amis appartenant à l'aristocratie légitimiste.

L'année suivante le comte Fédor se complut au rôle ingrat de diplomate amateur (I). N'ayant pu se réhabiliter, de cette manière, dans les bonnes grâces de son souverain, il se retire de nouveau à Lausanne, mais, lassé de la vie monotone que lui offrait le modeste cheflieu du paysdeVaud, il se rend dans l'automne de l'année 1 8 1 6 à Florence (2) . La capitale de la Toscane fourmillait alors d'étrangers de distinction; les Russes surtout s'y donnaient rendez-vous. C'est là, au milieu d'une société cosmopolite, que le comte Fédor retrouve ses aises et son ancien ami le prince de Metternich. Un reflet du lustre dont le célèbre homme d'Etat est entouré retombe sur sa propre personne. A Lucques, il jouit de l'hospitalité empressée du prince. Il l'accompagne ensuite à Livourne, où l'illustre diplomate, qui savait être très malicieux, le présente en simple costume de touriste à la princesse du Brésil et à sa sœur, l'impératrice Marie-Louise, entourées de la pompe de leurs cours. C'est la dernière fois que le comte Fédor brille, s'amuse et amuse les autres. De retour à Lausanne il y mène une vie retirée et oisive (3), « entre

(1) Voir dans les Portraits et Souvenirs, article « Nesselrode ".

(2) Voir plus loin» Fa colonie russe à Florence en 1816-1817 »,

(3) Quelques-uns de ses intimes lui conseillaient de se faire naturaliser dans le canton de Vaud et de solliciter un emploi public. Sa réponse fut qu'il se faisait une gloire d'aimer le canton de Vaud mais

les ruines du passé el les écliafanda^'^es pour l'avenir » , connue il s exprime dans la préface des Leiires diverses recueillies en Suisse. Les Mestral à Vullierens, les Freudenreicli à Monnaz, les Van Muyden à Lausanne, les Noailles, les Eynard et Nicolas Châtelain à Rolle sont ses principaux amis. Son état de santé, déjà chancelant, empire d'année en année et, en 1823, une crise l'emporte pour toujours.

Dans le cercle étendu de ses connaissances, le comte Fédor avait la réputation d'un homme fort amusant et agréable. Nous lisons dans le journal de la princesse de jMetternich (1 1 , en date du -4-10 décembre 1843 : « — Vendredi la duchesse de Talleyrand a dîné chez nous avec Schulenburg, les deux Hiigel, Loewenstein, Senfft, qui est revenu de Munich et quelques autres messieurs. Un de ces derniers a raconté sur Golovkine des anecdotes qui ont beaucoup arnusé Clément, et la duchesse nous a régalés d histoires sur lui dont elle avait été témoin et qui sont tout à fait uniques dans leur genre. "

Le comte Fédor a beaucoup écrit. Quand il était jeune, il faisait des vers; mais ces vers étaient médiocres. De tout temps, il eut un penchant prononcé pour le style épistolaire. Ses correspondants furent nombreux et les lettres de femmes décèlent en lui le fortuné confident de quelques-unes des plus belles et

fjuil y avait déjà tioj) de inoiidc autour du {jàteau qui était petit, mince et peu sucré. « l*uis un hoinaie dont le {>raud-père a été chargé par lettres-patentes de l'ierre le Grand de poser la preriiière pierre à sa capitale de Sainl-Pétersbourj; ne pouvait accepter à Lausanne d'emploi moindre que celui de marjjuillier de Saint-François ou de bedeau de l'académie; or il y a presse. »

(l) Mémoires (lu prince Metternich, t. VI, p. 670.

I^JTRODUCTIOIN FIISTORIOCE 93

(les plus spirituelles g^randes dames de son temps. « On dit que tout Paris vous trouve tellement aimable qu'on vous croit un Français d'il y a cent ans qui revient en Russe pour s'amuser, » lui dit Mme de Staël et c'est à peu près la teneur de toutes les lettres que lui adressent ses correspondantes, parmi lesquelles on rencontre des princesses souveraines (l).

Le comte Fédor possédait, à n'en pas douter, les qualités requises pour plaire aux belles mondaines de son temps : causeur a.wréable, non sans un brin de malice et d'/mmour, homme d'esprit, quelque peu enclin à la raillerie, en somme nature primesautière et généreuse sous les dehors d'un gentilhomme accompli. L'aisance avec laquelle il écrivait en français contribua évidemment à ses succès épistolaires.

Les lettres intimes écrites de Florence, en 1816 et 1817, à sa cousine, Mme de Mestral d'Aruffens, présentent beaucoup d'intérêt. Elles démontrent avec évidence que le talent d'observer et de décrire élégamment ce qu'il avait vu ne lui faisait point défaut. Avant atteint l'âge mùr, il s'imposa des tâches plus sérieuses. Ses convictions ultra-légitimistes lui firent écrire ses Considérations sur la conslitulion morale de la France (Genève, chez Paschoud, 1815), travail fort mal vu par le gouvernement russe à cause de certaines saillies contre le nouvel ordre des choses en Europe et surtout contre le roi de Suède (2) .

(1) On trouvera à la fin de ce volume, sous le titre général /e.ç Correspondant", de Golovkinc, un choix de lettres émanant de personnes réputées par leur esprit avec lesquelles il fut en relations, Mme de Staël, Joseph de Maistre, le comte de Coigny et le chevalier de Bouftlcrs, le comte Capo d'Istria, etc.

(2) Voir à la fin du volume la lettre du romte Capo d'Istria, du 2/14 juin 1810.

Un peu plus tard 11 laissa paraître l'Edacaiicm dans ses rai>ports avec le Gouveriiemenl (Genève et Paris, Paschoud, 1818). Dans le rôle d'éducateur, le comte Fédor est décidément ennuyeux et Ton en peut dire autant de son unique roman : La princesse d'Amalfi.

Une œuvre de plus grande utilité fut 1 édition des Leilres diverses recueillies en Suisse, accompagnées de notes et d'éclaircissements (Genève et Paris, 1821). L historien qui s'occupe de la Suisse au dix-huitième siècle les consultera avec avantage. Sainte-Beuve les apprécie ainsi, dans une lettre (I) écrite à Villemain, probablement en 1838, après son séjour de Suisse : « J'ai lu d'assez jolis recueils et échantillons de celleci (la littérature française du pays de Vaud) : certaines Lettres recueillies en Suisse par un Russe, le comte de Golovkine. dans lesquelles l'arrivée de Voltaire et toutes ses liaisons avec les gens du pays sont racontées par des lettres de lui-même, fort piquantes toujours et peu connues. "

Ses Mémoires sont, sans contredit, la meilleure partie de son œuvre (2), Bon observateur, saisissant

(1) Le fac-similé de cette lettre se trouve dans la revue V Ai't (juillet 1904).

(2) Sa collaboration active aux Mémoires de Stanislas Aujjuste, dernier roi de Polopjne, lui donna peut-être le goût de semblables travaux. En tout cas les détails qu'il donne sur les Ménjoires inédits de ce malheureux souverain sont fort curieux : " J'étais du nombre des personnes admises dans son intimité. D'anciens rapports d'affaires dont je parlerai ailleurs, le souvenir des distinctions de société dont m'avait honoré Catherine II, mou goût pour les arts et la littérature, tels étaient mes titres pour entrer en toute heure dans les cabinets où j'avais introduit successivement quelques personnes remarquaijlcs pour l'agrément et la sûreté de leur commerce. Une nuit fut dépêché de Gatchina le prince Bezborodko avec ordre de me faire appeler et le vice-chancelier prin(;e Kourakine à l'empereur, pour nous interroger à l'improviste et à la même heure sur la nature de nos liaisons. Nous n'avions qu un*

surtout le côté ridicule de ce qu'il voyait, maniant le français avec une facilité heureuse, il nous a laissé une série de tableaux piquants qui dépeignent le monde des gouvernants et des diplomates des on temps. Néanmoins, à travers le prisme de son imagination, les personnages subirent maintes déformations et il est certainement prudent de ne point accorder un crédit absolu à ses récits. Cependant les Mémoires de la comtesse Golovkine, récemment publiés en russe, confirment bon nombre de traits et de détails dont on aurait eu toutes raisons de se méfier.

Les souvenirs sur la cour et le règne de Paul I" forment la partie la plus importante de son ouvrage, par le fait que l'écrivain a été tout à la fois acteur et spectateur des événements qu'il raconte. Le règne de Paul fut sombre et tragique, mais ce que le comte Fédor a vu et entendu à la cour de son malheureux souverain n'est pas autre chose qu'une triste comédie dont les côtés burlesques n'ont pas échappé à cet observateur, en apparence insouciant et facétieux.

réponse à faire, mais quelque innocentes qu'elles fussent, il les fallut rompre. Je tie vis plus ce prince qu'aux occnsions d'apparat et ce fut une grande perte pour le monde entier, car nous allions incessamment rédiger en forme de Mémoires un journal en neuf gros volumes in-folio, commencé le jour de son couronnement et terminé le jour de son abdicalion. Politique, administration, intrigues de cour, aventures galantes, tout s'y trouva avec la bonne foi de la confession; et la position du roi entre les cours d'Autriche, de Russie et de Prusse avait été telle, pendant trente ans, que la nécessité perpétuelle de tout savoir faisait de ce journal très bien écrit le morceau d'histoire le plus complet qu'il existe. L'exactitude y est telle qu'on y retrouva juscju'à l'emploi des moindres sommes, h rsque cet emploi avait quelque rapport avec les affaires. J'ai en vain fait réclamer ce trésor par la famille du roi dès le lendemain de sa mort. M. le comte Serge Roumiantsov, chargé de régler la succession de la part de l'euipereur, l'a noyé dans l'océan inabordable des chai tes du gouvernement. »

Tantôt nous le voyons assister aux cérémonies du sacre " en surtout de velours richement brodé avec des écharpes, des guêtres de satin blanc et des queues de renard, le chapeau à trois cornes à la militaire et le plumet blanc " , tantôt nous le suivons dans la course nocturne qu il entreprend, grelottant par une nuit polaire dans un carrosse à sept glaces pour annoncer aux ambassadeurs des cours étrangères la naissance du grand-duc Michel, tantôt nous assistons à un accès de colère de l'empereur, quand le maître des cérémonies, auquel il avait expressément défendu en le nommant à cette charge « de faire des bons mots sous son règne » , oublie cette défense.

En même temps Golovkine nous a laissé dans ses Mévwires un portrait bien net de sa personne. Car la variété des lieux et des personnages dont il parle, la légèreté avec laquelle il discute les affaires sérieuses, l'importance qu'il accorde parfois aux bagatelles, l'intérêt qu'il porte aux affaires de l'Europe (1), l'ignorance de la langue et des choses russes et surtout l'aplomb avec lequel il avance ses idées caractérisent le cosmopolite.

Le comte Fédor est donc un des prototypes de cette curieuse classe de Russes, produit significatif des circonstances qui ont régi la Russie au cours du dixneuvième siècle.

(1) «Le comte Fétlor fut l'un ilcs plus fameux liàlilcurs de son temps; il prétondait être en correspondance politique avec Louis XVIII, se donnait pour le principal auteur de la Charte de 181 V et ne s'aperçut jamais cpie tout le monde souriait en l'écoutant. » DolooiiOUKOV. Mémoires, t. I, p. 115,

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