‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 12 sur 54 · FRÉDÉRIC LE GRAND ET LA COUR DE RUSSIE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC LE GRAND ET LA COUR DE RUSSIE

Le roi ne manquait jamais de tourner la cour de Russie en ridicule ; il v mettait une sorte d'acharnement, comme s'il s'était chargé de nourrir à la brochette un chef de révoltés. Je me souviens qu'un soir (1) , c'était pendant les revues de 1780, il me dit en ricanant : « Il y a une chose dont votre tante oubliera de vous prévenir et à laquelle il faut bien faire attention. Vos impératrices ont toujours delà gorge; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est aussi dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas, que de n'v point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer. Souvenez-vous de cet avis en temps et lieu et tenez-vous toujours bien. »

Le roi n'aimait pas la Russie et savait que j'étais destiné à servir Catherine II, qu'il n'aimait pas davantage.

(1) Le comte Fédor rencontrait le roi chez sa sœur, la princesse Amélie, qui honorait la comtesse Kameke, née Golovkine, de son amitié.

Il la regardait comme sa créature, ce qui était vrai jusqu'à un certain point, et pourtant il la taxait de la plus horrible ing^ratitude, ce qui, avec un machiavélisme aussi org;anisé que le sien, était tout au moins comique. Catherine, de son côté, n'oubliait pas qu'après l'avoir mariée au successeur au trône de toutes les Russies, il avait voulu engager ce prince, devenu souverain, à la faire enfermer. Le résultat de ce qu'ils disaient à ce sujet, car je puis me vanter d'avoir été malgré ma jeunesse le confident de leurs sarcasmes réciproques, était de voir qu'ils se craignaient et s'estimaient également. Il m'est resté de cette double confidence une anecdote, qui m'a paru d'autant plus remarquable qu'ils me l'ont contée l'un et l'autre, c'est que l'impératrice Elisabeth ayant l'habitude de manger tous les jours du pâté de Périgueux, le roi, pendant toute la durée de la guerre de Sept ans, laissa passer les courriers qui en étaient chargés, sans que jamais la cour de Russie en eût abusé, ni que celle de Berlin eût cru devoir s'en défier.

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