LE COMTE NICOLAS SALTICOV 20S
aucune espèce de parfum et, alors même, on n'en approchait qu il distance et en souffrant que de vilains nains brûlassent entre elle et vous des étoupes, des plumes ou toute autre chose aussi propre à faire bondir le cœur. Elle ne paraissait en public que de loin en loin et comme une châsse miraculeuse descendue de 1 autel aux grandes occasions, presque jamais sous Catherine II qui en faisait peu de cas, plus souvent sous Paul I" qui lui avait donné le cordon qu'elle était bien aise de montrer. Alors elle s'humanisait et, si la chose était nécessaire aux intérêts des siens, elle aurait pendant une demi-journée causé avec un flacon d'ambre ou de musc. Ce couple habile avait débuté dans le monde avec six cents roubles de rentes; c'est de M. le maréchal que je tiens ce détail ; et il finit par en laisser six cent mille, ce que je tiens de leurs enfants. Le maréchal avait bien servi pendant la guerre de Sept ans, ce qui avait contribué à le faire remarquer. Son talent pour lintrigue avait fait le reste, et parvenu au ministère de la guerre et à la surintendance de l'éducation des grands-ducs Alexandre et Constantin, son crédit n'avait plus souffert d'échecs. Il avait été grandmaitre de la maison de Paul I" du temps de Catherine II et s'était acquitté de cet emploi délicat avec un art qui lui avait valu la reconnaissance de l'une et de l'autre. Ce fut lui qui plaça le prince Zoubov, dernier favori de la mère, et parvint avec son secours à renverser le prince Patiomkine. Ce fut lui que Paul P', devenu grand-maitre de Malte, créa lieutenant de l'ordre, place dont il trouva moyen de conserver l'énorme pension jusqu'à sa mort. Ce fut lui, un peu aidé de moi, qui plaça son cousin, le comte Tolstoï auprès du grand-
<luc Alexandre (1), auprès duquel il joua depuis un si ^rand rôle. Enfin, hors les affaires, auxquelles il avait l'art extrême de ne prendre aucune part, rien n'est arrivé à la cour de son temps, sans qu'il eut, plus ou moins, machiné pour ou contre. On eut bien de la peine de le faire déguerpir des appartements qu'il avait au Palais d'Hiver et où il faisait des profits sur tout, et il coûta bien de l'arg^ent pour l'engager à occuper son hôtel, où il vécut toujours comme un homme sans fortune. Il avait trois fils, dont le second, Alexandre (2), mérite seul d'être nommé. Homme de beaucoup d'esprit et de savoir et qui parvint très jeune (3j, mais sans crédit à être ministre des affaires étrangères. L'ainé était aveugle.
Lorsque la glorieuse campagne de 181-4 fut terminée, lempereur Alexandre, voulant faire participer tout le monde apparemment à sa grandeur et à son contentement, créa prince le maréchal, qui exerçait en quelque manière en son absence la charge de viceempereur. Cette dignité fut étendue à toute sa postérité. Il mourut peu après et, bien qu'il n'eût cessé d'occuper de grandes places, sa mort ne laissa pas de vide sensible.
(1) Kicolas Alexandrovitclî, grand-maître de la Cour i76J-1816\
(2) Alexandre Nikolaïevitch avait épousé Nathalie Golovkine, fille du comte George Golovkine, cousin du comte Fédor.
(3) Après la paix de Tilsit.
RAZOUMOVSKI il'
Ce sont des Ukrainiens et Ion va voir de quelle classe. Un frère Alexis, qui était chantre de la chapelle impériale, donna, pendant la messe, dans 1 œil de Flmpératrice Elisabeth. Ce caprice décida de la fortune de la famille. Il fut déclaré favori et parvint à la dignité de comte et à la charge de grand veneur Son cadet Cyrille gardait les cochons aux euA irons de Batourine
(1) A celui dont la patience serait à bout avant d'avoir terminé la lecture du travail fondamental de Vassiltchikov, la Famille Razoumovski (5 volumes , la notice condensée du comte Fédor pourra rendre un réel service. A vrai dire, les membres de cette famille, qui a tant coûté à la Russie et qui a si peu travaillé pour elle, méritent plutôt l'oubli. Cependant un fait curieux d'ordre généalogique se rattache à la descendance du cosaque Razoum. Des Pérovski, bâtards d'Alexis Cyrillovitch Razoumovski, descend en droite ligne la fameuse Sophie Pérovskaïa, l'inspiratrice du complot nihiliste qui aboutit à la tragédie du 13 mars 1881. La table généalogique ci-après démontre que l'arrièregrand-oncle du père de Sophie Pérovskaïa n'était autre que l'époux morganatique de l'impératrice Elisabeth.
Le cosaque RAZOUM
Alexis, époux morganatique d'ÉLiSABETu, impératrice de Russie.
Cyrille, hetman des Cosaques.
Alexis, ministre de l'instruction
publique sous Alexandre 1"
Nicolas Ivakovitch Pérovski, gouverneur de la Crimée, f 1858.
LÉO" NlCOLAÏEVITCH, f 1890.
SopiiiE PÉEOvsKAÏA, pxécutée le 15 avril 1881.
et c'est de lui que je tiens les détails suivants. Ce n'étaient pas les cochons de son père qu'il gardait, mais ceux d'un paysan de leurs parents, nommé Boudlianski, et qui était plus riche qu'eux. Quand Alexis se vit établi, il songea à Cyrille et on envova un officier afin de 1 amener plus honorablement; mais Cyrille, qui était grand, croyant qu'on voulait le (aire soldat, à la vue d un uniforme abandonna les cochons et se sauva sur un arbre, d'où on ne le fit descendre que par famine. Arrivé dans la capitale, après l'avoir décrassé et vêtu, on le remit à un gouverneur genevois nommé, je le crois, Saladin, pour lui donner des manières et de l'instruction. Ce gouverneur allait à l'église et pendant (ju'il y était, l'élève s'abandonnait aux plaisirs innocents de sa première enfance.
Parmi les cadeaux que Frédéric II avait été dans le cas de faire à la cour de Russie s'était trouvé une belle tabatière, enrichie de diamants pour le frère du favori. Vn beau dimanche qu il était seul, Cyrille tira cette boite de larmoire de son gouverneur qui eut la surprise, en rentrant, de voir qu'il en avait fait sauter tous les chatons au moyen des pincettes de la cheminée. On peut se figurer l'état du bijou ! Quand M. le maréchal Razoumovski voyait messieurs ses fils en train de prendre de grands airs, il ne manquait jamais d'amener le récit de quelque exploit pareil de sa jeunesse et d'en expliquer la cause par la bassesse de son origine, et ce n'était pas un spectacle indifférent que de voir des hommes faits et en place, chamarrés d'or et de cordons, obligésd'abaisserdevantde nombreux témoins les bannières qu'ils portaient si haut dans le monde.
Leur père était un homme de plus de six pieds et
des mieux faits, avec un visage plus beau d'expression que de traits. Il y avait dans ses manières quelque chose de sauvage et dans sa pose quelque chose d'oriental, mais l'ensemble était plein de grandeur et n'appartenait qu'à lui. Son éducation ayant commencé à dixhuit ans, elle n'avait pu déranger ni la justesse des sens ni la droiture du caractère; et bien qu'il fût très ignorant, son jugement l'emportait au conseil sur l'esprit et le talent de ses collègues. Les circonstances lui avaient fourni une fortune immense et qu'il dépensait avec magnificence. Ses palais, sa suite, sa livrée, son hospitalité, tout y répondait. Son frère l'ayant fait élire ataman ou prince des cosaques de l'Ukraine, et cette dignité, trop voisine encore du temps des Mazeppa, ne convenant pas aux maximes de Catherine II, elle lui en fit céder la possession contre le bâton de maréchal et une forte pension avec la jouissance du palais de Batourine, sa capitale, et des domaines qui y étaient attachés. 11 s'y retirait quelquefois lorsqu'un long séjour à Pétersbourg lui commandait plus d'économie. Sur la fin de sa vie, il se retira à Moscou, où il vivait en roi.
11 avait voyagé. Quand il vint à Paris, M. de Choiseul expliqua à Louis XV qu'il fallait distinguer un étranger de cette importance, et le roi le promit. On l'appela donc à Versailles pour le présenter d'une manière plus particulière que les autres auxquels l'usage n'était pas d'adresser la parole. Le roi, pressé de se rendre à la chasse du sanglier, oublia sa leçon et passa sans dire autre chose lorsqu'on lui nomma le maréchal, qu'un « Ah! » insignifiant. « Le roi me prend apparemment pour un sanglier, » dit celui-ci au duc
de Cholseul, un peu confus de la distraction. II fut résolu de réparer la chose de la manière la plus flatteuse, mais jamais le maréchal ne voulut retourner à la cour et Paris applaudit et au mot qu il avait lâché, et à la conduite qu il tint.
Il laissa plusieurs fils : le comte Alexis, homme de grand mérite et qui fut ministre de l'instruction publique ; le comte André, fait prince au congrès de Vienne à la suite d'une longue carrière diplomatique, le plus haut et le plus fat des hommes, qui passa pour l'amant de la grande duchesse, première femme de Paul I" et le fut selon toute apparence de la reine Caroline de Naples; le comte Pierre, militaire, insignifiant. Ce fut celui-ci qui, à la suite de la guerre de Suède de 1790, où il s'était fort mal conduit, reçut le cordon de Pologne, et comme on lui disait que cela ferait jaser, il répondit : a Bah, les propos finiront et le cordon me restera. » Le comte Léon était un assez bon militaire et homme à bonnes fortunes ; le comte Grégoire (1), aussi laid que ses frères étaient beaux, fut célèbre pour ses travaux minéralogiques et la pluralité des femmes qu il avait épousées dans les différents pays où il s était trouvé; enfin le comte Ivan, qui mourut jeune, promettait, non pas de l'esprit, mais de la valeur et quelques talents militaires. Ses filles furent la maréchale Goudovitch, bonne et bien laide créature; la fameuse Mme Zagriajska, personnage original et même ridicule partout ailleurs que dans ce pays-là et Mme Vassiltchikov, qui donna dans tous les excès de
(I) Epousa en secondes noces la baronne Schenk von Caslel du vivant de sa première femme, la baronne Malsen. La légnlité du second mariage ne fut pas reconnue en Russie.
la galanterie et de la dévotion (1) . De tant d'enfants, nés d'une princesse Narichkine, aucun ne vécut avec le maréchal. Les honneurs de sa maison étaient faits par une comtesse Apraxine (2), laide, couverte de blanc et de rouge, vulgaire outre mesure et dont le comte de Ségur disait un jour de grand dîner : « Il en faut convenir, voilà une femme qui travaille merveilleusement en viandes. »
PORTRAIT DUN GENTILHOMME RUSSE (Fin du dix-huitième siècle)
Si la puissance de l'homme résidait dans la magie de ses manières, si la société, sil État pouvait employer autre chose que sa tête, son cœur ou son bras, le gentilhomme ici n'aurait qu à se montrer pour justifier le système de Pierre I" et les moyens qu'il employa pour l'établir. Je pense, et personne ne me le disputera, qu à l'exception des Français, nul ne l'égalera sur le théâtre du monde. Discours légers et piquants, idées en apparence très libérales, horreur bien prononcé pour tout ce qui sent la barbarie, goût pour les arts, grâces-dans le maintien, élégance dans la mise, magnificence dans les habitudes, talents de société, les
(1) Elle prit le voile sous le nom d'Af|nia.
(2) Le comte Apraxine se rendit coupable de biffamie. II enleva la comtesse Elisabeth Cyrillovna Razoumovski et l'épousa, quoiqu'il fût marié à Anna Pawlovna Ia{i;oujinsky. De même que Mme Vassiltchikov, la comtesse Apraxine se fit religieuse et mourut en 1813.
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lan^jues, la danse, la musique, la comédie, assurance qui promet encore au delà de ce qu'ils laisse voir, tels sont en Russie les attributs de l'homme de qualité, de l'homme de cour, de celui qui est destiné aux ambassades, au commandement, au conseil. Mais ne lui parlez ni d'histoire, car il n'a pas même étudié celle de son pays, et si vous y remontez plus haut que Pierre I", auquel il croit devoir ses succès, vous serez confondus de son ignorance; ni de géographie, car hors la route de Moscou à Saint-Pétersbourg et celle de Saint- Pétersbourg à Paris, il ne connaît la Suisse que par la Nouvelle Héloïse., la Hollande parce qu'elle fut l'école du grand Pierre, l'Italie parce qu'on lui en parle sans cesse et 1 Angleterre, parce que c'est de là que lui viennent ses fracs, ses bottes, ses chevaux et ses bassets; ni d'auteurs classiques, s'ils n'ont été traduits par Delille, ni de mathématiques et bien moins encore d'économie politique, d'administration territoriale, de logique ou de religion.
Le noble de province n'en sait pas davantage et la plupart du temps ne sait rien de tout ce que sait l'autre ; mais il a une haute opinion de son pays, de son souverain, de sa religion, de sa noblesse et de ses esclaves. Il est versé dans l'art de faire valoir ses terres et de gouverner le peuple, dans les rapports commerciaux de l'intérieur, dans la manière d'aider l'administration à moins de frais et de fatigues pour elle et pour lui, et comme son bien-être dépend de la bonne organisation de la police générale, il l'a étudiée dans toutes ses parties. Il n'est pas fort moral, mais il est fort habile. Il n'est pas instruit, mais il est adroit et lorsque le hasard qui, sous une administration despotique,