‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 17 sur 54 · PORTRAIT D'UN GENTILHOMME RUSSE · texte numérisé non relu

PORTRAIT D'UN GENTILHOMME RUSSE

choisit de préférence ceux qui ne prétendent à rien l'appelle aux places, il y porte une expérience préparatoire et une sa^jacité que l'autre n'acquiert jamais. Il croit et rend tout possible, et bien qu'étranger à l'opinion publique, trouve dans l'estime qu il s'accorde à lui-même la force nécessaire pour la diriger. Je ne confierais ma femme, ma fille, ni mon secret à aucun de ces deux hommes-là, mais je ferais de grandes choses avec le dernier. Aucun des deux cependant n'est coupable de ce qui lui manque, ni de ce qu'il a de trop.

Le vice radical ne gît pas dans la personnalité nationale qui n'est que secondaire, mais dans l'incertitude des institutions et dans un système illusoire autant qu'affreux, qui fonda la tranquillité publique sur l'immoralité et l'ignorance de la première classe des citoyens et dans un genre d'éducation qui le propage. J'écrirais sur ce triste texte un gros volume plein de bonnes et belles maximes, mais ce n'est pas ici le lieu de le faire et il ne servirait à rien : je me bornerai à remarquer que là où le prince n'accorde à ceux que l'éducation sort de la foule qu'une estime plus voisine de la crainte que de la confiance, les sujets cessent d'y voir le premier des moyens de parvenir et se hâtent d'acquérir l'espèce de dorure sous laquelle se cachent si bien les autres ressources de l'ambition. Parvenu à làge de seize à dix-huit ans, âge où doit commencer cette seconde éducation qui fait les hommes publics, les fils de nos grands ne songent, ainsi que leurs parents, qu'à enlever des prix, qu'ils n'ont pas le talent et n'ont pas encore eu le temps de mériter. Dans cet âge de l'étourderie, de l'insouciance, tout déjà devient

pour eux un calcul, et des jalousies, non pour des femmes, pour des succès de société, mais pour des rangs et des décorations corrompent les cœurs et abaissent les esprits. Ce ne sont pas les vertus, les mérites, les avantages obtenus de la naissance et de Féducation, qui éveillent les haines ; ce sont les faveurs de la cour et les espérances qu'elle permet. Pervertis de génération en génération, héréditairement avilis, les grands ne voient, n aiment dans leurs enfants que les instruments de leur ambition et les colonnes de leur fortune, et l'éducation qu'ils leur donnent ne tend qu'à hâter l'instant de les y employer. Le fils qui, saisi d'un sentiment intérieur que Dieu donne à tous avec la vie, s'arrête dans sa marche pour réfléchir et pour étudier, n'est à leurs yeux et aux yeux de tous qu'un maniaque ou un sot. C'est là pour eux l'enfant prodig^ue de la famille. De là ce choix imprudent et scandaleux d'instituteurs étrangers, qui, dans Paris, perruquiers sans pratiques ou histrions sans succès, viennent professer chez nous l'impudence et l'immoralité.

Ah ! qu'on ne pense pas que je me plaise à charger le tableau. Ce n'est pas un vieillard morose et brisé de ses chutes qui écrit ceci. Je suis encore dans la force de l'âge et puis indiscutablement prétendre encore à tout. A l'époque où une grande souveraine ne croyait pas mes vingt-cinq ans au-dessous de sa confiance auguste, quand elle me montrait au loin, sous le règne de son petit-fils, la place où, fort des lumières qu'elle daignait me prêter, je travaillerais à régénérer la patrie: quand mon ambition, épurée par la grandeur du but qu'elle m'offrait, ne me laissait voir d'immortalité que celle du talent et de la vertu, alors, comparant ma

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