LE PRINCE DE LIGNE
Charles, prince de Ligne et du Saint-Empire Romain, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, capitaine des gardes allemandes de TEmpeieur, feld-maréchal, etc., ce qui, joint à une grande naissance, une grande fortune dissipée, une grande souplesse, une grande gaieté, une moralité de circonstance et de nombreux voyages, en avait fait ce
(1 M. Victor du RIed, dans son élude sur le prince de Ligne (^Bevue des Deux-mondes, i" avril 1889), a cité cette pa{]e, qu'il devait à une communication particulière.
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qu'on appelle communément un grand seigneur et un de ces personnages célèbres auxquels il ne manque que du talent et de la considération. Sa jeunesse fut partagée entre la cour de Vienne dont la politique était de distinguer les Belges, et celle de Versailles où le roi et les princes ne le nommaient que Chariot. Joseph II, qui employait de préférence les gens médiocres, les croyant plus souples, et les gens aimables, comme plus capables de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie dans différentes négociations, comme quelqu'un qu'on pouvait démentir, et à larmée, où il montrait de la valeur et de l'activité, comme un général auquel on donne ensuite des collègues et même un chef sans qu'il puisse s'en formaliser. M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau, quoiqu'un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l'air de ce qu'on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes, mais dès le lendemain d'un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom, et moins encore avec ses emplois. Sa malpropreté visait à l'originalité. A sa montagne (l) près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Belœil et de ses terrco des Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et comme, à moins d'affaires, il ne quittait son lit que pour diner, on y trouvait une bourrique ou une chèvre et lui échevelé abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d'un valet de chambre ou d'un mulâtre confident. Une écritoire renversée, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, averti) Le Kahlenberg.
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tissaient qu'il avait écrit, ce qui, soit en prose, soit en vers, était d'une profonde médiocrité. Sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, « le seul de ses enfants, disait-il, qui fiit de lui " , assise dans un coin à les déchiffrer et à les recopier, ou prés de lui à manger des fruits tout en grondant des choses qu'il disait, complétait le tahleau. Ses œuvres étaient sans nombre et Mme de Staël eut toute la peine imaginable d'en tirer deux volumes, parce que les anecdotes mêmes, qui les pouvaient rendre piquantes, étaient mal contées.
Lorsqu'il fut décidé que Frédéric II enverrait à Pétersbourg son successeur, la cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer l'illustre négociateur qui, naturellement timide, était encore parti de Berlin avec une incommodité fort douloureuse et qu'il n'avait osé confier au roi son oncle. Quelques jours après son arrivée, le prince royal fut conduit à l'Académie et, à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d embryons à voir, s évanouit. Le prince de Ligne aussitôt se met en voiture et vole au château. Catherine apprenant qu il est dans ses appartements, le fait entrer et lui demande quelle raison l'y amène si tôt. « Hélas! Madame, j'avais suivi le prince de Prusse à 1 Académie et lorsque j ai vu qu'il y était sans connaissance, je me suis hâté de venir en informer Votre Majesté. » Ce mot et bien d'autres joints à la personne qui déplaisait d'ailleurs, remplirent parfaitement le but de la cour de Vienne.
Joseph ne saisissait pas aussi promptement les mots que sa bonne sœur de Russie. Revenant très mécontent des Pays-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mau-
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