‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 22 sur 54 · LE COMTE DE CH OISEUL-GOUFFIER · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CH OISEUL-GOUFFIER

Ce dernier nom lui venait d'avoir épousé la dernière de la famille de l'amiral Bonnivet de François F'. Le comte de Ghoiseul était ambassadeur de France auprès de la Porte au moment de la Révolution. Il avait été en Turquie comme voyageur, et c'est à ce voyage et à cette ambassade que l'on dut le bel ouvrage si connu sous le nom de Voyage piiioresque de la G7'èce. Il s'était distingué à Gonstantinople par ses intrigues contre la Russie, mais, la guerre étant survenue, il ne s'y dis-

(1 ) Marie-Gabriel-Florent-Aufjuste, comte de Clioiseul-Beaupré (1752- 1817), prit le nom de Choiseul-Gouffier après son inariaf^e avec la dernière des Goufficr. Épousa en secondes noces la princesse Hélène de Bauffreniont. Son Hls aîné, Antoine-Louis-Octave ('1773-1840), pair de France et chambellan russe, épousa après la mort de sa première femme, née Potocka, Mlle Tiesenhaus, auteur des Mémoires sur r Empereur Alexandre. Ses fils devinrent sujets russes.

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tingna pas moins par la protection active qu'il accorda aux prisonniers russes et qu'il poussa jusqu'à leur faire bâtir un hôpital en bois au milieu de l'arsenal, où ils furent singulièrement bien traités. La Révolution étant accomplie dans son pays, il se soutint quelque temps dans celui-ci contre les menées des Jacobins de l'Orient, mais enfin il fut obligé d'aller demander un asile chez le chargé d'affaires de Russie, qui, dans l'incertitude des sentiments de sa cour, le traita d'abord fort lestement; mais une invitation très flatteuse de venir au plus tôt à Saint-Pétersbourg étant parvenue à l'ex-ambassadeur, le chargé d'affaires comprit un peu trop lard les égards qu'il lui devait.

Jamais personne ne fut annoncé avec plus d'éclat, ni attendu avec plus d'impatience. Je me souviens qu'à Tsarkoïé-Sielo, m'avançant vers l'Impératrice qui descendait du petit escalier de la colonnade accompagnée du prince de Nassau, elle me cria d'assez loin :

11 Devinez qui nous aurons ici dans six semaines? -> Je n'avais garde, car il ne m'était jamais arrivé, je pense, de songera la personne qu'en feuilletant son ouvrage.

" C'est le comte de Choiseul. On me mande qu'il sera ici en moins de temps peut-être et qu'il est déjà sur notre territoire. 55 Gela fut dit si vivement que je n'en pus découvrir la cause que dans la réputation littéraire de l'homme, qui sans doute avait séduit M. de Zoubov, le favori, et dans les grâces que l'Impératrice avait toujours eues pour les beaux esprits de Paris. Ce miracle si fort annoncé nous arriva donc au bout d'un mois, et du premier coup d'œil fut déclaré fort au-dessous de ce qu'on attendait; car à la cour, surtout à celle-là, on n'en fait pas à deux fols pour juger un homme : il est

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examiné et approuvé ou condamné sans appel dans les vingt-quatre heures.

Celui-ci était petit et carré avec des bras fort arrondis, d'immenses sourcils noirs, qui donnaientà son front un certain air de matelas crevé, un petit nez de perroquet, quelque chose de trop arrangé dans le regard, un teint fort échauffé, plus d'astuce que d esprit dans la physionomie, un grand embarras mal caché par de grandes manières banales ; point de plaque ni de cordon, rien qu'une petite croix de Saint-Louis à la boutonnière; c'était tout ce qu'il fallait en un mot pour être jugé dès la porte et pour v tomber. Comme il y avait plusieurs années qu'il avait quitté la France, cet éternel sujet de toutes les conversations du temps, la sienne parut peu intéressante. Il conta que 1 évéque d'Autun, Talleyrand, son ami intime, le compagnon de son enfance, lui niait un dépôt de quatre cent mille francs; cela parut piquant. Il en reparla le lendemain; cela parut plat. Il n'eut pas plus de succès à la ville qu'à la cour. Un amour ridicule pour une coquette de la haute volée le déconsidéra complètement. Sa Majesté, qui lui avait promis la présidence de l'Académie à la retraite de la princesse Dachkov, éluda sa promesse en refusant à celle-ci de la lui accorder, et se borna à faire acheter sa vaisselle d'argent, qui était assez considérable. Enfin le comte Esterhazy, ministre des princes français, fort ancré et qui, au rebours de ses instructions, n'employait son crédit (juà perdre ceux de leurs sujets qui lui faisaient ombrage, ne trouva point M. de Choiseul indigne de ses soins et le perdit dans l'esprit de l'Impératrice. En voici la preuve : un soir que je dis qu'il était impossible de traiter plus agréablement

que lui et d'une manière plus instructive tout ce qui avait rapport aux arts, ce qui était très vrai, elle me traita avec une sorte de dureté, et en me conseillant de ne pas décider sur ce que je n'entendais pas.

Quelques personnes, soit justice, soit calcul, songèrent en différents temps à remonter sa réputation. Le comte de Markov, à la prière de Mlle Hus, sa maîtresse, s'y employa dans les moments de faveur, mais tout fut inutile et la cour ne lui fut plus ouverte qu'avec la foule. Cette disgrâce, dont il faisait fort l'affligé, le rangea au changement de règne tout naturellement dans la classe des victimes respectables du dernier régime. Paul I" l'admit à sa société particulière, le nomma président de l'Académie des arts, lui confia la fameuse bibliothèque de Varsovie et, ce qui valait mieux que tout cela, lui accorda en Samogitie une terre de cinq mille louis de rente et qui le faisait plus riche qu'il ne l'avait jamais été en France par luimême, tout ce qu'il y possédait venant de Mme de Choiseul. Mais sa facilité à se laisser mener par la première femme qui voulait bien faire grâce à sa laideur, quelques affaires d'usure, dans lesquelles son nom se trouva compromis et, plus que tout, la haine aveugle du nouveau ministère contre les émigrés, le remirent plus bas encore qu'il ne l'était à la mort de Catherine II. Le projet d'élever une statue à Souvorov le ressortit un moment de l'oubli. Il fut appelé, consulté et se croyait rentré en faveur, lorsque le 2 1 janvier 1800 il fut exilé pour avoir diné chez le comte de Cobenzl, ambassadeur d'Autriche, qui alors avait défense de paraître à la cour, ou pour avoir été causer avec Dumouriez, sur lequel Paul n'avait pas encore pris de parti.

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