D'AVARAY
convenable à leurs intérêts et aux principes de ma cour, j'eus pendant mon séjour une correspondance suivie avec le roi et son conseil. M. d'Avaray y mêlait incessamment de la prose et, pour jug^er de l'esprit qu'il y mettait, il suffira de savoir qu'un jour il m'envoya un grand mémoire afin d'engager le roi de Naples à se défaire de tous ses équipages de chasse et d'en consacrer la valeur et l'entretien ordinaire aux plans de ses cousins de France. Autant eùt-il valu proposer à Ferdinand de renoncer à la vie.
La santé de M. d'Avaray, de tout temps très mauvaise, empira encore par le séjour de Mitau et l'obligea de fuir de climat en climat jusqu'à Madère, où il mourut. Le roi, pour confirmer l'opinion qu'il avait toujours cherché à donner de son mérite, car il ne pouvait plus le souffrir, créa son père duc et maître de la garde-robe avec de fortes pensions et, qui pis est, avec la confirmation des armoiries. Les Béziade étaient de petites gens, mais le père du comte d'Avaray, le premier duc, avait épousé Mlle de Nassau, sœur de la princesse de Montbarrey et de la fameuse comtesse de Goislin, et par ce moven, ils étaient parvenus à s'introduire à la cour.
Le roi avait trop d'esprit pour espérer de me persuader au sujet des prétendus mérites et services du comte d'Avaray. Il imagina, ne sachant pas à quel point mes notions sur tout ce qui le regardait étaient complètes, de me confier la véritable raison selon lui d'un tel attachement: c'est que ce respectable et digne ami, vovant à quel point, pendant le séjour de Coblence, son maître se laissait entraîner par la comtesse de Balbi (1) ,
(i) Née de Caumont-Laforce (1753-1842). Le comte Vorontsov, qui
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lui ouvrit les yeux sur cette femme dangereuse et sauva ainsi sa réputation sous le double rapport des mœurs et de la sûreté. Je le contai au duc de la Vauguyon et au comte de Saint-Priest et ils convinrent que 8a Majesté abusait du droit de me traiter en étranger. On a vu depuis, à l'occasion de Mme du Gayla (1), qu'elle s'est toujours flattée de se faire soupçonner de quelque penchant pour le beau sexe. Le fait est qu'Elle naquit complètement privée du sens le plus exquis et que jamais rien par conséquent ne parvint à le développer.
La reine avait le visage éminemment autrichien, mais bien moins agréable que celui de ses sœurs, la duchesse de Teschen et la reine de France. Sa taille était bien prise, son cou et ses mains étaient d'une blancheur éclatante et ses manières fort dignes de son rang. Elle parlait bien en différentes langues, mais avec une volubilité extrême. Quant à ses qualités, voulant ne dire que la vérité, je nen dirai pas grand bien. Elle était généreuse, mais par ostentation et sa bienfaisance, dont ceux qui y ont eu part ont fait les détails les plus touchants, provenait bien plus du désir de se faire
la vit en Angleterre, l'appelle une « impertinente intrigante » . ^^Aichii'es Voroiitsov, t. IX, p. 310.)
(1) Du Cayla (Zoé-Caton, comtesse") 1784-1850;. V. sur elle le livre publié par Capefigie en 1866.
(2) Marie-Caroline, reine de Naples (i752-1814\ fille (le Marie- Thérèse (l'Autiiche et sœur de Marie-Antoinette, reine de France.
des partisans et de créer des trompettes à sa renommée que d'aucun autre motif. Dans toutes ses bonnes œuvres, je n'ai jamais découvert que du calcul et de la vanité et je n'en donnerai qu'une preuve, mais assez forte, c'est que je n'ai jamais vu tomber ses bienfaits que sur des intriguants mâles et femelles. Elle avait beaucoup d'esprit, mais tellement soumis à ses passions, et même aux impressions du moment, qu il ne lui servait guère qu'à faire bien complètement des fautes sans excuse. On n'a jamais vu, je pense, une personne plus pressée de parler et d'agir que cette princesse et l'on ne pouvait voir sans une sorte d'admiration, quelque opinion qu'on eût d'ailleurs des résultats, tout ce qu'elle parvenait à expédier d'affaires dans sa journée et toutes, affaires d'intrigues qui demandent tant d'explications de détail.
On conçoit assez qu'avec un pareil caractère, la reine de Naples avait soin de s'entourer d'intrigants et de gens capables de se plier aux idées les plus déraisonnables. Dans les premiers temps de mon séjour elle me dépêchait souvent un des plus éhontés d'entre eux, nommé le chevalier de Bressac (1) et chassé, disait-on, de France avec une fleur de lis sur l'épaule. Un autre honnête homme, dont Sa Majesté se servait fréquemment, était un nommé Marialese, soldat de la garnison de Palerme, et qui, au moment d être exécuté, je ne sais pour quel crime, lui fit déclarer qu il possédait un talent secret et prodigieux, mais qu'il ne dévoilerait qu'autant qu'il aurait eu sa grâce. Effectivement, je doute que la société en ait jamais produit de plus
(1) GoRAxi, t. I, p. 218.
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infernal. Pourvu qu'on lui livrât une ligne ou deux d'une écriture quelconque et qu'on lui donnât le temps de la bien étudier, il copiait ensuite de la même main tout ce qu'on lui fournissait, soit par écrit, soit sous la dictée. M. Azara,que la reine voulait perdre auprès de la cour d Espagfne, reçut de Madrid, où la confiance en lui était entière, huit grandes lettres pleines d'infamies et de choses criminelles et si bien de son écriture, que lui-même par moment croyait les avoir écrites. 11 les avait conservées, et pour me prémunir me les montra. Si cet affreux moyen de perdre un homme fut par la suite employé contre moi (l), comme contre tant d'autres, à qui il en coûta Ihonneur et la vie, je ne fus pas aussi heureux, â ce qu'il parait, que le chevalier Azara, ou ma cour se fit plus de scrupules que la sienne de dévoiler un tel mystère.
La reine avait eu un grand et naturel désir d'établir ses filles aînées, fort laides et désagréables, surtout la seconde qui fut grande-duchesse de Toscane et un véritable monstre de figure.
Elle voulait pour la première, pour la princesse Marie-Thérèse, linfant de Parme, mais le duc de Parme fut sourd. Elle se rabattit alors sur le duc d'Aoste, et le marquis de Brème fut envoyé par le roi de Sardaigne pour traiter du mariage. Le genre de la négociation lui avait fait accorder les petites entrées. Il arriva un matin chargé d'une lettre du roi et ne trouva dans l'antichambre que la future de son prince. « Votre Altesse Royale sait-elle si je pourrais avoir l'honneur de voir la reine ? — Je pense que oui,
(1) Allusion aux uiallieureux couplets qui brisèrent sa carrière diplomatique. Ytnv Introduction historique, chap. vi, p. 83.
mais il faudra attendre. — J'attendrai; cela va sans dire. — Oui, mais je crois devoir vous prévenir que cela pourra être très long. J'ai regardé par le trou de la serrure, la reine est couchée avec... et ces choses-là durent ordinairement très longtemps. » L ambassadeur, très embarrassé de la confidence, se retire. Réflexion faite, il garde sa lettre et dépêche un courrier au roi, son maître, avec le détail qu'on vient de lire. Le courrier revint aussitôt avec l'ordre de rompre à tout prix. La pauvre princesse semblait perdue, le ciel en ordonna autrement; il la plaça sur le premier trône de 1 Europe (1), où elle ne porta de sa mère que le désir de gouverner et une grande fécondité, mais à l'abri de tout soupçon.
Les deux filles aînées de la reine, une fois établies, furent ses plus grandes ennemies et ne s'en cachèrent pas. Quand je passai par Vienne pour aller à Naples, l'impératrice-reine, après l'audience où je lui fus présenté, m appela jusqu à la porte de la pièce voisine et me dit :' « Connaissez- vous déjà ma mère ? — Je n'ai pas encore cet honneur. — Hé bien, monsieur, vous la connaîtrez. » Et elle me planta là en riant à gorge déployée. Plus loin, passant par Florence, je fus voir le palais Pitti et trouvai tous les portraits et bustes de la reine de Naples rassemblés dans un corridor qui conduit aux lieux d'aisance à l'anglaise qui se trouvent au premier étage. La reine le savait et voulut un jour convenir que je les avais vus là. Elle me dit : « Ces pauvres gens sont encore plus ineptes que mauvais. »
Le régent de Suède, duc de Sudermanie, depuis
(1) Elle épousa François II, empereur d'Autriche.
Charles XIII, s'était brouillé avec la reine de Naples à cause de la protection qu'elle avait accordée au baron d'Armfelt, ministre de Suède en Italie, impliqué dans une conspiration contre ce prince, qui avait, mais en vain, tenté de le faire enlever jusque dans Naples. Il s en était suivi une déclaration de guerre assez imprudente de la cour de Suède, à cause de son commerce du Levant. Mais comme d'ailleurs les deux puissances belligérantes ne pouvaient s'atteindre, on avait de part et d'autre eu recours à la plume des plus infernaux libellistes. La reine, dans leffroi d un nouveau pamphlet qu'allait publier contre elle et M. Acton le sieur Piranesi, agent de Suède à Rome, me confia ses nouvelles angoisses. Je voulus lui persuader d'opposer le mépris public à l'insulte ténébreuse, mais, loin d'accepter un conseil aussi sage, elle me conjura de la sauver de ce nouvel affront, dont l'idée la poursuivait jusque dans le sommeil. Je promis d'y songer. Dès le lendemain, nouvelles instances. Alors je lui dis que je n'avais qu'un seul moyen de lui obéir, mais impossible à proposer et à accepter. Elle voulut le connaître. C'était de m'adresser au chevalier Azara Ij , qui, étant maître dans Rome, pouvait seul faire défendre ou saisir le libelle. Quant à moi, je comptais tellement sur les principes de ce ministre, que j'étais sûr d obtenir de lui le coup d'autorité nécessaire aux intentions de Sa Majesté. D'abord elle jeta les hauts cris, mais le danger lui paraissait pressant et elle consentit à tout. Cependant, comme à cette cour on ne pouvait jamais avoir trop de prudence, je mis une condition au service
'^1) Ministre d'Espajine à Rome.
qu'on attendait de moi. C'était d'écrire ma lettre dans le cabinet de la reine et de lui laisser le soin de la faire expédier. Elle la lut, son secrétaire la cacheta et elle partit.
A quelques jours de là, arriva de Rome un énorme ballot. C'était toute l'édition et le manuscrit du libelle. La lettre qui l'accompagnait ne fut ouverte que chez la reine, qui eut la triste curiosité de la vouloir lire. Azara entre autres choses me mandait : "Je vous conseille de faire un cas particulier de la marque de considération que je me plais à vous donner. Il ne fallait pas moins que votre intervention pour respecter le bandeau royal sur un front si indigne de le porter. Recevez ma parole la plus sacrée qu'il n'existe plus un seul feuillet, ni manuscrit, ni imprimé de ce libelle ; mais en même temps recevez le conseil de ne pas rendre aussi légèrement service à des gens incapables d'en sentir le prix. » Effectivement, quand la reine voulut me perdre, elle plaça parmi les raisons de se plaindre de moi, qu'étant accrédité auprès de sa personne, j'entretenais avec ses plus mortels ennemis des liaisons si étroites, qu'elles allaient de part et d'autre jusqu'aux plus grands sacrifices.
FERDINAND l"
Ferdinand IV, devenu à la suite de plusieurs révolutions Ferdinand I", était un grand homme de six pieds, avec un assez vilain visage sur un très beau corps. La
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cour d'Espagne, ayant été obligée de céder à un cadet le royaume des Deux-Siciles, avait chargé le prince de San-Nicandro et Bernardo Tanucci de rendre le jeune souverain incapable de régner par lui-même; aussi, à l'époque de son mariage, savait-il à peine signer son nom et l'énergie naturelle de son caractère se bornaitelle à surmonter les fatigues de la chasse et delà pèche. Mais son àme resta noble et son jugement sain, ce que la reine sa femme eut mainte occasion de déplorer, lorsque, pour l'arracher à linfluence de ses vieux ministres, elle lui eut donné une sorte d'éducation. Il voulait tout savoir et, s'il était aisé de le distraire de ses devoirs par l'appât des plaisirs, il les remplissait à merveille dès qu'il avait résolu de s'en charger. Il quittait son habit, retroussait les manches de sa chemise jusqu'au dessus du coude, prenait la plume et terminait dans une matinée les affaires les plus arriérées, donnait de bons coups de pied dans le derrière à ceux que ces rares et grands jours de travail lui fournissaient occasion de trouver coupables. La reine elle-même subit quelquefois cette punition tardive d'actions contraires à la justice et au bien-être des peuples.
SiJ Ferdinand eût reçu Téducation qu'exigeait son rang et que méritaitla beauté de son àme, il eût été celui des descendants d'Henri IV qui lui eût le mieux ressemblé « Je ne suis qu'une béte, disait-il au grand-duc de Toscane Léopold. Je ne sais pas comme toi faire à tout bout de champ un code de lois; mais une chose que je te prie de remarquer, c'est qu'aucun Napolitain n'est venu se mettre sous ta protection et que moi je suis toujours entouré de Toscans. » Il était impossible de ne pas l'aimer, et sans les modifications qu'y appor-