LK GRAND CHANCELIER
Les boyards. — Débuts du chancelier. — Sa parenté avec Pierre le Grand. — Un attaché au service de la chambre à coucher de S. M. tsarienne. — Sa carrière. — Son caractère. — Le « premier comte » de Russie. — L'aristocratie russe. — Traits intimes. — Les orgies de Pierre l". — Rôle 'ju'y jouait le grand chancelier.
Le premier Golovkine dont la figure apparaît dans Thisloire moderne de la Russie est un contemporain de Pierre I"; c'est Gabriel Ivanovitch, chancelier du souverain réformateur. Ses ancêtres n'ont pas échappé aux généalogistes russes (1) ; mais l'intérêt que ces
(1) Le nom de Golovkine apparaît pour la première fois aux Etals généraux (Zemskoi Sobor) de 1598, lors de l'élection de Godounov au trône de Russie; à ces Etats généraux siégeait, sur le banc du clergé, Eustache Golovkine, moine du grand couvent de Saint-Serge. Son neveu, RodioneDmitriévitch, eutdeux HIs : Siméon, souche de la branche comtale, éteinte en 1846, et Lucas, souche de la branche non titrée, aujourd'hui existante. Pierre Dolgoboukov, Mémoires, t. I, p. 16.
2 LA COUll ET LE ^,EG^E DE PAUL 1"
notables moscovites pourraient inspirer à l'esprit scrutateur du savant n'est guère historique; l'individualité des boyards n'étant que faiblement dessinée, grâce à l'absence, dans leur vie, de ces principes jadis si chers à la chevalerie de l'Occident : l'honneur (l) et la liberté. Ils ont l'obéissance passive pour vertu essentielle ; pour devise : >' S'avouer coupable sans avoir failli. — Tout accorder à Dieu et au tsar. — Être battu et content (2) . »
On a tout lieu de croire que les ancêtres de Gabriel Golovkine ne différèrent guère des autres boyards moscovites. Comme leurs confrères, ils se paraient du grand bonnet en zibeline et du caftan à l'orientale, dont les pans commodes flottaient pittoresquement au souffle glacial des vents du pôle ; comme eux, ils se prosternaient consciencieusement devant le tsar en frappant bien ostensiblement les dalles de leurs fronts; comme eux, ils signaient leurs prénoms en se servant des formes diminutives (3) quand 1 occasion ou la nécessité se présentait d'adresser une supplique à leur chef suprême ; comme eux enfin, ils s'avouaient coupables sans avoir failli, accordaient tout à Dieu et au tsar, se laissaient battre et vivaient contents.
Cependant une circonstance fortuite contribua favorablement à l'élévation des Golovkine parmi la cohue de ceux qui entouraient le trône. Un certain Ivan Raïevski donna une de ses filles à Siméon Ilodlonovitch
(1) Nous ne soiijjcons nulleuient à mettre en question l'honnètelé des Russes; nous parlons du point ir/ioiineur.
(2^ Paroles d'Alexandre Alexandrovltch Golovkine, chambellan de Erédéric le Grand, citées par Léqnce Fincacd, Les Français en Hussie et les Jiusses en France, p. 111.
(3) Cette coutume patriarcale fut abolie par un ukase de Pierre \".
Golovkine; l'autre sœur, nommée Prascovia, devint par le mariage de sa fille avec Cyrille Narichkine l'aïeule de Pierre I*"^ (1). Il se trouva donc que le réformateur de la Russie et Gabriel Ivanovitch Golovkine, le petit-fils de Siméon Rodionovitch, possédaient un aïeul commun.
Les parentés de cet ordre sont vite oubliées de nos jours. On en gardait plus fidèlement le souvenir dans l'oisiveté du térem (2), dont l'atmosphère lourde, surchargée de mille parfums indéfinissables et le demijour mystérieux favorisaient singulièrement les caquetages des vieilles commères, chroniques vivantes du passé. Grâce à ces traditions, Gabriel Golovkine commença sa carrière comme spabiik ou chambellan, attaché au service de la chambre à coucher de 8a Majesté tsarienne, position des plus briguées dans le bon vieux temps du tsar Féodor Alexiéievitch, parce que celui qui loccupait vivait dans l'intimité du chef de l'Etat. Il parait que les services de Gabriel furent si appréciés que, peu de temps après, on le promut au grade de
(1) Table I.
Ivan RAÏEVSKI
Akoulina Raïevski Prascovia RAibivsKi
— Siméon Rodionovitch Golovkish: — Léon LÉo>"riEV
Ivan GoLOVKi>E(,boyaid depuis (1692) Anne Léosttev
— Maria Wassilievna Likharev — Cyrille Naricbrixe
Gabriel Golovki:*e (chancelier) Nathalie NARicniiisE
1660-1734 — Tsar Alexis Mikhaïlovitch
— Domna Andréïevna Divova 1645-1676
Ivan Alexandre Michel Pierre I". Goi.ovKiNE Golovkine Golovkine.
(2) L'habitation destinée à la fraction féminine du ménage tsai'ien. "
postietnik (1), c'est-à-dire cl un chambellan dont l'occupation principale consistait à veiller sur la propreté scrupuleuse de la couche tsarienne.
Tout cela subit un changement radical lors de l'avènement de Pierre I" au pouvoir suprême. L'étiquette asiatique céda le pas aux mœurs européennes. D'ailleurs ce souverain jeune et énergique se souciait fort peu de la propreté de sa couche. De tout temps il préféra une peau d'ours à un lit de parade, et « en campagne, à l'heure de la sieste, il faisait coucher par terre un de ses dienchtchiks dont il prenait le ventre pour oreiller. L'homme devait être jeune ou n'avoir pas la digestion laborieuse, car au moindre mouvement le tsar se relevait d'un bond et l'assommait (2) » .
Ce n'est donc pas à son savoir-faire dans la chambre à coucher de l'empereur que Gabriel Golovkine dut son élévation au poste important de chancelier de l'empire russe. Grand travailleur lui-même, Pierre appréciait les travailleurs; et Gabriel Golovkine fut certainement tel. En établissant des relations diplomatiques avec l'Europe occidentale, le tsar devait tout tirer du néant. Je ne citerai point les nombreux traités signés par le chancelier. Ce serait fatiguer le lecteur que d'énumérer des parchemins dont le contenu ne présente point d'intérêt depuis que les frontières de l'empire russe touchent d'un côté à la Vistule et de l'autre à l'océan Pacifique.
Un historien de haut mérite qui a enrichi, il y a
(1) Ban'JICII-Kamesski, Les hauts fuits des fameux généraux et ministres de Pierre le Grand. Première note à l'article Golovkine, I, p. 173.
(2^ ScHÉKER, t. II, p. 81, cité par Waliszewski, Pierre le Grand, p. 215.
quelques années, la littérature française d'une œuvre capitale sur Pierre I", place le chancelier Golovkine parmi les » collaborateurs de second plan » . Est-ce une classification justifiée par les faits historiques? J'en doute. Pierre I" avait-il des collaborateurs de premier plan? J'en doute encore. Un collaborateur de cet ordre n'aurait-il pas tenu à son maître un discours à peu près comme il suit : n Sire, votre empire est vaste et riche en produits du sol, mais jusqu'à présent la force y règne et non \ix justice. Les réformes que Votre Majesté a introduites dans ses états resteront stériles, à moins que vous n'y ajoutiez la réforme morale de votre peuple. Renoncez donc aux conquêtes territoriales et tournez vos regards vers la condition misérable de vos sujets. Que sous l'égide d'un sceptre clément ce peuple puisse conquérir un bonheur qu il n'a jamais possédé. Que des routes nombreuses et soigneusement entretenues sillonnent un pavs couvert de inoissons dorées ; que des écoles richement dotées annoncent la marche triomphante de votre peuple vers la civilisation; que les pasteurs de l'Église soient un objet de vénération et non de dérision parmi leurs paroissiens. Que l'ivrognerie scandaleuse qui sape l'édifice social disparaisse pour toujours. Sire, appuyez-vous sur la justice, et gardez-vous particulièrement de cette doctrine dangereuse que la force excuse tout, autrement le trône des Romanov pourrait devenir un jour la proie des usurpateurs, des prétoriens et des janissaires, en un mot de tous ceux qui se laissent guider par la force et non par la justice. »
Certes, nul parmi les familiers de Pierre I" n'eut le courage d'insister sur la nécessité de la réforme mo-
raie, car nul probablement ne sentait cette nécessité lui-même (1). Malheureusement Golovkine était de ce nombre. Toutefois ce qui l'élève à mes yeux au-dessus de l'entourage du tsar, c'est qu'il n'abusa point du pouvoir comme le faisaient les Menchikov, les Ouchakov, les Tolstoï, les Romodanovski et tant d'autres. Le jour où Pierre I" et ses collaborateurs se réveilleront devant ce tribunal redoutable auquel nul ne peut échapper et où les chicanes et les fuites ne sont plus d'usage (2), Gabriel Golovkine sera, je l'espère, parmi ceux dont, les mains levées vers l'Éternel ne seront point souillées du sang des victimes innocentes.
Une circonstance dans la vie de Gabriel Golovkine mérite d'être mentionnée spécialement. Il fut le premier comte russe (3) . Cette dignité lui fut conférée par Pierre l" en 1709, deux ans après qu'il eut été fait comte du Saint-Empire Romain.
Deux siècles se sont écoulés depuis ce premier effort de greffer une institution occidentale sur les mœurs russes. Cependant on n'a réussi qu'en ce qui concerne les formes extérieures. Le développement normal
(1) Le seul peut-être qui osa parler à Pierre d'une réforme morale de son peuple fut Gilbert Rurnet, évèque de Salisbury. Cet excellent homme raconte dans ses mémoires qu'il fut chargé en 1699, lors de la visite de Pierre l" en Angleterre, de lui donner sur la religion et la constitution des Anglais toutes les lumières qu'il pourrait désirer. « Il souhaita de connaître notre religion, dit Rurnet, mais il ne parut pas Jinposé à mettre les choses sur un meilleur pied en Moscovie.. . il a beaucoup de goût pour la mécanique et paraît plutôt destiné par la nature à être charpentier de vaisseau que grand prince. » Gilbert Rcbxet, Mémoires.
(2) Paroles du prince Augustin Galitzine, dans l'introduction à La liussie au dix-lmitième siècle, Paris, 1863.
(3) C'est-à-dire le premier comte russe qui, en même temps, jouissait du titre de comte du Saint-Empire Romain.
d une forte aristocratie de naissance fut rendu impossible par le fait même qu'à chaque instant cette aristocratie fut renforcée par de nouveaux membres, sortant des bas-fonds de la populace.
Pierre I" élève au rang d'impératrice une paysanne de mœurs légères et le " prince » Menchikov, ancien garçon pâtissier, devient le premier dignitaire de l'empire. La même chose se répète sous les successeurs de Pierre. Biihren, le petit-fils d'un palefrenier, finit ses jours comme duc de Courlande, les « comtes » Razoumovski gardent dans leur jeunesse les troupeaux du village, le « comte » Koutaïssov gagne par l'adroit maniement du rasoir les bonnes grâces du futur empereur Paul I", le même qui trouva un jour cet axiome asiatique : « Je ne connais de grands dans mon empire que ceux que j'honore de ma faveur et pendant le temps que je leur en laisse la jouissance. » Enfin sous le règne de Nicolas F', les Pérovski (1) et les Orlov (2) jouent un rôle prépondérant. Bien que leur état civil ait laissé beaucoup à désirer, ils sont élevés au rang de comtes et de princes et vivent dans l'intimité de l'autocrate.
Cependant on aurait gravement tort d'attribuer la non-réussite des institutions aristocratiques sur le sol russe exclusivement aux mesures mal calculées des souverains de ce pays. C'est l'esprit au fond démocratique des Slaves qui a contrecarré tous les efforts faits
(1) Bâtard d'Alexis CyrillovitcK llazouinovski. Généalogie des familles russes, par le prince Lobanov-Rostovski, t. II, p. 85.
(2) Alexis Féodorovitch Orlov, le redouté clief des gendarmes (1788- 1861), était le his naturel de Féilor (Srijioriévitch, frèn; de Grégoire et d'Alexis Orlov.
pour greffer les notions féodales sur les mœurs russes. Le manque de matériaux sérieux pour le portrait moral de Gabriel Golovkine prête une certaine importance à la notice contenue dans le journal du ministre holsteinoisBergholz (1) , notice qui autrement n'offrirait pas d'intérêt particulier. « Le (rpand chancelier, » nous raconte, en date du 5 juillet 172 l , cet attentif observateur des mœurs russes, « reçut en personne Son Altesse (le duc de llolstein), sur l'escalier devant la porte d'entrée et le conduisit dans une chambre, dont la décoration la plus précieuse était une immense perruque blonde. Cet objet était suspendu en g^uise d'ornement à l'un des murs, parce que, étant extrêmement avare, il ne la porte jamais ; je crois que cette perruque lui fut apportée par son fils des pays étrangers, contrairement à son désir, ou présentée par quelque autre personne, parce qu'il n'était pas assez riche, d'après ses propres paroles, pour acheter un tel objet et encore moins de l'abimcr par l'emploi quotidien. C'est un homme grand et fort maigre, qui va habillé aussi mal que possible, presque comme un individu de bas étage; il porte de préférence un antique habit couleur poivre et sel. On pourrait raconter encore beaucoup sur sa lésincrie, et s'il ne surpasse point « l'Avare " dans la Comédie française, il l'égale au moins. Il a une vieille femme qui le surpasse encore en avarice!... "
Quelques dates éparses sur la vie intime du grand chancelier se trouvent également dans les papiers inédits de son arrière-petit-fils, le comte Fédor Golovkine. (i Dans les orgies fréquentes de Pierre I", son grand
(I) JJiiscliinijs j\fa(/fiziii, t. \I\, p. 05.
chancelier jouait un grand rôle » , nous raconte le comte Fédor. I' Ce point d'histoire est difficile à relater convenablement, mais il est trop curieux pour pouvoir le passer sous silence. Le règlement de ces orgies (1) voulait qu'on promenât autour de la table la vive représentation du dieu des jardins et personne des grands ne s'était trouvé plus propre à le fournir que mon bisaïeul. Au moment où la procession se mettait en marche, deux dames, dont l'une était toujours Mme Tchernichev (2), mère des deux maréchaux, prenaient un grand plat d'or à anses sur lequel le grand chancelier posait les attributs nécessaires et l'on marchait ainsi, chantant des hymnes appropriés à la circonstance et arrosant d'hydromel
" Ces mœurs étaientfortgrossières, mais elles n'étaient pas russes et causaient un grand scandale dans la nation. Le réformateur trouvant l'ivrognerie nationale trop vulgaire, la remplaçait par une exagération de vieux usages allemands, dont la fréquentation des chantiers et cabarets lui avait révélé la dégoûtante mémoire, et il regardait l'institution de pareilles saturnales comme un commencement de civilisation... "
Semblable à un vieux monument de la monarchie nouvelle créée par Pierre 1", le comte Golovkine se
(1) Le comte Fédor paile évidemment du VsiepiianicichYi Sobor, le conseil des plus ivrognes, dont tous les approcliants de Pierre P'' étaient uieml)res. Siémievski, Slovo i Dielo, p. 282.
(2) Née Eudoxie-Ivanovna Rjevski, maîtresse de Pierre. Leur liaison continua après son mariage avec Tchernichev. Pierre l" mourut de la complication d'une gravelle avec le mal qui emporta François I" de France. Certains auteurs affirment que la coupable était Mme Tchernichev.
maintint sous les règnes de Catherine V et Anne Ivanovna et jusqu'à sa mort, sinon dans les fonctions, du moins dans l'attitude de premier ministre, profitant des circonstances si favorables pour acquérir une fortune immense (l). Il mourut en 1734 sans avoir eu le chagrin d'être témoin des malheurs de ses enfants.
(1) Fils d'un pauvre fjentilViomine qui possédait en tout cinq fanriilles de serfs dans le district d'Alexine, il était devenu comte des deux empiles d'Allemagne et de Russie et possesseur devingt-ciiuj mille itajsans. Pierre Dolcoroukov, Mémoires, t. I, p. 16.