LES ENFANTS DU GRAND CHANCELIER
T.e comte Ivan. — ■ Il mène une vie obscure clans l'ombre de la cour. — Pierre P'" fait pendre le sénateur Gagarine, beau-père d'Ivan. — Emplacement et hauteur extraordinaire delà potence. — Alexis Gavriiovitch, petit-fils d'Ivan, collectionneur de curiosités. — En 1812, son musée de Moscou s'évapore en fumée. — Le comte Michel, chancelier d'Ivan VI. — Son f[rand mariage et sa belle carrière. — La catastrophe. — L'odyssée en Sibérie. — Dévouement conjugal de la comtesse Golovkine. — Retour de la comtesse. — Sa vie à Moscou. — Les filles du chancelier Gabriel Ivanovitch. — Sort tragique d'Anne Bestoujev.
Ivan, le Bis aine du chancelier, entra dans la carrière diplomatique et occupa quelque temps 'e poste d'ambassadeur de Russie à la Haye.
Homme médiocre, son nom serait complètement oublié en Russie s'il n'était parfois mentionné dans les biographies de Trédiakovski, poète russe sans grand talent, mais non oublié, grâce à cette circonstance que de son temps on rencontrait fort rarement un poète russe. Fils d'un pauvre pope, Trédiakovski conçut l'idée, extraordinaire pour son temps, de faire ses études dans les pays étrangers (1). En Hollande il trouva un abri dans la maison hospitalière de l'ambassadeur russe. Il y passa une année. C'est à peu près ce que nous savons de la vie intime d'Ivan Golovkine et probablement elle ne fut guère romanesque, si nous
(1) PlEKARSKi, Histoire de C Académie des Sciences, t. II, p. 7.
pouvons en croire le comte Fédor qui s'exprime fort laconiquement au sujet de son grand-oncle en lui assignant pour toute biog^raphie ces quelques mots : « Il mena une vie obscure, dans l'ombre de la cour. »
Cette vie obscure fut cependant éclairée par la lueur d'un coup de foudre qui fondit sur ses proches. Son beau-père, le prince Gagarine, g^ouverneur de la Sibérie, accusé d'avoir commis des malversations de toute espèce dans son ^gouvernement, dut comparaître, en l'été de l'année 1721, devant un tribunal. « On le mit sept fois à la torture sans pouvoir obtenir aucun aveu de son crime. On le condamna enfin à être pendu devant le Sénat (1) à une potence plus haute qu'à l'ordinaire, parce qu'étant gouverneur il était en même temps sénateur. Le cadavre du prince fut laissé à la potence; mais les sénateurs, vivement affectés de cette vue toujours présente lorsqu'ils s'assemblaient, firent là-dessus d'itératives remontrances à Pierre, le suppliant de vouloir bien donner ses ordres pour qu'on l'ôtàt, en lui représentant que c'était avilir leur respectable corps aux yeux de toute la nation, les rendre méprisables à ceux qu'ils devaient juger et anéantir l'obéissance qui leur était due. Pierre, fatigué de ces sollicitations, ordonna enfin qu'on enlevât ce cadavre et qu'on le plaçât au gibet ordinaire (2) . »
Le petit-fils d'Ivan — Alexis Gavrilovitch Golovkine — fut le dernier de la branche, dite russe, des Golovkine. " Il ne voulut, nous raconte le comte Fédor, non plus que sa sœur Elisabeth, se marier, et, après avoir
(1) Apparemment, l'auteur veut dire « devant le bâtiment où siégeait le Sénat » .
(2) Galitzine, Tai Russie au tUx-hiiitièmc siècle, p. 375.
échangé ses richesses contre des tableaux, des camées, des statues, des minéraux et mille sortes de curiosités (1), il vit, à l'arrivée des Français dans Moscou, s'évaporer en fumée (2) un des plus beaux musées qu'il y eût alors ; il disparut lui-même de la scène du monde (1823) faute de moyens pour s'y soutenir convenablement. Avec lui disparurent, et sa branche à peine commencée, et les grands biens qui lui étaient tombés en partage. "
Alexandre (1689-1760), le second fils du chancelier, devint le fondateur de la branche dite étrangère des Golovkine. Il sera question de lui dans le troisième chapitre.
Un sort tragique échut au cadet des fils du grand chancelier, Michel (1701-1755). Par son mariage avec Catherine Ivanovna Romodanovski, fille du « princecésar )) Féodor lourievitch, il s'était assuré toutes les garanties d'une carrière brillante et de la possession d'immenses richesses. Michel Golovkine débuta avec un rare éclat. Protégé du tsar, il eut même l'honneur de le voir agir comme infatigable ordonnateur de plaisirs à ses noces et s'acquitter si bien de ses fonctions que, vers le soir, la plupart des convives, y compris le nouveau marié, furent hors d'état de se tenir debout (3).
La carrière de Michel Golovkine, sous les succes-
(1) Peut-être un trait d'atavisme. Le chancelier Gabriel Ivanovitch conseilla à Pierre l" d'engager toutes sortes d'artistes à Berlin quand Frédéric-Guillaume I" monta sur le trône Soloviov, t. XVII, p. 12.
(2) « J'ignore s'il a sauvé ijeaucoup de choses rares qu'elle contenait; mais j'en vis de bien belles Iirisées et éparpillées sur le plancher. » Louise Fusil, Souvenirs d'une actrice, p. 265. (Édition de 1904.)
(3) Bergholz, Biischings Magazin, t. XX, p. 463.
seurs de Pierre P', fut moins rapide qu'on aurait pu s'y attendre d'après ses débuts. Piloté par son père, le vieux et rusé chancelier, il réussit à éviter les basfonds et les écueils dont le règ^ne de Catherine F^ menaçait tous ceux qui appartenaient au parti vieux russe, opposé à Menchikov. L'avènement au trône de Pierre II et de l'impératrice Anne, cousine de sa femme (I), le débarrassa de tous soucis sans pourtant lui valoir, étant donné sa nature indolente, une de ces situations politiques si souvent suivies en Russie d'une chute d autant plus rapide. Cependant, sous la régence d'Anna Léopoldovna, l'ambition le poussa enfin à accepter le poste de vice-chancelier de l'empereur enfant Ivan III. Ce fut son malheur. Au coup d'État nocturne de Munich succéda celui d'Elisabeth. Munich, Ostermann, Loewenwolde et Golovkine en furent les principales victimes. La Sibérie fut leur lot.
(1) Table n.
Les Salticov, les Romanov et les Romodaxovski. Fédor SALTICOV
Anastasia Salticov Prascovia Salticov
— Ivan RoMODA>;ovsKi — Tsar Ivax Alexiéievitch, 1682-1696
Catherine Romodaxovski Catiierixk Anse I"*
(I701-179r — Charles-Léopold, impératrice de
— Michel Golovkine duc de Meck- Russie, 1730-1740
(1701-1755) leniboiug-Schwerin
Anne Léopoldovna
régente de Russie
9 nov. 1740 à 26 nov. 1741
— Antoine-Ulric, duc de Brunswick-Wolfenblittel
Ivan III Anlonovitch
empereur de Russie 17 oct. 1740 à 26 nov. 1741
assassiné à Schllisselbourg, 16 juillet 1764.
Je m'abstiens de citer les témoig^nages historiques de Helbig (1), du prince Jacques Pétrovitch Ghakhovskoï (2), de l'envoyé saxon Pézold et de tant d'autres sur cette catastrophe. Ils sont trop bien connus, non seulement des savants, mais aussi du grand public, grâce surtout à l'habileté avec laquelle un élégant écrivain (3) a décrit cette étrange époque.
Nous possédons aussi un récit détaillé de l'exil qu'endurèrent Michel Golovkine et sa femme dans la Sibérie orientale. Il est dû à la plume de Khmyrov. En employant les procédés des écrivains slavophiles, qui s'efforcent d'entourer la période moscovite de l'histoire russe d'une auréole brillante, cet historien a fréquemment orné son récit, faute de faits authentiques, des couleurs d'un passé imaginaire; cependant ce qu'il raconte sur l'odyssée des époux Golovkine dans le pays des Iakoutes est basé sur l'étude patiente des documents de l'époque (4).
Pendant deux ans et plus, les malheureux errèrent dans les vastes solitudes de ce pays glacé en quête du lieu de leur bannissement. Laissons parler ici le comte Fédor. Sa narration, quoique inexacte à certains égards, possède le mérite d'être appuyée sur les récits verbaux d'un des principaux acteurs de ce drame : la comtesse Michel Golovkine, née Romodanovski,
" Objet des préférences de son père, raconte le comte Fédor, fort beau de sa personne et fort bien élevé, le
(1) Bussische Gûnstlinge.
(2) Mémoires, 1810.
(3) Waliszewski, La dernière des Romanov ; l'Héritage de Pierre le Grand.
(4) La comtesse Catherine Ivanovna Golovkine, Pétersbourg, 1867.
cadet des trois frères, Michel, fit une fortune rapide et brillante. Fort jeune, ambassadeur à Berlin et à Paris, il revint bientôt (1) pour occuper le poste de vicechancelier (2) ou de ministre des affaires étrangères sous son père. On lui avait fait épouser Catherine, la dernière de l'ancienne maison des Romodanovski et cousine germaine, par sa mère, de la grande-duchesse, depuis impératrice, Anne (3) . Son père était connu sous le nom de » prince-césar » , parce que c'était lui qui occupait le trône toutes les fois que Pierre 1" se faisait conférer les grades et les dignités qu'il croyait avoir mérités par ses services envers l'état. Mais Pierre I", Catherine V% Pierre II et Anne n'étaient plus, ainsi que le grand chancelier Golovkine, premier comte de Russie. Le petit prince de Brunswick avait succédé sous le nom d'Ivan YI et la tutelle de sa mère, née princesse de Mecklembourg, princesse sans caractère et placée entre le duc Antoine Ulric son mari, généralissime sans talent ni pouvoir, et le comte de Lynar, ministre de Saxe, son amant, l'un et l'autre trop peu au fait du pays, des usages, de l'esprit public et de la langue pour le bien diriger. Ce soin regardait le comte Golovkine, et son opinion fut que la régente ne pouvait trop se hâter d'aller à Moscou et de s'y faire sacrer en même temps que son fils. Il entrait dans son plan qu'elle mit du voyage Elisabeth, fille de Pierre I" et de Catherine V, princesse ambitieuse et adorée, et que, parvenue à la seconde journée, elle la
(l^l Pendant le rèjjne de Catherine V".
(2) Il occupa le poste de vice-chancelier seulement en 1740, après la chute de Biihren.
(3) Table II, p. 14.
IISTRODUCTION HISTOKIQUE 17
fit enfermer clans un couvent. Las de faire à ce sujet des remontrances inutiles, il mit son plan par écrit et l'envoya à la cour par un domestique de confiance, nommé Grûnstein, Cet homme était ga^^^né (1). Il commença par livrer le paquet à la princesse, qui, après l'avoir lu, l'envoya bien recacheté à la régente. Celleci se rendit enfin aux raisons du vice-chancelier et le départ fut résolu, mais voulant encore célébrer à Saint- Pétersbourg la Sainte-Catherine, fête de sa fille, elle donna le temps aux conjurés de contre-miner ses projets, si bien que la révolution éclata la nuit même de la fête. Tout ce qui ne se soumit pas au chirurgien Lestocq et à la poignée de grenadiers de garde qui placèrent Elisabeth sur le trône fut traité avec une cruauté inouïe. Les premiers coups s'adressèrent au vicechancelier. Sommé de prêter serment à la nouvelle impératrice, il répondit froidement : « Je n'ai qu'un serment, il est à l'empereur enfant; quand il sera mort je ferai ce que fera le reste de l'empire. » On l'accusa aussitôt de trahison envers le sang de Pierre le Grand, on rassembla les motifs de condamnation les plus contradictoires. Le maréchal comte de Munich, dans ses Mémoires (2), déposés à la bibliothèque royale de Berlin, va jusqu'à avancer que le comte Golovkine avait cherché à se faire de sa parenté avec la dernière impératrice un droit pour placer sur le trône sa propre famille; mais quel parti n'eùt-il pas fallu pour nous y
(1) La traliison de Grûnstein fut récompensée par 927 « âmes » , dont Élisaheth le dota après son avènement au trône.
1^2) Les mémoires du comte de Munich furent publiés en lan{;ue française l'année 1774, à Gopenhajjue, sous le titre : Ehauclie pour donner une idée de la forme du gouvernement de V empire de Russie Le passage auquel le comte Fédor fait allusion ne s'y trouve pas.
18 l.A COUR ET LK lU'.GNE DE PAUL I"
soutenir, lorsque des princes que leur naissance y appelait plus ou moins avaient tant de peine à y rester? Cela ne mérite pas même une réfutation. II fut condamné à la décapitation et, monté sur l'échafaud, on lui porta sa grâce; mais quelle grâce ! Il fut dégradé de noblesse, cassé, exilé et tous ses biens furent confisqués. Mme Golovkine embarrassait les juges. C'était une femme de si haute naissance, de mœurs si pures, entourée de tant de genres de considération, qu'on n'osait prononcer sur son sort; mais comme son mari se bornait à la respecter, on lui donna le choix de le suivie ou de s'en séparer. Elle l'aimait ingrat et voulut le suivre malheureux. Aussitôt son immense fortune fut également confisquée. On les dépouilla d'une manière si cruelle, que le vieux Tcliernichev, père des trois frères qui brillèrent depuis sur la scène, obtint à peine et au péril de sa propre liberté de leur faire passer une pelisse de mouton et vingt-deux roubles. » " Tombés du faite des grandeurs et du luxe oriental dans la plus profonde misère, ils furent remis entre les mains d'un livonien, le lieutenant Berg (1), que j'ai connu depuis général et commandant de Riga. Il les conduisit jusqu'à Irkoustk, où il trouva l'ordre de les remettre en d'autres mains et ils disparurent. De tant de domestiques, de tant d'esclaves il ne leur en resta que deux qu'on ne put jamais engager à les quitter et dont l'obscure mais touchante fidélité échappa à l'œil
(i) Il s'agit probablement de Maxime Vassilievitch (Magnus Johann) von Berg, né en 1720, mort en 1784, ayant atteint le rang de général en chef, frère du grand-père du comte Féodor Féodorovitch Berg (Friedrich Wilhelm Renil)ert), connu par son administration du royaume de Pologne pendant le soulèvement de 1863. Lobanov-Rostovski, Généalogie (le familles russes, t. I, p. 49.
de la tyrannie (1). Mme Golovkine m'a conté plus d'une fois qu'ils vécurent d'abord de racines sauvages et de drogues inconnues que leur apportaient des Ghamanes ou prêtres des peuplades errantes dans ces vastes déserts; que son mari étant mort au bout de peu de temps (2), ce fut avec le secours de ces mêmes gens qu'elle parvint à embaumer son corps et à le conserver dans la cabane qu'ils s'étaient creusée. Ce fut là qu'elle passa au delà de vingt et un ans. "
(i Catherine II, parvenue au trône, ordonna son retour, mais on fut près de deux ans à la retrouver et le maréchal prince Troubetzkoï (3), son beau-frère, qui avait de grands reproches à se faire à son égard, employa, mais en vain, tout son crédit pour l'empêcher de reparaître. Elle arriva enfin à Moscou, apportant le corps de son mari, et son premier soin fut de lui faire rendre les honneurs dus à sa naissance et aux emplois qu'il avait occupés. Mais sa fortune avait été distribuée à des favoris. L'impératrice Catherine II lui donna quatre mille paysans et quatre mille roubles de pension. Elle s'établit dans l'antique demeure du « princecésar )) , son père, et presque aussitôt elle perdit la vue. Je lui demandai un jour par quel accident. " Un accident ! J'ai pleuré pendant vingt-trois ans ! » Malgré cela, elle vivait avec la magnifique simplicité des
(1) Un écrivain qui a étudié à fond cette époque raconte au contraire que le comte Golovkine fut étranjjlé [)ar ses domestiques, fatigués du séjour prolongé à Heruiang, — ainsi s'appelait le hameau iakoute. Paul Kahadakov, les Vaines et les Demoiselles d' honneur de lu coin- de Russie au dix-luiitiènie siècle. {Aiititjuité russe, 1870, p. 484.)
(2) Quatorze ans !
(3) Nikita lourievitch (^1699-1767), époux d'Anastasie Golovkine, sœur de Michel Golovkine.
anciens bovards, recevait à toute heure et tout le monde; et tout le monde s'y rendait comme à l'adoration d'une relique nationale. C'était un /rrand spectacle pour moi que de me tenir derrière son fauteuil le Jour de l'an ou de Pâques ; de voir toutes les classes et tous les âges s'empresser autour de cette personne qui ne les voyait pas, mais les entendait parfaitement. Elle vécut jusqu'à cent ans moins quelques mois fl), avec toutes ses facultés, hors celle de la vue et n'ayant perdu que la dernière moitié de ses souvenirs ; c'est-à-dire qu'elle se souvenait dans le plus grand détail de Pierre I", de sa cour, du rôle qu'y joua son père; des honneurs dont elle jouissait sous l'impératrice Anne, fille comme elle d'un Salticov, d'avoir conversé avec Louis XIV en se promenant dans les jardins de Versailles avec ce prince et Mme de Maintenon ; d'avoir vécu à Berlin, à Vienne, enfin aux frontières du Kamtchatka ; mais tout ce qui s'était passé depuis son retour et même les choses de la veille étaient effacées de sa mémoire. "
Les filles de Gabriel Ivanovitch Golovkine firent de brillants mariages comme on s'y pouvait attendre, vu la haute position de leur père, mais les malheurs ne leur furent pas plus épargnés qu'à leurs frères.
Nathalie (1689-1726) épousa le prince Ivan Feodorovitch Bariatinski (2) , général en chef.
(1) Le comte Fédor se trompe. Elle vécut quatre-vingt-dix ans (1701- 1791). Le père de Paul Karabanov raconte que la vieille femme présentait un aspect repoussant, surtout à cause des effluves de salive de sa bouche et du tabac dont elle se bourrait le nez.
(2) « C'était un homme d'esprit, mais un plat courtisan. Il di.sait parfois : « Saluez bas et vous monterez haut. » Dolgoroukov, Mémoires, t. I, p. 74.
Anne (1) se maria au comte Paul Ivanovitch lagoujinski. " Fils d'un maître d'école, organiste au service de la communauté luthérienne de Moscou, lagoujinski débuta par l'emploi de cireur de bottes, cumulé avec d'autres fonctions, au sujet desquelles «la décence, dit Weber, lui interdit de s'expliquer (2) , » et finit par être procureur général, général en chef, ministre et comte. Sa carrière fut belle et l'homme, à ce qu'il paraît, pas assez méchant pour dégoûter sa femme du mariage. Quelques années après la mort de lagoujinski, sa veuve se remaria avec Michel Petrovitch Bestoujev, frère du chancelier Alexis Petrovitch Bestoujev. Sa grande naissance et les hauts emplois des Bestoujev (3) ne la sauvèrent point d un sort terrible. Impliquée innocemment dans la fameuse « affaire Botta » , elle et nombre d'autres accusés, parmi lesquels la belle Nathalie Lapoukhine mérite surtout notre compassion, subirent toutes les terreurs de la chambre de torture. L'acte final de ce drame sinistre se déroula sur l'échafaud et en Sibérie ; le knout, l'extirpation de la langue et les souffrances sans fin en furent les accessoires.
Les tragédies violentes, semblables à celle dont Anne
(I^ Anne Golovkine, lune des femmes les plus spirituelles et les plus aimables de son temps. Laide de visage, marquée de la petite vérole, elle était grande, d'une taille élancée, fort élégante et fort gracieuse dans ses manières. Dolgoroukov, Méiiioires, t. I, p. 189.
(2; VValiszewski, Pierre le Grand, p. 237.
(3) Le comte Michel, nommé ministre de Russie à Berlin, et peu de temps après transféré à Dresde en la même qualité, non seulement eut l'infamie de renier sa malheureuse femme, de ne point solliciter l'autorisation de lui faire parvenir le moindre secours, mais encore, vieillard sexagénaire, il épousa, en mars 1749, Mme de Haugwitz, veuve du grandéchanson delà cour de Saxe. Dolgoroukov, Mémoires, t, I, p. 159.
Bestoujev devint l'héroïne infortunée, furent épargnées à sa sœur Anastasie. Mais fut-elle heureuse dans sa vie conjugale (l)? Pouvait-on l'être avec un homme de la trempe dufeld-maréchalNikita lourievitchTroubetzkoï, qui usa de tout son crédit pour perdre son beau-frère, le vice-chancelier Michel Golovkine, afin de profiter de son malheur. Son curieux journal donne Tidée d'un caractère dur, avare et ambitieux (2) . Cependant il mourut en se repentant de ses nombreux méfaits; il envoya même chercher la comtesse Michel Golovkine, se jeta à ses pieds et s'écria en s'arrachantles cheveux : <i Sœur, pardonnez-moi ; votre malheur était en grande partie ma faute ! Ma conscience me tourmente et je sens que si vous ne me pardonnez pas, des angoisses terribles m'attendent dans l'autre monde (3) ! » Elle lui pardonna et fit célébrer des messes durant toute sa vie pour le repos de son âme.
(1) La chronique scandaleuse affirme qu'elle eut sinon plusieurs, du moins un consolateur : « C est au su et au vu de son mari qu'elle eut une liaison avec le favori de Pierre II, le prince Ivan Dolgoroukov; celui-ci outrageait Troubetzkoï en public et dans sa propre maison, et une fois, toujours chez Troubetzkoï, le prince Ivan, ayant une pointe de vin dans la tête, voulut jeter le maître de la maison par la fenêtre; il eu fut empêché par Etienne Lapoukhine. » Dolgoroukov, Mémoires, t. I, p. 60.
(2) Les princes Trnubctzkoï, par la princesse Lise Troubetzkoï.
(-3) Karabanov, Les dames et les demoiselles d'honneur à la cour de Bussie. [Antiijuité russe, 1870, p. 485.)
CHAPITKE III