HAMILTON
C'était une fille de joie de Londres, nommée Hart et qu'un jeune Gréville, neveu de M. Hamilton, avait amenée en Italie. Quand, par une suite immédiate du mécontentement de la famille, ces amoureux n'eurent plus de quoi vivre, l'infante, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, s'en fut à l'Académie de Rome servir de modèle à un demi-ducat par séance et eut le plaisir de faire à son tour les frais du ménage. L'oncle cependant écrivait de Naples des lettres fulminantes, auxquelles le neveu répondait toujours qu'il n'y avait qu'à voir l'objet de sa passion pour le lui pardonner. La curiosité l'emporta sur la colère; l'oncle A^int à Rome et vit ce rare objet. Le traité fut bientôt conclu. On paya les dettes du neveu, qui partit pour l'Angleterre, et la demoiselle se retira à Naples sous la sauvegarde de l'oncle. Une vieille femme honorée de la qualité de mère ou de tante vint présider à une éducation dont elle-même avait grand besoin. Miss Hart apprit l'italien et la musique. Son protecteur lui faisait répéter les attitudes académiques qui depuis firent sa réputation. On n'y admettait d'abord que les intimes, mais la passion croissant avec le succès, ainsi que le désir de les étendre, il l'épousa.
La reine de Naples cria au scandale. Le ministre d'Angleterre essuya une espèce de disgrâce dont il fit peu de cas; mais le temps si favorable à de certaines choses effaça les impressions. On ne parla plus que de la beauté et du talent de lady Hamilton. Elle fut présentée à la cour; M. Acton en fit un instrument d'intrigues, la reine son amie intime et la bassesse du public une espèce de premier ministre. Tant de gloire n'enivra pas la belle Anglaise au point de lui faire
2f)6 PORTRAITS ET SOUVENIRS
négliger la palme académique. Chaque étranger obtenait de lui voir faire ses attitudes (Ij. Ses beaux cheveux, une tunique blanche, une couronne de fleurs et un voile suffisaient à toutes. Elle rendait avec une perfection ravissante toutes les affections de l'àme et, de tant de nuances à rendre, n'exceptait que Tamour. Son vieux mari en extase était là, l'expliquant, 1 applaudissant et montrant à côté de cette superbe créature la caricature la plus ridicule et la plus dégoûtante. Je 1 ai connu cassé, sourd, avare, immoral, ennuyeux. Un grand seigneur anglais me disait de lui : « Le roi croit payer ici un négociateur et la nation n y trouve qu un négociant de vases antiques. » Dès qu'il se présentait une occasion de dépense, il sortait de Naples et en chargeait ses collègues; c'est ainsi qu'en 1795 il me laissa sur les bras l'amiral Hotham et les officiers d'une flotte de trente vaisseaux de ligne, qui prirent ma maison pour une taverne. Quand les Français parurent devant Naples, la reine fit chercher M. Hamilton pour le consulter. Il ne trouva rien à dire à Leurs Majestés que ces mots : « Mes vases sont en sûreté, j'abandonne le reste à l'ennemi. » Elles ne lui pardonnèrent jamais; mais le crédit de la femme suffisait pour deux.
Cette femme finit sa carrière par être publiquement la maîtresse de Nelson, 1 objet des plus grossières caricatures et la tutrice de la fille unique de ce Don Quichotte marin. Elle était devenue monstrueuse de graisse et mourut d apoplexie à Caen, en Normandie, en 1815.
(1) Le peintre anglais Romney a reproduit ces altitudes dans une remarquable série de taJbleaux.
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A PERNAU
Pernau était quelque chose de si peu connu à la cour, que lorsque le comte de Pahlen (li, gouverneur général de Courlande, qui à mon retour de Naples fut chargé de m'arréter à la frontière, m'annonça l'ordre qu'il avait de m'y faire renfermer, je me rappelais à peine d'avoir entendu prononcer ce nom : " Qu'est-ce que Pernau? » lui dis-je. — « C'est, reprit-il en riant, une petite ville qui, à la taille, aux bâtiments, aux montagnes, au luxe, à la vue, à la société, aux plaisirs, aux ressources près, est absolument semblable à Xaples. Elle est au fond d'un golfe formé par deux caps avancés, avec une île entre eux; enfin vous verrez que l'Impératrice n'a pas voulu que vous perdiez le souvenir du lieu de votre ambassade. "
Cependant il prit un air sérieux et me remit l'ordre expédié pour mon arrestation. 11 était conçu en termes très forts, mais motivés si singulièrement, qu'il était très aisé de voir que les raisons alléguées n'étaient pas celles d'un traitement sans exemple chez nous vis-à-vis d un homme de ma sorte, lorsqu'il n'avait pas été précédé d un procès. Moi, qui venais de donner des preuves si publiques de mon attachement à la maison de Bourbon, qui n'avais encouru la haine de la reine
^1) Baron Peter Ludwia en russe Pierre Alexiéievitch; Pahlen (1745-1826. En ce temps gouverneur de la Courlande, Livonie et Esthonie, plus tard, sous l*aul I", comte, favori et chef de la conspiration qui mit fin au règne et à la vie de ce souverain.
de Naples que pour avoir voulu l'empêcher de se perdre, j'étais accusé d'avoir adopté des opinions jacobiniques fort indignes de ma naissance et peu conformes au respect que l'Impératrice exigeait de ses ministres pour toute autorité légale. Les motifs annoncés me faisaient pitié; ce qui s'en suivait excitait en moi la plus vive indignation et Catherine me semblait se dégrader en sacrifiant à des gens de la trempe de MM. Zoubov et Markov le plus fidèle de ses sujets et le plus désintéressé de ses serviteurs. Cependant je me bornai à dire : « Hé bien, monsieur, faites-moi conduire à Pernau. " — « J'ai fait mon devoir comme gouverneur général, » répondit le comte de Pahlen, (1 il est temps de montrer à M. le comte Golovkine le souvenir que j'ai conservé de ses anciennes bontés. Lisez ceci et gardez-m'en le secret. "
C'était une lettre particulière de l'Impératrice, conçue à peu près en ces termes : « Tâchez de faire peur à cet étourdi de Golovkine. C'est une tête exaltée par les circonstances et qu'un peu de rigueur calmera bientôt. Faites savoir au général Kelchen, commandant de Pernau, que c'est un prisonnier tout entouré de ma faveur et pour lequel j'exige les plus grands égards. Il faudra qu'on tâche de l'amuser et de le distraire. Si, parmi les gentilshommes du voisinage, il s'en trouve qui chassent et voient le monde, il faudra leur faire savoir que vous attendez d'eux qu'ils lui fassent politesse; mais surtout qu'il ignore l'intérêt que je lui porte. C'est un homme que je ne veux pas perdre et que quelques mois suffiront à rendre tel qu'il doit être. » L'Impératrice me connaissait mal. En me rendant justice, la justice que je méritais, je lui eusse
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sacrifié sans autre calcul mes ressentiments contre les ministres, mais leur complaire par une disgrâce si éclatante, si forte, sans exemple chez nous, si propre à me déconsidérer en Europe, ne l'était qu'à me raidir contre toute espèce de traitement. Je remerciai M. de Pahlen de sa confiance comme je le devais et j'en pris occasion de me confirmer dans mon premier mouvement, qui avait été de ne jamais faire la moindre démarche pour rentrer en faveur. Il voulut me retenir à dîner, moi, je voulus partir.
A Riga, je ne reçus aucune visite que celle du commandant, le général de Benckendorf (1), et toutes ses sollicitations pour en recevoir d'autres furent vaines ; je ne voulais plus qu'arriver à Pernau. La route pour y parvenir depuis Riga est longue, pénible et peu fré- (juentée. D'heure en heure la contrée devenait plus triste. Je ne trouvais d'autres provisions que du mauvais pain noir, du saumon mal fumé et de la bière détestable. Un cosaque, porteur d'instructions, m'avait devancé, de sorte que je fus reçu avec des respects infinis et que j'eus la plus grande peine à me dépêtrer de M. le commandant et du bourgmestre de la ville. Sachant que l'Impératrice se ferait rendre le compte le plus minutieux et que je la chagrinerais beaucoup, j'affectais la contenance d'un homme traité avec la dernière rigueur. J'affectai de ne demander ni plume, ni papier, ni livres, de n'oser me promener, ni voir du monde et en même temps de ne montrer ni chagrin, ni humeur. Voulait-on me faire parler, je me bornais à dire que je ne pouvais faire d'autre démarche que
(1) Christophore Ivanovilch (1749-1823), père du fameux chef des gendarmes, Alexandre Christophorovitch.
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de demander qu'on me fit mon procès, mais que, comme il ne pouvait aboutir qu'à prouver mon innocence, il valait mieux en faire le sacrifice à Sa Majesté Impériale et ne jamais sortir de Pernau. Parfois je rappelais le mot connu du chancelier de l'Hôpital : « Si Ton m'accusait d'avoir mis en poche les tours de Notre-Dame, je commencerais par m enfuir. » Je fis acheter de la toile et me mis à coudre, comme pour ne pas donner d'ombrage par quelqu'occupation plus sérieuse, enfin tout ce que la malice la plus raffinée peut imaginer pour désoler son Souverain sans manquer au respect et à la soumission, je l'employai avec cette certitude de réussir que donne une connaissance intime de son caractère. Effectivement Elle n'y tint pas.
Au bout de deux mois arriva comme par hasard et comme si un hasard pouvait conduire à Pernau, surtout un homme tel que celui-là, M. de Kalitchev (1), chambellan de Sa Majesté, et qu'un grand talent pour le violon avait mis dans l'intimité de Zoubov. Il vint me voir, me témoigna un grand intérêt, voulut me faire croire que le ministre avait été fâché et même blessé de mon exil; qu'il s'était plaint à l'Impératrice de ce qu'elle usait d'une si grande rigueur et sans exemple sous son règne à l'égard d'un homme que l'on comptait parmi ses plus intimes amis et que Sa Majesté avait répondu : « La vanité de Golovkine ne s'en plaint pas; il sait que je n'ai guère fait qu'à lui l'honneur de traiter avec cette sorte d importance un de mes sujets, n II voulait me persuader d'écrire pour obtenir
(1) 1800-i8Jl, envoyé à Vienne, ministre pour les affaires de Malte.
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ce qu'il appelait en sa qualité de courlisan ma grâce ; il se chargeait de ma lettre, me répondait de son patron ; mais il échoua complètement et son voyage n'aboutit qu'à me replacer entre l'Impératrice et son favori comme un objet de conversation très pénible.
Deux mois plus tard arriva aussi, comme par hasard, un personnage bien autrement habile, bien empressé à se charger d'affaires singulières et fort habitué à 1 intrigue, mais qui à soixante ans passés ne s était pas encore aperçu que personne n'était jamais dupe de sa prétendue bonhomie; c'était le comte Charles d'Osten- Sacken (1), ex-gouverneur du grand-duc Constantin et qui l'avait déjà été de son père. Il était de la province, y venait d'acheter des terres voisines de Pernau et rien n'eût été plus vraisemblable que son apparition sur cette plage déserte, si le besoin de me faire voir la confiance dont il se trouvait honoré ne l'avait rendu très indiscret dès le premier quart d'heure. Il me trouva dans un calme héroïque si complet, dans un stoïcisme tellement établi, qu'après avoir pendant deux jours bredouillé plus que de coutume et en vain, il partit avec une colère qu'il ne se donnait même pas la peine de cacher, trouvant qu'on ne traitait que trop bien un criminel si obstiné.
Ma femme (2), que j'avais laissée à Berlin auprès de
(1) En russe Garl Ivanovitch (1733-1808).
(2) Née Nathalie Pétrovna Ismaïlov (1769-1849). Dans une lettre du comte Fédor datée de Montallègre (Paris), 3 juillet 1809, nous lisons : « Les romans foisonnent. Il en a paru un de ma femme : Alphonse de Lodève ; mais que tout cela est pauvre et languissant! Voilà du moins ce que me disent ceux auxquels je m'en lie, car je n'ai garde de perdre mes larmes en un tel labyrinthe. » Ce n'est pas le seul roman dont Mme Golovkine s'est rendue coupable. Elle a encore fait paraître : Eli-
mon père, par la connaissance que j'avais du sort que tacheraient de me faire MM. de Zoubov et de Markov, et auquel je ne voulais pas qu'elle participât, ma femme vint me rejoindre et ma position en eut été fort adoucie, si elle avait eu quelque peu de philosophie. Mais Pernau et le néant de mon genre de vie lui parurent odieux. En vain je pris, à cause d elle, la résolution de chang^er mes habitudes ; je la fis promener, lire ; je consentis même à la conduire, et quelquefois à la porter à cause de la boue, jusqu'à une grang^e où des acteurs forains avaient établi leur spectacle ; mais sa santé dépérissait, son humeur s'altérait, elle ne voulut point aller à Moscou dans sa famille et une femme de chambre parisienne, peu préparée aux prisons et aux exils, ache» vait par ses vapeurs de faire de l'espèce de casemate où nous étions logés une ïbébaïde en insurrection.
Ce supplice domestique et journalier me fit descendre graduellement du piédestal sur lequel je m'étais maintenu jusque-là. Il me parut un beau jour que le fond de ma conduite n'était qu'une ingratitude déplacée; qu'après tant de marques de confiance que l'Impératrice avait daigné accorder à ma jeunesse, Elle devait être blessée de n en avoir aucune pour Elle dans mon cœur; qu'instruit comme je l'étais par l'indiscrétion du comte de Pahlen, indiscrétion peut-être ordonnée, des bontés qu'EUe me conservait, il était condamnable ou tout au moins ridicule de ne pas chercher à en profiter tant pour mon avantage que pour prouver 1 impuissance de mes ennemis. Toutefois revenir sur mes pas n'était pas sans inconvénient au
sabeth Je S..., ou histoire d'une Busse, publiée par une de ses compatriotes, Paris, 1802.
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bout de sept mois; il était important de ne pas me déconsidérer par la manière et pour le moment de retour, et ce que je voyais de plus clair était qu'il fallait réussir avec éclat ou échouer en secret.
Je pris une résolution qui paraîtra bien singulière, qui ne pouvait être expliquée que par le genre de liaison, si j'ose m'exprimer ainsi, qui avait subsisté jadis entre l'Impératrice et moi et dont le résultat me parut à l'abri de tous les inconvénients. Ma femme avait rapporté d'Italie des peaux d'éventails ; le médecin de Pernau me fit venir de Riga un peintre et je mis en train cette intrigue d un genre si nouveau. L'éventail fut partagé en trois tableaux. Dans le premier, un jeune homme, vêtu à l'antique, se promenant par le jour le plus serein sur une grande route, semblait s'avancer vers un temple placé dans le lointain et que des chiffres enlacés annonçaient appartenir à Catherine II. Dans le second, le jeune homme était parvenu aux marches du temple, et une prétresse, à laquelle l'artiste, par un bonheur singulier, avait sans la connaître donné la figure et les traits de l'Impératrice, lui tendait la main pour y monter. On apercevait quelques nuages à l'horizon. Dans le troisième tableau, les Furies au plus fort d un orage affreux chassaient le jeune homme du temple. Il fuyait effrayé, mais la tempête en soulevant son manteau faisait voir qu'il emportait sous le bras une petite ancre, symbole modeste de l'espérance. Quand l'ouvrage fut fixé, j'y joignis quelques vers explicatifs que je ne signai pas et fis par un homme affidé mettre au bureau des postes de la ville la plus voisine ce paquet, adressé selon l'usage, à Sa Majesté Impériale en main propre.
274 POUTRAITS ET SOUVE.MRS
0 sagesse divine ! Comme vous vous joiez de nos projets! J'étais content de moi. Je venais de remplir deux buts à la fois : j'avais cédé à la voix de ma conscience qui m'avait ordonné ce rapprochement et j'y avais cédé sans me départir de l'attitude noble que j'avais prise à l'instant même où je reçus à Mitau ma sentence. Quel que fût l'effet de ma démarche, je pouvais être tranquille. J'avais souvent dessiné et fait de mauvais vers par ordre de Catherine; ce que renfermait ce paquet sans signature lui indiquait assez de quelle main il était parti; la confiance était sans bornes, le moyen ingénieux, le passé et le présent plaidaient pour moi et l'avenir restait à sa disposition. Comme il fallait au moins huit jours pour savoir l'issue de la démarche, je m'étais promis d'y penser jusque-là le moins que je pouvais, et j'avais obtenu de Mme de Golovkine, qui renaissait, ainsi que Mlle Justine, aux plus flatteuses espérances, de tenir en respect sa brillante imagination et son éloquence ordinaire.
Le troisième jour — il était deux heures du matin, — j'entends frapper violemment à ma porte ; on ordonnait d'ouvrir de la part du commandant et j'eus à peine le temps de passer une robe de chambre que ce bonhomme se trouva devant moi pâle, défiguré et le désordre dans tous ses traits : " Je ne sais si la nouvelle que je viens vous annoncer, me dit-il, vous semblera bonne ou mauvaise, pour moi tout est fini ; notre grande Impératrice est morte. » Pour moi aussi, monsieur, et je courus m'enfermer dans l'espèce de cabinet que je m'étais fait et ce ne fut qu'au soir du second jour que les prières de Mme Golovkine parvinrent à m en faire sortir; bel éloge, aujourd'hui que j'y pense
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de sang-froid, de celle qui m'avait fait mettre dans ce lieu. Cette grande souveraine était morte le 6/17 novembre. Nous étions au 10 et attendions les détails de cet événement, lorsque le courrier qui me portait Tordre de me rendre à la cour arriva. Il fallut partir sur-le-champ ; le temps était affreux, je n'avais de choix que parmi des chemins de traverse ; les loups pendant la nuit attaquèrent à plusieurs reprises les mauvais chevaux que l'on m'avait fournis.
J'arrivai accablé à Pétersbourg où déjà rien ne se ressemblait. Mon paquet avait été le premier qu'avait ouvert le nouvel empereur et le premier objet qui se présenta à ce prince si acharné à mal parler du règne des femmes fut un éventail. Je fis l'impossible pour me le faire rendre, mais on feignit de ne pas le retrouver et on me conta depuis qu'il avait été jeté au feu. Le bon général Kelchen perdit sa place de commandant de Pernau et moi j'eus bientôt lieu de regretter de n'être plus son prisonnier.
l/lMPÉRATRICi: ÉLISABKTH (1) (femme d'Alexandre I'''^)
Les fiançailles.
Bien que la princesse ne fût pas nubile, on fixa les noces pour le mois d'octobre, car on ne doutait plus de rien. Les instructions pour la langue et la religion commencèrent dès le lendemain, et les préparatifs de tout genre furent immenses. On commença par arranger la partie du Palais d'Hiver qui fait le coin de la Neva et de l'Amirauté. On y plaça des glaces et des tentures sans prix. La chambre à coucher devint un modèle d'élégance et de magnificence. La tenture était d'une étoffe blanche de Lyon avec les bordures brodées en grosses roses; les colonnes de 1 alcôve, les portes et les lambris de verre, couleur de rose, montés en bronze doré avec des bas-reliefs en camaïeux blancs qui, appliqués sous ces masses transparentes, avaient l'air de flotter dans le vague d'une atmosphère plus étendue que la chambre. Hors Sa Majesté, M. Zouliov, le général Tourtchaninov, secrétaire du cabinet etmoi, personne jusqu'au jour des noces ne fut admis à ces féeries.
Le baptême de la princesse et les fiançailles se firent
(1) Elisahetli Alexiéievna ^1779-1826\ troisième fille du niar{;rave Charles-Louis de Rade. En 1793 épouse du grand-duc Alexantlre. Elle ligure dans la collection des trente-neuf portraits, dessinés par Louis de Saint-Aul)in, publiés en reproductions pliototypiques par Son Altesse Impériale le grand-duc Nicolas Mikliaïlovitch.
les 20 et 21 mal (n. s.) 1793. Elle fit à haute voix, au milieu de la chapelle du palais, sa coufession de foi. Elle était belle comme un ange. Sa robe était rose, brodée de grosses roses blanches avec un jupon blanc brodé en roses de la même espèce, mais de couleur de rose ; pas un diamant et ses beaux cheveux blonds flottants ; c'était Psyché ! Le grand-duc, à qui on avait changé sa coiffure enfantine, avait un habit de brocart d'argent rebrodé d'argent. La princesse reçut le nom d'Elisabeth, en mémoire de l'Impératrice, par qui Catherine avait été choisie et fut déclarée grande-princesse ; car nos princes devant regarder tout le monde comme fort au-dessous d'eux et ne pouvant épouser que des femmes d'une qualité égale à la leur, cette cérémonie est la première par laquelle on commence en pareille occasion. Ce fut un beau spectacle que de voir cette grande souveraine montant sur une estrade avec ce beau couple pour le présenter à Dieu et à la nation. Moi, j'en pleurai bonnement. Dès que la nouvelle grande-princesse fut rentrée dans ses appartements, Sa Majesté lui envoya des cadeaux magnifiques en diamants. On y remarquait entre autres un collier composé de sept solitaires pris de la fameuse épaulette du prince Patiomkine, dont tous les joyaux étaient retournés à la couronne ; mais la nouvelle Altesse Impériale était si fatiguée de cette longue cérémonie qu'elle eut à peine la force de quitter le lit sur lequel elle s'était jetée au retour, pour les recevoir. D'ailleurs les diamants et les parures n'étaient pas ce qui la touchait le plus.