PO UT HAIT S ET S0LVE>'1US
Le ynariarje.
L'entier développement de la princesse se faisait toujours attendre et la nature, peu complaisante, semblait se rire de l'impatience de Tlmpératricc et de la manière dont elle batailles préparatifs de tout genre. Ces détails sans nombre pouvaient seuls la distraire de cette contrariété et son imagination la servait si merveilleusement qu'elle croyait les futurs enchantés l'un de Tautre. Sa conversation à ce sujet me faisait un supplice journalier, car je ne voulais ni la tromper, ni la désabuser, et mon sang- froid lui semblait tantôt un manque d'attachement, tantôt un vice de caractère. La vérité est que ces deux enfants ne pouvaient se convenir. Le prince, plus âgé d'un an, n'avait rien de fait dans l'esprit ni dans le caractère ; ses manières hors de la représentation n'avaient ni grâce ni dignité ; il n'était que fort beau et fort instruit. La princesse, pour son malheur, sortait d'une petite cour où la dignité des manières n'était qu'une suite de celle de l'âme, où, sous l'affection particulière d'une mère fort éclairée, sa raison avait devancé l'âge et où, par une suite de l'émigration française, son esprit, en se développant, avait été frappé de la grâce et du bon goût qui font le charme de la vie privée. Aussi le grand-duc ne prit-il pour elle que de l'estime et se sentit-il blessé de sa supériorité, tandis que la grande-duchesse, sans avoir de reproches graves à lui faire, se trouvait embarrassée de se voir liée à un enfant.
Enfin le moment de les unir, si longtemps atteudii, parut, et l'Impératrice en profita avec une promptitude
L'IMPEllATICE ELISA15ETH 279
imprudente qui n'aboutit qu'à déjouer ses plus chères espérances. On confia pour quelques heures le grandduc à Mme Torsoukov, femme d'un de ses menins et nièce de Mme Piérekoussihina, femme de chambre de Sa Majesté, et les noces se célébrèrent le 9 octobre (n. st.) 1793. Ce fut, je l'avouerai, une grande délivrance pour moi. Rien n'est fâcheux, ni pénible comme d'être obligé d'accorder une grande importance à ce qui n'en a pas, d'exercer son ambition sans but déterminé, de n'apercevoir que de petites choses dans un très grand cadre et de perdre son temps à des occupations dont le détail nous humilie. Aujourd'hui il me semble qu'à l'âge que j'avais alors je ne pouvais être bon à autre chose et que je devais me trouver trop heureux d'être d'une manière ou d'une autre dans l'intimité des cabinets ; mais alors je pensais différemment et rien ne me paraissait assez au-dessus de moi pour m'empécher d'y prétendre. Peu après les noces, je fus nommé à l'ambassade de Naples, de sorte que je perdis de vue cette jeune cour et ne savais en parler que d'après d'autres, ce qu'en pareille matière je ne puis souffrir. Toutefois ce qui s'y est passé pendant le temps de mon absence exige que je rapporte sommairement ce qu'on m'en a dit.
On a généralement cru que l'Impératrice, désespérant de voir des enfants au grand-duc Alexandre, avait chargé le prince Zoubov, avec lequel, au reste, elle n'avait plus alors de liaison que celle des affaires et de la confiance, de porter remède à ce malheur; que la raison d'État lui avait suggéré cette bizarre idée, que Mme de Chouvalov s'était prêtée à ce plan et que l'heureux favori s'était permis de montrer à Mme la
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grande-duchesse un empressement dont elle s'était fort offensée (1) ainsi que la famille impériale. J'ijjnore ce qui en est et je ne le crois pas, parce qu'il n'y a pas d'apparence que Catherine soit sortie de l'extrême mesure qu'elle a toujours mis à toutes ses actions, dans une circonstance où cela n'était pas nécessaire et où, parmi tant de moyens de réussir, tout l'empêchait d en choisir un également odieux et ridicule. Ce que je sais, c'est qu'à mon retour en Russie, Leurs Altesses Impériales ne pouvaient souffrir ni Mme de Chouvalov ni M. de Zoubov, et que l'Empereur Paul I" s'exprimait sur le compte de la première avec le dernier mépris. Mais, à la cour, cela ne prouverait rien. Il me semble, d'ailleurs, que l'Impératrice devait connaître assez Mme la grande-duchesse et ce caractère qui ne se livrait jamais ni à la discussion, ni à la dispute, et ne lui faisait faire tout juste que ce qu elle voulait pour ne pas risquer une chose aussi inouïe que celle-là, elle qui avait échoué souvent dans les moindres bagatelles.
Je n'en citerai qu'un trait. La princesse ne pouvait souffrir le rouge, et l'Impératrice, comme elle le disait plaisamment à Mme de Chouvalov, ne pouvait souffrir qu'une jeune femme parût en public avec 1 histoire de sa santé sur le visage. Après mille remontrances inutiles à ce sujet. Sa Majesté croyant que Mme de Chouvalov manquait de fermeté, chargea le maréchal, comte Salticov, d'expliquer sa volonté à Mme la grande-duchesse. Il lui fit dire qu'il demanderait à la voir à la fin de sa toilette et que ce serait de la part de l'Impératrice. Comme elle se doutait de l'objet de l'ambassade, elle
(1) Comparez à ce sujet le chnpitre v clos Mémoires de la comtesse Goloviite (^édition russe, Saint-rétersbourg, 1900).
attendit pour le faire entrer qu'elle fût prête à passer chez Sa Majesté, Alors, allant à sa rencontre avec un flambeau à la main, elle lui dit : « Regardez-moi bien, monsieur; comment me trouvez-vous? Parlez sans compliments. — Mais... très jolie. — Vous l'entendez, mesdames, le maréchal est content ; il nV faut donc rien ajouter. " Et le laissant tout ébahi, elle s'en alla si vite qu'il ne put la rejoindre. L'Impératrice, d'abord un peu surprise, ne Ht que rire des plaintes du maréchal, et le voyant tout scandalisé de lalég^èreté d un tel procédé dit : « Elle a raison, elle est charmante; qu'on ne lui en parle plus. »
Le règne suivant amena pour cette princesse ainsi que pour tout le monde des moments très fâcheux. L'Empereur, sous prétexte qu'elle lui rappelait sa première femme, nourrissait pour elle un sentiment plus que paternel et dans des moments d'humeur contre son fils lui disait un peu trop clairement que Monseigneur n'était pas digne d'une femme si parfaite. Ce fut pourtant l'époque où ce jeune couple fut le plus uni: la gène, l'ennui, une sorte de danger de position rapprochaient deux cœurs obligés de se déHer de tout le monde. A celle du mariage du roi de Suède (1;, qui, au lieu d'épouser la sœur du grand-duc, épousa celle de Mme la grande-duchesse, celle-ci eut des scènes fort désagréables i2) à essuyer de la part de l'Impératrice sa belle-mère, qui prétendait prouver qu'elle
^^1} Gustave IV^ (1792-1809) ôpoiisa en 1797 Frédérique-Dorothée de Bade. H fut connu après son alulication sous le nom de " colonel Gustafson " . Frédérique-Dorotliée divorça en 1812 et mourut en 1826 à Lausanne.
(2) La comtesse Golovine en parle longuement dans le chapitre xiv de ses Mémoires (édition russe, Saint-Pétersbourg, 1900 .
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avait ménagée cette affaire depuis longtemps et cherchait à persuader l'Empereur que la princesse Frédérique de Bade devait à Mme sa sœur de l'avoir emporté sur la grande-duchesse Alexandrine. Gomme s'il ne s'était pas montré à deux reprises assez d'obstacles politiques et religieux pour écarter un tel soupçon !
Le roi de Suède, persuadé des avantages d'une alliance intime avec la Russie et n'ayant pu être beaufrère de Monseigneur par la maison impériale, voulut l'être et le devint par la maison de Bade. Rien n'était si simple et cet orage se dissipa de lui-même. Ceux qui eurent lieu bientôt après entre l'Empereur et Monseigneur rendirent la position de la grande-duchesse aussi pénible qu'embarrassante. Le comte Golovine, chef de la maison du grand-duc et ami intime du comte Rostoptchine, ministre favori de l'Empereur, crut faire fortune en se déclarant l'ennemi du prince qu'il était chargé de servir. Alors commencèrent les intrigues les plus odieuses. On chercha dans l'intérieur de la petite cour de quoi la rendre coupable et ridicule aux yeux de la grande. On porta l'insolence jusqu'à publier que Mme la grande-duchesse souffrait les soins du prince Adam Gzartoryski (1) aide de camp et ami intime du grand-duc ; que Monseigneur le trouvait bon et protégeait leurs amours, et lorsqu'enfin elle mit au monde la princesse Marie, à qui, bien que née de parents très blonds, la nature avait donné des cheveux très bruns, les propos devinrent d'autant plus insupportables que les répéter était une manière très sûre de faire sa cour. Monseigneur montra dans cette occasion une indiffé-
(1) Voir les Mémoires de lu comtesse Golovine, cliap. ix, (édition russe, Saint-PéteisboMij;, 1900).
rence singrulière et bien déplacée; quant à Mme la grande-duchesse, elle se renferma dans ses devoirs de mère et d'épouse et se consola de l'injustice d'une cour peu faite pour l'apprécier.
Le système de persécution une fois établi, les ennemis de Leurs Altesses Impériales pouvaient s'en reposer sur le caractère inquiet de l'Empereur, qui n'épargna ni son autoiité, ni l'honneur de sa maison. Il fit ordonner à sa belle-fille d'envoyer tous les jours prendre des ordres pour la toilette à Mlle Lapoukhine (1;, sa maitresse, et ne fut pas obéi. Alors on mit des sentinelles à sa porte.
Mme de Cliouvalov et le prince Czartoryski, pour lequel on obtint l'ambassade de Turin, fui'ent chassés; la princesse Chakhovskoï, dame et amie de Mme la grandeduchesse, fut menacée du même sort, et l'impassibilité invincible qu'elle opposa à de tels affronts et les larmes de Monseigneur suffirent à peine pour adoucir le souverain irrité. Des personnes bien instruites m'ont assuré — car je me tenais le plus loin que je pouvais de tout cela — que, livré qu'il était aux conseils de valets qu'il avait faits ministres et ayant publiquement renoncé à la pureté de mœurs qui avait distingué jusque-là sa vie, l'Empereur n'était pas fâché de trouver dans sa famille des désordres propres à justifier ou à pallier du moins les siens; que c'était là ce qui le portait à tolérer ceux du grand-duc Constantin, à y exposer la princesse son épouse et l'avait porté même jusqu'à vouloir faire soupçonner la vertu de l'Impératrice, la femme sous ce rapport la plus sévère et la plus irréprochable du monde entier.
(1) Voir p. 183.
284 PORTIIAITS ET S013VEN1HS
Les déhuls de l' Impératrice.
Rogerson, le premier médecin, m'a conté qu'un instant après la Révolution (J) , étant entré dans le cabinet des nouveaux souverains, il les trouva assis ensemble dans un coin, les bras enlacés, leurs fronts appuyés l'un contre l'autre et pleurant tous les deux si amèrement qu'ils ne le virent pas entrer. Il fallait que l'Impératrice, avec l'esprit et le caractère dont le Ciel l'a douée, s'emparât des affections et de la confiance d un jeune homme qui n'avait pas autant qu'elle de l'un et de l'autre, qui, honnête au fond du cœur, se trouvait épouvanté de sa grandeur et qu elle connaissait trop pour ne pas savoir qu'il a souvent besoin d'un guide; mais elle manqua ce moment et tous les autres, et soit plan, soit insouciance, se voua à une nullité (jue dans sa position un esprit élevé et juste et un cœur délicat ont souvent du se reprocher depuis. Mme la margrave sa mère, qui vint \?. voir peu après son avènement au trône et pour qui, par parenthèse, elle ne put ou ne voulut obtenir un traitement convenable, Mme la margrave lui fit à ce sujet les plus fortes remontrances. Elle lui observa que sa religion, son attachement à son époux, sa réputation, sa sûreté personnelle, que tout lui faisait la loi d'aspirer à la confiance, à 1 amitié, à l'estime de l'Empereur, mais les remontrances, les conseils, les prières furent inutiles. L'Impératrice, voyant sa belle-mère tout occupée à s'assurer un crédit et des partisans, crut qu'en aspirant au même but,
(1) Allusion à la fin tragique de Paul 1".
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elle allait établir une joute d'intrigues et d intérêts qui répugnaient à ses principes. Elle pensait que n'ayant pas donné d'héritier au trône et pouvant survivre à l'Empereur, elle ne devait pas, au moment de sa mort, se munir d'une autorité illégale que chaque membre de la maison impériale se croirait en droit de lui disputer et qu'alors peut-être elle n'aurait plus envie de céder. Voilà les nobles mais faux principes qui l'ont conduite à l'isolement et à la plus fâcheuse nullité. L'Empereur, qui d'abord l'avait crue pleine de vues supérieures et qui peut-être en était secrètement humilié, ne la regarda plus dès lors que comme une femme ordinaire, qu'un époux peut négliger et avec laquelle un souverain a peu de ménagements à garder. La cour, la voyant peu ménagée, s'est fait un mérite de la négliger à son tour et la nation, accoutumée à des princesses actives et intrigantes, s'est persuadée que celle-ci ne lui accordait pas de quoi justifier l'ambition de la gouverner. Si du moins elle avait voulu suivre 1 exemple de 1 Impératrice douairière et conserver cette pompe extérieure à laquelle la nation est accoutumée et qui lui en impose plus que les vertus et les talents! Mais elle préféra imiter l'Empereur, qui se moquait ouvertement des usages de ses parents que les nombreux favoris appelaient " gothiques » et » allemands » . On la vit arpenter les rues de la capitale et les quais et paraître aux promenades dans une espèce de fiacre à quatre chevaux, ou à pied, n'ayant qu'une dame et un laquais. Un matin, au Jardin d Été, un jeune officier revenant de l'armée et qui n'avait pas l'honneur de la connaître l'aborda avec une familiarité alarmante, et quand on lui dit à qui il s'adressait, ne pouvant le
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croire, redoubla d impertinence. 11 fallut, je crois, appeler la g^arde du palais. Le public et Tlmpératrice furent scandalisés comme ils le devaient d'une si sotte aventure. Sa Majesté en fut humiliée et surprise, mais 1 Empereur la trouva très plaisante et l'on ne changea rien, malg^ré une si forte leçon, aux usages de la nouvelle cour.
Le caractère de i Impératrice.
Elle a plus de génie que d'esprit, ce qui fait qu'à moins de circonstances grandes et extraordinaires, il est difficile qu'elle se donne la peine de raisonner sa conduite et, comme le manque d'expérience et de conseil l'empêche de savoir ce que lui commanderait sa position, il est impossible qu'elle la juge sainement et ne s'obstine pas dans la fausse route qu'elle a préférée. Elle a du tact, de la sagacité, connaît mieux le cœur humain qu'on ne pourrait le croire, mais le manque d'ambition ou les faux calculs de la sienne rendent ces qualités inutiles. Elle est instruite et s'instruit avec une facilité extrême; c'est la femme de Russie qui en connaît le mieux la langue, la religion, l'histoire et les usages. En public elle a delà grâce, de la mesure, l'art de s'exprimer; mais la crainte d'y trop réussir lui donne souvent un air d'insouciance peu flatteur. Elle est prudente parce qu'elle est naturellement renfermée, elle est froide parce qu'elle est ennuyée, et pouvant aspirer à tous les genres de succès, elle a une manière de les négliger qui compromettent tour à tour son cœur et sa raison. En un mot, son attitude est celle d'une victime politique pour qui la vie et la mort ont les mêmes
appas, et comment en serait-il autrement ! Elle n'a pas la gloire d une vie publique et n'a pas les agréments d'une vie privée. Ses enfants sont morts, son époux ne s occupe plus d'elle, sa famille en est séparée pour jamais. La cour ne la voit guère, la nation ne lui est point attachée, tous les intérêts de la vie ont disparu pour elle. Mais, comme je 1 ai dit plus haut, cette charmante figure sans couleur et sans expression cache un génie et un jour une occasion pourra subitement le développer. Alors on verra une femme d'un ordre supérieur, mais qui en sera encore plus étonnée elle-même que les autres.
Une saillie de l'Iinpérali'ice
alors p,rande-dachesse).
Voyant le grand-maître des cérémonies Yaluïev (1), personnage très ridicule et qui ne s'était avancé à la cour que par des enterrements et des obsèques, elle dit à Monseigneur l'Empereur Paul P'j : « Qui de nous, pensez-vous, doit mourir pour lui faire avoir le cordon bleu? " Comme ses discours sont toujours pleins de retenue, cette question sous un règne tyrannique parut très remarquable.
1^ Pierre Stepanovitch. La famille Valuïev a donne plus tard un homme d'état remarquable à la Russie, le ministre des affaires intérieures sous le règne d'Alexandre II.
KESSELRODE (1).
Nesselrode est le nom d'une famille de comtes immédiats du Saint-Empire Romain, possessionnée dans le pays de Juliers, où elle avait une grande charge héréditaire. Un cadet de cette famille fort peu fortuné vint en Russie, sous je ne sais quelle protection, fut successivement ministre plénipotentiaire à Lisbonne et à Berlin, jouit d'un moment de faveur sous Paul l", mais qui encore, sujet qu'il était à lâcher des mots fort salés, ne fut pas long. Il fut renvoyé en Allemagne pour avoir commencé une conversation par: «Je vaisavoir 1 honneur de conter une chose que ne savent ni Votre Majesté Impériale ni ses ministres. » Il eut défense d'inventer et de colporter des nouvelles et se retira à Francfort où il mourut très vieux (2). Il avait en passant par cette Aille pour se rendre à Lisbonne, quoique assez âgé déjà, épousé une demoiselle Gontard f3), d'une famille bourgeoise et commerçante, personne à la fois très agréable et d'un grand mérite. De ce mariage entre un vieillard et une femme qui n'était pas de la première jeunesse naquit un fils, qui pendant toute sa vie eut l'air d'un embryon échappé à l'espritde-vin (4) .
(1) Ministre des affaires étrangères et chancelier de reinjiire russe, né en 1780. mort en 1862.
(2) Maximilien-Jules-Wilhelm-Karl, comte jNesselrode (i724-1810\
(3) D'orijjine liii{;uenote. Doi.cohoukov [Géiiéalo(jie des familles russes, t. 111, p. 203^' attribue aux Gontard une origine juive.
(4) C'est en le désignant que INapoléon dit pendant un diner aux Tuileries : « Voilà un petit Iiunnue qui sera un grand homme. »
Sa carrière est fort remarquable. Son père me le présenta en 1794, à mon passage pour l'Italie. Il le faisait étudier tant bien que mal à Berlin et vêtir en garde-marine parce que le goût du petit bonhomme était de voguer plutôt que de marcher, et qu'il avait peu d'espoir de le placer en Russie autrement que dans la marine. Je le perdis de vue jusqu'au règne de Paul I", qui, ayant la passion des Allemands, déclara le petit Nesselrode son aide de camp et le fit jucher avec un énorme chapeau et un habit bien ample sur un grand cheval. G était une figure à peindre, et la mort de l'Empereur, qui le harassait, vint fort à propos lui sauver la vie. Mais que devenir? Ce fut moi, fort en disgrâce pour mon compte, qui m'avisai de faire sa destinée sans penser, à la vérité, qu elle irait aussi loin. Je le décidai à entrer dans la carrière diplomatique, où les services de son père lui avaient assuré une sorte de droit, et le conduisis chez le comte de Panine, ministre des affaires étrangères et mon ennemi déclaré. La surprise de Son Excellence fut grande lorsqu'on m'annonça, mais mon thème était bien fait : « Nous ne nous aimons pas, mais cela ne saurait nous empêcher de faire le bien. Je vous amène un homme de qualité sans carrière et sans protecteur. Chargez-vous de sa destinée. Il n"a pas la sottise de courir après de vaines distinctions, mais il les voudrait mériter. Voyez ce que votre position vous permet et votre cœur vous ordonne de faire » , et je les laissai seuls (1) .
(1) Maintes fois le ch.nncelier Charles de Nesselrode fait allusion dans ses le tires, récemment publiées par son petit-fils ^^ Paris, 1904, 2 vol.^, aux relations amicales qui existaient entre lui et le comte Fédor; cependant la dette de reconnaissance contractée envers Golovklne ne semble point avoir pesé lourd sur ses épaules.
290 POUTRAITS ET SOUVENIRS
La suite de cette singulière entrevue fut une fortune étonnante. On l'envoya servir sous des ministres habiles et sévères; sous le vieux Alopéus, à Berlin, sous le conite de Stackelberg, à la Haye; si bien que les circonstances et les revirement ayant placé M. de Nesselrode à Paris sous le prince Alexandre Kourakine, le meilleur et le plus magnifique des hommes, mais le plus insignifiant des ambassadeurs, le secrétaire d'ambassade devint très utile et parut un aigle. Buonaparte, qui avait voulu l'ambassadeur parce qu'il le savait sot, eut de l'humeur contre le secrétaire qui l'cmpécha de l'être assez; enfin les guerres et les traités du temps ayant fait remarquer le petit homme, et l'Empereur Alexandre aimant fort à s'entourer de gens qui ne tenaient à rien et n'avaient que la routine des bureaux, le déclara, à la surprise universelle, secrétaire d'État pour les affaires étrangères. Il épousa aussitôt la fille de Gouriev (l), ministre tout-puissant des finances, et tant de circonstances réunies en peu de temps le couvrirent de cordons et le firent nager dans l'or. Arrivé au pinacle il y montra une insuffisance qui l'y fit rester, c'est-à-dire une timidité à l'égard de l'Empereur et une sorte d'embarras dans les négociations qui l'eussent perdu sous un prince qui n'aurait pas voulu avoir l'air de tout faire par lui-même. M. de Nesselrode fut nommé ministre au conseil en 1821. Je puis donner une preuve bien frappante de cette timidité.
(1) Gouriev aussi bien que Nesseirode se sont ininiortalisés dans le domaine de la haute {{astronomie. Tandis que le gendre inventait le pudding et les glaces « à la Nesseirode » , le lieau-père enrichit l'art ■culinaire moscovite d'un chef-d'œuvre gastronomique, connu jusqu'ici •en Russie sous le nom de « jjruau de Gouriev n . H est composé d'ingrédients ])our la digestion desquels un estoniac russe s'iuipose.
Lorsque Buonaparte revint en 1815, tout le corps diplomatique s'éloignant de Paris, je vis que j'avais, grâce à ma nullité, un service impayable à rendre à l'Europe, dont les principaux souverains et ministres étaient encore rassemblés à Vienne : c'était de rester à Paris et de n'en sortir qu'avec toutes les notions politiques et militaires propres à les éclairer sur les effets du retour de l'usurpateur. J'exécutai si bien mon plan que le vingt-deuxième jour je partis pour Bàle fort éclairé sur ce qu'il leur importait de savoir et amenant par-dessus le marché le secrétaire de la chambre de Monsieur, qu'on voulait fusiller, et un dragon de la garde, réfractaire, qu'on m'avait prié de sauver. De Bâle j'expédiai un mémoire fort circonstancié, conseillant par-dessus tout de ne pas perdre un moment et d'attaquer avec ce que l'on avait de forces disponibles. Le prince de Metternich et le comte de Mercyme contèrent depuis que, ma dépêche arrivée à onze heures du soir, on assembla le congrès et qu'à deux heures les courriers partirent pour donner à lord Wellington et au général Bliicher l'ordre de marcher. Je ne m'attendais pas à un remerciment et moins encore à une récompense de la part d'un souverain fâché de m'avoir, aux yeux de l'Europe, une aussi grande obligation, car elle parut telle et tous les souverains attendirent que le mien en donnât le signal pour m'envoyer les preuves de leur reconnaissance; mais je pensais que M. de Nesselrode, que je puis regarder comme ma créature, se trouvant chargé à cette époque du portefeuille des affaires étrangères, devait au moins m'accuser la réception de ma dépêche ; mais il y a six ans de cela et je l'attends encore. Il avait su que l'Empereur n'aurait
garde de me montrer quelque satisfaction et dès ce moment il crut de son strict devoir de ne pas même remplir les formes usitées entre gens de qualité. Il est vrai de dire qu'Alexandre avait résolu que les armées n'avanceraient pas, tant que la sienne ne serait pas arrivée; qu'après la lecture de ma dépêche il avait fallu renoncer à ce calcul et qu'il ne pardonnerait pas à un de ses sujets de faire, depuis l'auberge des Trois-Rois de Bâle, donner la bataille de Waterloo. Un homme de caractère eût senti ce que malgré cela lui imposait la circonstance; il eût parlé en homme de qualité et en ministre, mais le petit homme n'en avait pas et tenait son cœur en poche dés qu'il paraissait devant son maître.
Son père donnait dans l'excès contraire. Il disait tout ce qu'il voulait dire selon que son humeur l'y portait, et comme à une figure grotesque il joignait une manière plaisante, ses coups de dents et de pattes laissaient de profondes cicatrices. Paul l", fort obsédé par l'Impératrice sa femme lorsqu'il s'agissait de la famille de ^Vurtemberg, ordonna au vieux Nesselrode d'arranger les affaires du prince Louis, son beau-père, qui était au service de Prusse. C'étaient dettes à tous les coins de Berlin. Quand il en eut toutes les notes, il se hâta de joindre la sienne à sa première dépêche. Elle commençait par cet article : « Pour des meringues et autres sucreries, 2,000 écus. » On conçoit les rires de 1 Empereur et du ministre et les fureurs de l'Impératrice, et combien il était indécent d'immortaliser par les comptes de l'Etat des dépenses de ce genre, faites par un prince, par un général, par un homme de quarante ans ! L'Impératrice ne le lui a jamais pardonné.
Comme le malin vieillard avait servi dans sa jeunesse en France et beaucoup vécu à Paris, qu'ensuite il avait été pendant plusieurs années dans la société de Frédéric le Grand et des beaux esprits qui la composaient, il tirait si juste qu'on n'avait garde de se mettre sous sa visière. Je suis sur qu'avec moi, qu'il aimait beaucoup, il eût ri de grand cœur de la position brillante et empêtrée de monsieur son fils, mais il l'avait mis au monde dans un âge trop avancé pour pouvoir sans miracle jouir de ses prospérités.
Mme de Nesselrode, sa bru (I), était grande et forte et donnait à son mari l'air d'être tombé de sa poche. Elle avait de l'esprit, du manège, savait fort bien s'y prendre à l'égard de l'Empereur Alexandre et se chargeait volontiers et fort bien des airs d'importance qui n'auraient pas convenu au phvsique chétif de son mari, qui, entre ce grand empereur, cette grande femme et cette grande fortune prétait singulièrement à la caricature.
J'allais oublier un mot fort piquant du vieux Nesselrode. On l'accusait d'être fort indiscret dans ses conversations avec Paul I". On l'en accusait ouvertement et on affectait de le fuir, a On m'accuse, dit-il un jour fort haut, de redire à Sa Majesté Impériale tout ce que j'entends, mais je puis jurer que dans ce pays je n'ai jamais rien entendu qui valût la peine d'être rapporté. »
(1) Le comte de Falloux donne dans son livre sur Madame Swetchine un portrait fort sympathique de Mme Nesseirode, l'amie de son héroïne.
LE BARON d'aNSTETT (1)
Le prince de Nassau-Sie{jen. étant envoyé par l'Impératrice au comte d'Artois qui se trouvait à Nimègue, me pria de lui donner un secrétaire de confiance. Je me rappelai un jeune Alsacien, premier commis et amant entretenu d'une vieille Française, intriguante transformée après bien des aventures en marchande de modes et qu'elle m'avait prié de placer. Le prince l'accepta sans balancer et lui trouva bien des talents ; mais leur ménage était monté sur un pied contraire à tous les autres. Ordinairement le ministre fait son brouillon et le secrétaire copie et met au net, au lieu
(1) Il se trouve clans la Famille Btizomnovski, par Vassiltcqikov (t. III, p. 441, en russe), un récit sur les origines tl'Anstett, qu'on insère ici à titre de comparaison : « Ivan Ossipovitch Anstett, natif de Strasbourg, fut un homme d'un esprit remarquable, quoique un peu cynique. En 1789 il entra au service de la Russie avec le grade d'officier dans la flotille des galères commandée par le prince de Nassau- Siegen. Après la guerre contre les Suédois, il fut transféré dans le service diplomatique, tout en restant sous les ordres du prince de Nassau. On lui confia des négociations secrètes à Berlin et en Pologne. En 1801 il fut nommé conseiller d'ambassade à Vienne. Razoumovski appréciait ses qualités brillantes. A Vienne, Anstett sut se rapprocher de tous les hommes remarquables. Il se lia avec Pozzo di Borgo et Gentz et contribua sans doute au rapprochement de l'ambassadeur avec ces météores politiques. Anstett appartenait à cette catégorie de diplomates cosmopolites, dont il y avait alors bon nombre en Europe et que la Russie débonnaire accueillait à bras ouverts. Cependant il n'y a pas de doute qu'Anstett, grâce à son esprit et à ses profondes connaissances se distinguait fort de la masse de ces aventuriers, auxquels on confiait, avec l'insouciance si caractéristique de notre patrie, les secrets diplomatiques les plus importants. « Anstett fut récompensé plus tard de ses services par le poste de ministre de Russie à Francfort.