LES FÊTES DE LIVOURNE
... Le lendemain était la dernière journée qu'on devait passer à Livourne, et nous réglâmes qu'après l'avoir passée chez Mme d'Albany, je rejoindrais le soir M. de Metternich chez la comtesse Apponyi. Tout le monde était ravi d'entrevoir le moment du repos et le grand-duc n'avait pu s'empêcher de dire devant les archiduchesses en se frottant les mains : « Enfin tout sera dit et fait demain et l'on ne se reverra pas de sitôt. ')
J'appris, en arrivant chez Mme Apponyi, qu'à la vérité Son Altesse Impériale partait le lendemain, mais que les autres cours resteraient encore un jour et que, par conséquent, je passerais vingt-quatre heures de plus au bord de la Méditerranée. Nous causions paisiblement en tête à tête lorsqu'on annonça un homme qui avait à me parler de la part de Mme la princesse du Brésil. « Bon ! une plaisanterie de notre cher
(1) Avant de quitter Florence, le comte Fédor, sur l'invitation du prince de Metternich, se rendit à Livourne pour y assister aux fêtes données à l'occasion du maria{;e de don Pedro, prince héréditaire du Brésil, avec Léopoldine, archiduchesse d'Autriche (1817).
prince. Permettez-vous, madame, qu'on fasse entrer ce monsieur? " Et voilà un personnage en noir, Tépée au côté, ayant l'air d'un huissier de la chambre : « Son Altesse Impériale et Royale, ne voulant pas quitter l'Europe sans faire la connaissance de quelqu'un d'aussi célèbre par son amabilité que monsieur le comte, l'attendra demain, sur les dix heures, à bord du Juan VI. Le marquis de Marialva aura l'honneur de l'y conduire. — Mais savez-vous, monsieur, à qui vous parlez? — A monsieur le comte Golovkine, ancien ambassadeur de Russie à Naples. — Eh bien, monsieur, mettez-moi aux pieds de Son Altesse Impériale et Royale, en attendant que j aie l'honneur de m'y trouver demain à dix heures, » et de rire de plus belle. Mme Apponyi cependant ne riait pas. M. de Metternich lui semblait trop mesuré, trop diplomate, pour mêler à des plaisanteries de société le nom d'une archiduchesse. Son mari survint, nous le primes pour juge et il fut de son avis.
Nous en étions encore à ce propos lorsqu'on vint m'annoncer un valet de chambre de l'archiduchesse Marie-Louise (1) : « Sa Majesté Impériale ayant appris que monsieur le comte doit se rendre demain à bord de l'escadre portugaise, et voulant partager avec la princesse du Brésil le plaisir de faire sa connaissance, se charge de l'y conduire et attendra Votre Excellence dans ses appartements à neuf heures précises. — Mais savez-vous, monsieur, à qui vous parlez ? » Même réponse que l'homme noir. Gela devenait tragique. Je fis une grande révérence bien gauche en disant que
(1) Ci-devant Impératrice Marie-Louise.
LA COLO^"IE IIUSSE A FLOllENCE 361
j'obéirais, et fus me jeter dans un fauteuil. « Hé bien, » dit Mme Apponyi d'un ton moqueur. " Hé bien, » dit M. Apponyi d'un air curieux, car il avait beaucoup de peine à s'accoutumer à me voir sur son terrain (sur un terrain où il croyait m'avoir fait assez d'honneur que de me remarquer), si fort au-dessus de lui et de tout le monde. Je ne répondais mot, j'étais abîmé dans la pensée d'une contrariété aussi complète et je me flattais encore d'y échapper, quand M. de Metternich arriva.
Heureusement il arriva sans suite, car la scène fut très vive. Je me plaignis d'abus de position et de circonstances ; je plaidai fort haut pour ma liberté, que je n'avais accordé à personne, voire à mon propre souverain, d'entraver à volonté ; je rappelai que je n'avais avec moi d'autres vêtements que ceux qu il me voyait. « Mmes les archiduchesses savent tout cela, mais elles veulent vous voir, vous connaître, causer avec vous. — Je ne suis pas de ces gens, monsieur, qu'on puisse se permettre de donner en spectacle. Si je suis aimable, c'est pour mes amis et non pour des princesses, que je respecte fort sans doute, mais qui ne songeraient pas à moi, si elles savaient que faire de leur temps. — Vous direz ce qui vous plaira, mais j'ai cru pouvoir répondre de mon ami et vous n'imaginez pas, sans doute, de me donner un démenti qu on ne souffrirait pas de son propre frère, " et de là il passa de concertavec M. Apponyi, qui jouaitlindignation, à me vanter la grandeur et la distinction et tout ce qu'il y avait de (latteur dans cette distinction unique et qui ne s'adressait qu'à ma personne. Ils cherchaient à me faire voir des grâces inestimables dans ce qui me met-
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tait en fureur. Je pris mon chapeau et je m'en fus.
Mais, comme on dit fort bien, la nuit porte conseil. L'insomnie, qui fut complète, me donna le temps de calculer que je verrais des choses fort intéressantes et les verrais comme personne; que s'il y avait des inconvenances dans l'aventure, elles retomberaient sur M. de Metternich ou sur Mmes les archiduchesses, que le plus sagfe et le plus gai était de se laisser faire. Je recommandai la propreté de mon pauvre costume (li à mon valet de chambre, qui crut que je devenais fol, et à neuf heures, me trouvant au palais de Sa Majesté Impériale, je me fis annoncer au comte de Neipperg, son grand-maître. Elle ne tarda point à se montrer, accompagnée du prince de Metternich, me dit quelques mots flatteurs et nous gngnàmes le port à travers une foule immense de peuple. Une grande péotte, blanc et bronze, surmontée d'une tente de damas cramoisi garni d'or, avec le grand étendard de Toscane et des matelots vêtus d'écarlate et d'or, nous attendait. Sa Majesté Impériale y entra avec la comtesse Gapriani, sa dame d'honneur, le comte de Neipperg, le prince de Metternich et moi.
A la sortie du port, nous trouvâmes la mer très grosse. Sa Majesté pâlit, ce qui me donna la permission de laisser voir que je n'étais pas à mon aise. La mort qui m'a toujours paru la plus redoutable est de se nover, et un roulis comme celui que nous éprouvions m'a toujours été insupportable. Dans un moment où le vent se renforçait, elle me dit : « Tâchez de vous distraire, surtout ne regardez pas la mer. Tenez, faites
(i) Frac et chapeau gris, gilet blanc et léger pantalon de nankin.
comme moi, admirez les bottes si bien cirées du prince. "
— Madame, je n'ai d'yeux que pour un seul objet et ne sais trop sur quel élément je me trouve. S il y avait le moindre danger, ce ne serait pas à propos de bottes que je chercherais à me distraire " . Gela ne fut pas trop mal reçu. Elle avait été en France et savait parfaitement qu'une teinte de galanterie ne nuit point au respect.
Cependant nous avions trois milles à faire avant de gagner l'escadre; le vent, outre qu'il était très fort, était contraire, de sorte que la traversée fut longue et sévère. L'arrivée au Juan VI me parut vraiment terrible. Tantôt la péotte était en l'air et le vaisseau semblait s'abimer; tantôt l'abîme s'ouvrait pour elle et le vaisseau allait s'y enfoncer avec elle. Voulait-on se jeter sur l'escalier, on était retenu par les matelots ; voulait-on, le moment d'après, en attendre un plus favorable, on vous poussait hors de la péotte, en un mot, je ne puis me représenter ni me rappeler toutes les entrées et sorties d'un navire à l'autre, auxquelles je fus exposé ce jour-là. Mme la princesse du Brésil, entourée de sa cour, reçut l'Impératrice au haut de l'escalier. Je vis distinctement que cette cour était puissamment distraite des hommages qu'elle se disposait à rendre, par une figure comme la mienne. Les Espagnols et les Portugais n'ont point encore appris à souffrir qu'on manque de respect à leurs princes. M. de Metternich, que sa position avait accoutumé à ne douter de rien, me prit par la main et me présenta à la princesse devant le front de ses gardes, qui battaient aux champs et faisaient avec la musique, placée
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à la poupe, un vacarme horrible. Il amenait le sauvage; c'était une sorte de triomphe; mais le grand maître de Portugal, qui savait son métier dit, fort haut : « Je suppose que M. le prince de Metternich me fera l'honneur de me dire quel est 1 étranger qu'il présente à Son Altesse Impériale et Royale. " L'autre, sans se déconcerter reprit du même ton : " G est un grand de Russie, mon compagnon de voyage, mon hôte, mon ami, que j'ai désiré que Son Altesse Impériale et Royale connut avant que de quitter l'Europe. » Les princesses passèrent plus loin et alors il me présenta à lui avec deux mots d'excuse en forme d'explication.
Le grand maître était le comte de Gastel-Melhor, petit-fds de celui qui abusa si fort en qualité de favori de la folie du roi Alphonse, fort grand seigneur, qu'un décret de Rio-Janeiro était venu surprendre dans ses terres pour conduire l'archiduchesse au Brésil, et qui avait été obligé de s'embarquer aussitôt avec sa femme, créée dame d'honneur de la princesse, assez jolie, mais toujours les larmes aux yeux, cinq petits enfants toujours malades et quarante domestiques. Le marquis de Penafiel, grand écuyer, homme d'assez grande taille et de bonne mine, chose assez rare parmi les grands seigneurs de son pays, eut ordre de me montrer l'appartement de la princesse, où proprement aucun étranger ne peut être admis; mais la mer offre bien des latitudes et ma nullité avait bien des privilèges. Je n'ai jamais rien vu de plus élégant. Au lieu de porte on trouvait à l'entrée une épaisse portière en velours cramoisi, avec les armes de Portugal brodées en or relevé en bosse. Le salon était en mousseline des Indes brodée en or sur un fond bleu céleste et CTilouré de
LA COLONIE RUSSE A FLOllEÎNCE 365
divans. A droite un clavecin au-dessus duquel était suspendu le portrait du prince du Brésil de grandeur naturelle et le montrant comme un très bel homme, très mal peint; à g^auche une bibliothèque de choix que INI. de Marialva avait fait venir de Paris. De ce même côté on entrait dans la chambre à coucher tapissée en mousseline, brodée en argent sur un fond rose. Le lit dégagé de tout côté semblait un grand berceau en or, qui dans le calme reposait sur des pieds de bronze et dans la tempête était suspendu à des câbles d'or. Les plus belles dentelles du monde le couvraient. Une toilette en or du plus beau travail ornait le fond de cette pièce. Celle qui était de l'autre côté du salon servait de garde-robe et l'on se contenta de me l'indiquer. En avant du salon était la salle à manger éclairée par le haut et fort agréablement peinte en arabesques.
Quand j eus tout vu, tout admiré, M. le grand écuyer me conduisit à Son Altesse Impériale et Royale pour la remercier de la faveur particulière qu'elle venait de m'accorder. Elle était sur le tillac, assise avec l'Impératrice sur une estrade élevée autour de laquelle la cour était rangée. C'est là qu'il fallut monter à la vue de tous. Comme le roulis du vaisseau était considérable, l'incertitude de la démarche ajoutait à l'eflet du costume et je profitai de l'étonnement général pour dire à la princesse, dès que je me vis à la dernière marche, " qu'une chose m'était venue à la pensée, qui, jointe aux ordres que j'avais reçus de sa part, me rassurait sur l'inconvenance d'être en sa présence avec mon habit et mon chapeau gris. « Et laquelle? — C'est que les Portugais me croiront des-
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tiiié à partir avec eux et à porter au Brésil un de vos bienfaits, rintroduction des moulins à vent. » Cela parut à la fois très g^ai et très respectueux et l'amiral en fit un éclat de rire, qui rasséréna tous les fronts de sa nation. Les princesses, qui ne demandaient qu'à causer, se trouvaient à leur aise, et comme je vis que cela pourrait être long et qu'on ne pouvait me faire asseoir, je demandai la permission de m'appuyer contre le mât près duquel l'estrade était bâtie. Je suis sur que de loin j'avais l'air de Joseph expliquant les songes.
C'est l'occasion de dire deux mots de celui des archiduchesses. L'Impératrice Marie-Louise était assez grande, bien faite, blonde, moins blanche, moins colorée qu'à son arrivée en France, mise élégamment, ayant de la facilité et de la grâce et offrant plutôt l'image d'une jolie femme que celle d'une grande souveraine. Madame sa sœur(l), beaucoup plus petite, plus grasse, ayant le col un peu court, très blonde, mais avec un teint parfait, parlant avec réflexion, se remuant avec dignité, remplissait davantage l'idée qu'on se fait d'une personne destinée au trône. Mais comment peindre l'excès d'étiquette auquel son mariage l'assujétissait, elle qui, chez l'Empereur son père, était accoutumée à des manières patriarcales et bourgeoises ! Elle ne pouvait dîner qu'avec ses égaux et n'était servie qu'à genoux.
Ce jour-là l'Impératrice dîna à bord. Le confesseur et le médecin étaient vis-à-vis des princesses et derrière leurs fauteuils étaient rangées les personnes qui avaient les entrées. A quelque distance était le comte de
(i) Voir sur l'archiduchesse Léopoltline les Soiii'ein>:<t de la baronue du Montct (Paris, Pion), article : Impératrice du Brésil, p. 172-175.
Castel-Melhor, ayant devant lui une petite table sur laquelle on déposait les plats. Il les servait et puis les allait présenter à genoux. Il était survenu la veille une difficulté. Le comte de Neipperg s'était refusé à la génuflexion, comme contraire au cérémonial autrichien et parmesan et le grand maître du Portugal avait remis à un valet de chambre l'assiette destinée à l'Impératrice, ce qui devenait parfaitement inconvenable. M. de Metternich conseilla de s'en remettre à ma décision comme prépondérante en pareille matière. Je pris donc les ordres de l'Impératrice et condamnai M. de iNeipperg par la raison qu'il est de l'essence de toute grande charge d'empêcher toute déchéance quelconque du prince qu'elle est destinée à servir, et comme il s'obstinait dans son refus, je réglai que le comte de Castel-Melhor ne servirait que sa princesse et à la manière de son pays, mais que celle-ci passerait toujours à l'Impératrice, comme à une tète couronnée, la première assiette qu'on lui servirait et ne garderait pour elle que la seconde. On admira fort ce biais, mais le grand maître de Portugal se piqua tout à coup d'honneur et déclara qu'il servirait lui même Sa Majesté comme Son Altesse Impériale, ce qui me parut une leçon forte, mais de bon goût pour le grand maitre de Parme.
Mme la princesse du Brésil me conta, au sortir de table, des choses fort curieuses à ce sujet. Dans 1 après-dîner de la veille elle avait eu une soif ardente. La crédence avec l'eau était dans son salon, mais elle ne pouvait y toucher et hors le grand maitre personne n'avait droit de la lui présenter. Or, ce grand maitre, fort incommodé, dormait, et la princesse ne voulait
pas qu'on troublât son sommeil, ce qui Tobllg^ea à être trois mortelles heures sans boire. Le même jour, ayant cru faire merveille, elle s'était mise à causer avec les dames du palais qu'on avait envoyées à sa rencontre ; mais le (jrand maître s'approcha pour lui dire : « Votre Altesse Impériale et Royale ne parlera qu'une fois par jour à Mme de Gastel-Melhor, qui est la dame d'honneur, et ne parlera jamais aux autres qu'en audience ou pour affaire. » Cela motiva une explication et il se trouva que pour jouir pendant ce long voyag^e de la société des comtesses de Khuenburg^, de Lodron et de Sarentheim, qui par attachement accompagnaient Son Altesse Impériale et Rovale jusqu'au Brésil, il fallait leur donner les entrées de caméristes ou femmes de chambre. Je me croyais au temps de Ferdinand et d'Isabelle. Quelle différence entre les honneurs réglés par le roi et les faveurs qu'une princesse ne peut accorder qu'à des sous-ordres, et qui fait qu elle ne peut rien changer aux uns, et que pour accorder les autres à des femmes du premier rang, elle les doit faire arriver par la garde-robe! Gela choque le bon sens, et sans doute il est dans l'art de régner d'en faire usage.
Cette grandeur si incommode avait cependant son beau côté. Le lendemain de l'embarquement, le grand maître fit demander une audience particulière et, mettant un genou en terre, il remit à la princesse \\ne clef, en lui disant : (^ Le roi, mon maître, m'a ordonné de déposer cette clef entre les mains de Votre Altesse Impériale et Rovale. S'il se trouvait un objet qui lui fut agréable et qui eût échappé à la prévoyance de ses fidèles sujets, elle trouverait dans le coffre qui
est SOUS sa toilette de quoi se satisfaire. » Un petit bordereau joint à la clef et quelle montra à M. de Metternich lui apprit que ce coffre renfermait deux cent mille louis en or, ou près de cinq millions de francs. Je me rappelai d avoir vu le coffre. Il était tout revêtu de lames en acier bleu.
L'Impératrice qui, je crois, pour donner une marque de bonté à mon illustre ami cherchait toujours à me faire parler, me dit tout à coup en présence de la princesse et de sa cour : « Auriez-vous le courage de suivre ma sœur en Amérique? — Ah! madame... — Répondez clairement. — Je ne me permettrais jamais de l'aimer assez pour cela. «
Cependant, les princesses étant rentrées dans l'intérieur avec M. de Metternich qui allait prendre congé, je profitai du moment pour voir le vaisseau et le comparer avec ceux des autres nations; mais c'était là où m'attendait la plus grande surprise. Les troubles du Brésil avant obligé d'y envoyer avec des troupes les bâtiments de transport destinés au vovage de la princesse, il avait fallu rassembler sur le Juan VI et le Saiiii-Séhasiien , portant l'ambassadeur d Autriche, comte Eltz et sa suite, tout ce qui serait nécessaire à un si grand vovage. Le premier de ces vaisseaux, et le plus grand, avait été partagé en tiers. Celui de la poupe avait été orné de manière à tromper les sens de l'auguste passagère. On y voyait les fleurs les plus belles, mille oiseaux chantants étaient cachés dans la verdure ; les parfums des deux mondes y brûlaient à l'envi ; mais les deux autres tiers offraient la vive image de l'arche de Noé, et la plus grande malpropreté y rivalisait avec les odeurs les plus infectes. On entendait le
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mugissement des bœufs, le grognement des cochons, le bêlement des moutons, et huit mille poulets et quatre mille pigeons s'y plaignaient à la fois de la perte de leur liberté. Je n'ai de ma vie rien vu, rien entendu, ni rien senti de pareil, et si d'une part lapoupedu J//an VI est restée dans ma mémoire comme un rêve magnifique et flatteur, la proue s'y était imprimée comme le plus affreux cloaque.
Enfin, à deux heures, nous quittâmes le temple et l'étable.
L'Impératrice Marie-Thérèse, fort sévère pour ellemême, ne Tétait pas moins pour les archiduchesses ses filles. Elle fut très choquée que le prince Louis de Wurtemberg, fort beau, fort aimable, mais cadet de sa maison et d'une maison qu'elle regardait comme peu considérable, eût osé lever les yeux sur la princesse Christine, depuis duchesse de Saxe-Teschen. Ayant appris qu'au spectacle il s'était même permis de glisser un billet dans le sac à ouvrage de Son Altesse Royale, elle fit, dans son indignation, appeler le vieux comte d'Uhlfeld, son grand maître.
<i Savez-vous ce qui s'est passé entre Christine et Louis de Wurtemberg?
— Non, madame.
— Vous aurez de la peine à croire à un tel excès d'insolence.
— Est-ce que Son Altesse Royale serait?...
— Quoi donc?
— Enceinte ? »
Un soufflet lui coupa au même instant la parole, et cette souveraine toujours si modérée, si pleine de
dignité, le chassa de son appartement. C'est la reine de Naples, sa fille, qui me Ta conté.
Les premiers commis dans le ministère autrichien n'étaient pas toujours choisis parmi les plus érudits. Au commencement de 1800, le gouvernement de Trieste eut ordre d'expédier une corvette. Il fit son rapport en cour. Ce bâtiment était prêt à mettre à la voile, mais le siroco s'opposait au^ départ. Ordre itératif d'expédier ; second rapport : le siroco était d'une telle obstination qu'il n'y avait pas moyen d'obéir. Alors ordre de faire sans délai et dans les formes le procès au siroco comme rebelle à la patrie, et d'envoyer à la signature de Sa Majesté Impériale une sentence selon toute la rigueur des lois militaires.
Vers le même temps arriva à Trieste une défense d'exporter les grains, défense d'autant plus désastreuse qu'elle tombait sur le mois de novembre, époque ordinaire de l'exécution des marchés déjà conclus. La maison Haguenauer ayant envoyé des représentations à la fois fortes et touchantes sur le danger d'une pareille mesure, la chancellerie de Vienne, à la suite d'un refus longuement et sottement motivé, finit par cette phrase remarquable : « que d'ailleurs on ne gagnerait rien à faire lever la défense, puisque l'époque s'avançait où les glaces de la mer Adriatique s'opposeraient à toute espèce de navigation. » Je tiens cette anecdote, ainsi que l'autre, d'un homme digne de foi et employé à cette époque dans les bureaux de Trieste.
Quand le prince de Talleyrand revint de Pologne, où Buonaparte l'avait fait régner quelque temps, la duchesse de Luynes voulut avoir une idée du caractère des Polonais. " Ce sont des gens qui ont des lampions toujours prêts et qui sont tranquilles, pourvu qu'on leur permette d'en allumer tous les soirs, n'importe en l'honneur de qui. » Rien n'est plus profond que cet aperçu, en apparence si futile.
Ce fut Mme Potocka (l) à qui le maréchal de Brissac, si remarquable par ses vertus chevaleresques et ensuite par l'antiquité de son costume et l'originalité de ses phrases, dit en la reconduisant à sa voiture cette phrase connue : » Madame, vos beautés cléopatriques m'ont marc-antonifié. »
La comtesse Potocka, née comtesse de Mnizech (2), allait beaucoup chez le roi de Pologne, qui lui passait bien des choses en faveur de ses saillies. Un jour qu'il voulait lui dire quelque phrase très piquante et cepen-
(1) Née comtesse de Mnizech (1752-1798). Connue pour l'esprit qu'elle mettait dans la conversation, sans y apporter toujours la mesure convenable. (V. l'anecdote suivante.) Elle appartenait dans son pays au parti russe et jouissait par conséquent de la faveur de Catherine II. Parmi ses nombreux enfants, « fruits de la paresse et du procédé », comme elle s'exprima à ce sujet vis-à-vis de Golovkine, quelques-uns s'allièrent à des familles russes très en vue. Sa fille Victorine épousa le comte Octave de Choiseul-Gouffier, pair de France. Sa mort étant survenue en 1798, son mari, Félix-Stanislas Potocki (1752-1805) se consola en épousant la belle l'anariote. (Voir p. 220 l'article sur M'"" de Witt.) (2] Voir l'aiticle précédent.
dant en adoucir la pointe, il commença malheureusement " Ma cousine... — Votre Majesté me fait trop d'honneur, il n'v a jamais eu d'alliance entre le roi David et la famille de Mnizecli. » Pour entendre l'insolence de cette interruption, il faut savoirqu'on accusaitgénéralement les Poniatowski d'être juifs d'orig^ine. Une autre fois, dinant en carême chez ce pauvre prince avec le corps diplomatique, elle profita d'un profond silence pour dire de sa voix flùtée : « Je me crois à Rome le vendredi saint. — Pourquoi donc? dit le roi. — C'est que je crois voir les ambassadeurs des puissances à l'adoration du Saint-Sépulcre. »
La vieille comtesse de Panine, mère des premiers de ce nom dont on ait jamais parlé, du ministre gouverneur de Paul F' et de son frère le général, disait qu'elle n'avait qu'une seule prière : « O Dieu! ôtez tout à tout le monde, et donnez-le à mes fils. »
A l'époque des succès d'un mélodrame intitulé la Pie voleuse, on parlait beaucoup de Mme de Staël et de ses allocutions véhémentes et répétées dans les salons. « C'est la pie conspiratrice, » dit le comte Rostoptchine, trop célèbre gouverneur de Moscou.
Newton avait ordre de Mead, son médecin et son ami, de faire tous les jours deux heures de promenade à cheval. Un matin qu'il passait devant un homme qui gardait des vaches, le berger lui conseilla de ne pas
faire sa course trop longue de peur d'être surpris par le mauvais temps. Il faisait très beau. Newton examina le ciel, le vit sans nuages, crut cet homme fou et continua sa route. Une demi-heure après, le temps se couvrit subitement et il se mit à pleuvoir à verse. Tout autre que Newton eût cherché un abri, mais lui se mit au galop pour retrouver le berger. Il était tapi sous un arbre et le philosophe le pria de lui dire à quel signe il avait deviné un si mauvais temps. « Hélas! sire, cela n'est pas bien habile. Toutes les fois que le temps doit passer subitement du beau au mauvais, mes vaches ne cessent de se frotter le c. contre les arbres. » Newton, un peu capot, se retira chez lui et dit en rentrant à Mead : « Ne vaut-il pas bien la peine de s'occuper du ciel pendant cinquante ans pour trouver là les véritables baromètres? »
Le marquis de Vérac étant arrivé trop tard à Pétersbourg pour avoir ses audiences avant une fête magnifique qui se donnait à Péterhof, eut la permission d'y assister incognito, et sa présentation à l'Impératrice fut fixée au lendemain; mais quand il eut vu ces jardins, ces belles eaux, cette flotte illuminée, ce Macao de la souveraine où l'on ne jouait qu'aux diamants, l'air de grandeur et de puissance de l'enchanteresse, il ne put retrouver la parole. Il répétait pour la troisième fois : " Le roi mon maître m'a chargé... — Oui, de me dire qu'il a beaucoup d'amitié pour moi. Je vous dirai, monsieur, que je suis charmée que ce soit vous qu'il ait chargé de la commission » , et tout fut dit.
Le comte de Vaudreuil, émig^ré et cassé, épousa en Angleterre sa nièce, fille du marquis de Vaudreuil. Elle était fort jolie et surtout très vive et M. le duc de Bourbon en était singulièrement occupé. Elle eut, comme la plupart des femmes qui se marient, un fils, et ce fils devint si joli que tout le monde en était émerveillé et que la mère en raffolait. Un jour qu'elle le tenait par la main, et qu'elle vit une dame qui semblait partager son admiration : « Avouez, lui dit-elle, qu'il est joli! — Ah! madame, ce sont les lis et les roses! »
On vit au sacre d'Alexandre I" des gens de tous les règnes, des complices de toutes les révolutions. La police française de Vienne se saisit d'une lettre de Mme de Noisseville, émigrée restée en Russie, au comte O'Donnell, chambellan de l'Empereur d'Autriche. On y trouva entre autres cette phrase bien hardie, mais bien digne de Tacite, que le cabinet des Tuileries se plut à faire courir « .l'ai vu ce jeune prince marchant à la cathédrale, précédé des assassins de son aïeul, entouré de ceux de son père et, selon toute apparence, suivi de& siens.
Le comte Esterhazy, envoyé par les princes français ea-Russie, n'y était qu'un courtisan avide. Il y avait fa if arriver sa femme et ses enfants. L'aîné, Valentin (1) ,
^^^1 V.ilentin Esterhazy, 1787-1838. Son fils Valentin ne en 1814^ fut ambassadeur au service d'Autriclie vers le milieu du .siècle dernier; son frère Vladislas liérita des terres de Voihynie que Catherine II avait données à son père et devint sujet russe.
était particulièrement dressé à mendier, et la faveur dont jouissait l'enfant de suivre Tlmpératrice à la promenade favorisait singulièrement cette partie de l'éducation. Un jour qu'il se tenait fort près de Sa Majesté, il lâcha un gros p..; les courtisans de baisser les yeux, et l'Impératrice de dire froidement : « Voilà son premier impromptu. »
M. lermolov (1) fut le seul favori de Catherine qui ne fut pas renvoyé pour inconduite, mais il était d'une bêtise tellement amère qu'il n'y avait pas moyen de le supporter dans une pareille place. Le comte Tchernichev, ministre de la marine et fort intrigant, qui s'était emparé de ce pauvre jeune homme, trouvait fort mauvais qu'on en parlât mal. Il eut à ce sujet une scène fort vive avec quelqu'un qui voulant le calmer lui dit : «Vous êtes juste, vous avouez pourtant que M. lermolov n'a pas inventé la poudre. — Non, il ne l'a pas inventée, mais du moins n'en a-t-il pas fait perdre le secret. »
Mme de Staël, ne pouvant se faire à la défense de venir à Paris, qui lui semblait le seul théâtre digne
(1) Les courtisans visent d'ordinaire, dans leurs brocarts, les hommes plus di{;nes et plus sérieux qu'eux-mêmes. Parmi les favoris de Catherine, lermolov fut le seul qui chercha réellement à s'instruire. Ilelbig, jufje certainement sévère (Huasisclie Gûnstlinge), ne tarit pas en élo{;es sur ses bonnes qualités et fait surtout ressortir le désir qu'il avait de cultiver son esprit. Dolgoroukov raconte qu'il se ■• fixa en Autriche et mourut en 1836, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, dans sa terre de Frohsdorf, illustrée depuis par le séjour du chef de la maison de Bourbon. »
d'elle, s'adressa à son ancienami et co-révolutionnaire, Lucien Biionaparte, pour la faire lever. Cela n était pas fort aisé, et il fut résolu entre eux qu'on se bornerait d'abord à obtenir de faire sa cour à Milan. La permission accordée, on arrangea que Lucien conduirait la dame au cercle, qu'ils se tiendraient ensemble et que Napoléon viendrait leur adresser la parole. Mme de Staël passa deux jours et deux nuits, c'est d elle que je tiens ce détail, à préparer des réponses pour tous les cas possibles. Enfin l'heure du cercle est arrivée et la voilà placée de manière à attirer les regards du roi d Italie. Malheureusement elle était, comme toujours, assez ridiculement ajustée et ce qu'il fallait cacher se trouvait encore plus en évidence qu'à 1 ordinaire.
Napoléon paraît, 1 aperçoit, s'avance lentement de son coté, la toise longuement de la manière la plus propre à l'embarrasser, et puis comme avisant tout à coup ses appas : » Vous avez sans doute nourri vousmême vos enfants? " — « Atterrée, me dit-elle, du mauvais goût d'une telle question et faite en face de l'Italie, je cherchais une réponse convenable, lorsqu'en s'éloignant, il dit fort haut à son frère : «Vous le voyez, elle ne veut pas même dire un oui ou un non. »
Ce fut là tout le fruit de ce voyage éclatant. Elle se trouva plus éloignée que jamais de Paris (1).
(1) Le comte Fédor, à qui Mme de Stai-1 conta certainement celte entrevue lorsf|u'iIs se rencontrèi-ent à Vevey en 1806, en a placé par erreur le théâtre à Milan, où ni Mme de Stacl ni Lucien Honaparte n'approchèrent de Napoléon. En revanche, il a révélé la " question la plus commune du monde >• que l'auteur de Dix années d'exil \' . l'édition nouvelle de M. Paul Gautier p. 45-46) avoue, sans plus préciser, lui avoir été faite, lorsqu'en 1800, à Paris, chez le {jénéral Berthier, elle rencontra pour la dernière fois son implacable ennemi. (V. Léonce Pin-
La reine d'Angleterre, appréciant l'esprit et les réparties du marquis Caraccioli, ambassadeur de Naples, causait souvent avec lui. S'informant un jour de son oenre de vie, de ses plaisirs : » Sans doute, vous faites l'amour? — Votre Majesté me pardonnera, je l'achète tout fait. "
Le dernier Électeur de Mayence qui y résida avait pour maîtresse une comtesse de Coudenhoven, née de llatzfeld, avec laquelle il habitait un charmant pavillon à peu de distance de sa capitale et qu'on appelait la Favorite. Pendant le cours de l'émig^ration, Mme de î^adaillac, depuis la duchesse d'Escars, se fit présenter comme tant d'autres à l'Électeur. Ce prince, pour entrer en conversation, lui demanda si elleavait vu déjà la Favorite. » Hélas! non, monseigneur, j'ai eu Ihonneur de passer à sa porte et n'ai pas été reçue. " On se représente l'embarras de l'Électeur et de toute cette cour ecclésiastique.
Des femmes de l'ancienne cour me contaient la Révolution et à leur manière. M. de Talleyrand, impatienté, leur coupa enfin la parole. " Nous avons tous travaillé à la chute du trône, mais voici la différence entre nous : quand vous avez vu ses ruines, vous êtes allé vous cacher dessous, et moi j'ai pensé qu'il valait mieux se placer dessus. "
GAUD, " Mme de Staël et le Juc de Rovi{;o » , dans la Revue de Paris du 1" décembre 1903.)
Quand après le procès en divorce du roi et de la reine d'Anjjleterre (1) il fut question du sacre, l'archevêque de Canterbury se mit à étudier le rôle qu'il y devait jouer. Il fut bouleversé lorsqu'il arriva à une antienne qui, prise dans l'histoire de Moïse, commençait par ces mots : « Ses cornes l'élèveront jusqu'au soleil. " Il fut consulter le chancelier qui ne se trouva pas moins embarrassé et prit le parti d'aller demander les ordres du roi. George IV sourit, mais reprenant sa /jravité dit : « On a tant changé de choses dans notre siècle, qu'il faudra encore changer celle-là " , et l'arche véque-primat de remettre ses cornes en poche.
Il y avait à la cour de France un vieil officier des chasses, nommé Lansmatt, auquel la continuité du service et le temps avaient procuré de grandes privautés. Louis XV voulait savoir son âge et Lansmatt ne voulait pas le dire. Ennuyé de différentes tentatives inutiles, le roi, qui savait qu il était du diocèse de Sens, ordonna à Tarchevêque de faire revoir les registres de paroisse et de lui rendre compte de la chose. Quand la réponse arriva ce fut un grand triomphe et le roi ne manqua pas son affaire. » Il faut que vous ayez bien du temps de reste, lui dit le vieil homme, pour vous tant occuper de pareilles vétilles. »
M. Necker, ayant dûment établi la Révolution en France, vint se reposer en Suisse dans son château de
(1) Carolii e de Brur.8-.vic!< ^1768-1S21}.
Coppet. 11 y trouva les principes qu'il avait si bien fécondés. Les paysans armés lui firent comme aux gentilshommes la visite domiciliaire. Ses titres, ses papiers furent brûlés dans sa cour. Le lendemain quelqu un s étant empressé de venir lui témoigner la part qu il prenait à cet événement, lui demanda comment ces furieux 1 avaient traité? » Le genre une fois admis, pas trop mal. »
On vit paraître sur la grande scène, vers 1818, des frères juifs nommés Rothschild, qui, grâce à leur argent, traitèrent avec les gouvernements. L'un fut fait baron par celui d Autriche et l'autre marquis par Naples et le tout sans baptême Je ne sais trop lequel des deux s établit à Paris, où il prit un grand hôtel et donna des fêtes. La vanité croissant avec Tempressement du public, il voulut avoir une femme de qualité pour en faire les honneurs et n'imagina rien de mieux que de s'adresser à la duchesse d'Escars, femme du premier maître d hôtel du roi, demeurant aux Tuileries et en faisant les honneurs aux princes et aux ministres étrangers de la part de Sa Majesté, u Mais vous n'y pensez pas, mon cher M. Rothschild. Songez donc que je suis vieille et laide et que je déparerais vos brillants salons. — Oh! ne vous inquiétez pas de cela, il y en aura qui seront encore plus vieilles et plus laides que vous. »
Il existait à 1 ile Bourbon un gros négociant nommé Mervins, très brave homme, considérable par
sa fortune, mais dont Tesprit ne répondait pas à la position. Ayant vu sur des livres ces mots latins : Ex libris, etc., et demandé ce que cela signifiait, et ayant su que c'était un titre de possession, il fit mettre sur ses fusils et ses pistolets, ex libris, M. de Mervins. — M. de Malartic (1) étant arrivé à 1 île Bourbon, ce pauvre homme fut chargé de le fêter et complimenter et comme il était fort timide, il fut réglé qu'une couronne descendrait sur la tête du commandant et qu'alors Mervins s'avancerait pour lui dire qu'il l'avait bien méritée. Le malheur voulut que la poulie se dérangeât, que la couronne tombât â terre et que la corde s'entortillât autour du cou de M. de Malartic : l'orateur, plus troublé que de coutume, ne manqua pourtant pas de s'avancer, de lui faire une belle révérence et de lui dire : « Monsieur, vous l'avez bien méritée. «
Quand Buonaparte eut imaginé de se faire Empereur, il lui fallut une cour. Il la créa. Gela était aisé; mais ce qui ne l'était pas, c'était de lui donner des usages, des manières. Il imagina d'envoyer demander des conseils â la princesse de Ghimay, dame d'honneur de la reiue Marie-Antoinette, vivant à Paris dans une profonde retraite. Sa réponse â Duroc fut courte et noble : « Dites à votre maître que je ne me souviens plus que des bontés de la Reine. » De la dame d'honneur il fallut se rabattre sur la femme de chambre, Mme Campan.
(1) Anne-Josepli-IIippoIyte, comte de Maures de Malartic 1730- 1800), dont toute la vie uiilitaire s'écoula aux colonies et qui, après avoir couibattu aux côtés de Montcalin au Canada, proté,<»ea avec succès l'ile de France, pendant la Révolution, contre les attaques des Anglais.
Celle-ci, qui ne demandait pas mieux que de marquer pour elle-même et pour ses nièces (la maréchale Neyet Mme de Broc , mit à sa réponse beaucoup de mesure. » Ma plajce chez la Reine ne me mettait pas à portée de voir et de juger la cour; la seule chose qui ma frappé, c est que le maintien des femmes de qualité était calme. On ne parlait jamais haut et Ion faisait peu de gestes. " Gela fit un tel effet, qu au sacre les soidisant princesses et leurs dames n'eussent pas pour tout au monde séparé leurs coudes de leur taille et qu elles remuaient à peine les lèvres lorsqu'elles avaient une réponse à faire.
L'abbessede Quedlinbourg, Albertine de Suède, sœur des rois Gustave III et Charles XÎII, usait d'une telle commodité dans ses amours qu'elle allait sans façon accoucher dans son abbaye. Les deux rois se voyant sans lignée et le duc d'Ostrogothie, le troisième frère, se montrant fort contraire à tout projet de mariage, ils résolurent de mettre à profit cette étrange fécondité. A la suite dun conseil de famille, l'abbesse étant grosse, on arrangea des coussins sur le ventre de la duchesse de Sudermanie, à qui l'on promit monts et merveilles pour se laisser faire. La grossesse fut solennellement déclarée; à quatre mois et demi, les prières publiques commencèrent. Sous prétexte de réparations au château, 1 abbesse fut logée au plus près de la duchesse, enfin le terme de Tune étant venu, on fitmettre l'autre au lit et l'antichambre se remplit des grands de Suède ; mais le ciel confondit d'une cruelle manière ce mystère d'iniquité. L'abbesse accoucha d'un petit nègre, le plus
noir et le mieux conditionné qu'on put mettre au monde. Gustave en manqua mourir de dépit et ne le pardonna jamais à sa sœur. La duchesse fut obligée de rester au lit et de garder la chambre et, à force de soins devenus insupportables à ceux qui s'en étaient chargés, la chose ne se sut pas. Cette anecdote mérite toute créance, car je l'ai entendu conter à différentes reprises par rimpératrice Catherine II (1).
J'ai oublié le nom de celui qui a ditde M. de Talleyrand : u II a vendu tous ceux qui l'avaient acheté. " J'en suis fâché, car ce mot est digne de Tacite.
Le général comte Fersen {2), celui qui prit Kosciuszko 3), à la fin d'une longue carrière militaire se vit chargé malgré lui de la direction du corps des cadets de terre. Il obéit et ne dit mot; mais peu de temps après on lui planta pour chef le grand-duc Constantin. Alors il se fâcha et demanda sa démission, donnant pour raison qu'il ne savait commander ni obéir à des enfants. Son grand âge le sauva des rigueurs de Paul I"et il s'en fut mourir dans sa province. G était un bon soldat, fort homme de qualité et qui, à un peu de crapule près, trouvait rarement son pareil.
(1^ La même anecdote fut racontée au colonel Frédéric de Gagera pendant son séjour à la cour de Nicolas I"' en 1839. (V. son Journal de voyage en Bussie en 1839, dans ses OEuvres posthume».)
(2) Hans Ileinrich Fersen ^en russe, Ivan Efstafievitch).
(3) A la bataille de Macieiovvice.
On vit longtemps à Pétersbourg deux barons d'Osten-Sacken, frères, l'un ministre de Saxe en Russie (1), l'autre (2) sous-gouverneur du grand-duc Alexandre, puis ministre de Russie en Danemark, puis sous-gouverneur du grand-duc Constantin, puis comte en récompense de cette belle éducation. Ils étaient l'un et l'autre d'une bêtise avérée; mais l'un était froid et silencieux, l'autre toujours debout, gesticulant, jasant, si bien que lord Malmesbury disait de celui-ci qu'il était la bêtise de son frère mise en action.
La première fois que je vis le cardinal de Busca, le chevalier d'Azara me dit : « Je vous présente l'éminentissime Busca, qui ne croit en Dieu que lorsqu il a une indigestion. »
La princesse Dachkov (3) avait captivé jusqu à un certain point les deux principaux personnages de la conspiration, le prince Orlov et le comte Panine, gouverneur du grand-duc, et de là se crut appelée seule à la confidence des affaires et à la disposition des grâces. Il est un mot charmant et peu connu, mot qui ne s'accorderait point avec la majesté de l'histoire, mais que je ne puis laisser perdre et que dit au prince Orlov Catherine, impatientée des sollicitations continuelles de sa dame d'honneur : « Prenez garde à cette femme; elle est insatiable, elle ne finira point de vous importuner. Un jour elle vous demandera ma couronne et
(1) Jean Gustave, né en 1725, lieutenant-général au service de la Saxe.
(2) Charles Magnus (en russe, Karl Ivanovitch), 1733-1808.
(3) Née Catherine Vorontsov, auteur des Mémoires.
v^ous pourrez la lui donner; elle demandera ma vie et peut-être consentirais-jeau sacrifice; mais enfin n'ayant
plus rien à désirer elle voudra mon p et ceci se
trouvera au-dessus de votre pouvoir. »
Quand les enfants de la princesse Dachkov parurent suffisamment instruits et bien tournés, on entreprit la visite des principales capitales de TEurope. On eut à Paris une première leçon, mais qui ne profita guère. La princesse se trouvant au Palais-Royal, où des historiens soudoyés la faisaient valoir, voulut paraître importunée de la curiosité des Parisiens. Distinguant dans la foule un grand chevalier de Saint-Louis qui la lorgnait : <' Monsieur, lui dit-elle, m'avez-vous assez considérée? — Madame, je ne vous considère nullement, je voua regarde, » et les huées d'éclater et les badauds d'augmenter tellement, qu'il fallut le secours de la garde pour gagner le poste et le premier fiacre.
La princesse Dachkov, qui portait si continuellement le cordon de l'ordre (l), ne l'avait jamais reçu de Catherine II, mais se l'était approprié. Le jour de la révolution, l'Impératrice quittant dans Notre-Dame de Kazan ce cordon pour revêtir le collier de Saint-André, ne voyant autour d'elle aucune femme de qualité à qui elle pouvait le remettre, le donna à Mme Dachkov, qui ne perdit pas la tête et se le posa incontinent autour du col. " Qu'avais-je à faire dans un pareil moment? Bien
(1) De Sainte-Catherine.
autre chose que de disputer une aune de ruban. » Je tiens cette anecdote de l'Impératrice Catherine II.
La princesse de Nassau-Sieg^en (I) avait des reparties quelquefois assez plaisantes. Ayant rencontré Gustave III à Spa, ce monarque, qui savait que les dames ne pouvaient l'aimer (2), se mit à jouer vis-à-vis d'elle la passion la plus effrénée. Un jour qu'il se jeta à ses pieds, disant qu'il mourrait si elle ne se rendait pas : « Quoi, Sire, vous pouvez penser que je ne vous aime pas! Cependant vous en avez la preuve la plus convaincante. .Te ne vous attraperai pas au point de me rendre! »
La bataille d'Iéna allait se donner; le canon commençait à se faire entendre. Il était question d'éloigner la reine de Prusse qui était venue jusque-là avec la comtesse de Voss, sa vieille gfrande maîtresse. Le général Kœkritz, aide de camp du roi, avait déjà perdu la tête et Mme de Voss, dont la responsabilité était fort grande, avait beau lui parler; il n'entendait plus rien et caracolait autour de la calèche sans répondre, sans savoir quel parti prendre Impatientée de n'avoir aucune réponse aux questions qu'elle lui faisait et le croyant au moment d'aller joindre la ligne, elle lui cria : « La Reine vous ordonne, monsieur, de rester ici. De vieilles femmes comme vous et moi n'ont rien à faire là-bas. »
(1) Princesse Sanguszko, née Cliarlotte Gozdzka, épouse du fameux condottiere Charles-Othon de JNassau-Sienen, mort en 1809.
(2^ Allusion fi l'accusntion portée rontre lui par les contemporains et à l'opinion qui a attribué la paternité de son fils et successeur Gustave IV à l'ofticiei Munck.