LE DERNIER DE LA FAMILLE
Le retour du comte George et des autres petits-fils de l'ambassadeur Alexandie Gavrilovitch en Russie. — Cause probable de cette démarche. — Circonstances qui la facilitèrent. — Mariage du comte George avec une iSarichkine. — Son ambassade en Chine. — Préparatifs grandioses pour cette expédition. — L'échec. — La carrière subséquente du comte George : diplomate, grand chambellan, curateur de l'nrronrondisscment scolaire de Kharkhov. — Son portrait par un membre de l'aristocratie russe.
L'unique fils du comte Alexandre, George, connu chez les Russes sous le nom de louri Alexandrovitch, avait à peine dix-neuf ans à la mort de son père. Jouissant de tous les avantages d'une éducation soignée, et, en surplus, d'une belle santé, rien ne lui manquait qu'une ample fortune. Toute carrière en France lui étant fermée à cause de sa religion, fallait-il aller quérir fortune à Berlin? Pouvait-on encore compter sur la protection du vieux Frédéric? Tels étaient les doutes qui se présentaient à l'esprit du jeune homme. Seule, la Russie, la patrie de ses ancêtres, offrait des chances au rejeton d'une famille portant le nom historique de Golovkine.
« En 1 783 il fut enfin résolu, raconte le comte Fédor, que mon frère (1), moi et mon cousin germain, le
(1) Pierre Louis Frédéric, grand-veneur, né le 13 janvier 1768, f le 5 décembre 1821, marié en 179.5 à Sophie-Alexandrovna Démidov, dame d'honneur, née le 23 mai 1796, morte le 19 octobre 1831. C'est évidem-
~t3o^ni/e tb^ec>i^e ,yo^/?T^Âi
'zcne
comte Georfje, irions servir notre patrie et recueillir les restes d'une fortune à peu près détruite. »
« Ainsi cette famille, continue le comte Fédor, qui pouvait remonter avec tant d'éclat à sa place, arrive au bout de cinquante ans par pièces et par morceaux, semblables aux restes d'une tribu longuement exilée, n'ayant plus de religion, ne sachant plus sa langue, sollicitant la disposition des faibles domaines qui n'avaient été ni confisqués par le despotisme, ni aliénés par l'ignorance et l'incurie, sans amis, sans
ment ce membre de la famille Golovkine, et non Pierre Alexantlrovitch, comme le croyait le prince Lobanov (^Russkaj'a Rodoslovnaja Kniaa, 2" édition, 1895, p. 162 j qui fit partie de l'église réformée de Saint- Pétersbourg du temps de Paul, car Pierre Alexandrovitch, qui avait épousé sa nièce, Frédérique Henriette, comtesse Kameke, mourut en 1787 (voyez Table IV). C'est à lui donc que se rapporte le récit de Masson dans ses Mémoires secrets sur la Russie : « Les réformés français et suisses ont à Pétersbourg une église, oi'i ils permirent aux Allemands de célébrer aussi leur culte en leur langue ; mais comme les premiers fonds de ce temple provenaient des Français, ils en gardaient la manutention. IjCS Allemands prétendirent à une entière communauté; ils intentèrent un procès qu'ils perdirent. Ils implorèrent la protection de Paul, qui ordonna une revision. Le Sénat confirma son premier jugement. Nouvelle réclamation; et Paul ordonna de juger en faveur des Allemands. Mannsbàndel, de Mulhouse, était pasteur des Français, et le comte Golovkine, capitaine de marine, l'un de ses anciens d'église : ils se permirent quelques remarques sur la partialité de l'empereur. Mannsbàndel fut jeté au fond d'un cachot, d'où il ne sortit qu'avec injonction de quitter la Russie ; le comte Golovkine eut ordre de sortir de Pétersbourg sur-le-champ; puis il reçut un nouvel ordre de se rendre sur le vaisseau qu'il commandait, où, à son arrivée, il fut fait matelot, i Cf. Archives Vorontsov, p. 400.
Outre Pierre, Fédor et George, il y eut un frère cadet du comte Fédor, Gabriel (1775-1805\ capitaine au service hollandais, qui rentra en Russie plus tard que ses frères, 11 fut reçu au régiment Semenovski, en 1797, et mourut le 19 octobre 1805 à la suite de blessures reçues à la bataille de Lambach. Il eut de sa femme, Aurora Patkul, un fils unique, mort très jeune. Jacob Ivanovitch de Sanglen raconte dans ses Mémoires une très curieuse anecdote qui le caractérise comme un homme fort original. (Anticjuité russe, t. XXXVI, p. 487.)
créatures, sans relations et recevant comme une grâce de la main d une étrangère, d'une impératrice allemande, ce que la main de la fille de Pierre I" la pressait d'accepter comme vme réparation et le tribut du repentir. Nous étions trois, nous apportions ce que la Russie ne nous eût pas donné : une éducation forte et élégante, et cependant il n'y eut pour nous de réussite que par l'intrigue. Je n'en ai pas à me reprocher et je la reproche point aux deux autres. . . »
La complainte elégiaque du comte Fédor n'est pas entièrement fondée sur les faits. Les Golovkine avaient des protecteurs influents, parmi lesquels Catherine II occupait une place prééminente. Cette princesse philosophe, dont l'appréciation des écrits du docteur Zimmermann, l'auteur des ouvrages célèbres Sur la solitude et Sur r orgueil national, est bien connue, se moquait sans doute intérieurement des préjugés que l'ignorance et la sottise avaient si fortement enracinés dans les cœurs de ses sujets. Ces préjugés se traduisent par la maxime, que tout ce qui n'est point de la nation, tout ce qui diffère de ses mœurs et de ses usages, fussent-ils des plus sots et ridicules, est nécessairement mauvais et nullement digne d'être imité. En princesse sage et rusée, Catherine sut ménager ces idées. Elle réussit si bien que les Russes oublièrent qu'elle était allemande. « On sait qu'un jour, raconte Wigel, obligée d'être saignée et présentant courageusement le bras à Rogerson, son médecin anglais, Catherine lui dit : <i Saignez, « saignez-moi bien, afin qu il ne reste plus une seule « goutte de sang allemand dans mes veines (1). »
(1) La Russie envahie par les Allemands, p. 65.
i:ntroduction historique 53
Il entrait donc parfaitement dans les vues de Catherine II de flatter l'amour-propre des personnes de son entourage en proie à la nostalgie dune époque irrévocablement disparue, en rappelant de l'étranger hérétique les Golovkine, ces enfants perdus de la vieille Moscovie pour les ramener au sein de la sainte Église orthodoxe.
Il est à regretter qu'aucun des détails sur les négociations qui précédèrent le retour des Golovkine en Russie ne soit mentionné dans les papiers du comte Fédor. On ne peut que conjecturer les influences qui favorisèrent la volte-face des trois derniers représentants de cette famille émigrée. Il est à présumer que la comtesse Kameke, née Golovkine, dont on a parlé dans le chapitre précédent, ne fut point étrangère à ce résultat inattendu (1) , Fort bien vue à la cour de Frédéric le Grand, la comtesse possédait l'amitié de Catherine et il est très probable que, grâce à sa puissante protection, ses jeunes neveux furent reçus gracieusement à la cour de Russie. « La première fois, raconte le comte Fédor, où, malgré mon extrême jeunesse et le manque absolu de protections, je fus admis à la société du soir, dans ce qu'on appelait « la petite (t société de l'impératrice " , Sa Majesté, qui apparemment avait remarqué quelque surprise dans les per-
(1) Probablement les prières de la comtesse Michel Golovkine contribuèrent aussi à ce résultat. « Catherine II, lors de son sacre, et à laprièrede cette vénérable femme, fit savoir à cette famille qu'ils pouvaient rentrer en Russie en toute sécurité; que leurs biens leur seraient restitués et qu'il leur serait permis de professer la religion réformée . Les fils du comte Alexandre Gavrilovitch, déjà habitués au séjour de la Hollande, remercièrent respectueuseuient l'impératrice, mais ils acceptèrent sa proposition pour leurs fils à eux... » Dolgoroukov, Mémoires, t. I, p. 115.
sonnes toutes plus ou moins de son âge qui la composaient, se mit à conter de l'air le plus naturel du monde des détails sur la vie qu'elle avait menée avant d'être appelée en Russie. Voulant nous faire connaître le peu d'aisance dont elle jouissait alors, elle nous dit : J'eus, dans Ihiver de 1742, un des plus grands plaisirs de ma vie. Je n'avais que treize ans et mon père avait eu la bonté de m'envoyer passer quinze jours du carnaval à Berlin; mais j'étais si pauvre et si mal vêtue, que je n'osais me montrer nulle part. La comtesse de Kameke, — sa tante, dit-elle en me montrant, — eut pitié de moi. Elle me fit faire, ce qui était alors le comble de 1 élégance, une robe de damas jaune, galonnée d'argent, me prit avec elle chez la reine et les princesses du sang, et me fit danser tous les soirs. Je ne pense pas que depuis rien m'ait fait autant de plaisir que cette robe-là. »
Un an après son arrivée en Russie, le comte George épousa Catherine Lvovna Narichkine, parti fort avantageux, car son père, le grand écuyer Léon Alexandrovitch, était un des familiers de l'Ermitage, et ses calembours spirituels trouvaient grâce auprès de la Sémiramis du Nord. D'ailleurs la famille Narichkine était fort riche, et ses débuts remontaient à une honorable ancienneté; c'est elle, on s'en souvient, qui avait donné à la Russie la mère de Pierre I"; c'est elle enfin qui fournit plus tard un objet digne des attentions assidues de l'empereur Alexandre P'; car le frère de la comtesse George Golovkine, le grand veneur Dmitri Lvovitch Narichkine, était un mari complaisant. Au reste, la grâce et la beauté de sa femme, la séduisante
«Ci^VlL -^^-^ •" T<i-
r'.J^ '-■-■,« jrwrSlî-!'-^!
née Prl^^ce^M; Tc/Letiffiù/ti/t'hc .
cm.
IINTRODUCTION HISTORIQUE 55
Marie Antonovna, née Tchetvertinski, ne le touchaient point. Cependant ces charmes étaient suffisamment attrayants pour occuper le cœur d'un puissant monarque, même s'ils n'étaient parés « que d'une simple robe de crêpe blanc et d'une guirlande de ces fleurs bleues qu'on appelle : Ne-m'oubliez-pas " , comme nous la présente la comtesse de Ghoiseul-Gouffier dans ses Mémoires.
La carrière d'un grand seigneur russe, au commencement du dix-neuvième siècle, se faisait moins rapidement que dans les temps d'Elisabeth et de Catherine, lorsque des garçons imberbes cumulaient les titres et les fonctions d'hetman des Cosaques et de président de l'Académie des sciences. Condamnées en principe par l'esprit éclairé d'Alexandre I", ces promotions rapides n'étaient pourtant point entièrement oubliées sous un règne dont les débuts glorieux présageaient le triomphe des lumières sur l'arbitraire et la force brutale. On continuait donc à choisir de préférence les appuis du trône parmi ceux qui brillaient par leur naissance. Pour suppléer aux mérites trop souvent absents, on avait recours aux titres ronflants et aux grades pompeux. Telle est la force funeste de l'habitude.
Il n'est donc point étonnant que le comte George, qui possédait, outre les avantages de son nom, ceux que donne une éducation soignée, fît son chemin aussi rapidement que maint mandarin ignorant et grossier. Les calendriers de la cour nous le présentent grimpant lestement sur l'échelle du « tchin " de grade à grade. En 1795, il est chambellan; en 1801, sénateur, président du département de commerce et grand-maître des
56 LA COUll ET LE REGNE DE PAUL I"
cérémonies de la cour; quelques années plus tard, conseiller privé actuel et chevalier de l'ordre de Saint- Alexandre Nevski.
Dans cette vie, en somme monotone, contentonsnous de relever un épisode dont un contemporain russe nous a transmis un récit fort curieux. « Au commencement de Tannée 1805, il fut résolu d'envoyer le comte Golovkine à la tête d un nombreux personnel en Chine, raconte Wigel (1). On espérait, dit-il, persuader les Chinois, à force d'habiles négociations, à nous rendre la province de lAmour, aliénée depuis les temps de l'impératrice Anne Ivanovna et de Biron, alors que les Allemands veillaient si bien aux intérêts delà Russie. Peut-être, ajoute-t-il, le choix tomba sur Golovkine parce qu'il était graiid-maitre des cérémonies et parce que de tous les peuples du monde, les Chinois se montrent les plus attachés aux cérémonies, mais je confesse et je le crois jusqu'à aujourd'hui que rien dans cette affaire ne fut fermement décidé dés le commencement. On envoya le comte Golovkine en
Chine ainsi en tous cas à l'aventure.
Moi-même je ressemblai à un matelot qui s'était em-
(1) Mémoires (en russe), vol. H. C'est une figure curieuse que celle de Philippe Wijjel. Allemand de naissance, il se distin{;ua par la haine de sa race, trait curnniun aux renéjjats. Il est l'auteur de niénioires très intéressants qui se rapportent principalement aux rèf^nes de Paul l" et d'Alexandre P^ en outre d'une brochure : /.(/ Russie envaltic par les Allemands, publiée en 184'i-. Sa manière de voir les choses, ouvertement exprimée dans ce pamphlet, représente probablement les pensées secrètes d'une forte u)ajorité du peuple russe. Wifjel appartenait à ce corps de noblesse secondaire «recrutée parmi les fils de prêtres, les administrateurs, les artistes, les employés de tous genres venus de l'étranger, qui, selon la prophétie partiellement réalisée du marquis de Custine, « commenceront la prochaine révolution de la Piussie « . (La Russie en 1839, t 11, p. 126.)
barque sans demander pourquoi on allait aux Indes, en Brésil ou dans le Canada. »
Le personnel qui accompagnait l'ambassadeur était fort nombreux. Il y avait des secrétaires, des cavaliers, des gentilshommes d'ambassade, des docteurs, des apothicaires, des historiographes, des artistes peintres; un astronome, le conseiller d'État Schubert, resplendissant sous son chapeau à plumet et l'énorme croix de Sainte-Anne qui s'étalait sur sa poitrine, des professeurs de zoologie, de minéralogie et de botanique, des interprètes, et enfin l'éminent orientaliste Jules Klaproth (1) représentaient la science.
La prévoyance du gouvernement alla jusqu'à joindre au personnel, déjà très nombreux, de l'expédition, quelques géomètres militaires pour relever en cas de besoin des plans topographiques en Chine, et enfin un archimandrite avec une suite imposante de religieux et d'étudiants en théologie, — peut-être pour contrebalancer le fait fâcheux que les chefs de l'ambassade se souciaient fort peu de l'orthodoxie : car Golovkine professait la religion réformée, Potocki était catholique et Baikov, le premier secrétaire de Golovkine, athée ! Quarante dragons et vingt cosaques avec leurs officiers étaient chargés de veiller à la sûreté de l'expédition. Cette précaution était indispensable, vu Ténormité du train qui suivait l'ambassade. Que n'y avait-il pas dans ce train? Des cadeaux précieux pour l'empereur de Chine, entre autres plusieurs miroirs d'une grandeur
(1) Klaprotli publia à Leipzij;, en 1809 (seconde édition, 1817), une brochure anonyme : Die russisclie Gesandschaft iiach Cliina un Juhre 1805, devenue aujourd'hui fort rare, dans laquelle il décrivit les aventures de cette expédition. Il ne ménagea point les critiques acerbes à certains membres de l'ambassade, notamment au comte Golovkine,
58 LA COUR ET LE REGiNE DE PAUL I"
extraordinaire, fort propres, croyait-on, à effrayer et enchanter en même temps les Chinois, une quantité de meubles de voyage, un somptueux service d'argent pour les besoins quotidiens du personnel de Texpédition, enfin tout un orchestre de musiciens et, pour que rien ne manquât, une chancellerie ambulante.
Tous les membres de Texpédition étaient vêtus d'un uniforme vert aux boutons blancs métalliques. Grâce à la puissante intervention du comte Golovkine, ses subordonnés reçurent la permission d'y ajouter des galons d'argent et de parer leur tête d'une casquette verte qui tenait du shako et du casque.
Tout ce monde se mit en marche par escouades au commencement de l'été de 1805. On avançait par petites étapes ; de telle sorte que l'immense caravane ne fut réunie qu'au mois de septembre dans la ville d'Irkoutsk.
Conformément aux usages diplomatiques, le comte Golovkine ne tarda point à informer le gouvernement chinois de son arrivée dans la métropole sibérienne, et de lui envoyer en même temps une liste détaillée des personnes qui composaient sa suite. La réponse des Chinois ne se fit point attendre. Méfiants à l'excès, les mandarins exigèrent une réduction du personnel de l'ambassade, ce qui leur fut accordé sans délai par le comte. L'astronome de l'expédition fut le premier qu'on sacrifia à la demande du gouvernement chinois; nombre d'autres, l'éminent orientaliste Klaproth y compris, furent rayés des listes, mais secrètement. L'ordre de retourner en Russie leur fut communiqué à Kiakhta, place frontière de la Sibérie.
Cependant les appréhensions des Chinois n'étaient
point complètement calmées par ce sacrifice d'astronome et d'orientaliste. « C'était bien amusant d'observer les soldats chinois, raconte Wigel. Semblables à des Amours asiatiques, leurs arc et carquois au dos, une boule de verre et une plume de paon à leur casquette, ces héros entouraient nos dragons, l'effroi visiblement peint sur leur mine. Et certes, nos soldats étaient tous des géants avec d'énormes moustaches ; leurs chevaux ressemblaient plutôt à des éléphants et leurs casques étaient d'une hauteur inouïe !... "
Le 21 décembre 1805, l'immense caravane, longue d'un kilomètre, s'ébranla vers le désert de Gobi. Des troupeaux entiers de chevaux des steppes étaient attelés aux fourgons et aux calèches européennes, que ces quadrupèdes n'avaient jamais vus dans leur vie. Ils hennissaient, ruaient, se cabraient et cassaient fréquemment les traits. Sur les sièges étaient assis des Mongols auprès des cochers russes qui leur enseignaient l'usage des rênes. D'autres Mongols, attirés par la curiosité, tourbillonnaient autour de cette procession sur leurs petits chevaux. A la tête de la caravane on voyait l'ambassadeur sur son magnifique cheval, la mine terriblement majestueuse, accompagné d'une brillante cavalcade...
Les résultats de cette expédition extraordinaire ne correspondirent point à ces débuts brillants. Après trois semaines de marche à travers le désert de Gobi, la caravane fit halte auprès d un camp mongol où 1 attendaient des mandarins envoyés de Pékin. Les premiers jours se passèrent à échanger des civilités, c'està-dire dans des cérémonies interminables. L'ambassadeur traitait les Chinois tout à fait à l'européenne, avec
60 LA COUll ET LE REGNE DE PAUL I"
beaucoup d'amabilité et de grâce, — mais évidemment ce traitement n'avait point d'effet sur l'imagination des Mongols. Ils considéraient l'ambassadeur plutôt comme une espèce de jongleur, envoyé par la Russie pour les divertir et chaque jour leurs demandes allaient croissant. La patience de Golovkine fut mise à la plus rude épreuve. On eut même l'audace de lui proposer la répétition du cérémonial (1) qu'on exigeait de tous ceux qui avaient l'honneur de se présenter à l'Empereur de Chine. Il fut invité à pénétrer dans une chambre où se trouvait le portrait du Fils du Ciel; on lui enjoignit d'entrer à quatre pattes, un coussin sur le dos servant de support à ses lettres de créance. L'ambassadeur répondit qu'il ne se déciderait à subir une telle humiliation que dans le cas où un ordre émanant de son souverain lui en accorderait la permission. Peut-être espérait-il effrayer les Chinois par la perspective de vivre encore longtemps à leurs frais. Le jour suivant on trouva tous les cadeaux qu'il avait apportés jetés sur le sol du désert, auprès de sa tente. Il ne lui restait donc d'autre alternative que de retourner en Sibérie par un froid intense et menacé de la famine.
Semblable à Moïse et plus malheureux que lui, Golovkine retourna à Kiakhta sans avoir vu la terre promise, après avoir erré cinquante-six jours dans le désert.
Le comte George avait fait son devoir en brave homme; mais sa carrière se ressentit de l'échec infligé
(1) La céréinoiiie du keou-tcou. Toute personne admise devant l'empereur tombe à genoux, appuie les niain;; à terre, la frappe trois roi» avec le front, se relève, puis recommence encore deux fois ce salut. j^Klap-