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par cette expédition ridicule au prestige de la Russie en Extrême-Orient. On ne lui confia plus que des missions diplomatiques d'une importance secondaire. En 180S il fut désigné par l'Impératrice Marie Féodorovna pour s'occuper du mariage du prince George d'Oldenbourg avec la grande-duchesse Catherine Paulovna. Plus tard il devint chargé d'affaires à Karlsruhe, et en 1818, lorsque l'oubli se fit sur l'affaire chinoise, on l'envoya à Vienne.
En 1820 il assista au congrès de Troppau conjointement avec Nesselrode, Capo d'Istria, Volkonski et Alopéus pour y soutenir les intérêts de la Russie.
Mais son séjour à Vienne (l)ne dura pas longtemps. Il ne sut pas gagner la confiance de Metternich (2) . Dès
(1) Mme la baronne du Montet qui, clans ses intéressants Souveuirx (Paris, Pion), nous a laissé un tableau fidèle de la haute société viennoise au commencement du siècle passé, parle à plusieurs reprises du comte George Golovkine : « ... Le comte Golovkine, qui est allé jusqu'à la grande muraille de la Chine, et qui use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs qui reviennent de loin... » (p. 182). "... M. de Golovkine a donné un bal cet hiver; il a invité par carte le prince Maurice Liechtenstein, mort depuis deux ans ! Quelle triste distraction pour sa veuve ! »
(2) Extrait d'une lettre particulière de Metternich du 29 juillet 1820 (explosion de la révolution napolitaine) : « On ne peut se faire aucune idée delà naïveté de Golovkine; elle n'a d'égale que sa bonne volonté, qui est incontestablement parfaite. C'est un de ces hommes qui n'ont pas d'idée dominante; il est correct et incorrect, ultramontain et libéral, chrétien et païen, tout cela dans le même quart d'heure. « Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 263.
Extrait d'une lettre particulière de Metternich, de Troppau, 1" novembre 1820 : Il Les soirées oîi l'orage gronde au dehors et où de grosses gouttes de pluie viennent battre contre les fenêtres semblent faites tout exprès pour les conversations intimes. Cette expérience, que j avais déjà faite souvent, je viens de la confirmer de nouveau par un long entre-tien que j'ai eu avec Nesselrode. Ce dernier était assis devant moi à la table où j'écris; il vient de me quitter il y a dix minutes. Nesselrode commença de lui-même à me parler de l'impossibilité de laisser Golovkine
1822 on le trouve en congé permanent tantôt à Pétersboiirg, tantôt à l'étranger.
En 1831, le vieux comte fut promu à la dignité de membre du département législatif du conseil de l'empire. C'était un domaine inconnu qu'il abordait, mais autrefois on ne considérait pas en Russie l'ignorance des affaires de mauvais œil : la loyauté envers le souverain, les cheveux blancs et surtout une tenue strictement militaire équivalaient aux yeux des gouvernants à l'érudition des sages. C'était précisément l'époque si bien caractérisée par la plaisanterie du comte Pierre Dolgoroukov ( 1 ) : « Un fonctionnaire ou un officier général a-t-il un coup d'apoplexie, on le fait entrer au Sénat ; au second coup d'apoplexie on le fait entrer au conseil de l'empire ; au troisième coup d'apoplexie il peut aspirer de devenir ministre. »
Quelques années plus tard nous rencontrons de nouveau le vénérable vieillard ; il exerce les fonctions délicates de grand chambellan à la noce de la grandeduchesse Marie Nicolaïevna, fille de l'empereur Nicolas, avec le duc Maximilien de Leuchtenberg. « Le comte Golovkine est entré en fonction à l'occasion des fêtes du mariage et il a moins d'expérience que n'en avait son prédécesseur (2). Un jeune chambellan nommé par lui vient d'encourir la colère d-e l'empereur et d'exposer son chef à une réprimande un peu sévère. C'était au bal de la grande-duchesse Hélène.
(i L'empereur causait avec l'ambassadeur d'Autriche.
à Vienne; l'empereur ne veut plus lire ses rapports et Capo d'Fstria ne veut pas l'écouter. » Mémoires, t. III, p. 375.
(1) La vérité sur la Russie, p. 46.
(2) GusTiNE, La Russie en 1839, t. II, p. 26 et suiv.
Le jeune chambellan reçoit de la grande-duchesse Marie l'ordre d'aller inviter, de sa part, cet ambassadeur à danser avec elle. Dans son zèle, le pauvre débutant, rompant le cercle que je vous ai décrit, arrive intrépidement jusqu'à la personne de l'empereur pour dire devant Sa Majesté elle-même à l'ambassadeur d'Autriche : " Monsieur le comte, madame la du- <i chesse de Leuchtenberg vous prie à danser pour la a première polonaise. »
« L'empereur, choqué de l'ignorance du nouveau chambellan, lui dit très haut : « Vous venez d'être <i nommé à votre charge, monsieur, apprenez donc à la ('remplir : d'abord, ma fille ne s'appelle pas la duchesse " de Leuchtenberg ; elle s'appelle la grande-duchesse « Marie ; ensuite vous devez savoir qu'on ne vient pas m'interrompre quand je cause avec quelqu'un. "
Le nouveau chambellan qui recevait cette dure réprimande de la bouche même du maître était malheureusement un pauvre gentilhomme polonais. L'empereur ne se contenta pas de ce peu de mots : il fit appeler le grand chambellan, et lui recommanda d'être à l'avenir plus circonspect dans ses choix. »
On se demande naturellement pourquoi le comte George s'exposait à de telles humiliations. Était-ce par amour pour la patrie ? Était-ce par attachement à la routine du service? Pourquoi ne passait-il pas les jours de sa vieillesse dans une retraite honorable, digne du fils d'un philosophe? La probabilité que certaines catastrophes financières l'avaient à peu près ruiné semblerait être presque confirmée par le fait qu'il respira encore douze ans l'atmosphère poudreuse des chancelleries russes. D'autre part elle est démentie
par les dispositions qu'il prit quelques mois avant sa nnort en érigeant en majorai ses terres peuplées de 8,000 serfs. Jusqu'à 1 âge de quatre-vingt-quatre ans il remplit les fonctions de curateur dans l'arrondissement scolaire de Kharkov (1), poste qui n'était nullement en rapport avec sa carrière précédente.
Le comte George ne laissa après lui aucun descendant mâle. Sa fille unique, la comtesse Nathalie, fut mariée au prince Salticov, dont un descendant éloigné possède encore le majorât (2) institué par le feu comte Golovkine.
« Le comte George, aussi passablement hâbleur, fut le type de l'homme de salon du dix-huitième siècle, dit un membre de l'aristocratie russe (3). Grand, élancé, il avait à quatre-vingt-dix ans la tenue d'un homme de cinquante ; tous les matins il faisait sa promenade à pied sur la Perspective de Newski ; tous les soirs il allait courir les salons, faisant l'aimable avec les dames et aux petites attentions pour tous les hommes influents à la cour. Rentré en Russie à l'âge de dix-huit ans, il n'avait jamais su apprendre la langue russe. Sous le règne de l'empereur Paul il était sénateur, et dans le département du Sénat où il siégeait, un procès ayant été jugé d'une façon injuste, tous les sénateurs de ce département reçurent une réprimande du souve-
(1) C'est à la suite d'une conversation avec l'empereur Kicolas an sujet des universités anglaises que celui-ci lui contia ce poste. KarnoviTcii, Les grandex fo) limes particulières en Russie, Péters!)Our{», 1885 (en russe).
(2j Dans le château vandois, oiî le comte Georf;e passa les heureuses années de son enfance on peut voir encore aujourd'hui deux aquarelles, représentant l'église et le parc de Constantinovo près Kharkhov, terre appartenant jadis au feu comte George Golovkine.
(3) Le prince Pierre Doi.conouKOv, Mémoires, t. I, p. 116.
rain, " à l'exception, était-il dit dans l'ordre impérial, du conseiller privé comte Golovkine, par la raison qu'il ne connaît point la langue russe; mais qu'on ait à lui signifier de 1 apprendre le plus vite possible (1). »
(1) Celte même anecdote est citée par M. Choubinski dans ses Esquisses et Récits historiques (Saint-Pétersbourg, 1903). Curieusement, le savant écrivain russe donne l'ambassade de Naples au chef de la malencontreuse expédition diplomatique en Chine, sans se douter de l'existence du gai et versatile comte Fédor.