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(1) Au sujet des sonnets de Shakespeare, voir notre traduction d'Oscar Wilde : Le Portrait de Mojtêieur W, H.
[ ^ une figure tragique condamne la pièce, bien qu'il n'en ait
' pas entendu ou au moins compris deux lignes. Cependant la chose faite, il avise une fille et lui pinçant les doigts avec un air abominablement langoureux, il lui dit à voix basse : < Dieu me damne! Madame, si vous saviez seulement, etc., la passion que j'ai pour vous et les flammes que vos charmes irrésistibles, etc., ont allumées dans mon cœur, vous me seriez compatissante et vous m'honoreriez de votre angélique compagnie, pour prendre avec moi de la boisson d'amour à la taverne voisine. » Mais s'il s'aperçoit qu'elle est honnête et qu'il ne peut la persuader, il s'écrie alors à pleine voix : « Que Dieu vous damne, prostituée puritaine! Que faites-vous au parterre? La galerie à douze pences avec les manteaux de camelot et les laquais est assez bonne pour vous! (i) »
A A ce public de désœuvrés, il fallait les voluptés de la vision et c'est pour lui qu'on multipliait les occasions de travesti. Quelquefois même les femmes accaparèrent tout le théâtre et jouèrent sans le secours d'aucun acteur. En ce cas, on choisissait les pièces les plus libres, celles dans lesquelles foisonnaient les équivoques et où, passant dans leur bouche, elles prenaient une saveur plus piquante (2). C'est parmi ces chanteuses, ces actrices, ces danseuses que Charles II trouva de nombreuses maîtresses. « L'on peut croire, dit
ii Cibber, parlant des actrices du temps, qu'elles ne furent vpas mal choisies, car tout le monde sait que plusieurs eurent assez de charmes, dans leurs heures de loisir, pour calmer et adoucir les soucis d'un gouvernement. »
Eléonore Gwynn est une des plus célèbres de celles-là. Elle avait un charme, un chien, auquel le public du Théâtre du Roi ne savait résister et, si elle était détestable dans les rôles tragiques, elle se relevait et triomphait, se
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(1) The Character ofa town Gallant, cité par Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre^ p. 61.
(2) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre, p. 35.
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révélant grande actrice, dans les scènes de genre (i). ^, Dryden le savait bien, et après avoir écrit V Amour tyran, et sacrifié le nombre de personnages nécessaires au goût du temps pour le meurtre et le carnage, il avait écrit pour Nell Gwynn un épilogue fantaisiste, que les circonstances dans lesquelles il était débité rendaient encore plus piquant. On venait de tuer Gwynn (2), et on allait emporter son corps. Tout d'un coup, elle se relevait brusquement- < Halte, criait-elle aux porteurs, êtes-vous fous, maudits chiens du diable? C'est à moi de me lever et de débiter Vépilogue. » Et s'avançant sur l'avant de la scène : « Bons gentlemen, disait-elle à l'auditoire, je viens vous apporter d'étranges nouvelles. Je suis le fantôme de la pauvre Nelly. Charmantes dames, ne vous effrayez pas. Je serai convenable. Je suis ce que je fus. Un charmant diablotin inoffensif, car après la mort, nous autres esprits, nous ^ conservons entièrement les caractères que nous avions comme êtres humains. Ainsi, moi qui fus ici, actrice, je joue mes tours en Enfer où je suis un lutin. Galants, songez-y. Vous dites que les esprits n'existent pas, mais c'est moi qui, la nuit, viens danser sur vos lits, et, sur ma foi, vous êtes bien attrapés quand je vous surprends entre le sommeil et la veille. A vous dire la vérité, j'erre parce que je suis morie dans une tragédie, en dehors de ma vocation. O poète, poète d'une infernale sottise, as-tu ^ pu te montrer assez dépourvu de sens pooir faire mourir d'amour Nelly? Non, il a fait pis encore. Ce fut de me tuer dans les premiers jours du terme de Pâques, au temps des tartes et des gâteaux au fromage. Je vais l'arranger, ce sot faquin, car je ne dirai pas un mot pour lui faire pardonner sa naïve pièce si peu à la mode, une pièce, qui pour peu que vous y assistiez deux fois, vous attirera de mauvais propos, vous fera passer pour dévots. Mais, adieu, gentlemen! Hâtez- vous de venir me trouver, je suis sûre de me
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(1) Journal de Pepy», 27 et 28 décembre 1667.
(2) Elle jouait le rôle de Yaleria.
LA GUERRE DES MAITRESSES
Nell Gwynn.
Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wright.
trouver avant peu dans votre compagnie. Quant à mon épitaphe, quand je ne serai plus là, je ne m'en rapporte à aucun poète; je vais la faire moi-même : « Ci-git Nelly qui, bien qu'ayant vécu en souillon, n'en mourut pas moins princesse, en jouant à Sainte-Catherine (i). » Et l'on
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(1) Jesie. Memoirtf III, 375.
révélant grande actrice, dans les scènes de genre (i). Dryden le savait bien, et après avoir écrit V Amour tyran, et sacrifié le nombre de personnages nécessaires au goût du temps pour le meurtre et le carnage, il avait écrit pour Nell Gwynn un épilogue fantaisiste, que les circonstances dans lesquelles il était débité rendaient encore plus piquant. On venait de tuer Gwynn (2), et on allait emporter son corps. Tout d'un coup, elle se relevait brusquement- « Halte, criait-elle aux porteurs, étes-vous fous, maudits chiens du diable? C'est à moi de me lever et de débiter l'épilogue. » Et s'avançant sur l'avant de la scène : « Bons gentlemen, disait-elle à l'auditoire, je viens vous apporter d'étranges nouvelles. Je suis le fantôme de la pauvre Nelly. Charmantes dames, ne vous effrayez pas. Je serai convenable. Je suis ce que je fus. Un charmant diablotin inoffensif, car après la mort, nous autres esprits, nous conservons entièrement les caractères que nous avions comme êtres humains. Ainsi, moi qui fus ici, actrice, je joue mes tours en Enfer où je suis un lutin. Galants, songez-y. Vous dites que les esprits n'existent pas, mais c'est moi qui, la nuit, viens danser sur vos lits, et, sur ma foi, vous êtes bien attrapés quand je vous surprends entre le sommeil et la veille. A vous dire la vérité, j'erre parce que je suis morte dans une tragédie, en dehors de ma vocation. O poète, poète d'une infernale sottise, as-tu ^ pu te montrer assez dépourvu de sens pour faire mourir d'amour Nelly? Non, il a fait pis encore. Ce fut de me tuer dans les premiers jours du terme de Pâques, au temps des tartes et des gâteaux au fromage. Je vais l'arranger, ce sot faquin, car je ne dirai pas un mot pour lui faire pardonner sa naïve pièce si peu à la mode, une pièce, qui pour peu que vous y assistiez deux fois, vous attirera de mauvais propos, vous fera passer pour dévots. Mais, adieu, gentlemen! Hâtez-vous de venir me trouver, je suis sûre de me
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(1) Journal de Pepys^ 27 et 28 décembre 1667.
(2) Elle jouait le rôle de Yaleria.
LA GUERRE DES MAITRESSES
Nell Gvi'ynn.
Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wright.
trouver avant peu dans votre compagnie. Quant à mon épitaphe, quand je ne serai plus là, je ne m'en rapporte à aucun poète; je vais la faire moi-même : « Gi-git Nelly qui, bien qu'ayant vécu en souillon, n'en mourut pas moins princesse, en jouant à Sainte-Catherine (i). » Et l'on
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(1) Jesse. Memoira^ III, 375.
applaudissait tempêtueusement. Pouvait-on refuser des applaudissements à Nelly?
Éléonore Gwynn était née le 2 février i65o. On l'avait connue, tour à tour, vendeuse de harengs et d'oranges au Théâtre royal. « Quiconque l'eût vue, pataugeant dans la boue de la rue, la figure noire comme un couvercle de pot, les pieds nus et secouant ses cendres dans un nuage de poussière, l'eùt-il cru destinée à être choisie par un monarque, disait plus tard Etheredge, mais, même alors, elle avait le charme de son entrain et de son esprit, qui lui donna pour esclave un nigaud de la ville (i) ». Le règne de cet entreteneur fut vite fini. Charles Hart, un petit-neveu de Shakespeare (2), John Lacy, acteurs alors célèbres, s'étaient mis en tête d'éduquer la jolie fille et de lui apprendre |le métier théâtral. Leçons qui n'étaient point désintéressées, bien entendu. Dungan, acteur et imprésario, la fit débuter un peu avant i665. Pepys, qui était un de ses admirateurs, parle souvent d'elle dans son Journal. Elle créa de nombreux rôles dans les pièces de Dryden qui tirait bon parti de ses drôleries. Un jour, il fit faire un chapeau de la grandeur d'une roue de carrosse et le campa sur la tête de Nelly Gwynn pour réciter le prologue de la Conquête de Grenade. Le chapeau de Nell fit le succès de la pièce. La salle entière fut prise de véritables convulsions de rire, et le roi à demi étouffé, transporté d'admiration de tant de cocasserie, alla trouver la comédienne dans la coulisse et l'emmena souper (3). Pendant le mois de janvier 1668, Pepys note que le roi l'a envoyé chercher plusieurs fois. Il n'y a pas à douter que ce n'est plus une simple passade et Mme Gastlemaine, qui l'a protégée et applaudie à ses débuts, la prend en grippe.
Ce lutin de Nelly est pour Charles II, qui commence à
(1) Jesse. Memoirs, III, 372.
(2) Il élait fils de William Hart, fils de Jane, sœur du poète.
(3) Beljame. Le Public et les Homme» de Letlres en Angleterre,
LA GUERRE DES MAITRESSES
vieillir, un véritable ragoût de l'amour. Elle affecte avec lui le ton que prendra plus tard la Dubarry avec Louis XV. • Un jour, à un concert chez elle, Charles II, le duc d'York et quelques intimes ont applaudi le chanteur Boman, tout *jeune et alors débutant. Aux applaudissements, le roi ajoute des éloges. « Eh bien, sire, dit Gwynn, qui veut obliger un camarade, pour prouver que vous ne parlez pas en courtisan, j'espère que vous ferez un beau présent aux artistes. » Mais le roi n'a pas d'argent sur lui. Le duc d'York n'a qu'une guinée ou deux. Alors, Nelly éclatant de rire, se retourne vers le reste de la société. « Poisson de Dieu! s'écrie-t-elle, en employant le juron favori du roi, dans quelle société suis-je tombée (i) ». De telles espiègleries ravissent Charles IL « Avant que le grand Charles eut permis aux charlatans et aux marins de mentir, fait dire à Nelly dans sa complainte le poète Etheredge, il n'avait jamais entendu quelqu'un jurer comme Moll Knight (2) et moi, jamais serments ne furent moins estimés, ni moins vrais, et pourtant l'on dit qu il payait des gens pour jurer. Nous jurions plus fort que des dragons en train de piller. Les par le sang ! par le sang ! se suivaient, les par Dieu succédaient aux par Dieu! (3) »
Le malheur, c'est que Nelly n'était point libre quand le roi l'avait connue. Elle était en pouvoir d'amant et d'un amant qui n'était point disposé à se laisser congédier. Lord Buckhurst avait dépensé pas mal d'argent pour elle, l'avait une fois retirée du théâtre, lui assurant une pension de cent livres par an. Mais instruite des mauvais propos que tenait contre elle Moll Davis, elle était presque aussitôt rentrée au théâtre et c'était alors que le roi l'avait connue (4). Nell tenait à honneur de n'être pas la maîtresse
(1) Jesse. Memoirs, III, 378.
(2) Moll ou Mary Knight, chanteuse célèbre, fut, dit-on, chargée par Charles II, dont elle avait été la maîtresse, de négocier la liberté de Nell Gwynn avec Lord Buckhurst.
(3) Jesse. Memoirs, III, 381.
(4) Journal de Pepys, 13 juillet et 26 août 1667.
de plusieurs à la fois. N'avait-elle pas dit à Beck Marshall, dans une querelle avec sa camarade de théâtre : « Vous qui êtes la fille d'un ministre protestant, vous êtes la maîtresse de trois ou quatre hommes. Moi, je n'ai qu'un amant, bien
que j'aie été élevée dans un b où je versais les liqueurs
aux habitués (i) »! Or, elle avait en ce moment, à la fois, Buckhurst son Charles 1er, H art son maître qui ne se laissait point déraciner et était son Charles II et le roi qui n'était que son Charles III (2). Le roi ne pouvait décemment accepter cette situation de troisième larron et voici qu'un incident fit déborder la coupe. Charles II avait demandé à Rochester de lui apporter des vers qu'il avait lancés contre diverses personnes de sa cour. Dans un moment d'étourderie et de vapeurs bachiques, Rochester prit un papier pour l'autre et remit à Charles II une satire qu'il avait faite contre lui. Le roi fut justement blessé de se voir dépeint comme un satyre. Il fut plus irrité encore de lire des railleries sur son manque de vigueur physique. Les vers cyniques de Rochester ne représentaient-ils pas Nell Gwynn se dépensant en efforts superflus pour rendre au monarque une éloquence depuis longtemps perdue? Il fallait débarquer Hart d'une part et l'amant qui payait de l'autre. On fait ce qu'on veut des cabotins, fussent-ils petits-neveux de poètes. Mais Charles Sackville, lord Buckhurst, l'entreteneur riche, était le plus bel homme de son temps. C'était un brave qui s'était signalé par ses services et c'était un poète qui, la veille du combat naval du 3 juin i665, embarqué à bord de la flotte anglaise, envoyait « au nom des hommes qui sont ici », ces vers aux « dames qui sont là-bas » : « Afin de tromper l'ennui des heures, nous nous divertissons à jeter les dés; ou bien nous jouons le jeu sérieux de l'hombre, mais à quoi bon poursuivrionsnous vainement notre ruine mutuelle? Nous avons été battus quand nous vous avons quittées avec un fà! la! la!
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(1) Journal de Pepya, 26 octobre !667.
(2) Forneron. Louise de Keroualle, p. 20.
LA GUERRE DES MAITRESSES
la! la! Mais voici que nos craintes deviennent orageuses et qu'elles chassent au loin nos espérances pendant que vous, indifférentes à notre douleur, vous assistiez insoucieuses à une pièce, que peut-être vous permettiez à un homme plus fortuné de vous baiser la main, de jouer avec votre éventail en chantant fa !
la! la! la! la! »
Sackville était poète, mais s'il consentait à s'effacer devant le roi, il n'était point d'humeur à le faire sans compensations. Il déclara tout net, en homme pratique, qu'il ne quitterait Nell que quand on lui paierait les dépenses qu'il avait faites pour elle. Charles II ne se débarrassa de Buckhurst qu'en en faisant un ambassadeur.
Et voilà comment Nelly eut une action sur la politique européenne. Elle voulut aussi, certain jour, intervenir dans l^ politique intérieure. Ne copia-t-elle pas les propos de Kiligrew? « Dis-moi, Nelly, lui demanda par plaisanterie Charies II, que faut-il que je fasse pour apaiser mes sujets ? Ils crient contre moi comme des enragés. —Votre Majesté, répliqua-t-elle, n'a qu'un seul parti à prendre et il est bon. Qu'elle renvoie toutes les dames dont elle est entourée et qu'elle ne s'occupe plus que de ses affaires ! »
Wycherley.
Portrait de Peter Lely (1668), gravé par F. Smith
en 1703.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
de plusieurs à la fois. N'avait-elle pas dit à Beck Marshall, dans une querelle avec sa camarade de théâtre ; « Vous qui êtes la fille d'un ministre protestant, vous êtes la maîtresse de trois ou quatre hommes. Moi, je n'ai qu'un amant, bien
que j'aie été élevée dans un b où je versais les liqueurs
aux habitués (i) »! Or, elle avait en ce moment, à la fois, Buckhurst son Charles 1er, Hart son maître qui ne se laissait point déraciner et était son Charles II et le roi qui n'était que son Charles III {2). Le roi ne pouvait décemment accepter cette situation de troisiénie larron et voici qu'un incident fit déborder la coupe. Charles II avait demandé à Rochester de lui apporter des vers qu'il avait lancés contre diverses personnes de sa cour. Dans un moment d'étourderie et de vapeurs bachiques, Rochester prit un papier pour l'autre et remit à Charles II une satire qu'il avait faite contre lui. Le roi fut justement blessé de se voir dépeint comme un satyre. Il fut plus irrité encore de lire des railleries sur son manque de vigueur physique. Les vers cyniques de Rochester ne représentaient-ils pas Nell Gwynn se dépensant en efforts superflus pour rendre au monarque une éloquence depuis longtemps perdue.' Il fallait débarquer Hart d'une part et l'amant qui payait de l'autre. On fait ce qu'on veut des cabotins, fussent-ils petits-neveux de poètes. Mais Charles Sackville, lord Buckhurst, l'entreteneur riche, était le plus bel homme de son temps. C'était un brave qui s'était signalé par ses services et c'était un poète qui, la veille du combat naval du 3 juin i665, embarqué à bord de la flotte anglaise, envoyait « au nom des hommes qui sont ici », ces vers aux « dames qui sont là-bas » : « Afin de tromper l'ennui des heures, nous nous divertissons à jeter les dés; ou bien nous jouons le jeu sérieux de l'hombre, mais à quoi bon poursuivrionsnous vainement notre ruine mutuelle? Nous avons été battus quand nous vous avons quittées avec un fa ! la ! la !
(1) Journal de Pepys, 26 octobre 1667.
(2) Forneron. Louise de Keroualie, p. 20.
LA GUERRE DES MAITRESSES
la! la! Mais voici que nos craintes deviennent orageuses et qu'elles chassent au loin nos espérances pendant que vous, indifférentes à notre douleur, vous assistiez insoucieuses à une pièce, que peut-être vous permettiez à un homme plus fortuné de vous baiser la main, de jouer avec votre éventail en chantant fa !
la! la! la! la! »
Sackville était poète, mais s'il consentait à s'effacer devant le roi, il n'était point d'humeur à le faire sans compensations. Il déclara tout net, en homme pratique, qu'il ne quitterait Nell que quand on lui paierait les dépenses qu'il avait faites pour elle. Charles II ne se débarrassa de Buckhurst qu'en en faisant un ambassadeur.
Et voilà comment Nelly eut une action sur la politique européenne. Elle voulut aussi, certain jour, intervenir dans l& politique intérieure. Ne copia-t-elle pas les propos de Kiligrew? « Dis-moi, Nelly, lui demanda par plaisanterie Charles II, que faut-il que je fasse pour apaiser mes sujets ? Ils crient contre moi comme des enragés. —Votre Majesté, répliqua-t-elle, n'a qu'un seul parti à prendre et il est bon. Qu'elle renvoie toutes les dames dont elle est entourée et qu'elle ne s'occupe plus que de ses affaires ! »
Wychertey.
Portrait de Peter Leiv (1668), gravé par F. Smith
en 1703.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
Ce n'était pas là le moyen d'apaiser M"»^ Castlemaine. Mais ces propos plaisaient au peuple anglais et, répétés, ils tendaient autant que sa bonne humeur et sa jolie mine à concilier les esprits à Nell. Eût-on pu garder quelque rancune à cette blonde et potelée figure d'enfant d'être une des maîtresses du roi, alors qu'elle était la plus inoffensive ? Si on l'insultait, son sang-froid bon enfant désarmait l'outrage. Un passant brutal l'avait qualifiée de catin. Un de ses laquais, qui l'adorait, se colletait avec l'homme. Elle pencha à la portière son minois au regard candide, encadré de parures désordonnées. « Laissez-le donc, Tom; le pauvre diable ne dit que la vérité (i). »
Parmi les poètes, elle était aussi populaire que l'avait été Mm« Castlemaine au temps de sa plus grande faveur. N'était-elle pas la bienfaitrice du talent dans la détresse ? Elle témoigna par sa générosité envers les écrivains qu'elle se souvenait des bontés qu'avait eues pour elle Dryden. Ottway, l'auteur de la Venise sauvée; Butter, le chantre à^Hudibras ; Lee, bien d'autres, eurent leur part du contenu de sa bourse. Duffet lui dédia son Bandit espagnol. Il écrivait bravement qu'il était le premier qui ait eu la hardiesse de lui dire publiquement qu'elle avait des vertus qui, après sa beauté, étaient le plus grand miracle du siècle. Une femme-auteur écrivit, entre autres compliments, dans une dédicace : « Une créature aussi excellente, aussi parfaite que vous, ne diffère des puissances divines qu'en ceci... » Et ailleurs : « Quand vous parlez, les hommes se serrent pour mieux entendre, avec un respect religieux, comme pour les saints oracles ou les divines prophéties.» Nell n'était guère qu'une prêtresse de Cythère, mais, comme le lui disait la même authorcss, « elle ne se montrait jamais que pour faire naître la joie aux yeux de tous ceux qui avaient la bonne fortune de la voir (2). » Elle réjouissait tout l'univers.
(1) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre^ p. 35.
(2) Jameson. Memoirs, 153.
LA GUERRE DES MAITRESSES iBq
hormis M""» Castlemaine et, plus tard, la duchesse de Portsmouth. Il n'y avait pas jusqu'à Patrice O'Bryan, le Cartouche de l'époque, qui ne lui sourît volontiers quand il . arrêtait sa voiture sur la route de Winchester. « Madame, lui disait ce chevalier du brouillard, en se découvrant galamment, je suis, je vous l'assure sur mon salut, un très brave gentilhomme et proche parent du duc d'Ormond. Mais, ayant besoin de quelque argent en ce moment et sachant que vous êtes une femme charitable, j'espère que vous voudrez bien me donner quelque chose sans que je prenne ce que vous avez sur vous. » Nell, riant aux éclats, lui tendit dix guinées et O'Bryan s'éloigna au galop sans réclamer rien de plus.
Elle était charitable aux pauvres, se souvenant qu'elle avait été pauvre elle-même, et ce fut à son instigation que Charles II construisit l'hôpital de Ghelsea pour servir d'asile aux soldats invalides. Elle tint à prélever, sur les bontés que Charles II avait eues pour elle, le prix du terrain sur lequel devait s'élever Védifice (i). Charles II avait fini, en effet, par l'entretenir sur un grand pied. Au début de leur liaison, elle lui avait demandé 5oo livres par an, ce qui lui paraissait une magnifique fortune. Le roi avait refusé mais, quatre ans plus tard, elle avait reçu plus de 60000 livres. En mai 1670, elle accouchait d'un premier enfant, Clément Beauclerk. Le roi, qui avait reconnu et titré les autres enfants de ses maîtresses, ne songeait point à celui-là. Elle l'amena fort habilement à s'occuper de lui. Un jour que le roi était chez elle, l'enfant qui avait environ six ans s'amusait et faisait du bruit. « Restez donc tranquille, petit bâtard, s'écria-t-elle d'un ton de gronderie. » L'enfant, penaud, alla bouder dans un coin. « Pourquoi maltraiter ainsi cet enfant?— J'en suis bien fâchée, répliqua Nell, mais je n'ai pas d'autre nom à lui donner, p Peu de jours
(1) Il y a deux siècles, l'un des premiers toasts portés à l'anniversaire de la naissance de Charles II par les vétérans qui habitaient Chelsea, était la santé de leur bienfaitrice Nell Gveynn (Jesse, Memoirs, III, 365).
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après, des lettres patentes accordèrent à Tenfant qui n'avait pas de nom les titres de baron Heddington et comte de Burford.
Délaissée en faveur de Nell Gwynn et de bien d'autres, M°*e Castlemaine ne dissimula plus son dévergondage et mérita vraiment les apostrophes de Rochester : « Celle dont la luxure monstrueuse dépasse tout ce qu'on trouve dans la renommée, l'impératrice Messaline fut du moins rassasiée de volupté, mais vous, vous n'arrivâtes jamais à contenter cette béte-là. Quarante hommes par jour pourvoyaient amplement cette catin. Elle, telle qu'une chienne en rut agite sa queue pour en avoir davantage. » Ne se faisant nul scrupule d'avouer ses amants, elle avait enrégimenté parmi eux Goodman, l'acteur qui devait, quelques années plus tard, manquer de fort peu la potence. Goodman était si insolemment |ier de sa conquête, qu'un soir, la reine étant au théâtre et l'ordre étant donné, comme d'habitude, de lever immédiatement le rideau, il s'écria : « Ma duchesse est-elle venue ? » Et, comme on lui répondait qu'elle n'était point encore là, il défendit, avec de terribles jurons, qu'on levât le rideau avant son arrivée (i). Le règne de Goodman fut court. Wycherley, simple étudiant en droit, lui succéda. Garçon de noble mine, la duchesse de Cleveland l'aperçut un jour dans le Ring. Elle était en carrosse. Passant la tête à la portière, elle lui cria à haute et intelligible voix : « Monsieur, vous êtes un maraud... Monsieur, vous êtes un drôle...
Monsieur, vous êtes un fils de p » Ces propos appelaient
une vengeance. Wycherley devint son amant et lui dédia sa première pièce, X Amour au Bois, dans laquelle il introduisit une allusion à la manière galante dont ils avaient fait connaissance. Charles II se fit présenter le poète et lui confia l'éducation du duc de Richmond. Buckingham, un autre des amants de la duchesse de Cleveland, lui donna une commission dans son régiment (2).
(1) Jesse. Memoirs, III, 193.
(2) Beljame. Le Public xt les Hommes de Lettres en Angleterre^ p* 75.
LA GUERRE DES MAITRESSES
Wycherley fut un des amis qui fréquentaient le plus, en Angleterre, Saint- Évremond. Tombé en défaveur à la suite de la chute de Fouquet (i), Saint-Evremond était passé en Hollande et, de là, en Angleterre où Charles II l'avait attaché à sa cour avec une pension. Dès lors, il ne quitta plus Londres. C'était un milieu qu'il jugeait à placer entre le courtisan français et le bourgmestre d'Amsterdam. Il fut un de ceux qui s'entremirent avec le plus d'activité pour la défaite de Louise de Kéroualle.
Fille d'un gentilhomme breton, M"e de Penencoët de Kéroualle était attachée, depuis la fin de 1668, à Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. En janvier 1669, dans un ballet offert par le duc et la duchesse d'Orléans à Morosini, ambassadeur de Venise, elle dansa d'une façon qui excita l'admiration de Robinet, le chroniqueur qui avait hérité des fonctions et du style poétique de Loret :
...A ce cercle je vis.
Et mes yeux en furent ravis,
Votre fille d'honneur nouvelle,
Également mignonne et belle,
Et qui, par-dessus ses appas,
Sait figurer de galants pas.
Ce qui veut dire qu'elle danse
Et sait à ravir la cadence.
A quoi j'ajoute que vraiment.
Elle est fille d'entendement
D'avoir su si beau poste prendre,
Et c'est ma foi des mieux entendre (2).
L'année suivante, la duchesse d'Orléans, qui allait négocier avec Charles II le traité secret de Douvres contre les Provinces-Unies, l'emmena avec elle en Angleterre. Au moment où la duchesse d'Orléans allait s'embarquer, Charles II
(1) Saint-Erremond avait persiflé le roi au sujet du traité des Pyrénées dans une lettre adressée aa marquis de Créquy. On trouva cette lettre dans les papiers de Fouquet et le roi ne la pardonna jamais à l'écrivain.
(2) Sur Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth, avec le livre de Forneron, lire dans la Revue des Deux-Mondes les articles publiés par Jean Lemoine et Aj&dré Lichtenberger.
LA GUERRE DES MAITRESSES
la força d'accepter un cadeau, outre le présent de 6000 pistoles qu'il lui avait déjà fait pour l'aider à payer les frais du voyage, mais il lui demanda en échange, comme souvenir d'affection, un de ses bijoux. Madame ordonna alors à M»e de Kéroualle de lui apporter sa cassette. Mais, prenant par la main la fille d'honneur, Charles II déclara à sa sœur que le bijou qu'il ambitionnait, c'était la charmante Louise. Madame rejusa nettement. Elle se considérait comme engagée d'honneur à ramener en France une fille qui lui avait été confiée par ses parents. Sur les instances de Charles II, elle s'engagea seulement à ne pas s'opposer au retour en Angleterre de sa fille d'honneur, si son frère lui assurait un poste équivalent auprès de la reine Catherine (i).
Louise était partie hésitante. Ce fut Saint- Évremond qui fiit chargé de lui distribuer des conseils épicuriens et de lui prêcher l'art d'accommoder l'amour avec la retenue. « La retenue, disait-il, dans le Problème à V imitation des Espagnols^ consiste à n'aimer qu'une personne à la fois ; cela est se donner; on s'abandonne en ayant plusieurs amants. De cette sorte de bien comme des autres, l'usage est honnête, la dissipation est honteuse... Il y a bien de la peine à passer sa vie sans amour... Laissez-vous aller à la douceur de la tentation au lieu d'écouter votre fierté. Quelle figure ferez-vous dans un couvent, si vous n'avez pas le caractère d'une pénitente?... Triste vie, ma sœur, que d'être obligé de pleurer, par coutume, le péché que l'on n'a point fait dans le temps que vient l'envie de le faire. Voilà le misérable état des bonnes filles qui portent au couvent leur innocence. Elles y sont malheureuses pour n'avoir point un bon fonds de repentir (2). »
La leçon porta ses fruits. A peine débarquée en France, Madame fut enlevée par une maladie subite, sur la nature de laquelle l'Histoire discute encore. Quelques mois après,
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(1) Comte de Bâillon. Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, p. 403.
(2) Du Bled. Les Libertins et Saint-Épremond, 192.
sa plie d'honneur attendait à Dieppe qu'on voulût bien l'embarquer pour TAngleterre oiî elle désirait aller acquérir «un bon fonds de repentir». Buckingham, qui s'était offert à la conduire à Whitehall, ne songeait plus à elle et s'était embarqué par Calais. Ce fut Montagne, ambassadeur de Charles II à Paris qui, raconte Burnet, « ayant ouï dire à quoi cette fille était destinée et qu'elle se morfondait sur les côtes, fit venir un yacht tout exprès pour elle, lui envoya des domestiques, lui fournit de l'argent, et la fit conduire à Londres où Milord Arlington la reçut (i) ». En décembre 1670, elle assistait, en masque, à la fête donnée au roi par les Gens de loi et y fut menée par le prince d'Orange. « Le roi d'Angleterre, écrivait Colbert de Croissy à M. de Lionne, prend soin d'entretenir cette beauté dans la chambre de la reine plus qu'aucune autre, mais ne l'a pas encore été voir dans sa chambre, comme le bruit en a couru ici (2). » Le siège de M^ede Kéroualle dura, en effet, près d'un an.
Au mois d'octobre 1671, Colbert de Croissy la disait logée et très bien meublée à Whitehall, recevant tous les jours à huit ou neuf heures du matin, une visite d'une heure ou deux du roi. « Il y demeure même beaucoup plus longtemps l'après-midi, ajoute l'ambassadeur, est de moitié avec elle de tout ce qu'elle joue et ne la laisse manquer de rien. Tous les ministres recherchent fort aussi l'amitié de cette demoiselle et Milord Arlington me dit dernièrement qu'il était aise de voir que le roi s'attache à elle et qu'encore que Sa Majesté ne soit d'humeur de rien communiquer de SCS affaires aux dames, néanmoins, que comme elles peuvent dans des «occasions nuire quelquefois à ceux qu'elles haïssent et ruiner par là bien des affaires, il valait beaucoup mieux pour tous les bons serviteurs du roi que son inclination se portât pour celle-ci, qui n'a pas d'humeur malfaisante et qui est demoiselle, que pour des comédiennes et
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(1) Burnet. Histoire d'Angleterre, l, 680.
(2) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, t. XVI.