‹ La cour galante de Charles II [microform], d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 12 sur 22 · LA CODR GALANTE DE CHARLES II · texte numérisé non relu

LA CODR GALANTE DE CHARLES II

bien d'autres petites créatures, avec lesquelles nul honnête homme ne pouvait prendre aucune mesure. Au lieu qu'allant chez cette demoiselle, il ne sort point de son palais et chacun peut Vy voir entrer et sortir et lui faire sa cour, qu'il fallait conseiller à cette demoiselle de bien ménager les grâces du roi et ne lui faire trouver chez elle que plaisir et que joie. Il ajouta même que, si M^e d'Arlington l'en croyait, elle conseillerait à cette demoiselle de consentir à tout ce que le roi demanderait et qu'il n'y avait point d'autre parti pour elle que celui-là ou une religion en France, et que je la devais presser, aussi bien que lui, de prendre le premier. Je lui dis, en riant, que je ne la croyais m assez ingrate envers le roi, ni assez sotte pour préférer une religion à l'honneur de ses bonnes grâces, que j'étais même persuadé qu'elle n'avait pas attendu mes conseils, que néanmoins je les lui donnerais pour marque de l'ap' probation que, lui et moi, nous donnerions à tout ce qu'elle peut avoir fait et l'informer des obligations qu'elle avait à lui Milord. Je crois vous pouvoir assurer que, si elle fait assez de progrès dans l'amitié du roi pour pouvoir être utile à quelque chose au service de Sa Majesté, elle fera son devoir (i) ».

Ministres, ambassadeurs furent bientôt au comble de leurs vœux. Vers la fin d'octobre, Louise de Keroualle était installée au château d'Euston, propriété de la comtesse d'Arimgton, qui y avait invité pour la circonstance l'ambassadeur de France, la comtesse de Sunderiand et quelques autres personnages de la Cour. Le roi venait, chaque jour, de Newmarkett. On imagina, un beau soir, de déguiser la fille d'honneur en mariée ; on feignit un mariage avec le roi et on se divertit à la mettre au lit et à lui tirer ses bas avec le cérémonial plus gai que pudique du bon vieux temps. C'est donc à Evston que Louise s'abandonna pour la première fois à Charies IL Elle insista beaucoup sur ce qu'elle ne se vendait pas. « Je suis pas une p...., disait-elle, dans

(1) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, t. CI.

LA GUERRE DES MAITRESSES l^S

un anglais de petit nègre; si je pensais que je fusse une

\ p..., je me couperais moi-même la gorge. » (i) Charles II fut enchanté. Louise s'étudiait uniquement à lui plaire. Depuis Jane Roberts, maîtresse fugitive et bien vite perdue de vue (2), il n'avait jamais rencontré avec tant de jeunesse, ce quelque chose d'attendrissant et de naïf qui conquiert aisément le cœur des blasés.

Les jours qui suivirent, Louise se tenait déshabillée toute la journée, tandis que cha-

/ cun n'était oc-

I cupé qu'à la gâter et à la divertir.

Sa taille souple et bien faite, la blancheur de sa peau, ses lèvres finement dessinées et un peu

y^sensuelles, la

I rendait l'égale

> des duchesses de Richmond et de Cleveland. Son

succès fut complet. « J'ai donné bien de la joie à MH» de Keroualle, écrivait le 7 novembre 1671 Colbert de Croissy à Louvois, en l'assurant que Sa Majesté serait bien aise

(1) Forneron. Louise de Keroualle, p. 52,

^2) Jane Roberts, fille d'un clergyman, avait vraiment aimé le roi. A en croire Burnet, elle mourut dans la pénitence en faisant écrire a Charles II combien elle était tourmentée par la pensée de leur vie coupable (Jesse. Memoirs, III, 290).

Louise de Keroualle.

Portrait par Peter Lely, gravé par J. Lloyd. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

bien d'autres petites créatures, avec lesquelles nul honnête homme ne pouvait prendre aucune mesure. Au lieu qu'allant chez cette demoiselle, il ne sort point de son palais et chacun peut l'y voir entrer et sortir et lui faire sa cour, qu'il fallait conseiller à cette demoiselle de bien ménager les grâces du roi et ne lui faire trouver chez elle que plaisir et que joie. Il ajouta même que, si M™e d'Arlington l'en croyait, elle conseillerait à cette demoiselle de consentir à tout ce que le roi demanderait et qu'il n'y avait point d'autre parti pour elle que celui-là ou une religion en France, et que je la devais presser, aussi bien que lui, de prendre le premier. Je lui dis, en riant, que je ne la croyais m assez ingrate envers le roi, ni assez sotte pour préférer une religion à l'honneur de ses bonnes grâces, que j'étais même persuadé qu'elle n'avait pas attendu mes conseils, que néanmoins je les lui donnerais pour marque de l'approbation que, lui et moi, nous donnerions à tout ce qu'elle peut avoir fait et l'informer des obligations qu'elle avait à lui Milord. Je crois vous pouvoir assurer que, si elle fait assez de progrès dans l'amitié du roi pour pouvoir être utile à quelque chose au service de Sa Majesté, elle fera son devoir (i) ».

Ministres, ambassadeurs furent bientôt au comble de leurs vœux. Vers la fin d'octobre, Louise de Keroualle était installée au château d'Euston, propriété de la comtesse d Arimgton, qui y avait invité pour la circonstance l'ambassadeur de France, la comtesse de Sunderiand et quelques autre<^ personnages de la Cour. Le roi venait, chaque jour de Newmarkett. On imagina, un beau soir, de déguiser la fille d'honneur en mariée ; on feignit un mariage avec le roi et on se diveriit à la mettre au lit et à lui tirer ses bas avec le cérémonial plus gai que pudique du bon vieux temps C'est donc à Evston que Louise s'abandonna pour la première fois à Charies IL Elle insista beaucoup sur ce qu'elle ne se vendait pas. « Je suis pas une p...., disait-elle, dans

(1) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, t. Cf.

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un anglais de petit nègre; si je pensais que je fusse une p..., je me couperais moi-même la gorge. » (i) Charles II fut enchanté. Louise s'étudiait uniquement à lui plaire. Depuis Jane Roberts, maîtresse fugitive et bien vite perdue de vue (2), il n'avait jamais rencontré avec tant de jeunesse, ce quelque chose d'attendrissant et de naïf qui conquiert aisément le cœur des blasés.

Les jours qui suivirent, Louise se tenait déshabillée toute la journée, tandis que chacun n'était occupé qu'à la gâter et à la divertir.

Sa taille souple et bien faite, la blancheur de sa peau, ses lèvres finement dessinées et un peu mensuelles, la rendait l'égale

Louise de Keroualle.

Portrait par Peter Lely, gmvé par J. Lloyd. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

lies duchesses de

Richmond et de

Cleveland. Son

succès fut complet. « J'ai donné bien de la joie à M'ie de

Keroualle, écrivait le 7 novembre 1671 Colbert de Ooissy

à Louvois, en l'assurant que Sa Majesté serait bien aise

(1) Forneron. Louise de Keroualle, p. 52.

(2) Jane Koberts, fille d'un clcrgyman, avait vraiiuent aimé le roi. A en croire Barnet, elle mourut dans la pénitence en faisant écrire à Charles If combien elle était tourmentée par la pensée de leur vie coupable (Jessc. Memoirs, III, 2y0).

lu

qu'elle se maintint dans les bonnes grâces du roi. » Louis XIV envoya à M"™* Arlington un collier de perles de 60000 livres en reconnaissance des services qu'elle avait rendus pour l'union des deux monarchies. L'entente cordiale semblait fondée. M^i^ de Keroualle n'était-elle pas le meilleur des agents, le négociateur permanent sur lequel pouvait compter la politique française? Elle n'avait pas cédé à Charles II sans s'y faire autoriser par la Cour de France. A la fin de 1672, elle chargeait Colbert de demander au roi la permission de se faire naturaliser Anglaise pour « pouvoir profiter des dons que le roi avait la bonté de lui faire ». Colbert négligea durant un mois de transmettre sa demande. Le i3 février 1673, Pomponne lui expédiait le brevet qu'elle sollicitait, et le 25 juillet la chancellerie anglaise enregistrait les nouveaux titres de M^e de Keroualle faite duchesse de Portsmouth, baronne de Petersfield et comtesse de Famham. En 1675, Louis XIV lui offrait des pendants d'oreilles en diamant de 18000 livres. « Elle m'a prié, lui écrivit Ruvigny, d'assurer Votre Majesté qu'elle n'oubliera rien à dire ou à faire pour votre service. » Et bientôt, en réponse aux bienfaits de Louis XIV, la duchesse de Portsmouth lui envoyait son portrait et deux montres. Elle témoignait, en toute occasion, tant d'ardeur pour la cause et la personne de Louis XIV que Charles II, l'entendant se plaindre que les billets qu'elle recevait de Versailles n'eussent pas un ton galant et familier et se terminassent par la formule que « Dieu vous ait en sa sainte garde », lui disait en riant : « Je vois bien. Madame, que des lettres d'un autre style vous plairaient davantage. »

L'accord parfait régnait, d'ailleurs, entre roi et maîtresse. Au printemps de 1674, Charles II n'était pas sans lui avoir^fait quelque infidélité. Le duc de Monmouth n'avait pas perdu cette occasion d'inviter le roi à boire à la santé d'un c..., formule qu'il avait adoptée chaque fois que Charles II avait une nouvelle maîtresse. Cette frasque n'avait pas été sans conséquence. « Pendant que le roi conquête des provinces,

LA GUERRE DES MAITRESSES

écrivait Ruvigny à Pomponne, le roi d'Angleterre a gagné la c... qu'il a pris la peine de communiquer à la duchesse de Portsmouth. Ce prince en est presque guéri, mais il y a apparence que la dame n'en sera pas aussitôt guérie. Elle a été consolée d'un si fâcheux présent par un autre qui esi bien mieux à son usage. Elle a eu un collier de perles dé 4000 jacobus et un diamant de 6000 dont elle est si contente que je ne doute pas qu'à ce prix-là elle en souhaitât encore une autre (i). » En France, on ne revenait pas de la rapide fortune de la petite Bretonne. « Pour l'Angleterre, écrivait M^e de Sevigné le 11 septembre 1675, Keroualle n'a été trompée en' rien. Elle avait envie d'être la maîtresse du roi, elle l'est. Il couche quasi toutes les nuits avec elle, à la vue de toute la Cour. Elle a un fils qui vient d'être reconnu, à qui on a donné deux duchés. Elle amasse des trésors et se fait redouter et respecter de qui elle peut. Elle n'avait pas prévu de trouver sur son chemin une jeune comédienne dont le roi est ensorcelé. Elle n'a pas le pouvoir de l'en détacher un moment. Il partage ses soins, son temps et sa santé entre elles deux. La comédienne est aussi fière que la duchesse de Portsmouth. Elle la morgue, elle lui dérobe souvent le roi. Elle se vante de ses préférences. Elle est jeune, folle, hardie, débauchée et plaisante. Elle chante, elle danse et fait son métier de bonne foi. Voici son raisonnement : « Cette duchesse, dit- elle, fait la personne de qualité, elle dit que tout est son parent en France. Dès qu'il meurt quelque grand, elle prend le deuil. Eh bien, puisqu'elle est de si grande qualité pourquoi s'est-elle faite p...? Elle devrait mourir de honte. Pour moi, c'est mon métier, je ne me pique pas d'autre chose. Le roi m'entretient. Je ne suis qu'à lui présentement. Il m'a fait un fils, je prétends qu'il doit le reconnaître et je suis assuré qu'il le reconnaîtra, car il m'aime autant que sa Portsmouth. » Cette créature tient le haut du pavé et décontenance et embarrasse singulièrement la duchesse. » Nell prenait [au grand sérieux sa

(1) Forneron. Louise de Keroualle^ 82.

liaison avec Charles II. Le duc de Buckingham étant entré dans Vappartement secret de son maître, sous prétexte de Vy attendre pour l'entretenir d'affaires importantes, y trouva la comédienne et la ^pressa très fort. Nell s'en plaignit en termes très vifs et Buckingham faillit être chassé de la

Cour (i).

La duchesse de Portsmouth avait à ce moment d'autres adversaires. Le duc d'York, à la nouvelle que les jésuites avaient amené Louis XIV à congédier M»»* de Montespan, n'avait trouvé rien de mieux que de venir, tout joyeux, raconter la chose au roi et à sa maîtresse. La duchesse en fut toute décontenancée (2). Parmi les gens des ports, le bruit courait que par la duchesse de Portsmouth, que l'on appelait Carwell, l'Angleterre était entièrement à la merci de la France. C'était pour elle, disaient-ils, que le roi avait vendu Tanger. Le roi de France allait acheter les autres colonies. Aussi affichait-on sous un portrait à cheval du roi un placard portant que Charles II était pire que son père, et qu'ayant mécontenté tous ses amis, il allait être contraint d'aller vivre en France avec la « Carwell ». Celle-ci avait fait transporter dans les dix-neuf derniers jours, dit un affidavit du 6 décembre 1675, dix-sept mille livres en France (3). On publiait une amusante pasquinade, La Bataille divertissante entre deux chiens de manchon du pays d'Utopie. Les deux toutous Tutty et Courte Gueule, le premier appartenant à Nell Gwynn et le second à la duchesse de Portsmouth, entamaient une discussion plaisante et hargneuse sur les mérites respectifs de leurs maîtresses. La querelle allait se terminer par une bataille, quand les dames rivales entraient brusquement. «Je vous en prie. Madame, disait la duchesse de Portsmouth, laissez libre champ à mon chien, je proteste. Vos jupons le gênent pour s'attacher à son adversaire. La loyauté est la loyauté.

(1) Forneron. Louise de Keroualle, 61.

(2) Burnet. Histoire d'Angleterre, II, 86.

(3) Calendar State Papers, domestic : Charles II, XXI.

Louise de Keroualle, duchesse de Portsmouth. Portrait par Peter Lely, gravé par C.-E. Wagstaft,

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