‹ La cour galante de Charles II [microform], d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 16 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Quelques mois plus lard, Charles II avait encore l'occasion d'intervenir dans les affaires d'une autre de ses anciennes mailresses. Jacques How, un des jeunes petits maîtres de la Cour, s'était déclaré le patito de la duchesse de Richmond sans qu elle daignât le regarder. Pour se venger de ses mépris, il prétendit posséder des témoignages écrils de ses faveurs. La duchesse s'en plaignit au roi qui chargea Monmouth, le comte d'Essex, lord Sunderland et le comte d'Halifax d'examiner l'histoire. La correspondance que produisit How se bornait à une lettre falsifiée. Le roi chassa How de la Cour (i).

Cependant, U^^ de Mazarin vivait à l'écart, menant assez grand train et accueillant la meilleure société. Les propos, qui s'échangeaient dans ses salons, ont été en quelque sorte saisis sur le vif, dans certaines pièces enfouies dans l'œuvre si touffue et si peu lue de Saint-Evremond. Témoin, ce dialogue de M°»e Middleton et de M. Villiers tenu à quelques pas de la table où officiait Morin :

M»"' Middleton Dites-nous qui des deux vous semble la plus belle." De Mesdames Grafton ou Litchfield. — Laquelle?

M. Villiers Commencez, dites-nous, Madame Middleton, Votre vrai sentiment sur Madame Grafton?

M'"' Middleton De deux doigts seulement faites-la moi plus grande, Il faut qu a sa beauté toute beauté se rende.

M. Villiers L'autre n'a pas besoin de cette faveur-là!

M"" Middleton Elle est grande, elle est droite...

M. Villiers Après cela .''

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Madame Lilchfield, un peu plus animée,

De tous ceux qu'elle voit se verrait fort aimée.

(1) bidney. Diary, 1. 1, 100-122. L'incident est du 2 septembre 1679.

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LA GUERRE DES MAITRESSES

Et le dialogue se poursuit, un peu lent de la part des deux interlocuteurs, comme de gens qui causent en une langue apprise. Mais soudain, Texamen des qualités de Mme Grafton et de M™e Litchfield est interrompu par un cri de regret :

Vos beaux discours d'appâts, de grâce, de beauté, Nous coûtent notre argent : il ne m'est rien resté ! Mme Middleton proteste; elle n'est point faite pour se taire :

Nous n'avons pas appris à garder le silence, Comme vous avez fait dans vos couvents de France. Monsieur, Monsieur VilUers, allons-nous consoler, Il est d'autres maisons où Von pourra parler.

Ce qu'il fait dire à Mme Middleton, Saint- Evremond le pense pour son compte. Nul moins que lui n'aima le jeu et le jeu, d'autre part, ne lui était certes pas propice. « Il n'y a si bonne compagnie qui ne se sépare, écrivait-il au comte de Saint- Albans, et à plus forte raison, une société malheureuse ne doit pas durer toujours. La nôtre, milord, est la plus funeste qu'on ait jamais vue. Depuis que je joue chez Mme Mazarin, je n'ai pas eu six fois la spadille. Le baste (i) vient plus souvent. Mais c'est un fourbe qui m'engage mal à propos et qui me fait faire la bête. Je ne file que des trois de pique ou de trèfle et des six de cœur ou de carreau. Cependant, milord, je bénis le ciel, quand on pouvait attendre de moi des lamentations ou des murmures. Grâce à Dieu je donne le bon exemple et tels que votre Moitié peut les donner. Exemples néanmoins qui ruinent mes affaires et n'accommodent pas les vôtres. Ce qui me fit dire hier soir à la Bellegarde :

Je paie et ne joue plus et fais ce qu'il me plaît.

Consolons-nous, milord, nous sommes en meilleure condition que ceux qui nous gagnent notre argent ; car il vaut mieux endurer les injustices que de les faire.

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(1) Au jeu de l'ombre, le baste est l'as de trèfle, la spadille l'as de pique. Le baste est le troisième des matadors.

i Mme Mazarin a les mains bonnes pour voler mes fiches et Y^ pour jeter une carte du taton quand je joue sans prendre ^ avec quatre matadors. Je m'adresse à M. de Monaco qui me dit sérieusement et avec un air de sincérité : « De bonne foi. Monsieur de Saint-Evremond, je regardais ailleurs. » Votre ami M. de Saissac rit beaucoup et ne décide rien. M. Courtin déclare que la vexation est grande. Mais toutes les déclarations de M. Courtin font peu d'effet; les déclarations de l'ambassadeur font aussi peu d'effet dans ce logis qu'elles en feraient à la Bourse s'il voulait justifier M. Layton. Dans cette extrémité, je prends le ciel à témoin, et le ciel n'a pas plus de crédit que l'ambassadeur (i). »

Peut-on aimer le jeu, quand on y est malheureux autant qu'en amour? Saint-Evremond est auprès de la belle duchesse un perpétuel soupirant. Hortense n est certes pas '^ farouche. Elle est d'humeur si distraite qu'elle s'en fie à un ^ petit valet moricaud pour faire la police de ses appas. Saint-Evremond, qui n'ose protester contre M. de Monaco et les autres, se plaint de l'obstacle opposé à ses entreprises par le petit capot qui s'est permis de le surnommer : « Non beve vino. »

N'allez pas à Cleveden raconter par le menu

Ma dépense et mon revenu.

Pour me désobliger, vous feriez davantage : S'il était en votre pouvoir De cacher votre beau visage, « Vous m'empêcheriez de le voir.

Je n'ai rien tenté sur la bouche (Trop timide en ce que je veux); Mais, si j'ose sentir l'odeur de vos cheveux. Ou prendre quelquefois sur l'épaule une mouche. Un petit capot vert, More, voleur et gueux, Vous dit : « Non beve vino touche »

Et me fait retirer sur le point d'être heureux. Ne pensez pas que la Nature Ne vous ait faite que pour vous ; Vous devez bonnement à votre créature De vos charmes divins quelque usage assez doux.

(1) Saint-Evremont. Œuvres, t. V, 369.

Telle était la société galante qui s'assemblait au logis de la duchesse de Mazarin, et tels étaient ses passe-temps. En cette société cosmopolite, trônaient les belles Anglaises dont Marwel nous a tracé le portrait : « Gelia dont l'anglais roule des flots plus riches que ceux du Tage, plus purs que la neige fondue, aussi doux que les lèvres dont il sort, —elle apprend maintenant les langues de la France et de l'Italie, mais elle est toujours Gelia. Nulle autre grâce que le sourire qui lui est propre n'orne cette figure charmante; sa beauté naturelle n'a point été italianisée, pas plus que son esprit chaste n'a été traduit en français. Ses pensées sont anglaises, bien que son langage spirituel sache les revêtir habilement d'un autre idiome (i) ». Comment une Anglaise de qualité se fùt-elle refusée à l'étude de la langue du Grand Roi, de celle qu'on parlait à Versailles, point de mire de toutes les secrètes ambitions de Gharles II et de ses courtisans.

N'était-ce pas à l'instar de Versailles que le roi faisait dessiner et planter ses jardins? N'était-ce pas à l'instar de Versailles qu'il meublait ses palais? « Ce matin, raconte Evelyn, comme je suivais Sa Majesté à travers la galerie, j'entrai avec le petit nombre de personnes de sa suite, dans le cabinet de toilette de la duchesse de Portsmouth, qui fait partie de sa chambre à coucher. Elle y était en négligé matinal, ses femmes de chambre la peignant, et venait de sortir du lit. Sa Majesté et des courtisans étaient debout près d'elle. Mais, ce qui retint le plus ma curiosité, ce fut la richesse et la beauté de l'appartement de cette femme, lequel avait été plusieurs fois démoli et rebâti, pour satisfaire ses fantaisies de prodigalité, de folle dépense, alors que Sa Majesté la reine ne fait pas plus de frais que certaines dames de la noblesse pour son ameublement et son bien-être (2). C'est là que je vis les nouveaux prçduits de la

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(1) Jameson. Memoirs, p. 34.

(2). A l'époque où Evelyn visita minutieusement Hainpton Court, il remarqua cependant particulièrement « le lit de la reine qui a une

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tapisserie française dont le dessin, la finesse de travail, l'exactitude incomparable dans la reproduction des tableaux étaient supérieurs à tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Certaines tapisseries représentaient Versailles, Saint-Germain et autres palais du roi de France, avec des chasses, des personnages, des paysages, des oiseaux exotiques, tout cela exécuté avec un talent qui lui donnait la vie. Puis, des cabinets de laque du Japon, des paravents, des pendules, de grands vases d'argent ciselé, des tables, des étagères, des garnitures de cheminée, des appliques, des braseros, le tout en argent massif, en nombre infini, et enfin, plusieurs des meilleurs tableaux de Sa Majesté (i). »

Le grand peintre à la mode, Peter Lely, fils d'un capitaine de cavalerie d'origine westphalienne, venu en Angleterre dès 1641, et protégé, lors de la Restauration, par la duchesse d'York, avait exécuté la plupart de ces peintures, car il était le portraitiste en titre des beautés de la Cour. « Les nymphes de Lely, a écrit Horace Walpole, sont beaucoup trop coquettes et trop magnifiques, pour qu'on voie en elles autre chose que des filles d'honneur et ses femmes promènent toujours des traînes à franges et à broderies à travers des prairies et des ruisseaux murmurants. »

Lely eut, dans le peintre Verrio, un rival au point de vue de la décoration. Ce fut lui qui exécuta les peintures des escaliers et des plafonds de Hampton Court. Verrio était fort extravagant. L'argent semblait couler entre ses doigts et il faisait, notamment pour sa table, des dépenses telles que souvent il harcelait Charles II avec une hardiesse qu'autorisait la bonhomie du roi.

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broderie d'argent sur velours cramoisi, ayant coûté 8 000 livres et qui est un présent fait par les Etats de Hollande, lorsque Sa Majesté revint. Il avait été donné par eux à la sœur de notre roi, la Princesse d'Orange et on le lui racheta pour le donner présentement au roi. Le grand miroir et la toilette en or battu et massif furent donnés par la reine-mère. La reine apporta avec elle de Portugal des cabinets de l'Inde, comme on n'en avait jamais vu ici. »

(1). Evelyn. Memoriah, I. 562.

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Une fois, à Hampton Court, fort peu de temps après avoir reçu une avance de i ooo livres, le peintre décorateur prétendait aborder le roi pour lui présenter une nouvelle requête, mais le cercle qui entourait le souverain était si nombreux qu'il fut impossible à Verrio de l'approcher. Il lui cria donc : « Sire, je demande la faveur de parler à Votre Majesté. — Eh bien, Verrio, dit le roi, qu'est-ce que vous demandez ?— De l'argent, Sire, de l'argent! Je suis si à court d'argent que je n'ai pas de quoi payer mes ouvriers. Votre Majesté et moi, nous savons par expérience que les colporteurs et les peintres ne peuvent faire un long crédit. » Le roi lui rappela, en souriant, l'avance récente de i ooo livres. « Oui, Sire, répondit le peintre, mais j'ai tout dépensé en paiements. Il ne me reste plus d'or. — De ce train-là, répartit le roi, vous dépenseriez plus que je ne le fais pour entretenir ma famille. — Parbleu, répliqua Verrio, Votre Majesté tient-t-elle table ouverte comme moi(i)?» Charles II n'avait qu'à s'incliner devant tant de logique.

Comme portraitiste. Peter Lely avait des rivaux dignes de lui en la personne de Huysmans et de Wissing. Huysmans peignit Frances Jennings tandis que Wissing retraça les traits de la duchesse de Monmouthet de la belle comtesse d'Ossory.

Lady Ossory mérite une page à part. Cette jeune femme avait la grâce des choses fragiles. Le vieux duc d'Ormond, son beau-père, s'était vivement attaché à elle et quand elle mourut jeune, d'une mort rapide et prématurée, il écrivait à un de ses amis : < Je fus dans une grande perplexité au sujet delà santé de la jeune dame que j'ai amenée, comme une étrangère, dans ce pays. Et il a plu à Dieu d'y mettre un terme par sa mort. Je ne suis point assez courtisan, c'est-à-dire habitué à feindre, pour mettre cette perte sur la même ligne que d'autres de cette sorte que j'ai eues à supporter, et je vous assure que sa bonté, sa déférence pour moi, et d'une manière générale, sa conduite, lui avaient

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(1) Law. A Short hiêtory of Hampton Court, 287.

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fait faire beaucoup de progrès dans mon affection et promettaient une telle satisfaction, que je suis extrêmement sensible à sa perte. » Le comte d'Ossory sentit d'une façon très aiguë la perte de sa jeune femme, mais un an plus tard, il était consolé et épousait Lady Marie Somerset (i). Ce fut surtout dans la famille de la défunte que l'impression causée par cette mort fut durable. Son père, Lord Rochester, écrivit, à un anniversaire de la mort de la jeune comtesse, une méditation émue où il se remémore ses sensations et s'étend avec une sorte d'étonnement douloureux sur les souvenirs de la semaine qui suivit le décès et précéda l'arrivée en ses mains de la triste nouvelle. Aucune voix intérieure ne lui avait murmura, non plus qu'à la mère, le moindre soupçon que cette créature si aimée, qui tirait d'eux toute son existence et en faisait en quelque sorte partie, gisait, insensible, morte, que cette vie, qui avait été leur joie, avait quitté le monde où ils restaient ». « Il a plu à Dieu, écrivait le malheureux père, de la reprendre et j'ai passé une semaine de plus à me bercer de la vaine espérance que je recevrais d'elle de meilleures nouvelles, que le plus grand danger était passé, jusqu'à ce qu'enfin la fatale nouvelle arrive, une semaine après que le coup eût été porté. Cette semaine entière, je l'ai passée, alors qu'elle gisait glacée et insensible, à me livrer aux diverses occupations de ma vie. Je suis même allé jusqu'à lui écrire d'ici, après le jour de sa mort, dans l'espoir que ma lettre la trouverait mieux portante, avec des expressions de tendresse, pour la maladie qu'elle avait éprouvée, de désir qu'elle recouvrât la santé, d'espoir que dans peu de temps, nous serions heureux dans sa compagnie, de joie et de consolations pour moi-même qui me croyais destiné à aller vivre sous le même toit qu'elle. Je le dis, j'avais écrit tout cela. Et à qui?... A ma pauvre enfant déjà morte. Oh! qu'elle est triste et imprévoyante, la condition humaine ! » Et Lord Rochester poursuit ces rappels d'un triste passé en ajoutant:

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(1) Memoir of Lady Ossory, 334,

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« Au cours de tout cela, j'avais ma femme alitée, affaiblie, épuisée par une longue et continuelle maladie et maintenant, en quelque sorte, assommée par ce coup si cruel. — Une femme pour qui j'avais toute la tendresse imaginable, avec qui j'avais vécu longtemps heureux et dont j'avais toute raison d'être charmé, dont il me fallait réconforter et soutenir le cœur défaillant et le courage sans forces, alors que l'un et l'autre me manquaient (i). »

Quel contraste entre cette page extraite d'un livre de raison de famille où se peint la vie anglaise et les croquis des Mémorialistes sur la vie galante de la Cour ! Le désaccord va se prolonger pendant dix-huit ans, jusqu'à ce qu'il aboutisse à la grande secousse de ^1688.

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