LA COUR GALANTE DE CHABLES H
brassa Tenfant très affectueiisement Puis,, nous baisâmes la main du duc d'York, celle de la princesse royale. Sa Majesté a l'aspect sérieux. Sa cour composée de grands seigneurs est vraiment splendide. Tous les Anglais sont revêtus dliabits somptueux. » Évidemment Seurgean, assuré qu'il serait payé, avait bien fait les choses. Cinq jours plus tard, les ducs vinrent visiter la flotte. « Le duc d'York, raconte Pepys, portait un costume orné de jaune, le duc de Gloucester était vêtu de rouge et de gris. Milord(]) alla en bateau à leur rencontre; le capitaine, moi et d'autres personnes, nous nous tînmes à la coupée. Dès qu'ils eurent mis le pied à bord, tous les vaisseaux de la flotte les saluèrent de coups de canon. Les princes firent l'inspection du nôtre et se montrèrent très satisfaits. Je les trouve tous d'élégants cavaliers. Après ceci, abrités par une tente sur le gaillard d'avant, le duc d'York, Milord, M. Coventry et moi, passâmes là à désigner pour chaque navire son service pour le retour en Angleterre. Au diner, les deux ducs se placèrent au haut bout de la table ayant à leurs côtés milord Opden et milord Sandwich. Chaque fois que l'on buvait à la santé du roi ou à celle du duc, on entendait deux décharges. Pendant le repas des ducs, le joueur de harpe du capitaine Sparling fit une excellente musique. Milord et les ducs s'embarquèrent et je les suivis dans une barque en compagnie du vice-amiral et du contreamiral. Ils retournèrent à terre sur le bateau hollandais qui les avait amenés et je réussis à trouver une place avec eux. Arrivé au rivage, Milord prit congé d'eux et revint sur son bateau, accompagné de M. le général Pen et moi. Il paraissait enchanté de sa journée. Lorsque nous revînmes à bord, Miîord, à la nouvelle de la présence du roi sur le rivage, fit décharger tous ses canons deux fois, l'un après Vautre, et toute la flotte suivit son exemple, ce qui produisit
(1) Pepys désigne toujours ainsi Lord Montaig-ue, comte de Sandwich, dont il était le petit parent et en quelque sorte l'intendant. Montaigue ayait fait sa fortune, en le plaçant parmi les commis de la Marine.
m désordre génénl d^im ef||ct mdesor^lible. Je témoigner par moî-inéoic de mon enflKMiànsme et^ wm, tant le fea à on canon placé en jpKe de ma caètne,, je qnai perdre foeil droit. Cest la première fbis^ dqpuis le changement de choses, que le roi est salué par ses vaisseaux. Les détonations retentirent toute la journée. » Le lendemain, le roi vint à bord. < Dans la matinée, raconte Pepys, nous reçûmes beaucoup de gens de la suite du roi. Milord, M. Crewe et d'autres allèrent à terre, à la rencontre du roi, et l'on me raconta que lorsque sir R. Stayncr amena ce prince dans le bateau, celui-ci, qui voyait Milord pour la première fois, l'embrassa très affectueusement. Le roi, les deux ducs, la reine de Bohême, la princesse royale et le prince d'Orange montèrent à bord. Je ne baisai que la main du roi, celle de la reine et de la princesse, m'étant déjà acquitté de ce devoir envers les autres princes. Beaucoup de décharges dans la journée, dans un désordre calculé, qui produisirent un fort bon effet. Grand nombre de visiteurs de la plus haute distinction, des lords, des gentilshommes, etc., etc. Le dîner fut servi en grand apparat pour la famille royale dans la Chambre du Conseil. Après le repas, le roi et le duc changèrent le nom de plusieurs vaisseaux. Le Naseby s'appellera le Charles, le Richard le James, le Speaker le Mar^, le Dunbar qui n'est pas encore avec nous le Henry, le Wynsly le Happy Return, le Wackefield le Richmond, le Lambert la Henriette, le Cheriton le Speedwell, le Bradford le Success. Ceci fait, la reine, la princesse royale et le prince d'Orange prirent congé du roi et le duc d'York passa à bord du London, le duc de Gloucester à bord du Swiftsure; nous levâmes l'ancre par un temps superbe et, poussés par un bon vent, nous voguâmes vers l'Angleterre. »
En débarquant à Douvres, au milieu de l'enthousiasme général, Charles eut un bon mot. « En vérité, si je ne suis pas revenu plus tôt, c'est évidemment ma faute, car je ne trouve personne en Angleterre qui ne m'assure qu'elle a
toujours désiré mon retour (i). » Le jour de Ventrée du roi à Londres, une troupe brillante de volontaires parée de plumes et d'écharpes défilait bruyamment, se rendant audevant de lui. Quelqu'un dit à Monk : < Vous n'aviez pas de soldats de cette espèce en quittant l'Ecosse ? — C'est, repartit le général, que les sauterelles et les papillons ne paraissent pas pendant la gelée (2). »
A Paris cependant, la reine Henriette-Marie attendait impatiemment des nouvelles. Avant de s'embarquer, Charles II était venu lui faire visite incognito à Sainte- Marie de Chaillot. La mère et le fils y dînèrent ensemble au réfectoire du monastère, servis par les religieuses et, après le départ du roi d'Angleterre, Henriette assista, dans la chapelle de la communauté, au salut solennel chanté pour appeler les bénédictions du ciel sur le trône rétabli par miracle. Les soucis d'Henriette avaient un côté personnel. Les Anglais ne verraient-ils pas d'un mauvais œil son retour dans un royaume qu'avait, disait-on, perdu sa fatale influence? M. de Bourdeaux reçut ordre de Mazarin de tâter le terrain à ce point de vue. Il répondait le i3 mai : « Les mauvais offices que quelques-uns ont voulu rendre à la reine n'ont point eu d'effets, et il y eut une entière disposition à lui accorder tout ce qu'elle peut désirer d'Angleterre. J'ai été prié de lui faire tenir une lettre de la femme du général, en réponse à celle qu'elle en avait reçue. Son retour balancera, comme l'on croit, le pouvoir du chancelier, et déjà les partis paraissent tout formés. Ce sera de quoi exercer les esprits après le retour de la Cour (3). »
Le lendemain de son débarquement à Douvres, le roi écrivait à sa sœur Henriette- Anne, de Canterbury : « J'étais si tourmenté des affaires à La Haye que je ne pouvais pas vous écrire avant mon départ, mais j'ai laissé ordre avec ma sœur (la princesse d'Orange) de vous envoyer un petit
(1) Eugène Despois. Révolutions d'Angleterre, 155.
(2) Guizot. Monk, 173.
(3) Guixot. MonÂ, 358.
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LA RESTAURATION
présent que, j'espère, vous recevrez bientôt. J'arrivai hier à Douvres, et j'y trouvai Monk et une grande quantité de noblesse qui m'ont accablé d'amitiés et de joie pour mon retour. J'ai la tête si furieusement étourdie par les acclamations du peuple et la quantité d'affaires que je ne sais si j'écris du sens ou non. C'est pourquoi vous me pardonnerez si je ne vous en dis pas davantage, seulement que je suis tout à vous (i). » A la réception de cette lettre, la reine répondit de Colombes : « Vous pouvez juger de ma joie et, si vous êtes déchiré en Angleterre de tendresses, j'en ai ma part en France aussi. Je m'en vais dans cet instant à Chaillot faire chanter le Te Deum, et de là à Paris faire faire nos feux de joie. Nous les fîmes hier ici : je crois que j'aurai tout Paris. En vérité, vous ne sauriez vous imaginer la joie qui y est. Il faut parmi cela louer Dieu; tout ceci est de sa main, vous le pouvez voir (2). » Le soir, en effet, tous les amis de la Maison de Stuart étaient venus au Palais-Royal. « La reine, rapporte sir John Reresby, afin que la Cour de France pût prendre part à son bonheur, crut devoir donner une fête somptueuse où furent invités ensemble les seigneurs français lesplus connus et les gentilshommes anglais, à quelles opinions qu'ils appartinssent. La reine me donna l'ordre de danser avec la nièce du cardinal, la belle Hortense Mancini. La Cour de notre reine était alors bien plus animée et plus agréable que celle des reines de France; son esprit et sa bonne humeur, ainsi que la beauté et lu grâce de la princesse sa fille, ne devaient-ils pas être autrement attrayants que la rigiuité de l'étiquette espagnole qui sévissait dans les deux Cours (3). »
(1) Le texie authentique de cette lettre est emprunté au superbe ouvrage de J. J. Foster, The Stuarts.
(2) Comte de Bâillon. Lettres de la reine Henriette-Marie, 234.
(3) John Reresby. Mémoires (trad. inédite).
Justes Noces.
'ambassadeur de Bourdeauxne s'était pas trompé sur ce qui allait « exercer les esprits » dès le retour de la Cour. Deux partis s'étaient aussitôt formés. L'un se groupait derrière le général Monk. C'était celui des Restaurateurs qui présentait respectueusement au roi la liste des hommes qui pourraient utilement le servir. Cette liste, rédigée par Morrice, le principal confident de Monk, ne portait, à part le marquis d'Hartford et le comte de Southampton, que des chefs presbytériens, des homme^ du parti national ou de nouveaux venus, sortis d'une situation inférieure, et qui avaient appris sous le gouvernement républicain à bien conduire les affaires. La communication de cette liste avait fortement ému Charles II et le chancelier Hyde. Le futur comte de Clarendon, que ses services passés faisaient chef naturel du clan des royalistes et qui marchandait à toute heure leurs exigences, fut consterné de voir naître celles des républicains, et surtout de les voir présenter par un homme à qui on ne pouvait rien refuser. Il demanda donc à Morrice de faire entendre au général que la dignité du roi se trouverait compromise si l'on supposait que ces choix lui avaient été imposés. Morrice s'empressa de déclarer que la liste n'avait été faite que pour rendre service au roi et que le général s'en désintéressait. Ce fut pour Charles et son ministre un vrai soulagement (i). On fit cependant, dans les distributions d'emplois et de titres, une part assez belle aux hommes nouveaux et aux presbytériens, au grand
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(1) Gaizot. Monk, 168.
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JUSTES NOCES >7
mécontentement des royalistes de vieille date qui prétendaient traiter l'Angleterre comme terre conquise.
Le comte de Clarendon s'était de tout temps fait des ennemis par sa rudesse, sa hauteur, et la sévérité dont il usait avec tous, y compris le roi.
Mais, tandis que Charles II, d'une part intimidé par le ministre , de l'autre conscient des services rendus par son vieux serviteur à la monarchie, admettait et souffrait toutes ses boutades, le^ monde des courtisans n'en usait pas de même. Il trouvait sans cesse le comte de Clarendon barrant la route à ceux qui avaient vu dans la restauration hallalis et curées. Une conjuration se forma donc pour
briser l'orgueil de Hyde. On résolut de l'attaquer dans sa famille et dans l'honneur de sa fille.
Il était de notoriété publique qu'Anne Hyde était depuis de longues années en relations intimes avec le duc d'York. C'était en i654 que le duc avait connu la jeune fille à la Cour de La Haye. Elle avait alors quinze ans, et tandis
Le duc d'York.
Portrait par Simon Luttîchuys, gravé par Van Dalen junior.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
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Justes Noces.
'ambassadeur de Bourdeauxne s'était pas trompé sur ce qui allait « exercer les esprits » dès le retour de la Cour. Deux partis s'étaient aussitôt formés. L'un se groupait derrière le général J Monk. C'était celui des Restaurateurs qui présentait respectueusement au roi la liste des hommes qui pourraient utilement le servir. Cette liste, rédigée par Morrice, le principal confident de Monk, ne portait, à part le marquis d'Hartford et le comte de Southampton, que des chefs presbytériens, des homme^ du parti national ou de nouveaux venus, sortis d'une situation inférieure, et qui avaient appris sous le gouvernement républicain à bien conduire les affaires. La communication de cette liste avait fortement ému Charles II et le chancelier Hyde. Le futur comte de Clarendon, que ses services passés faisaient chef naturel du clan des royalistes et qui marchandait à toute heure leurs exigences, fut consterné de voir naître celles des républicains, et surtout de les voir présenter par un homme à qui on ne pouvait rien refuser. Il demanda donc à Morrice de faire entendre au général que la dignité du roi se trouverait compromise si l'on supposait que ces choix lui avaient été imposés. Morrice s'empressa de déclarer que la liste n'avait été faite que pour rendre service au roi et que le général s'en désintéressait. Ce fut pour Charles et son ministre un vrai soulagement (i). On fit cependant, dans les distributions d'emplois et de titres, une part assez belle aux hommes nouveaux et aux presbytériens, au grand
(1) Guizot. Monk, 168.
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mécontentement des royalistes de vieille date qui prétendaient traiter l'Angleterre comme terre conquise.
Le comte de Clarendon s'était de tout temps fait des ennemis par sa rudesse^ sa hauteur, et la sévérité dont il usait avec tous, y compris le roi.
Mais, tandis que Charles II, d'une part intimidé par le ministre , de l'autre conscient des services rendus par son vieux serviteur à la monarchie, admettait et souffrait toutes ses boutades, le^ monde des courtisans n'en usait pas de même. Il trouvait sans cesse le comte de Clarendon barrant la route à ceux qui avaient vu dans la restauration hallalis et curées. Une conjuration se forma donc pour
briser l'orgueil de Hyde. On résolut de l'attaquer dans sa famille et dans l'honneur de sa fille.
Il était de notoriété publique qu'Anne Hyde était depuis de longues années en relations intimes avec le duc d'York. C'était en i654 que le duc avait connu la jeune fille à la Cour de La Haye. Elle avait alors quinze ans, et tandis
Le duc d'york.
Portrait par Simon Luttîchuys, gravé par Van Dalen junior.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
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que son père, installé à l'île de Jersey, centralisait les cor* respondances royalistes, on avait fait d'elle une fille d'honneur de Marie d'Orange. « Outre les grâces de sa personne, a écrit Jacques II dans son autobiographie, elle possédait toutes les qualités propres à enflammer un cœur moins disposé à s'allumer que celui de Jacques, et la passion quHl avait conçue pour elle en arriva à ce point qu'entre le premier jour où il la vit et l'hiver qui précéda la restauration du roi, il résolut de n'épouser qu'elle et il le lui promit ». Charles II, à qui il s'ouvrit de ses projets, y refusa son consentement le i8 septembre i658. Néanmoins, les relations du duc et de la jeune fille continuèrent et les jours s'écoulant sans que la restauration désirée parût prochaine, elle s'abandonna à lui, confiante en sa parole, après un mariage secret. Au moment de la restauration, des signes de grossesse étaient devenus apparents et Anne Hyde pressait le duc d'York de déclarer leur mariage. Ce fut le moment que choisit la cabale pour tâcher de brouiller le roi avec son chancelier, en même temps qu'on tentait de démontrer au duc d'York qu'il était la dupe d'une fille de mauvaise vie qui voulait lui faire endosser des responsabilités qui n'étaient point siennes. Le roi circonvenu chargea le comte de Southampton et le marquis d'Ormond d'avoir avec Clarendonune explication sur l'attitude qu'il entendait prendre et sur les conseils qu'il donnait au roi en cette circonstance. Charles II ne paraissait pas mettre en doute l'existence d'un mariage secret. Clarendon répondit avec la dureté de son caractère que si les faits que l'on énonçait étaient exacts, il n'hésitait pas pour les conseils qu'il avait à donner. Si sa fille était la maîtresse du duc d'York, il n'était certes pas obligé de garder dans sa maison la prostituée du plus grand prince du monde. S'il y avait eu mariage sans le consentement de son maître, il fallait que le roi envoyât immédiatement cette femme à la Tour et ordonnât qu'elle fût mise dans un cachot et si étroitement gardée qu'âme vivante ne pût parvenir jusqu'à elle. Ensuite, un acte du Parlement la condamnerait à perdre sur le
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champ la tête, et comme ses interlocuteurs trouvaient cet avis bien dur de la part d'un père, il se déclara prêt à proposer l'acte au Parlement. Le roi entra en ce moment dans la chambre où avait lieu la conversation et, voyant aux yeux gonflés de larmes du chancelier, que ses envoyés l'avaient mis au courant des choses, il demanda à Southampton si l'on avait pris une détermination. « Il faut, répondit Southampton, que Votre Majesté confère avec des gens plus sages, car, pour celui-ci, dit-il en désignant le chancelier, il est tout à fait fou. Il a proposé des choses si extravagantes qu'il n'y a plus moyen d'en causer avec
lui (i) ».
La crise dura plusieurs semaines, coupée par la maladie du duc de Gloucester, frère du roi qui, au lendemain du sacre, venait de mourir à Londres de la petite vérole. La reine Henriette-Marie, excitée par la princesse d'Orange, furieuse de trouver une future belle-sœur en son ancienne fille d'honneur, intervenait par des lettres énergiques, pressant le roi de rompre des liens qu'elle ne voulait admettre sérieux et qui étaient à ses yeux un outrage à la dignité royale. Elle annonçait sa prochaine arrivée en Angleterre et, avant de quitter Paris, elle adressa au duc d'York une lettre de reproches violents et en outre, à Charles II, une missive où elle menaçait de porter plainte au Parlement contre le chancelier (2). De Calais, où elle allait s'embarquer, elle faisait ses adieux à Mazarin, qui, en homme expert à briser les jeunes amours, l'avait conseillée. « J'ai reçu, lui disait-elle, toutes les assurances d'amitié du roi mon fils que je puis souhaiter pour le duc d'York s'il se conforme à tout ce que je lui ai proposé. C'est pourquoi je me gouvernerai avec lui comme vous avez
(1) Clarendon. Mémoires^ II, p. 6.
(2) Le duc de Gloucester avait aussi pris parti contre le duc d'York, disant d'Anne Hyde : « Je ne pourrai jamais m'asseoir dans la même chambre qu'elle, elle sent trop le sac vert de son père. » Jesse. Memoirs, 11, p. 41.
trouvé à propos (i) ». Au moment de l'embarquement, le duc d'York, lord grand amiral de la flotte qui devait la recevoir à son bord, se présenta à elle en fils contrit. « J'ai été, lui dit-il, assez puni par l'indignité de la conduite de cette femme, dont j'ai eu de telles preuves que je ne veux plus la revoir. Comment reconnaître encore pour mon épouse celle qui m'a si lâchement trahi? » La reine dut être agréablement surprise d'un pareil revirement. Comment s'était-il produit si rapidement, alors que l'indécision du roi laissait place à toutes les espérances? C'est qu'elle laissait aussi le champ libre à toutes les combinaisons les plus viles.
Le parti des adversaires de Hyde avait fini par gagner un des officiers les plus dévoués au duc d'York et qui en même temps était éperdument amoureux d'Anne Hyde. Il l'avait convaincu qu'il était de la gloire de ce prince de ne point épouser la fille du chancelier. On avait réussi à amener sir Charles Berkeley à se présenter un matin dans la chambre du duc d'York et à lui jouer une ignoble comédie. Berkeley déclarait d'un ton piteux qu'il était obligé en conscience de garantir son maître du danger de prendre une femme si complètement indigne de lui. Lui-même avait couché avec elle et, pour l'amour du duc, il consentirait à l'épouser quoiqu'il sût très bien les familiarités qu'elle avait eues avec le prince. Il estimait d'ailleurs que l'enfant dont Anne Hyde allait accoucher était de ses œuvres (2). Ébranlé par ce discours et parles lettres de remontrances de sa mère, le duc d'York s'était résolu à ne plus revoir Anne Hyde. Cependant, on avait obtenu du chancelier qu'il ne chassât point sa fille de chez lui. Le hasard fit que le roi était en comité de conseil chez le chancelier quand on vint annoncer à celui-ci que le travail de la délivrance allait commencer. Charles II, qui avait eu la preuve qu'un mariage secret avait été célébré à
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(1) Lettre du 7 novembre.
(2) Giarendon, Mémoire», II, p. 17.
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Breda le 24 novembre 1659, envoya à cette nouvelle chercher la marquise d'Ormond, la comtesse de Sunderland et d'autres dames connues par leur honneur et leur fidélité à la couronne afin qu'elles assistassent aux couches. Après plusieurs heures de souffrances, Anne Hyde mit au monde un fils. Dans les intervalles des plus grandes douleurs, et parfois même au moment où elle les éprouvait, l'évêque de Winchester, qui était aussi présent pour tâcher, semble-t-il, de lui arracher des aveux, lui demanda de qui était l'enfant. Anne Hyde, constante dans ses déclarations, protesta qu'il était du duc. L'évêque lui demandant si elle n'avait jamais connu d'autre homme, elle le nia et repoussa cette idée avec la plus grande vivacité, disant qu'elle était assurée que le duc ne le croyait pas. Enfin, comme l'évêque de Winchester s'enquérait si elle était réellement mariée au duc, elle affirma qu'elle l'était et qu'elle avait, de la chose, un certain nombre de tényoins suffisants, qui l'attesteraient lorsqu'il en serait besoin (i).
Le récit de cette scène, tel que le rapportaient les témoins émus qui y avaient assisté, produisit quelque revirement dans l'opinion qui suivait avec intérêt les phases de ce scandale tapageur. Au bruit d'une plainte portée par la reine-mère au Parlement, on opposa la nouvelle que le chancelier se préparait de son côté à porter plainte et à produire les témoins de ce mariage. On se servit aussitôt, dans le clan des adversaires de Clarendon, de cette rumeur pour peser sur l'esprit soupçonneux du duc d'York. Sur ces entrefaites, le duc rencontrant le chancelier lui demanda un moment d'entretien particulier. Le chancelier suivit aussitôt le duc chez lui, et là le prince lui déclara, avec beaucoup de chaleur, qu'il avait été informé de son projet de former une plainte contre lui au Parlement et que s'il s'en avisait, ce serait tant pis pour lui. Il ajouta des menaces sur ce qu'il ferait plutôt que de supporter un tel affront. Quant à Anne Hyde, après l'indignité de sa con-
(1) Clarendon. MémoireSy II, p. 17.
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duite envers lui, dont il avait reçu des témoignages aussi convaincants que ceux de ses propres yeux, et qui ne lui permettaient plus d'avoir aucun doute, personne ne pouvait le blâmer de la manière dont il agissait avec elle. Le chancelier avait écouté froidement tout ce flot de paroles de colère. Il répliqua que les rapports faits au duc étaient faux. Si, ajoutait-il, Son Altesse s'était conduite à son égard ou contre lui autrement qu'elle n'aurait dû le faire, il existait un pouvoir aussi élevé au-dessus de Son Altesse, qu'elle-même l'était au-dessus de lui et qui se chargerait du jugement et de la punition. Quant à lui, il savait trop bien de qui le duc était né et de qui il était frère pour manquer à son égard à la soumission et au respect qui lui étaient dus et qu'il aurait soin de lui rendre toujours. Quant à sa fille, ce n'était pas à lui de la défendre des calomnies et des imputations les plus invraisemblables. Elle l'avait trop offensé et trompé pour qu'il pût se regarder comme bien assuré qu'elle n'était pas capable d'en tromper un autre; il laisserait le soin de la justifier au Tout-Puissant sur la bonté duquel il compterait toujours, aussi longtemps qu'il n'aurait rien à se reprocher (i).
Il n'était bruit dans Londres que de l'histoire du duc d'York. Pepys, dînant chez Montaigue le 7 octobre, constate que tout le temps du repas, Milord ne fit que lui parler en français sur le duc d'York. On racontait que le prince avait volé dans le cabinet d'Anne Hyde une promesse de mariage signée de son sang. « Le roi, concluait Pepys, veut le mariage; le duc n'y veut pas consentir. C'est une triste affaire pour eux tous. Milord prend légèrement la chose, sous prétexte que le duc a commis de semblables fredaines à l'étranger. » Charles II était, en effet, le seul qui eût pris le parti de la jeune femme, déclarant qu'il l'estimait très injustement outragée. Il est vrai que Pepys note, vers cette même date, que le duc d'York et M^e Pàlmer avaient des conversations légères, à travers les tapisseries
(1) Glarendon. Mémoires ^ II, p. 21.
qui séparaient la tribune du roi de celle où se trouvaient les dames, et chacun savait déjà à la Cour que si Charles II avait eu dix-sept maîtresses pendant son exil, Barbara Palmer, mariée à un brillant cavalier était sans contredit la dix-septième sur la liste du Don Juan royal.
Quoi qu'il en soit, la victime de cette triste intrigue allait être solennellement vengée. « On s'attend, notait Pepys dans son Journal le 10 décembre, à ce que le duc épouse enfin la fille du chancelier. Ce sera la ruine de Milord Berkeley qui a été jusqu'à jurer que lui et bien d'autres avaient eu les faveurs de la future duchesse, mais on regarde cette assertion d'un homme qui s'est montré si ouvertement l'ennemi du chancelier comme un mensonge » . Le 18 décembre, la duchesse d'Orange, qui dans toute cette affaire s'était constituée la plus redoutable ennemie d'Anne Hyde, fut attaquée d'un mal qu'on méconnut durant les premiers jours, mais que les médecins reconnurent bientôt être la petite vérole. C'était, à la fin du XYiP siècle, une des maladies les plus terribles et à laquelle on échappait rarement. La situation de la malade ne tarda pas à s'aggraver et, à son heure dernière, pour satisfaire aux remords de sa conscience, la mourante proclama la parfaite innocence de la femme qu'elle avait calomniée (i). Cet aveu in extremis produisit une émotion profonde à la Cour. Deux jours après, le 26 décembre, Berkeley se présentait au duc d'York que tant de secousses avaient rendu malade. « J'avais pensé, avoua-t-il, qu'un mariage avec une simple demoiselle serait la perte de Votre Altesse royale et qu'en même temps il vaudrait mieux pour la fille du chancelier avoir un époux d'un rang pareil au sien, mais, ayant reconnu que la calomnie
(1) Veuve à vingt ans, la princesse d'Orange, que sa mère avait voulu marier avec Louis XIV, quelques années avant, avait été séduite par la beauté d'Henri Jermyn, neveu du comte de Saint- Albans qui, soutenu de l'opulence de son oncle, faisait « une figure considérable » à sa cour, Jermyn avait aussi courtisé M"* Hyde et, en attaquant celle-ci, Marie d'Orange vengeait des griefs personnels.
avait frappé au cœur mon maître, je viens lui confesser la vérité et solliciter son pardon». Le duc d'York embrassa le capitaine de ses gardes. Il était trop heureux pour ne pas lui pardonner, mais dans le public anglais on fut un peu étonné cependant de voir Berkeley conserver sa faveur.
Les jours qui suivirent furent employés à des négociations propres à amener la reine-mère à accepter les décisions de ses fils. L'hostilité qu'elle montrait au mariage du duc d'York, se trouva dissipée tout à coup. Clarendon rapporte dans ses Mémoires qu'il reçut un beau jour la visite de l'abbé Montaigne qui était chargé de lui expliquer ce changement de front. Il provenait d'une lettre qu'elle avait récemment reçue du cardinal Mazarin et dans laquelle il lui disait positivement qu'elle ne serait pas bien reçue en France si elle quittait l'Angleterre brouillée avec ses fils et se déclarait l'ennemie des ministres en qui le roi avait le plus confiance. Mazarin relevait les services rendus par le chancelier et conseillait à la reine de consentir à ce qu'on ne pouvait plus éviter et de se réconcilier sans arrière-pensée avec ses enfants et avec ceux en qui ils avaient mis leur confiance (i). Henriette-Marie, qui se proposait de repartir pour la France dans les premiers jours de l'année 1661, obéit aux conseils de Mazarin. Ensuite, on invita le chancelier à aller voir la reine-mère par l'entremise de laquelle un accommodement était possible. Clarendon alors offrit sa démission à Charles II, disant que puisqu'il avait mal jugé dans cette affaire, son esprit devait être affaibli et qu'il devait se retirer. Charles II le pria de conserver les sceaux (2). L'accord fait dans la famille royale, le jour de l'an, le duc d'York alla prendre la duchesse, cliez le chancelier, son père, à Worcesterhouse, et la conduisit en grande cérémonie à Whitehall. Au moment où la reine-mère se rendait dans la salle du banquet, la dame s'agenouilla devant elle, Henriette là releva