‹ La cour galante de Charles II [microform], d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 9 sur 22 · A^^AA^A^SA · texte numérisé non relu

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(1) Le chevalier (de Grammont), dît Bussy-Rabutin dans son Histoire amoureuse des Gaules, avait les yeux riants, le nez bien fait, la bouche belle, une petite fossette au menton qui faisait un agréable effet sur son visage, je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle s il ne se fût point voûté, l'esprit galant et délicat. Il écrivait le plus mal du monde. Quoiqu'il soit superflu de dire quun rival est incommode, le chevalier l'était au point qu'il eût mieux valu, pour une pauvre femme, en avoir quatre sur les bras que lui seul. Il était libéral jusqu'à la profusion et, par là, sa maîtresse ni ses rivaux ne pouvaient avoir de valets fidèles. D'ailleurs le meilleur garçon du monde. Une chose, qui faisait qu'il lui était plus difficile de persuader ^u'à un autre, était qu'il ne parlait jamais sérieusement. Ce qui faisait qu il fallait qu'une femme se flattât beaucoup pour croire qu'il était amoureux d'elle.

(2) Bibliothèque Nationale. F^ français, 10712. Lettre de Comminges à Louis XIV, 25 janvier 1663.

justesse de tir de nos soldats. Je vis les gardes faire l'exercice et décharger leurs fusils. Ils manœuvraient très bien, quoiqu'il y eût quelque faute de temps à autre, et lorsque nous quittâmes le parc, une décharge arriva si près de nous que nous manquâmes avoir les cheveux brûlés. En contemplant ces élégants militaires, je pensais que ce ne sont pas là des soldats pour défendre le roi et je les trouvais semblables à ceux qui perdirent son père et se laissèrent battre par des hommes grossiers (i). » Pepys semble, d'ailleurs, être devenu pessimiste. « Le roi, inscrit-il dans son journal le 3o juin, est plus épris que jamais de M""* de Castlemaine et de Mme Stewart ! Que Dieu mette un terme à ce scandale ! J» Il n'est pas plus satisfait le mois suivant, car tous les gens bien informés lui assurent que lady Castlemaine n'est plus bien en cour. Sous un prétexte frivole, elle a quitté Londres. « J'en suis fâché, conclut-il, et cependant, si le roi quittait en même temps ses autres maîtresses, j'en serais ravi, espérant qu'il s'occuperait d'affaires. » Renseignements pris, il paraît que lady Castlemaine a essayé de causer de nouveaux ennuis à la reine Catherine. Cette princesse était à sa toilette, et dans les mains du coiffeur, qui était fort long à Vatiffer quand survint Mme Castlemaine. « Je m'étonne, dit-elle, que Sa Majesté ait la patience de rester si longtemps à sa toilette. — J'ai tant de raisons de m'habituer à la patience, répondit la reine, que je supporte très bien cet ennui. » Là-dessus, Mme Castlemaine de se lever et de se retirer comme si elle était congédiée de la Cour. Mais bientôt le roi, sous prétexte d'aller à la chasse, va à Richmond se réconcilier avec sa maîtresse et la fait revenir à la Cour. « La nuit dernière, raconte Pepys le 23 juillet, il y avait réception privée en l'honneur du roi et de la reine, chez le duc de Buckingham. Lady Castlemaine n'était pas invitée. Chez sa tante, lady Suffolk, on l'entendit dire au dîner : « Grand bien leur fasse! Je m'amuserai autant qu'eux. » Puis, elle rentra chez elle faire préparer

(1) Journal de Pepys, 4 juillet 1663.

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LE REGNE DE BARBARA PALMER

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un grand souper et, [après que le roi et la reine eurent été à Wallingfordhouse, le roi vint chez elle et y resta toute la nuit avec milord Sandwich.» Quelques semaines plus tard, le roi, qui revient de Bath, dîne chez lady Castlemaine. La cuisinière vient avertir que l'eau envahit la cuisine. « Morbleu ! fait la favorite, que la maison brûle, mais que le bœuf soit rôti (i)! »

Undesamis,qui apportent à Pepys les nouvelles de la Cour, estime en juillet que dès que le roi aura trouvé un mari pour Mme Stewart, milady Castlemaine aura l'herbe coupée sous le pied, car Mme Stewart la

surpasse en beauté et est très en faveur. Pendant la maladie de la reine, Mii« Stewart se croit, en effet, bien près du trône. Le comte de Comminges écrit à Louis XIV que Charles II en est fortement épris. « Le roi est amoureux fou de Mme Stewart qu'il attire dans des coins, et il reste une demie heure à l'embrasser au vu de tout le monde, dit le chirurgien Pierce

Lady Denham.

Portrait par Peter Leiy, gravé par T. Wright.

(1) Journal de Pepys, 13 octobre 1663.

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justesse de tir de nos soldats. Je vis les gardes faire Texercice et décharger leurs fusils. Ils manœuvraient très bien, quoiqu'il y eût quelque faute de temps à autre, et lorsque nous quittâmes le parc, une décharge arriva si près de nous que nous manquâmes avoir les cheveux brûlés. En contemplant ces élégants militaires, je pensais que ce ne sont pas là des soldats pour défendre le roi et je les trouvais semblables à ceux qui perdirent son père et se laissèrent battre par des hommes grossiers (i). » Pepys semble, d'ailleurs, être devenu pessimiste. « Le roi, inscrit-il dans son journal le 3o juin, est plus épris que jamais de M"^® de Gastlemaine et de Mme Stewart ! Que Dieu mette un terme à ce scandale! » Il n'est pas plus satisfait le mois suivant, car tous les gens bien informés lui assurent que lady Gastlemaine n'est plus bien en cour. Sous un prétexte frivole, elle a quitté Londres. « J'en suis fâché, conclut-il, et cependant, si le roi quittait en même temps ses autres maîtresses, j'en serais ravi, espérant qu'il s'occuperait d'affaires. » Renseignements pris, il paraît que lady Gastlemaine a essayé de causer de nouveaux ennuis à la reine Catherine. Gette princesse était à sa toilette, et dans les mains du coiffeur, qui était fort long à l'atiffer quand survint Mme Gastlemaine. « Je m'étonne, dit-elle, que Sa Majesté ait la patience de rester si longtemps à sa toilette. — J'ai tant de raisons de m'habituer à la patience, répondit la reine, que je supporte très bien cet ennui. » Là-dessus, Mme Gastlemaine de se lever et de se retirer comme si elle était congédiée de la Gour. Mais bientôt le roi, sous prétexte d'aller à la chasse, va à Richmond se réconcilier avec sa maîtresse et la fait revenir à la Cour. « La nuit dernière, raconte Pepys le 23 juillet, il y avait réception privée en l'honneur du roi et de la reine, chez le duc de Buckingham. Lady Gastlemaine n'était pas invitée. Chez sa tante, lady Suffolk, on l'entendit dire au dîner : « Grand bien leur fasse! Je m'amuserai autant qu'eux. » Puis, elle rentra chez elle faire préparer

(1) Journal de Pepys, 4 juillet 1663.

LE REGNE DE BARBARA PALMER

un grand souper et, [après que le roi et la reine eurent été à Wallingfordhouse, le roi vint chez elle et y resta toute la nuit avec milord Sandwich.» Quelques semaines plus tard, le roi, qui revient de Bath, dîne chez lady Gastlemaine. La cuisinière vient avertir que Veau envahit la cuisine. « Morbleu ! fait la favorite, que la maison brûle, mais que le bœuf soit rôti (i)! »

Un des amis, qui apportent à Pepys les nouvelles de la Gour, estime en juillet que dès que le roi aura trouvé un mari pour Mme Stewart, milady Gastlemaine aura l'herbe coupée sous le pied, car Mme Stewart la

surpasse en beauté et est très en faveur. Pendant la maladie de la reine, M^® Stewart se croit,

en effet, bien près du trône. Le comte de Gomminges écrit à Louis XIV que Charles II en est fortement épris. « Le roi est amoureux fou de Mme stewart qu'il attire dans des coins, et il reste une demie heure à l'embrasser au vu de tout le monde, dit le chirurgien Pierce

(1) Journal de Pepys, 13 octobre 1663.

Lady Denham.

Portrait par Peter Lely, gravé par T. Wright.

à Pepys (i). » C'est le moment où le chevalier de Grammont, cc^':i dont Saint- Evremond a dit : « Jamais il ne sera de vie plus admirée et moins suivie », après cour assidue à MUe Hamilton et promesse de mariage, essaie de s'échapper de Londres sans remplir sa promesse. Hamilton, le frère de la délaissée, prend la poste et court sur ses pas, résolu à lui proposer un duel s'il refuse de remplir ses engagements. Il atteint le fugitif à quelques milles de Londres, «t N'avez-vous rien oublié dans la capitale, lui dit-il froidement? — Ma foi, oui, fait le chevalier, j'ai oublié d'épouser votre sœur. » Et il retourne à Londres pour procéder au mariage. Toute la Cour, pense-t-il, va parler de cette aventure romanesque. Vaine espérance! L'on publie le même jour que lady Castlemaine s'est déclarée papiste. « Le mariage du chevalier de Grammont, dit de Lionne dans une lettre à Louis XIV, et la conversion de M™» Castlemaine se sont publiés le même jour. Le roi d'Angleterre étant prié par les amis de la dame d'apporter quelque obstacle à cette action, répondit galamment, que pour Tâme des dames, il ne s'en mêlait point. » Il continue cependant à faire des folies pour Mlle Stewart. Elle est logée dans l'appartement du bas du Palais, M"^^ Castlemaine en haut. Lorsque le duc d'York ou quelque courtisan désire lui parler, la question qu'on pose aux sentinelles est : c Le roi est-il en haut ou en bas? (2)» On croit remarquer que Mme Castlemaine s'ingénie à démontrer qu'elle est toujours en faveur. Quand en mai les calèches commencent à voir le jour, elle prend plaisir à sortir à cheval ou en voiture avec Mii« Stewart et jamais on n'a vu deux rivales vivre en si bonne intelligence (3). « Il y a deux jours, écrit le comte de Comminges

{1) Bibliothèque Nationale. F^s français 10712. — Journal de Pepys, 9 novembre 1663.

(2) Journal de Pepys. 20 janvier 1664.

(3) Bibliothèque Nationale. F<^' français 10712. Lettre de Comminges à Louis XIY, 29 mai 1664. Le comte de Comminges ajoute : « Ce n'est pas qu'o/t les ménage beaucoup et qu'on prenne grand soin de cacher ses larcins. »

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à de Lionne, M-^e de Castlemaine, sortant de chez M°»« la duchesse, qui demeure présentement à Saint-James, accompagnée d'une seule demoiselle et d'un petit page, fut rencontrée par trois gentilshommes masqués qui lui firent la plus forte et dure réprimande que Von se puisse imaginer, jusqu'à lui dire que la maîtresse d'Edouard IV était morte sur un fumier, abandonnée de tout le monde. Vous pouvez penser si le temps lui dura, car le parc est plus long que de chez Renard (i) au Pavillon. Sitôt qu'elle fût dans sa chambre, elle s'évanouit. Le roi, qui en fut averti, courut au secours et, étant informé de l'affaire, fit fermer toutes les portes et arrêter tout ce qui s'y trouva. Sept ou huit personnes, qui s'y rencontraient, ayant été confrontées et point reconnues, ont publié l'aventure que l'on a bien voulu étouffer, mais je crois que ce sera difficile (2). » Il est plus difficile encore de donner le change sur les prouesses des demoiselles d'honneur.

Cette mauvaise langue de docteur Pierce attribue la faveur du docteur Frazer, son rival, aux services qu'il rend aux dames de la Cour, quand elles veulent se débarrasser d'une grossesse (3). Deux ans avant, Tune d'elles, en dansant à la Cour, a laissé tomber un enfant (4). Cette fois-ci, l'incident est moins grave, mais il fait tapage, à en juger à la sévérité avec laquelle en parle Pepys. « Je crois,

fl) Renard, arquebusier et artificier du roi, avait au bord de la Seine, aux Tuileries, un jardin où les gens du bel air venaient souper et amenaient des violons, (Auguste Baluffe, Autour de Molière, 61-81).

(2) Bibliothèque Nationale. F^* français 10712. Lettre de Comminges à de Lionne, 2 octobre 1664.

(3) Journal de Pepys, 19 septembre 1664.

(4) Journal de Pepys, 6 janvier 1663. Pepys conclut : « Personne ne sut qui était la mère », et ailleurs il ajoute : « Le roi fit apporter le pelit cadavre dans un mouchoir, dans son cabinet et l'a disséqué. » D'aLprës les Mémoires de Grammont, l'accouchée était une fille d'honneur qui s'appelait Warmestré. Son vrai nom était Mary Kirk. Un lampoon (chanson satirique), Demandes et réponses du café Garraway s'exprime ainsi à son sujet : « Combien de fois M™* Kirk a-t-elle vendu sa fille avant de la marier au comte d'Oxford? — Demandez au prince et à Harrj Jermyn. »

dit-il des filles d'honneur, qu'elles ne trouveront pas beaucoup d'épouseurs. Milady Gastlemainc disait en riant que sa fille, qui a un an ou deux, serait la fille de la Cour qui se marierait la première (i). »

MH« Jennings est une des plus brillantes des filles de la duchesse d'York. Parée des premiers trésors de la jeunesse, elle ne laisse d'adorateurs à ses compagnes que ceux que l'espoir du succès y attache. « Ses cheveux, dit son beau-frère, Antoine Hamilton, (2) étaient d'un blond parfait. Quelque chose de vif et d'animé défendait son teint du fade qui, d'ordinaire, se mêle dans une blancheur extrême. Sa bouche n'était pas la plus petite, mais c'était la plus belle du monde. Pour achever, en un mot sa figure donnait une idée de l'Aurore ou de la déesse du Printemps, telles que messieurs les poètes nous les offrent dans leurs brillantes peintures. Elle était toute pétillante d'esprit et de vivacité. Ses gestes et tous ses mouvements étaient autant d'impromptus. Sa conversation était séduisante, quand elle voulait plaire, fine et délicate, quand elle voulait donner du ridicule. Mais comme son imagination l'emportait souvent et qu'elle commençait à parler avant que d'achever de penser, ses expressions ne signifiaient pas toujours ce qu'elle voulait et ses paroles rendaient quelquefois trop peu, quelquefois beaucoup trop, les choses qu'elle pensait (3). »

Cette petite folle de Jennings était d'une insigne curiosité. Or, il se répandit dans ce temps-là la nouvelle qu'il était arrivé dans une des retraites les plus reculées de la Cité, un médecin allemand « farci de secrets merveilleux et de remèdes infaillibles (4) ». Ce prétendu médecin n'était autre que Lord Rochester, l'homme d'Angleterre qui

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(1) Journal de Pepys, 21 février li665.

(2) M^« Jennings épousa en premières noces George Hamilton et, plus tard, Richard Talbot, créé duc de Tyrconnel par Jacques II.

(3) Hamilton. Mémoires de Grammont, cb. IX.

(4) Hamilton. Mémoire» de Grammont, ch. XII.

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avait le plus d'esprit et celui qui en profitait le mieux pour déchirer son prochain. Rochester était de ceux qui sacrifieraient leur meilleur ami pour un bon mot, et ses satires frappant d'estoc et de taille sur les favorites, les filles d'honneur et les grands personnages, le faisaient, au moins une fois par an, bannir de la Cour. Mais l'esprit même, qui l'en avait fait chasser, l'y faisait rappeler, le roi ayant beaucoup de goût pour un poète aussi mordant, du moins quand il ne mordait aucun de ceux et de celles qu'il était défendu de mordre.

Cette fois-là, l'exil durant trop au goût de Rochester, il s'était ennuyé et pour se divertir, s'était mis en tête de venir séduire les beautés de la Cité, comme il avait jadis fait ses frais parmi les beautés de la Cour. Il s'était donc improvisé liseur dans le passé, astrologue, médecin. « La vertu des remèdes consistait principalement à soulager en peu de temps les pauvres tilles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvaient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-

La Belle Hamilton, duchesse de Grammont. Portrait par Peter Lely, gravé par J. Tompson.

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dit-il des filles d'honneur, qu'elles ne trouveront pas beaucoup d'épouseurs. Milady Castlemaine disait en riant que sa fîUe, qui a un an ou deux, serait la fille de la Cour qui se marierait la première (i). »

Mii« Jennings est une des plus brillantes des filles de la duchesse d'York. Parée des premiers trésors de la jeunesse, elle ne laisse d'adorateurs à ses compagnes que ceux que l'espoir du succès y attache. « Ses cheveux, dit son beau- frère, Antoine Hamilton, (2) étaient d'un blond parfait. Quelque chose de vif et d'animé défendait son teint du fade qui, d'ordinaire, se mêle dans une blancheur extrême. Sa bouche n'était pas la plus petite, mais c'était la plus belle du monde. Pour achever, en un mot sa figure donnait une idée de l'Aurore ou de la déesse du Printemps, telles que messieurs les poètes nous les offrent dans leurs brillantes peintures. Elle était toute pétillante d'esprit et de vivacité. Ses gestes et tous ses mouvements étaient autant d'impromptus. Sa conversation était séduisante, quand elle voulait plaire, fine et délicate, quand elle voulait donner du ridicule. Mais comme son imagination l'emportait souvent et qu'elle commençait à parler avant que d'achever de penser, ses expressions ne signifiaient pas toujours ce qu'elle voulait et ses paroles rendaient quelquefois trop peu, quelquefois beaucoup trop, les choses qu'elle pensait (3). »

Cette petite folle de Jennings était d'une insigne curiosité. Or, il se répandit dans ce temps-là la nouvelle qu'il était arrivé dans une des retraites les plus reculées de la Cité, un médecin allemand <( farci de secrets merveilleux et de remèdes infaillibles (4) ». Ce prétendu médecin n'était autre que Lord Rochester, l'homme d'Angleterre qui

(1) Journal de Pepys, 21 février 1665.

(2) M^® Jennings épousa en premières noces George Hamilton et, plus tard, Richard Talbot, créé duc de Tyrconnel par Jacques II.

(3) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. IX.

(4) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII.

avait le plus d'esprit et celui qui en profitait le mieux pour déchirer son prochain. Rochester était de ceux qui sacrifieraient leur meilleur ami pour un bon mot, et ses satires frappant d'estoc et de taille sur les favorites, les filles d'honneur et les grands personnages, le faisaient, au moins une fois par an, bannir de la Cour. Mais l'esprit même, qui l'en avait fait chasser, l'y faisait rappeler, le roi ayant beaucoup de goût pour un poète aussi mordant, du moins quand il ne mordait aucun de ceux et de celles qu'il était défendu de mordre.

Cette fois-là, l'exil durant trop au goût de Rochester, il s'était ennuyé et pour se divertir, s'était mis en tête de venir séduire les beautés de la Cité, comme il avait jadis fait ses frais parmi les beautés de la Cour. Il s'était donc improvisé liseur dans le passé, astrologue, médecin. « La vertu des remèdes consistait principalement à soulager en peu de temps les pauvres filles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvaient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-

La Belle Hamilton, duchesse de Grammont. Portrait pur Peter Lelv, gravé par J. Tompson.

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mêmes (i) ». Petites marchandes, soubrettes de la Cour, femmes de chambre des dames de qualité n'avaient pas tardé à lui former une nombreuse clientèle. Elles avaient tant célébré la science, Tinexplicable connaissance qu'avait l'Allemand, des histoires les plus secrètes de la Cour, que la petite Jennings et son amie Price ne purent résister au désir d'aller voir de près cet homme incomparable. Mlle Price avait une réputation un peu endommagée par les satires de Rochester, ce qui n'était point le cas de M 'le Jennings. Croyant que, tant qu'elle conserverait sa vertu, il importait peu qu'elle s'amusât de telle ou telle façon, la petite Jennings se prétendit malade pour esquiver son service auprès de la duchesse et les deux folles s'habillèrent comme les filles qui vendaient des oranges aux Comédies et dans les promenades publiques. C'était alors la classe la moins estimable de la société. Elles n'avaient donc pu trouver de déguisement qui, à leur sens, les rendît plus méconnaissables. Les voilà qui sortent du Palais de Saint-James, traversent le parc à pied et s'embarquent à Whitehall dans un fiacre. Bientôt, elles arrivèrent près du théâtre. La duchesse dTork y assistait à la comédie avec sa sœur. Ne serait-il pas amusant, insinua M^ie Price, de se joindre aux véritables marchandes d'oranges et d'aller offrir leurs corbeilles, jusque sous le nez de la duchesse et de sa suite. C'était là une si belle idée que l'on ne pouvait résister à pareille proposition. Les deux jeunes filles paient leur fiacre et se présentent à la porte de la Comédie, au moment où le beau Sidney descendait de son carrosse. Vainement, Price lui tend son panier. Sidney donnait un dernier coup de peigne vainqueur à ses cheveux et était trop occupé de sa personne pour prêter la moindre attention à la jolie marchande d'oranges. Killegrew suivait Sydney. La belle Jennings lui tendit timidement «a corbeille, tandis que Price, initiée au langage de l'endroit, l'invitait à lui acheter ses belles oranges. « Pas pour le

(1) Hamiltou. Mémoires de Grammont, ch. XII.

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' 'jà

moment, ma chère, mais si tu veux demain m'amener cette petite fille, ça te rapportera plus que toutes les oranges de ton panier. » Et, tandis qu'il tenait ces propos à Price, il caressait le menton de Jennings et descendait fourrager dans sa gorge. La belle Jennings révoltée le repoussa le plus rudement qu'elle pouvait. « Ah ! fit Kille-

grew, ma foi, voilà qui est nouveau. Une petite p , qui

pour faire valoir sa marchandise, fait la précieuse et prétend avoir des sentiments ». Et comme il pouffait de rire, Price en profita pour entraîner rapidement Jennings, presque paralysée par la terreur. Elle en avait assez du métier de marchande d'oranges et, si Price l'eût écoutée, on fût retourné tout droit à Saint- James. « Et le médecin d'Allemagne? » fit Price. Ainsi rappelée à l'ordre, Jennings se laissa entraîner dans un nouveau fiacre. Le cocher savait l'adresse du diseur de bonne aventure; il avait déjà mené chez lui plus de cent jolies filles. Elles étaient à quelques portes de son logis, lorsque leur survint une nouvelle aventure. Brouncker, gentilhomme de la chambre du duc d'York, l'immoral licencieux Brouncker, celui que Marvell appelle « l'écuyer d'amour, l'homme à la petite maison de campagne toujours meublée de grisettes », avait dîné chez un marchand du quartier et rentrait chez lui. La vue de deux marchandes d'oranges en fiacre était chose assez nouvelle pour attirer l'attention du vieux renard. Le soin même que mirent les jeunes filles à commander à leur cocher de poursuivre sa route, l'invita à les suivre à la dérobée et son étonnement ne diminua point quand il vit que les souliers et les bas, qui couvraient de fort jolis pieds et des chevilles très fines, étaient d'une qualité peu en rapport avec le reste du costume. Enfin, il réussit à distinguer leur visage et, reconnaissant les filles d'honneur, il ne manqua pas d'attribuer leur déguisement aux motifs les plus coupables qu'il put imaginer. Sans doute, Mii« Price menait la petite Jennings en bonne fortune. Comme cette dernière était chaudement courtisée par Jermyn, le meilleur de ses amis, il éprouva « une joie secrète à la pensée qu'il serait cocu

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avant que d'être marié (i) ». Mais, avant tout, il importait de ne point déranger un si beau dessein. Aussi, se borna-t- ♦ ^ il à lancer quelques lardons aux jeunes filles, comme s'il les prenait pour de vraies marchandes d'oranges, et il leur souhaita le bonsoir en riant. Mais elles n'étaient pas au bout de leurs mésaventures. Tandis qu'elles subissaient les impertinences de Brouncker, il s'était formé, tout autour de la voiture, un attroupement de galopins, désireux d'escamoter les oranges abandonnées à la garde du cocher. Celui-ci était homme d'honneur. Il tenta de repousser l'assaut des pillards. Une mêlée s'ensuivit et mit toute la rue en l'air. Jennings et Price durent payer rançon en abandonnant leurs oranges, avant de remonter dans le fiacre et, oubliant l'astrologue, reprirent la route de Saint- James, au milieu des quolibets et des injures (2). Elles arrivèrent au palais du duc d'York, si déconfites, si dé- , goûtées, si transies de peur, que leurs compagnes n'eurent pas de peine à leur arracher le récit de leur mésaventure. Fort heureusement pour elles, les commérages de la Cour avaient d'autres aliments. Lord Gastlemaine venait de rentrer de France. Il avait un peu troublé la fête en trouvant sa femme « augmentée de deux beaux enfants. » Puis, la Cour s'amusait de l'indignation de M™e de Fienne contre son mari qui avait engrossé sa femme de chambre (3). Enfin, l'on jasait beaucoup sur les bonnes fortunes du duc de Monmouth, qui avait à peine seize ans. ' Lorsque la reine-mère l'avait ramené de France, Charles II s'était beaucoup plus occupé de lui assurer des revenus que de parfaire son éducation. « Il était très beau, dit Mme de Dunois, extrêmement bien fait et avait un air de grandeur assorti à sa naissance. Il était brave jusqu'à

(1) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII. '^

(2) Toute cette aventure a été racontée par Hamilton. La date approximative en est fournie par \e Journal de Pepya. Jesse, dans ses Memoirs (t. III, p. 234-235), a ajouté quelques traits aux deux récits.

(3) Bibliothèque Nationale. F^* franç^ais 10172. Lettre de Gomminges à de Lionne, 9 mars 1665.

LE RÈGNE DE BARBARA PALMER

l'excès. Il dansait à la perfection et d'un air qui charmait tous ceux qui le voyaient. Il était riche, jeune, galant et, comme je l'ai déjà dit, le plus beau et le mieux fait des hommes. Après cela, on ne trouvera point étrange que bien des dames se soient fait une affaire de le conquérir (i) ».

Parmi elles, Charles II eut le désagrément de constater les manèges de sa maîtresse, Mme Castlemaine, qui, en décembre 1662, lui faisait les avances les moins douteuses. Rien ne pouvait lui être plus désagréable qu'un pareil rival. Charles II résolut donc de marier James.

Il lui assura la main d'une riche héritière écossai-

se, Anna Scott,

Frances Jennings, ^duchesse de Tyrconnel. Portrait de Huysmans.

comtesse de Buccleuch. Le mariage eut lieu le 20 avril i663, mais il fut loin de mettre fin aux aventures de Monmouth.

Lui, le duc de Richmond, le comte d'Arran, second fils de Lord Ormond, menaient une vie de débauchés et scandalisaient une cour qui n'était point facilement scandalisable. Les mœurs, en effet, permettaient alors bien des licences. Pepys raconte quelque part ce qui se passait à une grande

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(1) Cité par Jetse. Mémoire, III, 114.

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avant que d'être marié (i) ». Mais, avant tout, il importait de ne point déranger un si beau dessein. Aussi, se borna-til à lancer quelques lardons aux jeunes filles, comme s'il les prenait pour de vraies marchandes d'oranges, et il leur souhaita le bonsoir en riant. Mais elles n'étaient pas au bout de leurs mésaventures. Tandis qu'elles subissaient les impertinences de Brouncker, il s'était formé, tout autour de la voiture, un attroupement de galopins, désireux d'escamoter les oranges abandonnées à la garde du cocher. Celui-ci était homme d'honneur. Il tenta de repousser l'assaut des pillards. Une mêlée s'ensuivit et mit toute la rue en l'air. Jennings et Price durent payer rançon en abandonnant leurs oranges, avant de remonter dans le fiacre et, oubliant l'astrologue, reprirent la route de Saint- James, au milieu des quolibets et des injures (2). Elles arrivèrent au palais du duc d'York, si déconfites, si dégoûtées, si transies de peur, que leurs compagnes n'eurent pas de peine à leur arracher le récit de leur mésaventure. Fort heureusement pour elles, les commérages de la (]our avaient d'autres aliments. Lord Castlemaine venait de rentrer de France. Il avait un peu troublé la fête en trouvant sa femme « augmentée de deux beaux enfants. » Puis, la Cour s'amusait de l'indignation de M™e de Fienne contre son mari qui avait engrossé sa femme de chambre (3). Enfin, l'on jasait beaucoup sur les bonnes fortunes du duc de Monmouth, qui avait à peine seize ans. Lorsque la reine -mère l'avait ramené de France, Charles II s'était beaucoup plus occupé de lui assurer des revenus que de parfaire son éducation. « Il était très beau, dit Mme de Dunois, extrêmement bien fait et avait un air de grandeur assorti à sa naissance. Il était brave jusqu'à

(1) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII.

(2) Toute cette aventure a été racontée par Hamilton. La date approximative en est fournie par le Journal de Pepys. Jesse, dans ses Memoirs (t. III, p. 234-235), a ajouté quelques traits aux deux récits.

(3) Bibliothèque Nationale. F'i» français 10172. Lettre de Comminges à de Lionne, 9 mars 1665.

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l'excès. Il dansait à la perfection et d'un air qui charmait

K tous ceux qui le voyaient. Il était riche, jeune, galant et,

\ comme je l'ai déjà dit, le plus beau et le mieux fait des

hommes. Après cela, on ne trouvera point étrange que bien

des dames se soient fait une affaire de le conquérir (i) ».

Parmi elles, Charles II eut le désagrément de constater les manèges de sa maîtresse, Mme Castlemaine, qui, en décembre 1662, lui faisait les avances les moins douteuses. Rien ne pouvait lui être plus désagréable qu'un pareil rival. Charles II résolut donc de marier James.

Il lui assura la main d'une riche héritière écossaise, Anna Scott, comtesse de Buccleuch. Le mariage eut lieu le 20 avril i663, mais il fut loin de mettre fin aux aventures de Monmouth.

Lui, le duc de Richmond, le comte d'Arran, second fils de Lord Ormond, menaient une vie de débauchés et scandalisaient une cour qui n'était point facilement scandalisable. Les moeurs, en effet, permettaient alors bien des licences. Pepys raconte quelque part ce qui se passait à une grande

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Frances Jennings, /îuchesse de Tyrconnel. Portrait de Huvsmans.

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(1) Cité par Jesse. Memoirs, III, 114.

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réunion de dames chez MUady Batten. < Milady me poussa sur le lit, se jeta sur moi. Après, ces dames suivirent son exemple, et nous nous amusâmes beaucoup (i) ».

Le peuple s'amusait moins. Une requête au roi dit vers cette époque : « Les peuples sont dans une situation désespérée, les chefs de famille si accablés d'impôts qu'ils n'osent ouvrir leur porte, sans quoi le collecteur vient saisir un lit ou un plat. Les peuples maudissent le roi, regrettent Cromwell et disent que peu importe que les Hollandais ou le diable vienne, ils ne sauraient s'en trouver plus mal. De sorte que, là où on ne trouverait pas un seul homme pour combattre pour sa Majesté, il y en aurait dix à combattre contre lui, et on ne trouverait pas dans la noblesse dix hommes qui se lèveraient... Jamais les impôts ne furent aussi élevés. Jamais roi ne fut plus volé. Tous sont mécontents. Les soldats se voient voler leur solde, ce à quoi Sa Majesté devrait veiller comme à sa propre vie, car, s'ils lui manquent, il ne serait pas roi un instant de plus. Lord Gérard (qui commandait les gardes de Charles II) maltraite et exploite si complètement les gardes, qui, pour la plupart, sont apparentés à des familles loyales, que l'on en voit sortir les personnes de qualité qui ont fait des démarches pour y entrer à la restauration, et ils disent qu'un soldat peut risquer sa vie et sa fortune, et cela pour mourir de misère... On fait courir le bruit que Sa Majesté a dit que rien n'est tel que de tenir le soldat dans la pauvreté. Elle ne devrait point négliger le soldat. La nation dit que le roi songe à ses plaisirs, et n'entend point les soupirs et les murmures de ses pauvres sujets. Leur patience est à bout. Ils disent que les places sont données à des gens qui auraient coupé la gorge au roi et qui le feraient encore si l'occasion s'en présentait. Ils disent qu'il y a autour de Sa Majesté une joule de gens qui ne lui laissent rien entendre qui puisse l'empêcher de les voir sous un jour agréable, tant qu'ils n'ont point eu

{!) Journal de Pepi/8, \2 aiVTil \S6b.

satisfaction. En conséquence, ces gens de son entourage se gardent bien de lui dire que la nation est prête à se soulever au moindre souffle de vent, tant elle est opprimée... Aucun des courtisans ne fera connaître à Sa Majesté l'étendue de la perte qu'elle a subie dans la nation entière. Les gens disent : « Que l'on donne au roi sa comtesse de Castlemaine et il ne se soucie plus de ce que souffre la nation (i). » Cette curieuse pétition est un spécimen du déchaînement universel contre la Cour et la favorite. Il courut vers le même temps un pamphlet, la Pétition des pauvres putains, ribaudes, maquereaux et maquerelles à la très splendide, très illustre et sereine et éminente dame de plaisir, la comtesse de Castlemaine, en vue dobtenir sa protection contre la compagnie des apprentis de Londres, par le fait desquels elles ont subi la perte de logements, commerce et emplois et d'avoir une garde composée de spadassins français, irlandais et anglais, qui sont leurs amis reconnus. Putains, ribaudes, maquereaux et maquerelles s'engageaient à payer une taxe à la comtesse, « comme leurs sœurs de Rome et de Venise le font au pape (2). » Cette pétition irrita vivement la comtesse de Castlemaine, qui en fit rechercher l'auteur pour le punir. Il était interdit, d'ailleurs, de se permettre la moindre attaque contre sa vertu dans le passé. Harry Killegrew, un des gentilshommes du duc d'York, fut banni de la Cour pour avoir conté qu'elle était légère dans sa jeunesse (3). C'est que les Killegrews

(1) Calendar State papers domestic : 1666, t. V, p. 477, — L'auteur de cette pétition est une femme qui termine en disant qu'elle ne peut que prier pour Sa Majesté.

(2) Calendar State Papers Domestic : Charles II, t. VIIT, p. 306 — Le document se termine ainsi : « Signé par nous. Madame Gre«well et Damuris Page au num de nos sœurs et compagnes de souffrances (en ce jour de noire calamité) dans la Cour du Chien et de la Gbienne pleine, Lukener's Lane, Salîron Bill, Moorfields, Chiswell Street, Rosemary Lane, Grande Route de Ratcliffe, WeJl Glose, Ghurch Lane, East Ënultfield, etc.

(3) Journal de Pepys, 21 octobre 1666»

[le REGNE DE BARBARA PALMER

Il3

avaient la mauvaise habitude de garder leur franc-parler. Thomas dit un matin, d'un ton négligent, à Charles II que les affaires de l'Angleterre étaient dans une mauvaise passe, mais qu'il y avait moyen d'y porter remède. «Je connais un honnête homme, ajouta-t-il, très capable, qui, si Votre Majesté veut l'employer, s'il veut se fier. à lui, veillera à l'exécution de ses ordres et fera tout rentrer dans le devoir. Cet homme est un nommé Charles Stuart qui, à cette heure, passe son temps à bavarder avec ses courtisans et n'a pas d'autre occupation. Si Sa Majesté lui donnait cette charge, elle verrait que personne ne peut la remplacer aussi bien que lui (i). » Charles II accueillit les propos par un sourire, mais il n'avait nulle envie de s'occuper des affaires de l'État. Bien que les affaires les plus urgentes exigeassent à chaque instant son attention assidue, il demeurait parfois des semaines entières sans paraître au Conseil. Killegrew seul l'y ramena. Il avait parié cent livres avec Lauderdale (2) que Charles II paraîtrait au moins une demi-heure au Conseil. Le pari fait, il entra chez le roi. «Je sais, dit-il, que Votre Majesté déteste Lauderdale, et que c'est seulement le besoin de vos affaires qui vous porte à vous montrer courtois pour lui. Eh bien ! si vous trouvez bon de vous débarrasser de lui, il vous suffira seulement d'aller cette fois au Conseil. Je connais son avarice. Je sais fort bien que, plutôt que de payer ces cent livres, il se pendrait de dépit et cesserait de vous tourmenter. » Charles sourit à la pensée de jouer un mauvais tour à son ministre. « Eh bien! Killegrew, je vous promets positivement que j'y vais. » Il tint parole et Killegrew gagna son pari (3).

Avec cette indifférence du roi pour ses affaires, il n'est pas étonnant que tout marchât de travers même dans

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(1) Journal de Pepys, 8 décembre 1666.

(2) Lauderdale était un des membres du ministère dit « La Cabale > à cause des initiales des noms de ministres qui le composaient.

(3) Jesse. Memoirs, III, 337.

James Fitzroy ou Scott, duc de Monniouth. Portrait par Peter Lely, gravé par A. Blooteling.

l'administration des palais. Un jour d'avril 1667, le roi ne trouvant pas du papier sur la table du Conseil, se met en colère. On appelle Wooly chargé de ce service, et il expose au roi qu'il est pauvre, qu'il a avancé pour lui quatre ou cinq cents livres qui représentent tout son avoir et qu'il lui est impossible de fournir du papier sans argent, car il n'a

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TlE règne de BARBARA PALMER

Il3

avaient la mauvaise habitude de garder leur franc-parler. Thomas dit un matin, d'un ton négligent, à Charles II que les affaires de l'Angleterre étaient dans une mauvaise passe, mais qu'il y avait moyen d'y porter remède. «Je connais un honnête homme, ajouta-t-il, très capable, qui, si Votre Majesté veut l'employer, s'il veut se fier à lui, veillera à l'exécution de ses ordres et fera tout rentrer dans le devoir. Cet homme est un nommé Charles Stuart qui, à cette heure, passe son temps à bavarder avec ses courtisans et n'a pas d'autre occupation. Si Sa Majesté lui donnait cette charge, elle verrait que personne ne peut la remplacer aussi bien que lui (i). v Charles II accueillit les propos par un sourire, mais il n'avait nulle envie de s'occuper des affaires de l'État. Bien que les affaires les plus uri^entes exigeassent à chaque instant son attention assidue, il demeurait parfois des semaines entières sans paraître au Conseil. Killegrew seul l'y ramena. Il avait parié cent livres avec Lauderdale (2) que Charles II paraîtrait au moins une demi-heure au Conseil. Le pari fait, il entra chez le roi. «Je sais, dit-il, que Votre Majesté déteste Lauderdale, et que c'est seulement le besoin de vos affaires qui vous porte à vous montrer courtois pour lui. Eh bien ! si vous trouvez bon de vous débarrasser de lui, il vous suffira seulement d'aller cette fois au Conseil. Je connais son avarice. Je sais fort bien que, plutôt que de payer ces cent livres, il se pendrait de dépit et cesserait de vous tourmenter. » Charles sourit à la pensée de jouer un mauvais tour à son ministre. « Eh bien! Killegrew, je vous promets positivement que j'y vais. » Il tint parole et Killegrew gagna son pari (3).

Avec cette indifférence du roi pour ses affaires, il n'est pas étonnant que tout marchât de travers même dans

(1) Journal de Pepys, 8 décembre 1666.

(2) Lauderdale était un des membres du ministère dit « La Cabale » à cause des initiales des noms de ministres qui le composaient.

(3) Jesse. Memoirs, III, 337.

James Fitzroif ou Scott, duc de Montnoutli. Porlrait par Peter Lely, jçravé par A. lilooteliug.

l'administration des palais. Un jour d'avril 1667, le roi ne trouvant pas du papier sur la table du Conseil, se met en colère. On appelle Wooly chargé de ce service, et il expose au roi qu'il est pauvre, qu'il a avancé pour lui quatre ou cinq cents livres qui représentent tout son avoir et qu'il lui est impossible de fournir du papier sans argent, car il n'a

rien reçu depuis la restauration. « Et dire, ajoute Pepys qui nous fournit ces renseignements, que le roi reçoit chaque jour des affronts dans ce genre, capables de rendre fou un homme de cœur! »

Toutes ces misères n'ont pas empêché les fêtes de la Cour de briller du plus vif éclat pendant tout l'hiver. Au bal du i5 novembre 1666, « M»e Stewart était habillée de dentelles blanches et noires. Sa tête et ses épaules étaient ornées de diamants. La reine n'en avait pas. Le roi portait une veste de soie magnifique doublée de toile d'argent et d'autres étoffes somptueuses. Après son arrivée, il prit la reine par la main ; quatorze couples suivirent son exemple et commencèrent le branle. Après le branle, on dansa une courante et, de temps à autres, une danse française, celle que le roi appelle sa nouvelle danse (i). » Dans la journée, les costumes des dames sont presque aussi élégants. Les dames et les demoiselles d'honneur sont en amazones avec des pourpoints à grandes basques, pareils à ceux des hommes, boutonnés sur la poitrine. Elles ont des perruques sous leurs chapeaux. C'est M'i« Wells qui a inauguré cette mode (2). « C'était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse ». Le roi, un peu rassasié de la comtesse de Castlemaine et point gâté par les petites mines de la belle Stewart, l'avait pressée un peu vivement. Elle s'était rendue à discrétion et le duc de Buckingham Vavait chansonnée en jouant sur le sens du mot Wells qui en anglais signifie puits.

Quand le roi de ce puits sentit l'horreur profonde, « Progers, (3) s'écria-t-il, que suis-je devenu ?

Ah ! depuis que j'y sonde, Si je n'avais cherché que le centre du monde

J'y serais parvenu (4)».

(1) Journal de Pepys. ^

(2) Journal de Pepys. 11 juin 1666.

(3) Edouurd Progers était le confident des menus plaisirs du roi. Créé en 16G0 chevalier de l'ordre du Chêne Koyal, il mourut à quatrevingt-seize ans de l'éruption de quatre nouvelles dents.

(4) Hamilton. Mémoires de Gramrrtont, ch. VII.

LE REGNE DE BARBARA PALMER

Il5

Lfe caprice royal pour M^e Wells n'avait pas duré. La belle Stewart avait annoncé vers ce même moment son prochain mariage. La brouille s'était mise entre elle et la comtesse de Castlemaine. On n'était plus au temps où le roi, rendant visite au matin à sa maîtresse, trouvait les deux rivales couchées ensemble et batifolait avec elles, avant d'assister au petit lever de celle qui ne dépassait pas les bagatelles de la porte. La comtesse de Castlemaine s'était emportée en propos contre la nouvelle chasteté de l'inhumaine Stewart. « Elle vous renvoie sous prétexte de scrupules de conscience et le duc de Richmond sera bientôt chez elle s'il n'y est déjà. Vous êtes la dupe d'une fausse prude qui vous fait faire un personnage ridicule. » Charles II, secoué par cette apostrophe, eut la curiosité de se rendre chez M'i* Stewart. Il était minuit. Il pénétra dans sa chambre, malgré la résistance de ses femmes. Elle s'était mise au lit, mais elle n'était point seule. Le duc de Richmond était assis au chevet de son lit, et ne dormait pas plus qu'elle. Le roi, bien qu'il fut le moins violent des hommes, témoigna sa colère à Richmond dans des termes dont il n'avait pas l'habitude de se servir. Le duc, voyant son maître dans un tel état d'irritation, fit une profonde révérence et sortit. Miio Stewart monta sur ses grands chevaux et, loin de chercher à se justifier, demanda au roi s'il n'était vraiment pas permis de recevoir les visites d'un homme de la qualité du duc de Richmond et qui avait des intentions qui lui faisaient honneur. Elle ne savait, ajouta-t-elle, aucun engagement qui Vempéchât de disposer de sa main et si cela n'était pas permis en Angleterre, il n'était pas de puissance capable de l'empêcher de passer en France, dut-elle y chercher la liberté de sa personne dans un cloître. Vainement le roi essaya de l'apaiser. Il dut sortir de chez elle sans avoir obtenu son pardon et d'autant plus irrité. Le lendemain, le duc de Richmond eut ordre de ne plus se présenter à la Cour. Il n'avait pas attendu cet ordre et était parti pour une de ses maisons de cam-

rien reçu depuis la restauration. « Et dire, ajoute Pepys qui nous fournit ces renseignements, que le roi reçoit chaque jour des affronts dans ce genre, capables de rendre fou un homme de cœur! »

Toutes ces misères n'ont pas empêché les fêtes de la Cour de briller du plus vif éclat pendant tout l'hiver. Au bal du i5 novembre 1666, « M»e Stewart était habillée de dentelles blanches et noires. Sa tête et ses épaules étaient ornées de diamants. La reine n'en avait pas. Le roi portait une veste de soie magnifique doublée de toile d'argent et d'autres étoffes somptueuses. Après son arrivée, il prit la reine par la main ; quatorze couples suivirent son exemple et commencèrent le branle. Après le branle, on dansa une courante et, de temps à autres, une danse française, celle que le roi appelle sa nouvelle danse (i). » Dans la journée, les costumes des dames sont presque aussi élégants. Les dames et les demoiselles d'honneur sont en amazones avec des pourpoints à grandes basques, pareils à ceux des hommes, boutonnés sur la poitrine. Elles ont des perruques sous leurs chapeaux. C'est M»i« Wells qui a inauguré cette mode (2). « C'était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse ». Le roi, un peu rassasié de la comtesse de Castlemaine et point gâté par les petites mines de la belle Stewart, l'avait pressée un peu vivement. Elle s'était rendue à discrétion et le duc de Buckingham l'avait chansonnée en jouant sur le sens du mot Wells qui en anglais signifie puits.

Quand le roi de ce puits sentit l'horreur profonde, « Progers, (3) s'écria-t-il, que suis-je devenu ?

Ah ! depuis que j'y sonde, Si je n'avais cherché que le centre du monde

J'y serais parvenu (4)».

(1) Journal de Pepys. "^

(2) Journal de Pepys. 11 juin 1666.

(3) Edouard Frogers était le confident des menus plaisirs du roi. Créé en 1660 chevalier de l'ordre du Chêne Koyal, il mourut à quatrevingt-seize ans de l'éruption de quatre nouvelles dents.

(4) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. VII.

LE REGNE DE BARBARA PALMER

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Lô caprice royal pour M^e Wells n'avait pas duré. La belle Stewart avait annoncé vers ce même moment son prochain mariage. La brouille s'était mise entre elle et la comtesse de Castlemaine. On n'était plus au temps où le roi, rendant visite au matin à sa maîtresse, trouvait les deux rivales couchées ensemble et batifolait avec elles, avant d'assister au petit lever de celle qui ne dépassait pas les bagatelles de la porte. La comtesse de Castlemaine s'était emportée en propos contre la nouvelle chasteté de l'inhumaine Stewart. «t Elle vous renvoie sous prétexte de scrupules de conscience et le duc de Richmond sera bientôt chez elle s'il n'y est déjà. Vous êtes la dupe d'une fausse prude qui vous fait faire un personnage ridicule. » Charles II, secoué par cette apostrophe, eut la curiosité de se rendre chez Mil* Stewart. Il était minuit. Il pénétra dans sa chambre, malgré la résistance de ses femmes. Elle s'était mise au lit, mais elle n'était point seule. Le duc de Richmond était assis au chevet de son lit, et ne dormait pas plus qu'elle. Le roi, bien qu'il fut le moins violent des hommes, témoigna sa colère à Richmond dans des termes dont il n'avait pas l'habitude de se servir. Le duc, voyant son maître dans un tel état d'irritation, fit une profonde révérence et sortit. Mlle Stewart monta sur ses grands chevaux et, loin de chercher à se justifier, demanda au roi s'il n'était vraiment pas permis de recevoir les visites d'un homme de la qualité du duc de Richmond et qui avait des intentions qui lui faisaient honneur. Elle ne savait, ajouta-t-elle, aucun engagement qui l'empêchât de disposer de sa main et si cela n'était pas permis en Angleterre, il n'était pas de puissance capable de l'empêcher de passer en France, dut-elle y chercher la liberté de sa personne dans un cloître. Vainement le roi essaya de l'apaiser. Il dut sortir de chez elle sans avoir obtenu son pardon et d'autant plus irrité. Le lendemain, le duc de Richmond eut ordre de ne plus se présenter à la Cour. Il n'avait pas attendu cet ordre et était parti pour une de ses maisons de cam-

tV.iiV'

il6 LA COUR GALANTE DE CHARLES II

pa^ne (i). En même temps, M^e Stexvart allait se jeter aux pieds de la reine et lui demandait sa protection. Si elle avait, disait-elle, accueilli la recherche du duc de Richmond, c'était pour fuir une Cour où une honnête femme était dans un danger perpétuel. Catherine la ^ele7^\^^"^: brassa et lui promit tous les bons offices qu il lui était possible de rendre. Elle l'engagea, d'ailleurs, à persévérer dans ses intentions de retraite et de mariage. On annonça donc, au mois d'avril 1667, que Mn« Stewart allait quit er la Cour pour rester honnête femme. Elle faisait grand étalage de ses sentiments, disant qu'elle avait accepté la recherche du duc de Richmond, mais qu'elle eût plutôt épousé un gentilhomme ayant i 5oo livres de rentes, que de se laisser prostituer au roi. Elle reconnaissait que les apparences avaient été contre elle et qu'elle avait donné au monde le droit de la prendre pour une courtisane. Aussi tenait-elle à s'expliquer sur ce qui constituait ses ressources. C'était d'abord les 7 000 livres de pension que le roi lui avait accordées pour sa toilette. En outre, elle avait reçu de lui, à son arrivée, un fil de perle d'environ 1 1 livres et quelques cadeaux de bijoux. Le duc d'York étant son valentin (2) lui avait offert un bijou de 800 livres et lord MandeviUe, dans les mêmes circonstances, une bague de 200 livres. Bref, elle avait 6000 livres de joyaux. « C est toute sa fortune, écrivait Pepys, c'est une digne femme et elle agit honnêtement. La comtesse de Castlemaine est toute-puissante, et cela prouve que M-^e Stewart n'a pas été la maîtresse du roi, car il n'a jamais eu deux maîtresses

à la fois (3). » ' . , ,. -^ -.^ 1 '

Malgré le mécontentement du roi, qui s en était déclare

offensé, le mariage avait été célébré. Le duc et la duchesse

de Richmond annonçaient leur intention de séjourner dans

(1) Hamilton. Mémoire» de Grammont, ch. XII. .,,..,

2^ Le lour de la Saint Valentin, 14 lévrier, était la fête des ,iins irdes filles. Les galants ou Yaleotins faisaient alors un présent à leur Valentine. (Voir Hamlet, acte IV, scène 5.) (3) Journal de Pepys, 26 avril 1667.

LE RÈGNE DE BARBARA PALMER

leurs terres. On disait à la Cour, que la duchesse avait retourné au roi les bijoux qu'il lui avait envoyés à Poccasion de son mariage. « Elle donne là le bon exemple », écrivait Pepys (i), qui vers le même temps notait dans son journal les nouvelles frasques du duc d'York. Celui-ci avait vainement courtisé Mme Middleton « mais, ajoutait Pepys, il en a bien d'autres et il en a toujours eu. On lui amenait des femmes dans son cabinet à Whitehall par les galeries, et il quittait même le lit de la duchesse pour aller trouver d'autres femmes qui l'attendaient déjà couchées. »

M. Brouncker n'était plus le seul agent de ses amours. Toute sa famille s'occupait du même métier et était capable

de tout pour plaire au duc. Avec une vie aussi scandaleuse, ses affaires étaient en grand désordre (2). Ses amis avaient monté sa maison, son train, ses équipages, sur le modèle des princes de France, et contre toutes les règles et précédents observés en Angleterre à l'égard des

(1) Journal de Pepys, 16 avril 1667.

(2) Journal de Pepys, 23 juin 1667.

La duchesse de Monmouth.

Portrait par W. Wissing, gravé par B. Williams.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

il6 LA COUR GALANTE DE CHARLES II

paitne (i). En même temps, M^e Stewart allait se jeter aux pieds de la reine et lui demandait sa protection. Si elle avait, disait-elle, accueilli la recherche du duc de Richmond, c était pour fuir une Cour où une honnête femme était dans un danger perpétuel. Catherine la releva, 1 embrassa et lui promit tous les bons offices quil lui était possible de rendre. Elle l'engagea, d'ailleurs, à persévérer dans ses intentions de retraite et de mariage. On annonça donc, au mois d'avril 1667, que MU^ SteNvart allait quit er la Cour pour rester honnête femme. Elle faisait grand etala^e de ses sentiments, disant qu'elle avait accepte la recherche du duc de Richmond, mais qu'elle eut plutôt épousé un gentilhomme ayant i 5oo livres de rentes, que de se laisser prostituer au roi. Elle reconnaissait que les apparences avaient été contre elle et qu'elle avait donne au monde le droit de la prendre pour une courtisane. Aussi tenait-elle à s'expliquer sur ce qui constituait ses ressources. C'était d'abord les 7000 livres de pension que le roi lui avait accordées pour sa toilette. En outre, elle avait reçu de lui, à son arrivée, un fil de perle d'environ 1 1 livres et quelques cadeaux de bijoux. Le duc d'York étant son valentin (2) lui avait offert un bijou de 800 livres et lord MandeviUe, dans les mêmes circonstances, une bague de 200 livres. Bref, elle avait 6000 livres de joyaux. « C est toute sa fortune, écrivait Pepys, c'est une digne femme e elle agit honnêtement. La comtesse de Castlemaine est toute-puissante, et cela prouve que Mn^e stexvart n'a pas été la maîtresse du roi, car il n'a jamais eu deux maîtresses

à la fois (3). » . , ^^ .. j - 1 -

Malgré le mécontentement du roi, qui s en était déclare

offensé, le mariage avait été célébré. Le duc et la duchesse

de Richmond annonçaient leur intention de séjourner dans

(\) Bamilton, Mémoires de Grammont, ch. XU. . , ^.. ,

2 Le iour de la Saint Valentin. 14 lévrier, otait la fêle des tarions it des filles. Les galants ou Valent ns faisaient alors un présent à leur Valentine. (Voir Ilamlet, acte I\ , 8cene o.) (3) Journal de Pepys, 26 avril 1667.

LE RÈGNE DE BARBARA PALMER

leurs terres. On disait à la Cour, que la duchesse avait retourné au roi les bijoux qu'il lui avait envoyés à Voccasion de son mariage. « Elle donne là le bon exemple », écrivait Pepys (i), qui vers le même temps notait dans son journal les nouvelles frasques du duc d'York. Celui-ci avait vainement courtisé M">o Middleton « mais, ajoutait Pepys, il en a bien d'autres et il en a toujours eu. On lui amenait des femmes dans son cabinet à Whitehall par les galeries, et il quittait même le lit de la duchesse pour aller trouver d'autres femmes qui l'attendaient déjà couchées. »

M. Brouncker n'était plus le seul agent de ses

La duchesse de Monmouih.

Portrait par W. Wissing, gravé par B. Williams.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

amours. Toute sa famille s'occupait du même métier et était capable

de tout pour plaire au duc. Avec une vie aussi scandaleuse, ses affaires étaient en grand désordre (2). Ses amis avaient monté sa maison, son train, ses équipages, sur le modèle des princes de France, et contre toutes les règles et précédents observés en Angleterre à l'égard des

(1) Journal de Pepys, 16 avril 1667.

(2) Journal de Pepys, 23 juin 1667.

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frères du roi (i). Bref, il dépensait 60000 livres sterling par an, quand il n'en avait pas 40000. La duchesse d'York avait bien vite pris les airs d une princesse de naissance. « Elle la faisait plutôt trop que trop peu, dit Burnet » {%), C'était non seulement la femme la plus dépensière qu'il y ait au monde, mais la plus orgueilleuse (3). Faisant toujours appel au crédit, le duc et elle manquaient toujours d'argent. Tant que le chancelier fut au pouvoir, les amis du frère du roi lui en imputaient la faute. S'il l'avait voulu, il aurait pu lui faire donner tout l'argent qui lui était nécessaire (4). Buckingham en tirait tous les arguments possibles contre l'homme qu'il voulait renverser. En juillet 1667, il se vit incarcérer à la suite de ses intrigues. La comtesse de Gastlemaine le défendit avec acharnement, importunant le roi de ses sollicitations au point qu'il la traita de drôlesse et l'invita à ne point se mêler de choses qui ne la regardaient pas (5). Le bruit d'une rupture courut alors, le roi s'étant abstenu pendant plusieurs jours de paraître chez elle. Elle était enceinte et Charles II lui avait déclaré qu'il savait très bien qu'il n'était pas le père de l'enfant. « Vous le reconnaîtrez, lui dit-elle avec une moue dédaigneuse, quel qu'en soit le père. » Et elle ne lui avait pas caché qu'elle était éprise du jeune Jermyn et jalouse de lady Falmouth que Jermyn allait épouser (6). On prétendait à la Cour que Jermyn était depuis longtemps son amant, que le roi avait failli le surprendre chez sa maîtresse et qu'il s'était caché sous le lit (7). Depuis la scène qui avait éclaté entre eux, au sujet de Jermyn, la dame tenait la dragée haute à Charles IL Elle l'avait contraint à lui demander pardon à genoux et l'avait menacé d'amener tous ses bâ-

(1) Glarendon. Mémoires, II, p. 40.

(2) Burnet. Histoire d'Angleterre, I, 338.

(3) Journal de Pepys, 23 juin 1667.

(4) Glarendon. Mémoires, II, 40.

(5) Journal de Pepys, 12 juillet 1667.

(6) Journal de Pepys, 29 juillet 1667.

(7) Journal dt Pepys,ZO juillet 1667.

tards à la porte de son cabinet (i). Elle irait, disait-elle, vivre en France car, tant que le chancelier, son ennemi juré, demeurerait au pouvoir, l'existence ne serait pas possible pour elle sur le sol anglais.

C'était donc sur le dos du vieux Clarendon que devait se lier la réconciliation. Ce fut dans la chambre de la comtesse Castlemaine et dans son lit, quoiqu'il fut midi, que le renvoi du chancelier fut décidé. Elle le fit mander par le roi dans un des cabinets voisins, et quand le chancelier congédié, traversa le jardin de Whitehall, elle se leva précipitamment de son lit et courut en chemise dans sa volière en tapant des mains pour applaudir à la chute du ministre. IJlusieurs damoiseaux de la Cour étaient là, guettant la sortie de Clarendon, elle leur donna audience dans cette singulière tenue et reçut leurs compliments (2).

Après le départ du chancelier, le roi sembla observer encore moins de retenue que par le passé. Lui, le duc d'York et les principaux courtisans chassaient à Crambourne chez lord Carteret. Ils burent si bien qu'ils s'enivrèrent. Alors Armorer, qui était ivre, s'approcha du roi et lui dit : « Par Dieu, monsieur, vous ne témoignez pas au duc d'York la même amitié qu'autrefois. — Cela est faux, dit le roi. — Eh bien, buvons à sa santé! — Buvons, buvons! repartit le roi. » Armorer se jeta à genoux et but. Le roi, à son tour, s'apprêta à boire. « Pas comme cela, dit Armorer, à genoux ! » Le roi obéit. La compagnie suivit son exemple, puis tous ces ivrognes poussèrent des cris de joie et se jetèrent dans les bras les uns des autres. Le roi embrassa le duc d'York, le duc d'York embrassa le roi et toute la bande passa le jour en orgie ^3). Le bruit se répandait que lady Castlemaine était fortement éprise de Jacob Hall, fameux danseur de corde. Elle le recevait en secret et le visitait de même. Elle le comblait de présents et Berk

(1) Journal de Pepys, 7 août 1667.

(2) Journal de Pepys, 27 août 1667.

(3) Journal de Pepys, 23 septembre 1667.

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Marshall (i) servait d'entremetteuse à ses amours, en même temps qu'elle protégeait les amours du roi avec M^e Davis qui dansait la gigue ou chantait, en s'accompagnant sur la guitare, tout un répertoire de chansons graveleuses et obscènes (2). C'était le début du roi dans le monde des

théâtres où il devait s'attarder plusieurs fois pendant les années qui suivirent. MoU Davis ne craignait point d'échanger des œillades avec Charles II jusque sous le nez de la comtesse de Castlemaine. Bientôt le roi songea à la retirer du théâtre du duc d'York.

Elle avait aussi tenté de s'introduire à Whitehall. « A la représentation qui a eu lieu à la Cour l'autre soir, écrit Pepys le 3i mai 1688, lorsque Mme Davis arriva pour danser sa gigue, la reine se retira,

La comtesse d'Ossory, fille de lord Ormond. Portrait par Wissing, gravé par E. Scriven.

(1) Il y avait deux Marshall au Théâtre du Roi. C'étaient les filles de Slephen MarshuU, le grand Presbytérien.

(2) Mary Davis avait fait la conquête du roi en chantant la ballade : Ma couche est la froide terre. Downes dit : « Le roi releva la chanteuse de sa froide couche pour la mettre dans le lit royal. » Pepys la préférait comme danseuse de gigue dans les travestis à Nell Gwynn.

LE REGNE DE BARBARA PALMER

ne voulant pas, dit-on, supporter la vue de la maîtresse du roi. » Elle n'avait pas fait pire pour lady Castlemaine. C'était la constatation officielle que lady Castlemaine était délaissée. Celle-ci, pour s'assurer un peu de liberté, avait cru suffisant de passer au roi sa suivante Wilson, très belle fille, qui n'avait pas tardé à être enceinte (i).

Cependant, la duchesse de Richmond n'avait pas persisté dans son premier propos de vivre d'une

façon constante à

la campagne.

Elle était venue

s'installer à Som-

merset House

avec son mari. On

allait la voir pour

sa beauté, comme

on allait le soir,

aux réceptions

de la reine (2).

Puis, elle annonça son projet

de reparaître à la

Cour.Mm«Hervey

s'interposa pour

un rapprochement et « le petit gentilhomme fantasque,

qu'on appelle Cupidon », ramena le roi vers celle qui l'avait

fui. Elle reçut, à plusieurs reprises, sa visite et acheta

Barkeshire House et obtint, par un acte du sceau privé,

(1) Journal de Pepys, 5 mai 1668.

(2) Journal de Pepys, 27 décembre 1667.

Madame Middleton.

Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wright.

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LA COUil GALANTE DE CHARLES II

Marshall (i) servait d'entremetteuse à ses amours, en même temps qu'elle protégeait les amours du roi avec Mme Davis qui dansait la gigue ou chantait, en s'accompagnant sur la guitare, tout un répertoire de chansons graveleuses et obscènes (2). C'était le début du roi dans le monde des

théâtres où il devait s'attarder plusieurs fois pendant les années qui suivirent. Moll Davis ne craignait point d'échanger des œillades avec (Charles II jusque sous le nez de la comtesse de Gastlemaine. Bientôt le roi songea à la retirer du théâtre du duc d'York.

Elle avait aussi tenté de s'introduire à Whitehall. (( A la représentation qui a eu lieu à la Cour Vautre soir, écrit Pepys le 3i mai 1688, lorsque Mme Davis arriva pour danser sa gigue, la reine se retira,

La comtesse d'Ossory, fille de lord Ormond. Portrait par Wissin»;. gravé par E. Scriven.

(1) Il y avait deux Marshall au Théâtre du Roi. C'étaient les filles de Siephen Marshall, le grand Presbytérien.

(2) Mary Davis avait fait la conquête du roi en chantant la ballade : Ma couche est la froide terre. Downes dit : « Le roi releva la chanteuse de sa froide couche pour la mettre dans le lit royal. » Pepys la préférait comme danseuse de gigue dans les travestis à Neli Gwynn.

LE RÈGNE DE BARBARA PALMER

ne voulant pas, dit-on, supporter la vue de la maîtresse du roi. » Elle n'avait pas fait pire pour lady Gastlemaine. C'était la constatation officieUe que lady Gastlemaine était délaissée. Celle-ci, pour s'assurer un peu de liberté, avait cru suffisant de passer au roi sa suivante Wilson, très belle fille, qui n'avait pas tardé à être enceinte (i).

Cependant, la duchesse de Richmond n'avait pas persisté dans son premier propos

de vivre d'une

façon constante à

la campagne.

Elle était venue

s'installer à Som-

merset House

avec son mari. On

allait la voir pour

sa beauté, comme

on allait le soir,

aux réceptions

de la reine (2).

Puis , elle an -

nonça son projet

de reparaître à la

Cour.MmeHervey

s'interposa pour

un rapprochement et « le petit gentilhomme fantasque,

qu'on appelle Cupidon », ramena le roi vers celle qui l'avait

fui. Elle reçut, à plusieurs reprises, sa visite et acheta

Barkeshire House et obtint, par un acte du sceau privé,

(1) Journal de Pepys, 5 mai 1668.

(2) Journal de Pepys, 27 décembre 1667.

Madame Middleton.

Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wrighl,

5ooo livres pour payer son acquisition (i). Depuis son mariage, disait-on, Charles II n'avait plus à se plaindre de son défaut de complaisance. Malheureusement, deux ans après, elle avait eu la petite vérole et, bien qu'elle ne fût pas défigurée, sa figure en portait des traces qui avaien* altéré sa merveilleuse beauté (2). « Elle n'est pas fort marquée de la petite vérole, écrivait Charles II à sa sœur et, je vous l'avouerai, cette dernière affliction a été cause que je lui ai pardonné tout ce qui s'est passé. Je ne puis m'empêcher de lui vouloir beaucoup de bien. J'espère qu'elle ne sera pas trop changée, dès que son œil sera en meilleur état, car il y a encore un fort écoulement avec quelque danger d'y conserver une tache, mais maintenant je crois que le pire est passée » Son mari, au contraire, était complètement défiguré, ce que le roi constatait avec un certain plaisir. Bientôt la charge de dame de chambre de la reine étant une de celles qui étaient, par nature, destinées aux maîtresses du roi, la défaite de la duchesse de Richmond devint, en quelque sorte, officielle, quand elle fut admise à prêter serment en cette qualité (3). Un jour où Charles II était ivre chez lord Downsen, il se vanta tout crûment devant le duc de Richmond des faveurs que lui avait accordées la duchesse. Ce fut un beau scandale (4].

La Cour était plus folle que jamais. En octobre 1668, ne vît-on pas sir Charles Sedley et Buckhurst courir toute la nuit à demi-nus dans la rue, se faire ramasser par le guet et fourrer en prison? Au grand scandale des Anglais, Charles II prit leur parti et le grand juge Keeling envoya en prison le constable, qui les avait arrêtés, pour être jugé aux prochaines assises. « C'est une infamie », écrivait Pepys qui avait au plus haut degré le respect de la loi (5). Sitôt que Charles II quittait Londres avec sa séquelle de

(1) Journal de Pepys, 7 mai 1668.

(2) Journal de Pepys, 3Q août 1668. — Jesse. Memoira, [II, 228.

(3) Journal de Pepys, 6 juillet 1668.

(4) Jesse. Mémoire, III, 228.

(5) Journal de Pepys, 23 octobre 1668,

LE RÈGNE DÉ BARBARA PALMER

compagnons de débauche, on pouvait être sûr qu'il s'enivrait. Alors, il se permettait toutes les extravagances possibles. Un jour, il se plaît à faire chanter aux musiciens de Thetford toutes les chansons obscènes qu'ils savaient. Une autre fois à Saxam, il est ivre au point qu'il ne peut accordera lord Arlington (i) une audience qu'il sollicite. On le remonte dans sa chambre et le duc d'York tance vertement Bob May (2) pour pousser le roi à de pareils divertissements (3). Ils sont, d'ailleurs, à la mode, depuis que la bourgeoisie puritaine a été mise à l'écart et que presbytériens et catholiques sont persécutés. Depuis la Restauration, il y a une sorte de réaction contre les mœurs du Protectorat et de la République. Les grandes perruques à la Louis XIV ont remplacé les cheveux courts. Les Puritains avaient interdit le jeu, on joue et on triche. Ils avaient banni le vin, on boit et on se grise. Les jurons étaient proscrits, c'est à qui jurera par Dieu et par le diable. Partout, il se crée des sociétés de plaisir. On cite alors la bande des ballers qui se réunissaient pour danser in naturalibus. Après les orgies de la soirée, on court les rues, rossant le guet, menaçant de mort les passants, arrêtant les femmes et parfois les pendant la tête en bas. « Quand la nuit obscurcit les rues, écrit Milton, alors s'élancent au dehors les fils de Bélial, gonflés d'insolence et de vin. » Le comte de Rochester, le duc de Buckingham sont aussi célèbres à la Cour comme gentilshommes spirituels que comme ivrognes incorrigibles. Charles II, qui les a mis en disgrâce pour une intrigue de cour, les voit dans une auberge, sur la route de Newmarkett versant à boire aux routiers et débauchant leurs femmes et leurs filles. Il trouve l'invention si bonne qu'il leur rend sa faveur. Sedley et Buckhurst dînent un soir dans une taverne avec Thomas

(1) Le comte d'Arlington, premier secrétaire d'État et grand chambellan de Charles II, avait une très grande influence a la Cour.

(2) Bob May (Baptiste May) était trésorier de la bourse privée du roi et le confident de toutes ses débauches.

(3) Journal de Pepys, 23 octobre 1668.

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LE RÈGNE DÉ BARBARA PALMER

5ooo livres pour payer son acquisition (i). Depuis son mariage, disait-on, Charles II n'avait plus à se plaindre de son défaut de complaisance. Malheureusement, deux ans après, elle avait eu la petite vérole et, bien qu'elle ne fût pas défigurée, sa figure en portait des traces qui avaien* altéré sa merveilleuse beauté (2). « Elle n'est pas fort marquée de la petite vérole, écrivait Charles II à sa sœur et, je vous l'avouerai, cette dernière affliction a été cause que je lui ai pardonné tout ce qui s'est passé. Je ne puis m'empêcher de lui vouloir beaucoup de bien. J'espère qu'elle ne sera pas trop changée, dès que son œil sera en meilleur état, car il y a encore un fort écoulement avec quelque danger d'y conserver une tache, mais maintenant je crois que le pire est passé; » Son mari, au contraire, était complètement défiguré, ce que le roi constatait avec un certain plaisir. Bientôt la charge de dame de chambre de la reine étant une de celles qui étaient, par nature, destinées aux maîtresses du roi, la défaite de la duchesse de Richmond devint, en quelque sorte, officielle, quand elle fut admise à prêter serment en cette qualité (3). Un jour où Charles II était ivre chez lord Downsen, il se vanta tout crûment devant le duc de Richmond des faveurs que lui avait accordées la duchesse. Ce fut un beau scandale (4).

La Cour était plus folle que jamais. En octobre 1668, ne vît-on pas sir Charles Sedley et Buckhurst courir toute la nuit à demi-nus dans la rue, se faire ramasser par le guet et fourrer en prison? Au grand scandale des Anglais, Charles II prit leur parti et le grand juge Keeling envoya en prison le constable, qui les avait arrêtés, pour être jugé aux prochaines assises. « C'est une infamie », écrivait Pepys qui avait au plus haut degré le respect de la loi (5). Sitôt que Charles II quittait Londres avec sa séquelle de

(1) Journal de Pfpys, 1 mai 1668.

(2) Journal de Pepys, 3Q août 1668. — Jesse. Memoirs, III, 228.

(3) Journal de Pepys, 6 juillet 1668.

(4) Jesse. Memoira, III, 228.

(5) Journal de Pepys, 23 octobre 1668.

compagnons de débauche, on pouvait être sûr qu'il s'enivrait. Alors, il se permettait toutes les extravagances possibles. Un jour, il se plaît à faire chanter aux musiciens de Thetford toutes les chansons obscènes qu'ils savaient. Une autre fois à Saxam, il est ivre au point qu'il ne peut accordera lord Arlington (i) une audience qu'il sollicite. On le remonte dans sa chambre et le duc d'York tance vertement Bob May (2) pour pousser le roi à de pareils divertissements (3). Ils sont, d'ailleurs, à la mode, depuis que la bourgeoisie puritaine a été mise à l'écart et que presbytériens et catholiques sont persécutés. Depuis la Restauration, il y a une sorte de réaction contre les mœurs du Protectorat et de la République. Les grandes perruques à la Louis XIV ont remplacé les cheveux courts. Les Puritains avaient interdit le jeu, on joue et on triche. Ils avaient banni le vin, on boit et on se grise. Les jurons étaient proscrits, c'est à qui jurera par Dieu et par le diable. Partout, il se crée des sociétés de plaisir. On cite alors la bande des baUers qui se réunissaient pour danser in naturalihus. Après les orgies de la soirée, on court les rues, rossant le guet, menaçant de mort les passants, arrêtant les femmes et parfois les pendant la tête en bas. « Quand la nuit obscurcit les rues, écrit Milton, alors s'élancent au dehors les fils de Bélial, gonflés d'insolence et de vin. » Le comte de Rochester, le duc de Buckingham sont aussi célèbres à la Cour comme gentilshommes spirituels que comme ivrognes incorrigibles. Charles II, qui les a mis en disgrâce pour une intrigue de cour, les voit dans une auberge, sur la route de Newmarkett versant à boire aux routiers et débauchant leurs femmes et leurs filles. Il trouve l'invention si bonne qu'il leur rend sa faveur. Sedley et Buckhurst dînent un soir dans une taverne avec Thomas

(1) Le comte d Arlington, premier secrétaire d'Etat et grand chambellan de Charles II, avait une très grande influence à la Cour.

(2) Bob May (Baptiste May) était trésorier de la bourse privée du roi et le confident de toutes ses débauches.

(3) Journal de Pepys, 23 octobre 1668.

Ogle. Après boire, ils s'installent au balcon, injurient les passants et leur exhibent leurs fesses. Sedley fait mieux, il se met nu et, comme dirait Rabelais, c... et p.... sur le nez des passants. La foule ameutée lui jette des pierres et veut prendre la maison d'assaut. Sedley est condamné par sir Robert Hyde, premier juge des plaids communs, à une grosse amende. « Je crois, s'écrie-t-il tout joyeux, que je suis le premier homme qui a payé pour avoir fait ses besoins. » Il ne paie même pas, d'ailleurs, son ami Killegrewe obtenant du roi que .l'amende soit réglée par sa

cassette (i).

L'entourage royal est, d'autre part, dépourvu de scrupules. Le comte d'Oxford, épris d'une actrice qui ne veut point lui céder, M^e Marshall, célèbre sous le surnom de Roxane, fait célébrer son mariage par un soldat déguisé en prêtre. Le lendemain, il l'abandonne. Alors, elle invoque ses droits. Oxford lui rit au nez et le roi, aux pieds duquel elle se jette, lui accorde seulement une rente en réparation (2). Buckingham, amoureux de la comtesse de Shrewsbury, la prend par la main et la conduit dans sa superbe maison, met en voiture sa femme Mary Fairfax et l'invite à.se retirer chez son père, le célèbre général de la Révolution. Quant à Shrewsbury, qui a trouvé mauvais l'enlèvement de sa femme, il le tue en duel sans autre forme de son procès. C'est la comtesse de Shrewsbury déguisée en page, qui tient la bride de son cheval pendant qu'ils se battent, et il se vante d'avoir obtenu les caresses de sa maitresse avant même d'avoir enlevé ses vêtements ensanglantés (3). Le prince Rupert, brave et vaillant jusqu'à la témérité, fier et brutal, se sentant désœuvré et détestant la vie de la Cour, s'adonne aux mathématiques et à la chimie. C'est un artiste. C'est lui qui invente le mezzo-tinto. Il n'a qu'un plaisir : c'est le théâtre. Un jour, il y aperçoit Margarett

(1) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre, p. 3.

(2) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XL

(3) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XIL — Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre.

LE RÈGNE DE BARBARA PALMER

Hughes, petite comédienne attachée à la troupe du roi et quia été plus ou moins la maîtresse éphémère de Charles II. Dès lors, le voilà fou de l'actrice qui résiste à l'argent et, dit la chronique, réussit à se faire épouser (i). Il en a plusieurs enfants et vit heureux avec elle au grand scandale de toute la Cour.

Plus que jamais Charles II est l'homme le plus insaisissable, la volonté la plus hésitante, le caractère le plus

changeant qu'il y

ait en Europe.

Dans sa jeunesse,

il a rêvé tout

comme un autre,

il a adressé à ses

maîtresses des

vers pleins de

sentiment et de

mélancolie. « Je

passe toutes mes

heures dans un

vieux bosquet

ombreux, dit-il à

l'une d'elles, mais

je ne vis pas

quand le jour s'é- ^ ,

coule sans que j'aie vu celle que j'aime. J'explore du regard

tous les chemins, à présent que ma Philîs est partie et je

soupire en songeant aux instants où nous étions ici seuls.

Mary Davis, Portrait par Peter Lely, gravé par R. Tompson.

(1) Jesse. Memoirs, IL -Hamilton. Mémoires de G''«'';''f^'*/' ^.^'J^'^^i De notre temps, on conteste le mariage, en^mvoquant le testament du prince qui pourvoit au sort de ses bâtards.

Ogle. Après boire, ils s'installent au balcon, injurient les passants et leur exhibent leurs fesses. Sedley fait mieux, il se met nu et, comme dirait Rabelais, c... et p.... sur le nez des passants. La foule ameutée lui jette des pierres et veut prendre la maison d'assaut. Sedley est condamné par sir Robert Hyde, premier juge des plaids communs, à une grosse amende. « Je crois, s'écrie-t-il tout joyeux, que je suis le premier homme qui a payé pour avoir fait ses besoins. » Il ne paie même pas, d'ailleurs, son ami Killegrewe obtenant du roi que .l'amende soit réglée par sa

cassette (i).

L'entourage royal est, d'autre part, dépourvu de scrupules. Le comte d'Oxford, épris d'une actrice qui ne veut point lui céder, Mme Marshall, célèbre sous le surnom de Roxane, fait célébrer son mariage par un soldat déguisé en prêtre. Le lendemain, il l'abandonne. Alors, elle invoque ses droits. Oxford lui rit au nez et le roi, aux pieds duquel elle se jette, lui accorde seulement une rente en réparation (2). Buckingham, amoureux de la comtesse de Shrewsbury, la prend par la main et la conduit dans sa superbe maison, met en voiture sa femme Mary Fairfax et l'invite à se retirer chez son père, le célèbre général de la Révolution. Quant à Shrewsbury, qui a trouvé mauvais l'enlèvement de sa femme, il le tue en duel sans autre forme de son procès. C'est la comtesse de Shrewsbury déguisée en page, qui tient la bride de son cheval pendant qu'ils se battent, et il se vante d'avoir obtenu les caresses de sa maitresse avant même d'avoir enlevé ses vêtements ensanglantés (3). Le prince Rupert, brave et vaillant jusqu'à la témérité, fier et brutal, se sentant désœuvré et détestant la vie de la Cour, s'adonne aux mathématiques et à la chimie. C'est un artiste. C'est lui qui invente le mezzo-tinto. Il n'a qu'un plaisir : c'est le théâtre. Un jour, il y aperçoit Margarett

(1) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre, p. 3.

(2) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XI.

(3) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII. — Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre.

LE RKGNE DE BARBARA 1»ALMER

Hughes, petite comédienne attachée à la troupe du roi et qui a été plus ou moins la maîtresse éphémère de Charles 1 1 . Dès lors, le voilà fou de l'actrice qui résiste à l'argent et, dit la chronique, réussit à se faire épouser (i). Il en a plusieurs enfants et vit heureux avec elle au grand scandale de toute la Cour.

Plus que jamais Charles II est l'homme le plus insaisissable, la volonté la plus hésitante, le caractère le plus

changeant qu'il y

ait en Europe.

Dans sa jeunesse,

il a rêvé tout

comme un autre,

il a adressé à ses

maîtresses des

vers pleins de

sentiment et de

mélancolie. « Je

passe toutes mes

heures dans un

vieux bosquet

ombreux, dit-il à

l'une d'elles, mais

je ne vis pas

Mary Davis.

Portrait par Peter Lely, gravé par R. Touipson.

quand le jour s'é- ,

coule sans que j'aie vu celle que j'aime. J'explore du regard tous les chemins, à présent que ma Philis est partie et je soupire en songeant aux instants où nous étions ici seuls.

(1) Jesse. Memoirs, IL -Hamilton. Mémoires de ^''«7"^'*/' ^.^'JJ^'i De notre temps, on conteste le mariage, en invoquant le testament du prince qui pourvoit au sort de ses bâtards.

Oh! je trouve qu'il n'est point d'enfer comparable au tourment de trop aimer.

« Mais quand je revois tous les ombrages, toutes les voûtes de verdure qui nous abritent, où je fus parfois heureux, où elle se montra bonne, quand je vois l'empreinte que laissa son corps sur Therbe verte et que je me figure que le plaisir peut revenir encore, oh! alors, je crois qu'il n'est point de joies au-dessus des plaisirs de l'amour.

« Pendant que seul, je rappelle à mon esprit tous ses charmes, celle que j'aimais est peut-être pressée par le bras d'un autre; peut-être se rit-elle de mes tourments; peut-être est-elle assez perfide pour redire les toutes douces choses qu'elle me redit autrefois. Oh! alors, je trouve qu'il n'est point d'enfer comparable au tourment de trop aimer.

« Mais quand je me souviens combien elle avait le cœur fidèle, combien était innocente et pure sa passion, combien sa bonté était dépourvue d'artifices, je crains de l'avoir offensée et j'espère que peut-être elle ressent un amour si vrai qu'elle est jalouse de moi. Oh ! alors, je crois qu'il n'est point de joies au-dessus des plaisirs de l'amour. »

Mais bientôt, il s'est blasé, il s'est habitué à ne s'attacher à rien. Il a été l'homme le plus trahi du monde, trahi par ses gentilshommes qui ont déjà vendu son père, trahi par les maîtresses qu'il payait et par celles en qui il croyait. Il n'a trouvé de fidélité, à de rares exceptions près, que chez les pauvres diables qui lui donnaient asile, lors de sa fuite après Worcester. Encore, en y réfléchissant bien, n'est-il pas assuré que leurs sentiments fussent désintéressés. Quand il est rentré en Angleterre, il a connu, mieux que jamais, le tarif des consciences. Pour lui, tout homme, toute femme sont à acheter. L'unique différence, c'est que les uns savent se coter un beau prix, et que les autres livrent à bon marché la marchandise. Dès lors, il méprise la flatterie parce que les mots sont vides et il méprise l'humanité parce qu'elle ne vaut que quand on a besoin d'elle. Tous ces grands mots dont les autres sont dupes, il ne les a jamais dans la bouche, il a perdu toute

foi en eux. Il n'a qu'un culte, c'est l'amour de soi-même. Mais son égoisme est humain. C'est pour lui une gêne de voir les souffrances, d'entendre les plaintes, de penser même que d'autres souffrent. Ces gens qu'il méprise, s'ils l'entourent, il faut qu'ils puissent apporter autour de lui des visages joyeux et contents. De là, l'entretien de parasites nombreux qui vivront aux dépens de la masse lointaine. A ceux-ci, tout est permis s'ils ne dépassent pas des mesures très larges. Charles II sait très bien qu'il est la dupe de ses courtisans, la dupe de ses favorites et même la dupe des filles d'honneur qui raillent entre elles le vieux Rowley (i). L'instant d'agrément qu'ils lui peuvent donner, le quart d'heure de volupté qu'il cueille passé, il n'ignore pas qu'il n'a rien à attendre ni d'eux ni d'elles. Il simule donc la dignité par une élégance souriante, la sensibilité par une prodigalité qui ne compte pas. Titres, places, domaines, secrets d'État, grâces et pardons, tout est à la merci de qui sait le demander à l'heure propice. Il a des goûts dispendieux, parce qu'il méprise l'argent aussi bien que les hommes, parce qu'il aime l'art et le beau par éducation et le bien-être par nature. Si les circonstances l'avaient mis aux prises avec les difficultés, il était capable, pour l'amour de soi, des plus grands et des plus nobles efforts. N'ayant qu'à se laisser vivre, il a mis l'Angleterre en coupe réglée, comme Louis XV, qui lui ressemble par plus d'un point, y mettra plus tard la France {2).

MmeCastlemaine a mis plusieurs années, — car elle est une tête folle — à déchiffrer l'âme de son amant et quand elle l'a compris, elle s'est rendu compte qu'elle ne le tenait plus

(1) On appelait ainsi un vieux bouc élevé dans les javdins de Whilebail. C'était le surnom qu'on avait donné à Charles H. Le roi savait qu'on l'avait nommé ainsi et ne s'en fâchait poi: t. Un soir qu'il passait près de l'appartement des tilles d honneur, il entendit chanter un couplet où le vieux Rowley n'était certes pas ménagé. 11 frappe à la porte. « Qui est là ? » demande une des chanteuses. « Ce n'est que le vieux Rowley, » répond le monarque en riant.

(2) Macaulay. ^t5<oire d'Angleterre après l'avènement de Jacques II, t. I, 187-189. — Forneron. Louise de Keruualle, p. 7.

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