XII INTRODUCTION
merveille — il sauve peut-être de la mort M. de Bragadin, un riche sénateur qui, plein de reconnaissance, lui assure sa protection et l'aide de sa fortune. Il a d'ailleurs séduit le scnateuL, adepte des sciences occultes, par ses connaissances cabalistiques déjà très avancées, et il a pris en quelques heures un grand empire sur son esprit.
Voilà donc Casanova devenu grand seigneur. Mais la fortune n'eut pas le pouvoir de lui « faire embrasser un système de modération et de prudence qui aurait pu assurer solidement son avenir ».
Mon caractère ardent, mon inclination irrésistible au plaisir et mon invincible amour de rindôpendance ne me permettaient guère de m'imposer la gène de la modération que mon nouvel état semblait me conseiller. Aussi commcnçai-je à vivre indépendant de tout ce qui pouvait mettre des bornes à mes inclinations, et respectant les lois, je crus pouvoir me mettre au-dessus de tous les préjugés.
Il le crut même trop complètement : sa vie déréglée, ses désordres, ses folies firent scandale, et il ne tarda pas à avoir affaire aux tribunaux. Mais avant d'être appelé à comparaître devant ses juges, il était loin, pourvu des ressources que M. de Bragadin mettait toujours à sa disposition, et qu'il s'efibrçait d'augmenter dans les salles de jeu et aussi, sans vergogne aucune, par d'autres moyens moins délicats. Il vagabonde en jouisseur, abusant de la vie, de sa jeunesse et de sa santé, sans soucis autres que de posséder les beautés rencontrées, de satisfaire un tempérament d'une exigence extraordinaire, et une curiosité irrassasiée.
Après avoir visité en hâte Vérone, Milan, Mantoue, Ferrare, Bologne, Césène, il retourne à Venise ; puis, ayant réalisé des bénéfices inespérés à la loterie, il décide de
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faire un voyage à Paris. Ce que fut ce premier séjour, luimême nous le contera dans les pages qui suivent. En deux ans il réussit à pénétrer dans les mondes qui semblaient devoir être les plus fermés, mais qui s'ouvraient devant son habileté, son ingéniosité, la séduction de son esprit et quelquefois aussi de son corps.
Le voici à Vienne, à Padoue, à Vicence, à Venise encore, où il vit un de ses plus curieux, des plus licencieux romans d'amour avec une religieuse, qu'il partage sciemment avec l'abbé de Bernis, ambassadeur ae France. Mais très jalousé pour l'indépendance de son esprit et de sa vie, peut-être aussi pour ses succès galants, très suspect d'ailleurs à cause de ses connaissances cabalistiques et de sa manière de les exploiter, il est accusé, auprès des inquisiteurs d'État, d'être un magicien, mis en surveillance pendant quelque temps, et enfin arrêté le 25 juillet 1755 et enfermé sôus les Plombs.
A peine est-il sous les verrous que, sans se laisser un instant abattre, il songe à s'évader et ne songe qu'à cela. Or il devait savoir la puissance de l'énergie, de l'effoiA, de l'idée fixe, celui qui a écrit : <» J'ai toujours cru que, lorsqu'un homme se met dans la tête de venir à bout de quelque chose et qu'il ne s'occupe que de la poursuite de son dessein, il doit y parvenir, malgré toutes les difficultés. » Et Casanova parvient à son but. Après quinze mois de détention, il sort des Plombs le 3i octobre ijSô, et gagne les frontières de la République de Venise ; puis de Munich, il se dirige sur Paris, où il arrive le 5 janvier 1767.
A la fin de la même année et dans les premiers moj«- de 1758, il remplit en Hollande une mission financière ; de retour à Paris, il fonde une maison de commerce qui ne Ut'da pas à péricliter. A partir do ce moment, c*est comme
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une folie de l'espace. On le voit successivement en A.Jlemag-ne, à Rome, à Cologne, en Suisse, en Angleterre, en Belgique, de nouveau en Allemagne, en Russie, à Varsovie, à Dresde, à Prague, à Vienne. En oclobre 1767, il touche barre à Paris, puis en route pour l'Espagne où il passe toute l'année 1768, dont quarante-trois jours au donjon de Barcelone, où il rédige de mémoire, au crayon, la Réfutation complète de l'Histoire du gouvernement de Venise publiée par Amelot de La Iloussaije.
Il revient d'Espagne par Perpignan, Nîmes, Aix, Marseille, Nice. A la fin (Je 1769, il est à Turin, d'où il se rend vers Lugano, dans le Tessin, où il fait imprimer sa Béfutalion. 11 relourne ensuite à Turin, part pour Plaisance, Parme, Bologne, Livourne, retourne à Parme el à Rome, où il retrouve Bernis cardinal. Le T'janvier 1772 il repasse à Bologne, se dirige par Pesaro vers Ancône ; à la fin de la même année, il arrive à Triesle, où il va publier les trois premières parties d'une histoire des troubles de la Pologne depuis la mort de l'impératrice de Russie Elisabeth Petrowna.
A Trieste, il entre en relations avec le consul de Venise, qui va négocier avec succès sa rentrée en grâce. Le 3 septembre i774i à la suite de ses sollicitations, Casanova obtenait des inquisiteurs d'État un sauf-conduit, valable pour un mois, lui permeltant d'aller, séjourner, revenir cl se présenter en tous lieux, sur le territoire de la République. Les inquisiteurs reconnaissaient que, errant dans les pays élrangerspendantplusdedix-huit ans,Casanovas'élait procuré les moyens d'existence par ses propres talents. Il est enfin invité à se présenter au secrétaire des inquisiteurs qui lui donnera avis du pardon de sa fuite et de sa complète libération, à condition qu'il s'emploie pour faire