XLVI PREFACE
joii ai eu. Pnr la même raison on n'aurait jamais dû traiter lioracre d'ivrogne :
Laudibus argnitur vini vinosus Homerus (4).
J'ai aimé les mets au iiaut goût : le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l'ogliopotrida des Espagnols, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui s'y forment commencent à devenir visibles. Quant aux femmes, j'ai toujours trouvé suave Todeur de celles que j'ai aimées.
Quels goûts dépravés ! dira-t-on : quelle honte de se les reconnaître et de ne pas en rougir I Cette critique me fait rire; car, grâce à mes gros goûts, je me crois plus heureux qu'un autre, puisque je suis convaincu qu'ils me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire à personne, savent s'en procurer, et insensés ceux qui s'imaginent que le Gi'and-Ètre puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu'ils lui offrent en sacrifice, et qu'il ne chérisse que les extravagants qui se les imposent. Dieu ne peut exiger de ses créatures que l'exercice des vertus dont il a placé le gcrmo dans leur âme, et il ne nous a rien donné qu'à dessein de nous rendre heureux ; amour-propre, ambition d'éloges, sentiment d'émulation, force, courage, et un pouvoir dont rien no peut nous priver : c'est celui de nous tuer, si après un calcul, juste ou faux, nous avons le malheur d'y trouver notre compte. C'est la plus forte preuve de notre liberté morale que le sophisme a tant combattue. Celle faculté
(1) C'était pour honorer ce poète divin | Homère).
Qu on l'accusa jadis de trop aimer le vin.
PREFACE XLVM
cependant est en horreur à loule la nature; et c'est avec raison que toutes les religions doivent la proscrire.
Un prétendu esprit fort me dit un jour que je ne pouvais me dire philosophe et admettre la révélation. Mais, si nous n en doutons pas en physique, pourquoi ne l'admettrionsnous pas en matière de religion ? Il ne s'agit que de la forme. L'esprit parU à l'esprit et non pas aux oreilles. Les principes d« tout ee que nous savons ne peuvent qu'avoir été révélés à ceux qui nous les ont communiqués par le grand et suprême principe qui les contient tous. L'abeille qui fait sa ruche, l'hirondelle qui fait son nid, la fourmi qui construit sa cave et l'araignée qui ourdit sa toile, n'auraient jamais rien fait sans une révélation préalable et éternelle. Ou nous devons croire que la chose est ainsi, ou convenir que la matière pense. Mais, comme nous n'osons pas faire tant d'honneur à la matière, tenons-nous en à la révélation.
Ce grand philosophe qui, après avoir étudié la nature, crut pouvoir chanter victoire en la reconnaissant pour Dieu, mourut trop tôt. S'il avait vécu quelque temps de plus, il serait allé beaucoup plus loin et son voyage n'aurait pas été long; car, se trouvant dans son auteur, il n'aurait plus pu le nier : in eo movemur et siimus (i). Il l'aurait trouvé inconcevable, et ne s'en serait plus inquiété.
Dieu, grand principe de tous les principes et qui n'eut jamais de principe, pourrait-il lui-même se concevoir, si pour cela il avait besoin de connaître son propr» prim- GÎpe ? :.
0 heureuse ignorance 1 Spinosa, le vertueux Spinosa, mourut avant de parvenir à la posséder. Il serait ai«rt »a-
(1) Nous nous mouvons «t nous existons «n lui.
Xr.VJII HHEFACE
vaut el en droit de prétendre à la récompense de ses vertus, s'il avait supposé son àuic iininortelle.
Il est faux qu'une prétention de récompense ne convienne pas à la véritable vertu et qu'elle porte atteinte à sa pureté; car, tout au contraire, elle sert à la soutenir, l'homme étant trop faible pour vouloir n'être vertueux que pour se plaire à lui seul. Je l\cns pour fabuleux cet Arapliiaraûs qui vi.' bon fis cssc quam vider i malebal (2). Je crois enfin qu'il n'y a point dhonnète homme au monde sans quelque prétention; et je vais parler de la mienne.
Je prétends à l'amilié, à l'estime et à la reconnaissance de mes lecteurs : à leur reconnaissance, si la lecture de mes Mémoires les instruit et leur fait plaisir; à leur estime, si, me rendant justice, ils me trouvent plus de qualités que de défauts, et à leur amitié dès qu'ils m'en auront trouvé digne par la franclîise et la bonne foi avec lesquelles je me livre à leur jugeio;':ut sans nul déguisement et tel que je' suis.
Ils trouveront (juc j'ai toujours aimé la vérité avec tant de passion, que souvent j'ai commencé par mentir afin de parvenir à la faire entrer dans des tètes qui n'en connaissaient pas les charmes. Ils ne m'en voudront pas lorsqu'ils me verront '-ider la bourse dfe mes amis pour fournir à mes caprices, car ces amis avaient des projets chimériques, et en leur en faisant espérer la réussite j'espérais moi-même de les en guérir en les désabusant. Je les trompais pour les rendre sages, et je ne me croyais pas coupable, car je n'agissais point par esprit d'avarice. J'employais à payer mes plaisirs de^ sommes destinées à parvenir à des
(1) Qui voulait être bon plutôt que le parailie.
PREFAee XI.IX
possessions que la nature rend impossibles. Je me croirais (.oiipable, si aujourd'hui je me trouvais riche ; mais je n';ù rien, j'ai tout jeté, et cela me console et me justifie. C'était un argent destiné à des folies : je n'en ai point détourné l'usage en le faisant servir aux miennes.
Si, dans l'espoir que j'ai de plaire, je me trompais, j'avoue que j'en serais fâché, mais non pas assez pour me repentir d'avoir écrit, car rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. Cruel ennui 1 ce ne peut être que par oubli que les auteurs des peines de l'enfer ne t'y ont point placé.
Je doi'; avouer cependant que je ne puis me défendre' de la crainte des sifflets : elle est trop naturelle pour que j'ose me vanter d'y être insensi-ble ; et je suis bien loin de me consoler par l'idée que lorsque ces Mémoires paraîtront j'aurai cessé de vivre. J',' ne puis penser sans horreur à contracter quelque obligation avec la mort, que je déteste ; car, heureuse ou malheureuse, la vie est le seul bien que l'homme possède, et ceux qui ne l'aiment pas n'en sont pas dignes. Si on lui préfère l'honneur, c'est parce que l'infamie la flétrit ; et si, dans l'alternative, il arrive parfois qu'on se tue, la philosophie doit se taire.
0 mort I cruelle mort ! loi fatale que la nature doit réprouver, puisque tu ne tends qu'à sa destruction. Cicéron dit que la mort nous délivre des peines ; mais ce grand philosophe enregistre la dépense sans tenir aucun compte de la recette. Je ne me souviens pas si, quand il écrivait ses Tusculanes, sa Tullie était morte. La mort est un monstre qui chasse du grand théâtre un spectateur attentif avant qu'une pièce qui l'intéresse infiniment soit finie. Cette raison doit suffire pour la faire détester.
L PRÉFASE
On ne trouvera pas dans ce» Mémoire» toutes mes aventures ; j'ai omis celles, qui auraient pu déplaire aux personnes qui y eurent part, car elles y feraient mauvaise figure. Malgré ma réserve, on ne me trouvera parfois que trop indiscret, et j'en suis fâché. Si avant ma mort je deviens sage et que j'en aie le temps, je brûlerai tout : maintenant je n'en ai pas le courage.
Si quelquefois on trouve que je peins certaines scènes amoureuses avec trop de détail, qu'on se garde de me blâmer, à moins qu'on ne me trouve un mauvais peintre puisqu'on ne saurait faire un reproche à ma vieille âme de ne savoir plus jouir que par réminiscence. La vertu, au reste, pourra sauter tous les tableaux dont elle serait blessée; c'est un avis que je crois devoir lui donner ici. Tant pis pour ceux qui ne liront pas ma préface I ce ne sera point ma faute, car chacun doit savoir qu'une^préface est à un ouvrage ce que l'affiche est à une comédie : on doit la lire.
Je n'ai pas écrit ces Mémoires pour la jeunesse qui, pour se garantir des chutes, a besoin de la passer dans l'ignorance, mais bien pour ceux qui, à force d'avoir vécu, sont devenus inaccessibles à la séduction, et qui, ii force d'avoir demeuré dans le feu, sont devenus salamandres. Les vrais vertus n'étant qu'habitude, j'ose dire que les vrais vertueux sont ceux qui les exercent sans se donner la moindre peine. Ces gens-là n'ont point l'idée de l'iulolérance, et c'est pour eux que j'ai écrit.
J'ai écrit en français et non en italien, parce que la langue française est plus répandue que la mienne, et les puristei» qui me critiqueront pour trouver dans mon style des tournures de mon pays auront raison, si cela les empêche de me trouver clair. Les Grecs goûtèrent Théophraste malgré
PREFACB I.I
ses phrases d'Érèse, et les Romains leui- Tite-Live malgré sa patavinité. Si j'intéresse, je puis, ce me semble^ aspirer à la même indulgence. Toute l'Italie, au reste, goûte Algarolti, quoique son style soit pétri de gallicismes.
Une chose digne de remarque, c'est que de toutes les langues vivantes qui figurent dans la république des lettres, la langue française est la seule que ses présidents aient condamnée à ne pas s'enrichir aux dépens des autres, tandis que les autres, toutes plus riches qu'elle en fait de mots, la pillent, tant dans ses mots que dans ses tournures, chaque fois qu'elles s'aperçoivent que par ces emprunts elles peuvent ajouter à leur beauté. Il faut dire aussi que ceux qui la mettent le plus à contribution sont les premiers à publier sa pauvieté, comme s'ils prétendaient par làjustifierleurs déprédations. On dit que celte langue étant parvenue à posséder toutes les beautés dont elle est susceptible, — et on est forcé de convenir qu'elles sont nombreuses — , le moindre trait étranger l'enlaidirait; mais je crois pouvoir avancer que cette sentence a été prononcée avec prévention, car, quoique cette langue soit la plus claire, la plus logique de toutes, il serait téméraire d'affirmer qu'elle ne puisse point aller au delà de ce qu'elle est. On se souvient encore que du temps de Lulli toute la nation portait le môme jugement sur sa musique : Rameau vint et tout changea. Le nouvel élan que ce peuple a pris peut le conduire sur des voies non encore aperçues, et de nouvelles beautés, de nouvelles perfections, peuvent naître de nouvelles combinaisons et de nouveaux besoins.
La devise que j'ai adoptée justifie mes digressions et les commentaires que je fais, peut-être trop souvent, sur mes exploits en tous genres : Ne quidquam sapit <jui sibi
LTI PREFACE
non sa pi t \\). Par la même raison, j'ai toujours eu besoin de ra'entendre louer en bonne compagnie :
Excitât auditor studium, laudataque virtus Crescit, et immensum gloria calcar habet (2).
J'aurais volontiers étalé ici le fier axiome ; Nemo Ia<h!nr nisi a seipso (3), si je n'eusse craint de choquer le noniljre immense de ceux qui, dans tout ce qui leur va de travers, ont l'habitude de s'écrier : Ce n'est pas ma faute. Il faut leur laisser cette petite consolation, car sans ce refuse ils finiraient par se haïr eux-mêmes, et la haine de soi mène souvent à l'idée funeste de se donner la mort.
Pour ce qui me regarde, comme j'aime à me reconnaître toujours pour la cause principale du bien ou du mal qui m'arrive, je me suis toujours vu avec plaisir en état d'être mon propre élève et en devoir d'aimer mon précepteur.
(1) L'esprit n'est rien, quand on ne se comprend pas soi-même — ou, c'est ne connaître rien que ne pas se connaître soi-même.
(2) L'auditeur excise le zèle, la louange accroît la vertu, et la gloire est un puissant aiguillon.
(8) Oq est toujours l'artisan d« son propre malheurs
JACQUES CASANOVA de SEINGALT