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CHAPITRE PREMIER

Premier voyage de Casanova à Paris (1750). — Arrêt à Lyon. — Leçons de politesse française en diligence. — Le confortable des auberges parisiennes. — Les artistes de la Comédie-Italienne. — Le Palais-Royal. — La Civette et la duchesse de Chartres. — Crébillon professeur de français de Casanova. — La vertu des « nymphes des coulisses ». — La Camargo à soixante ans. — Dans les coulisses du Théâtre-Français.

Au commencement du carnaval 1760, je gagnai à la loterie un terne de trois mille ducats courants. La fortune me fit ce cadeau dans un moment où je n'en avais pas besoin; car j'avais passé l'automne à tenir la banque et j'avais gagné. C'est dans un casino où aucun noble vénitien n'osait se présenter parce que lun des associés était officier du duc de Montalègre, ambassadeur d'Espagne. Les nobles gênaient les bourgeois; et cela arrive toujours dans un gouvernement aristocratique, où l'égalité n'existe de fait qu'entre les membres du gouvernement.

Ayant iiilention d'aller l'aire un voyage eu France, je remis mille sequins à M. de Bragadin (i), et poursuivant ce projet j'eus la force de passer le carnaval sans risquer mon argent au pharaon. Un patricien, très honnête homme, m'avait intéressé d'un quart à sa banque, et aux premiers jours du carême il me remit une assez ferle somme.

Vers la mi-ca.rème, mon am'i Balletti(2) revint de Mantoue : il se disposait à faire le même voyage, rappelé par ses parents qui élaieut acteurs; sa mère était l'ilkislre Sylvia.

Il allait danser au Théâtre-Italien et y jouer les premiers rôles des jeunes amoureux. Je ne pouvais faire choix d'une société plus agréabU; et plus faite pour me procurer à Paris mille avant igcs et de nombreuses connaissances.

Je laissai mon frère François à l'école du peintre de batailles Simonetti, surnommé le Parmesan, lui promettant de penser à lui quand je serais à Paris, où, dans ce tempslà surtout, le génie est toujours sûr de faire fortune. Le lecteur verra comment je lui tins parole.

Je laissai aussi à Venise mon frère Jean, qui, après avoir fait le tour de l'Italie avec Guarienti, y était revenu. Il allait partir pour Rome, où il resta quatorze ans, à l'école de Raphaël Mengs. Il retourna à Dresde en 1764 et il y mourut en 1795.

Balletti partit avant moi, et je quittai Venise pour l'aller rejoindrcà Heggiole i°'"juin 1700. J'étais fort bien équipé, bien fourni d'argent et sûr de ne point en manquer si j'avais une bonne conduite.

(1) Sénateur vénitien, protecteur de Casanova. V«ir Ylniroduciion.

(2) Fils de Mario Balletti, acteur célèbre du Théâtre-Italien, dont il sera question plus loin. Le jeune Balletti « a de l'intelligence, dit Chevrier, mais les organes sont contre lui. Il a été très bien élevé «t a fait «i« tpè» f»onne« études ». (Almanach ttisê gêna à'tiprit.)

Balletti, pressé d'arriver à Paris, où l'on préparait des fêles superbes pour la naissance d'un duc de Bourgogne, car Mme la Dauphine touchait au terme de sa grossesse, me persuada facilement d'abréger mon séjour à Turin. Nous en partîmes, et en cinq jours nous arrivâmes à Lyon, où je restai une huitaine de jours.

Lycn est une fort belle ville, où il n'y avait pas de rnon temps trois ou quatre maisons nobles ouvertes aux étrangers ; mais, en revanche, il y en a cent de négociants, de fabricants, de commissionnaires, beaucoup plus riches que les fabricants, et la société s'y trouve parfaitement bien montée, avec aisance, civilité, franchise et bon ton, sans la raideur et la sotte morgue que l'on trouve dans les maisons nobles de province, à quelques honorables exceptions près. Il est vrai que le ton y est au-dessous de celui de Paris ; mais on s'y fait, on y vil plus méthodiquement. Ce qui fait la richesse de Lyon, c'est le bon goût et le bon marché, et la divinité à laquelle cette ville doit sa prospérité, c'est la mode. Elle change chaque année; et telle étoffe, que le goût du jour met aujourd'hui à trente, n'en vaut plus l'année prochaine que vingt ou quinze ; et alors on l'envoie dans l'étranger, où elle est recherchée comme toute nouvelle.

Les Lyonnais paient cher les dessinateurs qui ont du goût; c'est le secret. Le bon marché vient de la concurrence, source féconde de richesses et fille de la liberté. Donc, un État qui veut assurer chez lui la prospérité du commerce doit le laisser agir en pleine liberté ; attentif seulement à prévenir la fraude que l'intérêt privé, souvent mal entendu, peut inventer au détriment de l'intérêt général. Les gouvernements doivent tenir la balance, et les citoyens la charger à l«ui' (gré,

Nous partîmes de Lyon par la diligence et nous mîtiT^s cinq jours pour arriver à Paris. Ballelli avait prévenu sa famille du moment de son départ : elle savait par conséquent l'instant de notre arrivée.

Nous étions huit dans la diligence et nous y étions tous très incommodémenl assis; car c'était une grosse carcasse ovale, de façon que personne n'occupait un coin, puisqu'il n'y en avait pas. Si cette voiture avait été construite dans un pays où l'égalité eût été consacrée par les lois, le moyen aurait été fort plaisant. Je trouvai simplement que c'était i'orl mal raisonné: mais j'étais en pays étranger, et je gardais le silence. D'ailleurs, en ma qualité d'Italien, aurais-je eu bonne grâce de ne pas admirer tout ce qui était français el surtout en France ? Voiture ovale : je révérais la mode, tout en la maudissant, car le singulier mouvement de cette voiture faisait sur moi le même ellet que le roulis d'un vaisseau par une grosse mer. Du reste, elle était fort bien suspendue; mais le cabotage m'aurait bien moins incommodé.

Comme dans la célérité de son allure elle ondoyait, on lui avait donné le nom de gondole; mais j'étais connaisseur, et je ne lui trouvais guère d'analogie avec ces gondoles vénitiennes poussées par deux vigoureux rameurs, qui vont si vite et si doucement.

L'elï'et de ce mouvement fut tel que je fus obligé de rendre tout ce que j'avais dans l'estomac. Cela fit qu'on me trouva de mauvaise compagnie; mais on ne me le dit pas : j'étais en France et avec des Français qui se connaissent en politesse. On se contenta de me dire que j'avais trop soupe; et un abbé })arisien, pour prendre ma défense, dit que j'av^i* IVstoraac faible. Là-dessus on disputa.

Impatienté : « Messieurs, dis-je, vous avez également tort ; car j'ai restoraac excellent et je n'ai pas soupe. «

A ces mots, un homme d'un certain âge me dit d'un ton mielleux que je ne devais pas dire à ces messieurs qu'ils avaient tort; mais que j'aurais pu leur dire qu'ils n'avaient pas raison, imitant Cicéronquine dil pas aux Romains que Catilina et les autres conjurés étaient morts, mais qu'ils avaient vécu.

« N'est-ce pas la même chose ?

— Je vous demande pardon, monsieur; l'un est poli, et l'autre ne l'est pas. »

Il se mit alors à faire une longue dissertation sur la politesse, et il termina en me disant d'un air riant : « Je pense que monsieur est Italien ?

— Oui, je le suis; mais me feriez-vous le plaisir de me dire à quoi vous l'avez reconnu ?

— Oh ! oh ! à l'attention avec laquelle vous avez écoulé mon long bavardage. »

Tout le monde se mit à rire, et moi, charmé de son originalité, je commençai à l'amadouer. Il était gouverneu:d'un jeune garçon de douze à treize ans qui était assis à son côté. Je l'employai pendant tout le voyage à me donner des leçons de politesse française, et lorsque nous dûmes nous séparer, il me prit amicalement à part et me dit qu'il voulait me faire un petit cadeau.

« Quoi ?

— Il faut abandonner et oublier pour ainsi dire la particule non don! vous ("ailes unfréquenl usage à tort et à travers. Non n'est pas un mot fiançais, au lieu de cette syl-

•liabe désobligeante, dites : Pardon. \on est un démenU; îaissez-le, monsieur, ou préparez-vous à donner et à recevoir des coups d'épée à tout bout de champ.

— Je VOUS remercie, monsieur; voire cadeau est précieux, et je vous promets de ne plus dire non de toute ma vie. »

Pendant la première quinzaine de mon séjour à Paris, il me paraissait que j'étais devenu le plus fautif de tous les hommes, car je ne discontinuais pas de demander pardon sur pardon. Je crus même un soir au théâtre qu'on me faisait liue querelle pour avoir demandé pardon mal à propos. | Un jeune petit maître, étant au parterre, me marcha surl< pied, et je m'empressai de lui dire :

« Pardon, monsieur.

— Monsieur, pardonnez vous-même,

— Vous-même.

— Vous-même.

— ^ Hélas ! monsieur, pardonnons-nous tous deux et embrassons-nous. »

L'embrassade termina le différend.

Un jour, pendant le voyage, m'élant endormi de fatic^ue dans l'incommode gondole, je me sens tirer fortement par le bras :

« Ah ! monsieur, voyez ce château, me dit mon voisin.

— Je le vois; eh bien?

— Ah ! de grâce, ne le trouvez- vous pas...

— Je n'y trouve rien; et qu'y trouvez-vous vous-même ?

— Pden d'étonnant s'il n'était à quarante lieues de Paris. Mais ici ! ah ! le croiront-ils, mes badauds' de compatriotes, qu'il y ait un si beau château à quarante lieues de la capitale ! Qu'on est ignorant quand on n'a pas voyagé ! »

— Vous dites fort bien. »

Cet homme était Parisien lui-même et badaud dans

Tâmc, comme un Gaulois au temps de César.

Cependant si les Parisiens badaudent du matin au soir,

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s'amusanl de tout, un étranger comme moi devait êlre bien plus badaud qu'eux ! La différence entre eux et moi était qu'accoutiuTié à voir les choses telles qu'elles sont, j'étais surpris de les voir souvent sous un masque qui les changeait de nature, tandis que leur surprise dépend souv^'nt de ce qu'on leur fait soupçonner le dessous du masque.

Ce qui me plut beaucoup en arrivant à Paris, ce fut cette magnifique route, ouvrage immortel de Louis XV, la propreté des auberges, la chère qu'on y fait, la promptitude avec laquelle on est servi, les lits excellents, l'air modeste de la personne qui vous sert à table qui, le plus souvent est la fille la plus accomplie de la maison, dont l'air décent, le maintien modeste, la propreté et les manières inspirent le respect au libertin le plus débouté. Quel est l'Italien qui voit avec plaisir les valets d'auberge en Italie avec leur air effronté et leur insolence ? De mon temps on ne savait pas en France ce que c'était que surfaire : t'était véritablement la patrie des étrangers. On avait, il est vrai, le désagrément de voir souvent des actes d'un despotisme odieux, des lettres de cachet, etc, ; c'était le despotisme d'un roi. Depuis, les Français ont le despotisme du peuple. Est-il moins odieux?

Nous dînâmes à Fontainebleau, nom qui vient de Fontaine belle-eau (1), et à deux lieues de Paris nous aperçûmes une berline qui venait il notre rencontre. Dès qu'elle lut près de nous, mon ami Ballelti cria d'arrêter; c'était sa

(1) « En la seconde cour (du château) y a source de fontaine, et se dict que c'est la plus belle eau de source qui se voie guère, et que par ce on l'appelait Belle-Eau, maintenant Fontainebleau. •> (Androuet dv Cerceau, Des plus excellens bdUmens de France, 167».)

mère qui me reçut comme un ami qu'elle attendait. C'était la célèbre comédienne Silvia, et dès que je lui fus présenté, elle me dit : « J'espère, monsieur, que l'ami de mon fils voudra bien souper avec nous ce soir. »

.Je saluai en acceptant, et remonté dans la gondole, tandis que !3alioiti clait avec sa mère dans la berline, nous continuâmes notre roule.

A raon arrivée à Paris, je trouvai un domestique de Silvia avec un fiacre qui me conduisit à mon logement pour y déposer mes effets, ensuite nous allâmes chez Ballelli, à cinquante pas de ma demeure.

Balletti me présenta à son père, qui s'appelait Mario (i). Mario et Siivia étaient les noms que M. et Mme Ballelli portaient dans les comédies qu'ils jouaient à canevas ; et les Français avaient alors l'habitude de ne désigner les acteurs italiens que par les noms qu'ils portaient sur la scène. Bonjour, monsieur Arlequin, bonjour, monsieur Pantalon : c'est ainsi qu'on saluait ceux qui jouaient ces personnages.

Pour fêter l'arrivée de son fds, Silvia donna un souper splendide auquel ell<" réunit tous ses parents, et ce fui une heureuse occasion poiu- moi d(; faire leur connaissance. Le père de Balletti, encore convalesceni, n'y assista pas; niais sa sœur, plus âgée que lui, y était. Elle était connue par son nom de théâtre, qui était Flaminia (2), dans la république

(1) Joseph Balletti, connu au théâtre sous le nom de Mai'iu. faisait partie; de la troupe italienne que le duc d'Orléans, Réj^'cnt, fit venir à Paris en 1716. Il joua pendant [)lus de quarante ans au Théâtre Italien les rôles de jeunes amoureux. Il mourut en 1761'. Sa femme, Gianelta Roza Beno/.zi. née à Toulouse de parents italiens, joua, sous le nom de Silvia, l'emploi des amoureuses pendant près de Quarante ans. Elle mourut à Paris, en 1758.

[■2j Hélène-Virginie Balletti, femme de l.ouià Riccoboni, née à

des lettres par quelques traductions ; mais cela me donnait moins d'envie de la connaître à fond que l'histoire, connue de toute l'Italie, du séjour que trois hommes de lellros célèbres avaient fait à Paris. Ces trois savants étaient le marquis de Maflei, l'abbé de Conti et Pierre- Jacques Martelli, qui devinrent ennemis, dit-on, à cause de la préférence que chacun d'eux prétendait aux bonnes grAces de cette actrice ; et en leur qualité de savants, ils se batlirent à coups de plumes : Marlelli fit une salire contre Maffei, dans laquelle il le désigna par l'anagramme de Femia.

Ayant été annoncé à Flarninia comme candidat dans la république des lettres, elle crut devoir m'honorer en m'adressant la parole : mais elle eut tort, car je la trouvai désagréable en ligure, en ton, en style, en tout, même dans le son de la voix. Elle ne me le dit pas, mais elle me fit comprendre qu'illuslre dans le monde liliéraire, elle savait • îuellc parlait à un insecte. Elle avait luir de dicter et elle croyait en avoir le droit à soixante ans et plus, suitouL vis-à-vis d'un jeune novice de viugl-cinq ans qui n'avait encore enrichi aucune bibliothèque. Pour lui faire ma cour, je lui parlai de l'abbé Conti, et à je ne sais quel propos, j;' je citai deux vers de cet auteur profond. Madame me corrigea avec un air de bonté sur la prononciation du mot scevra, qui veut dire séparée, en me disant qu'il fallait prononcer sceura; ajoutant que je ne devais pas être fâché

Fei-rare, en IGSO, suivit son mari en France; elle joiiHil au Tlii'Airt; Italioi; les rôles d'nmoui-eusc. sous le nom de Flarninia. \ oi--".i«>n prétend que, bien qu'elle ne lût ni belle, ni aimable, elle ne <i:!i'~tait pas la galanterie. Elle écrivit deux coinédie- <5ni :!r:;rent qu'une seule représentation. Elle mourut à i .M-is, ie :"': dét , i;:;.re 1771,

de l'avoir appris à Paris le premier jour de mon arrivée ; que cela ferait époque dans ma vie.

« IMadame, j'y suis venu pour apprendre et non pour désapprendre ; et vous me permettrez de vous dire que c'est scevra avec v qu'il faut dire, et non sceiira avec u ; car ce mot est une syncope de sceverra.

— C'est à savoir qui de nous deux se trompe.

• — Vous, madame, selon l'Ariosle, qui vous fait -jmer scerra, avec persevra, mot qui cadrerait mal ix\ec scenra, qui n'est pas italien. «

Elle allait soutenir sa thèse quand son mari, vieillard de quatre-vingts ans, lui dit qu'elle avait tort. Elle se tut, mais depuis ce moment elle dit à qui voulut bien l'entendre que j'étais un imposteur.

Le mari de cette femme, Louis Riccoboni (i). qu'on appelait Leiio, le même qui avait conduit la troupe à Paris en 1716 au service du duc Régent, était un homnïc de mérite. ïl avait été fort bel homme, et jouissait à juste titre de l'estime publique, tant à cause de son talent qu'à cause de la pureté de ses mœurs.

Pendant le souper, ma principale occupation fut d'étu-

(1) Louis Riccoborni, né à ISIodène, eh 1674 ou 16"7, joua avec, beaucoup de succès les rôles d'amoureux ou de Lelio, nom sous lequel il fut longtemps connu. Il vint en France, en 1716, avec ia ti'oupe de, comédiens italiens appelée par le Régent. Il a épousé, en secondes noces, Mile Ballelti, connue sous le nom de Flaminia.

11 retourna en Italie, en 1729, chargé par le duc de Parme de l'intendance des menus plaisirs et de l'inspection des théâtres. Deux ans plus tard, le duc étant mort, Riccoboni revint à Paris, mais il quitta bientôt le théâtre pour se consacrer à la culture des lettres, il mourut à Paris, en 17.5.^. Il avait composé dans sa jeunesse quelques comédies, puis, plus tard, une Hii^loire du Ihêâlre ilalien ot surtout un traité De la Ri-formalion du théâtre, dans 1c(;ik-1 il se déclare partisan de la vupprei>sion des théâtres.

dier Silvia, qui jouissait de la plus grande réputation : je la jugeai au-dessus de tout ce qu'on en publiait. Elle avait environ cinquante ans, la taille élégante, lair noble, les manières aisées, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante pour tout le monde, remplie d'esprit et sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme, car elle inspirait un intérêt très vif, plaisait à tout le monde et malgré cela, à l'examen, elle n'avait pas un seul beau trait marqué, on ne pouvait pas dire qu'elle fût belle ; mais personne sans doute ne s'était avisé de la trouver laide. Cependant elle n'était pas de ces femmes qui ne sont ni laides ni belles ; car elle avait un certain je ne sais quoi d'intéressant qui sautait aux yeux et qui captivait. Mais qu'était-elle donc ?

Belle, mais par des lois inconnues à tous ceux qui, ne se sentant pas entraînés vers elle par une force irrésistible qui les forçait à l'aimer, n'avaient pas le courage de l'étudier et la constance de parvenir à la connaître.

Silvia fut l'idole de la France'et son talent fut le soutien de toutes les comédies que les plus grands auteurs écrivent pour elle, et particulièrement Marivaux. Sans elle ces comédies ne seraient pas passées à la postérité. On n'a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer, et pour qu'on la trouve, il faut qu'elle réunisse en elle hontes les parties que Silvia possédait dans l'art difficile du théâtre : action, voix, esprit, physionomie, maintien, et une grande connaissance du cœur humain. Tout en elle était en nature, et l'art qui la perfectionnait était toujours caché.

Aux qualités dont je viens de faire mention, Silvia on ajoutait uiae autre qui leur donnait un nouvel éclat ; bien que, si elle ne l'avait pas possédée, elle n'en eût pas

moins brillé au pi'emier rang sur la scène : sa conduite fut toujours sans tache. Elle voulut des amis, jamais des amants ; se moquant d'un privilège dont elle aurait pu jouir, mais qui l'aurait rendue méprisable à ses propres yeux. Cette conduite lui valut le titre de respectable dans un âge où il aurait pu paraître ridicule et même injurieux à toutes les femmes de son état ; et nombre de dames du plus haut rang l'honorèrent plus encore de leur amitié que de leur protection. Jamais le capricieux parterre de Paris n'osa siffler Silvia, même dans les rôles qui ne lui plaisaient pas ; et tout le monde s'accordait à dire que cette actrice célèbre était une femme fort au-dessus de son état.

Comme Silvia ne croyait pas que sa bonne conduite pût lui être attribuée à mérite, car elle savait qu'elle n'était sage que parce que son amour-propre était intéressé à sa sagesse, jamais elle ne montra ni orgueil ni supériorité dans ses relations avec ses compagnes, quoique ces dernières, satisfaites de briller par leurs talents ou leur beauté, se souciassent peu de se rendre célèbres par la vertu. Silvia les aimait toutes et elle en était aimée : elle rendait publiquement justice à leur mérite, faisait leur éloge de bonne foi ; mais on sentait qu'elle n'y perdait rien ; car, comme elle les surpassait en talents et que sa réputation était intacte, elles ne pouvaient lui faire aucun tort.

La nature a frustré cette femme unique de dix années de vie; car elle devint étique à l'âge de soixante ans, dix ans après notre connaissance. Le climat de Paris joue assez souvent de ces tours aux actrices italiennes. Deux ans avant sa mort, je l'ai vue jouer le rôle de Marianne dans la pièce de Marivaux, et malgré son âge et son état, l'illusion était parfaite. Elle mourut en ma présence,

tenant sa fille entre ses bras et lui donnant ses derniers conseils cinq minutes avant d'expirer. Elle fut enterrée honorablement à Saint-Sauveur, sans que le vénérable curé y mît la moindre opposition; car au contraire, ce digne pasteur, bien éloigné de l'intolérance antichrélienne de la plupart de ses confrères, disait que son métier de comédienne ne l'avait pas empêchée d'èlre chrétienne, et que la terre était la mère commune de tous, comme Jésus-Christ était le sauveur de tout le monde.

Vous me pardonnerez, mon cher lecteur, de vous avoir fait assister aux funérailles de Silvia dix ans avant sa mort, et cela sans avoir eu l'intention de faire un miracle ; en revanche, je vous épargnerai cette corvée lorsque j'en serai là.

Sa fille unique, objet de sa tendresse, était assise h table auprès de sa mère. Elle n'avait alors que neuf ans, et tout absorbé par l'attention que je donnais à sa mère, je ne fis alors aucune observation sur elle : c'était une occupation pour plus tard.

Après le souper qui dura fort tard, je me rendis chez Mme Quinson, mon hôtesse, où je me trouvai fort bien. A mon réveil, cette Mme Quinson vint me dii"e qu'il y avait dehors un domestique qui venait m'oiîVir ses services. Je le fais entrer et je vois un homme de très petite taille, ce qui me déplut : je le lui dis.

« Ma petite taille, mon prince, vous garantira que je ne mettrai pas vos habits pour aller en bonne fortune.

— Votre nom ?

— Celui que vous voudrez.

— Comment! je demande le nom que vous poitez.

— Je n'en porte aucun. Chaque maître que je sers m'en donne un à sa gui(|e, et j'en ai eu plus de cinquante en w^

vie. Je m'appellerai par le nom que vous me donnerez.

— Mais enfin vous devez avoir un nom de famille.

— Je n'ai jamais eu de famille. J'avais un nom dans ma jeunesse ; mais depuis vingt ans que je sers et que je change de nom en changeant de maître, je l'ai oublié.

— Eh bien! je vous appellerai Esprit.

— Vous me faites bien de l'honneur.

— Tenez, allez me chercher la monnaie d'un louis.

— La voici, monsieur.

• — Je vous vois riche.

— Tout à votre service, monsieur.

— Qui m'informera de vous ?

— Au bureau des placements. Mme Quinson, au reste, pourra vous donner des fenseignements sur mon compte : tout Paris me connaît.

— C'est assez. Je vous donne trente sous par jour, je ne vous habille pas, vous irez coucher où vous voudrez et vous serez à mes ordres tous les matins à sept heures. »

Balietti vint me voir et me pria d'accepter chaque jour le couvert chez lui. Je me fis conduire au Palais-Royal et je laissai l'Esprit à la porte. Curieux de ce lieu tant vanté, je commençai par tout observer. Je vis un assez beau jardin, des allées bordées de grands arbres, des -bassins, de hautes maisons qui l'entouraient, beaucoup d'hommes et de femmes qui se promenaient, des bancs par ci par-là, où l'on vendait de nouvelles brochures, des eaux de senleur, des cure-dents et des colifichets, je vis des las de chaises de paille qu'on louait pour un sou, des liseurs de gazettes qui se tenaient à l'ombre, des filles et des hommes qui déjeunaient ou seuls ou en compagnie, des garçons de café qui montaient et descendaient rapidement un petit escalier caché par des chorroiI)«i». Je m'assis A une petit»

table ; un garçoa vint aussitôt me demander ce que je désirais. Je demande du chocolat à l'eau ; il m'en apporte de détestable dans une , superbe tasse de vermeil. Je lui demande du café, s'il en avait de bon. « Excellent, je le fis moi-même hier.

— Hier? je n'en veux pas.

— Le lait y est excellent.

— Du lait? je n'en bois jamais. Faites-moi une tasse de cftfc à l'eau.

— A l'eau! nous n'en faisons que l'après-midi. Voulezvous une bonne bavaroise ? Une carafe d'orgeat ?

— Oui, de l'orgeat. »

Je trouve cette boisson excellente, et je décide d'en faire mon déjeuner quotidien. Je demande au garçon si nous avons quelque chose de nouveau ; il me répond que la dauph-iie est accouchée d'un prince.

Un abbé qui se trouvait à une table tout près, lui dit :

« Vous êtes fou, car c'est d'une princesse qu'elle est accouchée. »

Un troisième s'avance et dit :

« J'arrive de Versailles, et la dauphine n'est accouchée ni d'un prince ni d'une princesse. »

Il me dit que je lui semblais étranger, et lui ayant répondu que j'étais Italien, il se mit à me parler de la cour, de la ville, des spectacles, et finit par s'offrir à m'accompagner partout. Je le remercie, je me lève et je pars. L'abbé m'accompagne et me dit le nom de toutes les filles qui se promenaient.

Un jeune homme le rencontre, ils s'embrassent, et l'abbé me le présente comme un docte personnage dans la littérature italienne. Je lui parle italien ; il me répond avec f^sprit ; mais je ris de «on style et je lui en dia la raison.

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Il parlait précisément dans le genre de Boccace. Ma remarque lui pIuL; mais je lui persuadai bientôt qu'il ne fallait point; parler ainsi, quoique la langue de cet ancien fût parfaite. En moins d'un quart d'heure nous nous lions d'ami lié parce nous nous reconnûmes les mêmes penchants . 1 1 était poète, je l'étais aussi ; il était curieux de la littérature italienne, je l'étais de )a française; nous échangeons nos adresses et nous nous promettons des visites réciproques.

Je vois beaucoup de monde dans un coin du jardin, se tenant immobile et le nez en l'air. Je demande à mon nouvel ami ce qu'il y avait de merveilleux :

« On se tient attentif à la méridienne ; chacun a sa montre à la main pour la régler au point de midi.

— Est-ce qu'il n'y a pas de méridienne partout?

— Si fait, mais celle du Palais-Royal est la plus exacte. » Je pars d'un éclat de rire.

« Pourquoi riez-vous?

— Parce qu'il est impossible que toutes les méridiennes ne soient pas égales. Voilà une badauderie dans toutes les règles. »

Il pense un instant, puis il se met à rire à son tour, et me fournit ample matière de critiquer les bons Parisiens. Nous sortons du Palais-Royal par la grande porte, et je vois une foule de monde attroupé devant une boutique à l'enseigne de la Civette.

« Qu'est-ce que cela?

— C'est pour le coup que vous allez rire. Toutes ces bonnes gens attendent leur tour de faire remplir leur tabatière.

— Est-ce qu'il n'y a point d'autre marchand de tabac- ?

— On en vend partout ; mais depuis trois semaines on ne veut que du tabac de la Civette.

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