SILVIA
DE LA COMEDIE ITAI.IKNNK (D'.ipris un porir.u't peint par tU La Tour.)
LA, COrR ET LA VILT.i: SOIS I.OllS XV 17
— Est-il meilleur là qu'autre part?
— Il est peut-être moins bon ; mais depuis que la duchesse de Chartres l'a mis à la mode, on n'en veut point dautre.
— Mais comment a-t-elle l'ait pour le mettre à la mode?
— En y faisant arrêter son équipage deux ou trois fois pour y faire remplir sa boîte, et en disant publiquement à la jeune personne qui la lui remettait que son tabac était le meilleur de Paris. Les badauds, qui ne manquent jamais de s'attrouper à la portière d'un prince, l'eussent-ils vu cent fois, ou le sussent-ils aussi laid qu'un singe, répétèrent dans la ville les paroles de la duchesse, et c'en fut assez pour faire courir tous les priseurs de la capitale.
I Cette femme fera fortune, car elle vend pour plus de cent ' écus de tabac par jour.
I — La duchesse ne se doute pas du bien qu'elle lui a jfait?
>i — Au contraire, car c'est de sa part une ruse de guerre.
I La duchesse s'inléressant à cette jeune femme nouvelje-
I ment mariée, et voulant lui faire du bien d'une manière
ç délicate, s"esl avisée de cet expédient, qui lui a parfaite-
i ment réussi. Vous ne sauriez croire combien les Parisiens
!; sont de braves et bonnes gens. Vous èles dans le seul pays
'i du monde où l'esprit puisse également faire fortune, soit en
I débitant du vrai, soit en débitant du faux : dans le premier
cas, l'espi-it et le mérite lui font accueil ; et dans le second la
sottise est toujours là prête à le récompenser; car la sof tise
est caractéristique ici, etce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle
est fille de T'isprit. Aussi on ne fait point de paradoxe en
disant que le Français serait plus sage s'il avait moins
d'esprit. Les dieux qu'on ador« ici, quoiqu'on ne leur
élève pas des autels, sont la nouveauté et la mode. Qu'un homme se mette à courir, et tout le monde lui court après. La foule ne s'arrêtera qu'autant qu'on découvrira qu'il est fou; mais c'est la mer à boire que cette découverte; car nous avons une foule de fous de naissance qui passent encore pour des sages. Le tabac de la Civette n'est qu'un faible exemple de la foule que la moindre circonstance peut attirer en un endroit. Le roi, étant un jour à la chasse, se trouva au port de Neuilly et eut envie d'ui verre de ratafia. Il s'arrête à la porte du cabaret, et par le plus heureux des hasards, il se trouve que le pauvre cabaretier en avait une bouteille. Le roi, après avoir pris un petit verre, s'avisa d'en demander un second en disant qu'il n'avait de sa vie bu de ratafia aussi délicieux. Il n'en fallait pas tant pour que le ratafia du bon homme d<^ Neuilly fût réputé pour être le meilleur de l'Europe : ie roi l'avait dit. Aussi les plus brillantes compagnies se succédèrent sans interruption chez le pauvre cabaretier, qui est aujourd'hui un homme fort riche et qui a fait bàlir à l'endroit même une superbe maison où l'on voit l'inscription suivante : Ex liquidis solidum, inscription assez comique dont un des quarante immortels fit les frais. Quel est le dieu que ce cabaretier doit adorer? la sottise, la frivolité et l'envie de rire.
— 11 me semble, lui répliquai-je, que cette espèce d'approbation ou d'acclamation pour les opinions du roi, des princes du sang, etc., est plutôt une preuve de l'aftection de la nation qui les adore; car les Français vont jusqu'à croire ces gens-là infailUbles.
— Il est certain que tout ce qui se passe parmi nous fait croire aux étrangers que le peuple adore son roi; mais ceux d'entre nous qui pensent, finissent bientôt par voir
que ce n'est que du clinquant, et la cour n'y conipte pas Ouand le roi vient à Paris, tout le monde crie : Vive le roi ! parce que quelque oisif commence, ou parce que quelque agent de police en a donné le signal dans la foule ; mais c'est un cri sans conséquence, cri de gaieté, quelquefois de peur, et que le roi ne s'avise guère de prendre pour argent comptant. Il n'est guère à son aise à Paris, et il se trouve beaucoup mieux à Versailles au milieu de vingtcinq mille hommes qui le garantissent de la fureur de ce même peuple qui, devenu sa^e, pourrait bien finir par crier : u Meure le roi ! » Louis XIV le savait bien, et il en a coûté la vie à quelques conseillers de la grande chambre pour avoir osé parler d'assembler les états généraux pour remédier aux maux de l'Etat. La France n'a jamais aimé ses rois, à l'exception de saint Louis, de Louis XII et du bon et grand Henri IV: encore l'amour de la nation fut-il impuissant po'.ir le préserver du poignard des jésuites, race maudite, également ennemie des peuples et des rois. Le roi actuel, roi faible et que ses ministres mènent à la lisière, dit de bonne foi dans le temps de sa convalescence : « Je m'étonne de ces grandes réjouissances parce que j'ai regagné ma santé ; car je ne saurais deviner pourquoi l'on m'aime tant. » Bien clés rois pourraient répéter ces mômes paroles, au moins si l'amour se mesure au bien qu'on fait. On a fait l'apothéose de cette réflexion naïve du monarque; mais un courtisan philosophe aurait dû lui dire qu'on l'aimait tant parce qu'il avait le surnom de Bien-Aimé.
— Surnom ou sobriquet; mais d'ailleurs est-C(3 qu'on trouve chez vous des courtisans philosophes ?
— Philosophes, non; car ce sont des choses qui s'excluent comme la lumière et les ténèbres; mais il y a des
gens d'esprit à qui Tambilion et l'intérêt font mordre le frein. »
En causant ainsi, M. Palu — c'était le nom de ma nouvelle connaissance — me conduisit jusqu'à la porte de la demeure de Silvia, qu'il me félicita de connaître, et nous nous séparâmes. Je trouvai celte aimable actrice en belle compagnie. Elle me présenta à tout le monde et me fil connaître chaque pei'sonne en particulier.
Le nom de Crébillon me frappa. « Comment, monsieur? lui dis-je; heureux si vite! Ilya huit ans que vous mo charnjez et que je désire vous connaître. Ecoulez de grâce. »
Je lui récite alors sa plus belle tirade de Zénobie et jRadamisle, que j'avais traduite en vers blancs. Silvia jouissait de voir le plaisir que Crébillon éprouvait à quain vingts ans de s'entendre dans une langue qu'il possédait parfaitement et qu'il aimait à l'égal de la sienne. Il récita la même scène en français et releva avec politesse les endroits où il trouvait que je l'avais embelli. Je le remerciai sans être dupe du compliment.
Nous nous mîmes à table, et comme on me demanda ce que j'avais vu de beau dans Paris, je racontai tout, excepté mon entretien avec Patu.
Après avoir parlé fort longtemps, Crébillon, qui avait observé mieux que tous les autres le chemin que je prenais pour connaître le bon et le mauvais coté de la nation, me parla en ces termes.
« Pour un premier jour, monsieur, je trouve que vous proraeltez beaucoup, et sans doute vous ferez des progrès rapides. Vous narrez bien et vous parlez le français de manière à vous faire parfaitement comprendre: mais tout ce que vous dites n'est que de l'iLalien habillé en
irançais. Vous vous faites écouler avecinlérêt, et par celte nouveauté vous captivez doublement laltenlion de ceux qui vous écoulent : je vous dirai même que voire jariJi^on est fait pour captiver les suffrages de vos auditeurs ; car il ?st singulier, nouveau; et vous êtes dans le pays où l'on court après ces deux divinités. Cependant vous devez commencer dès demain à vous donner toutes les peines pour apprendre à bien parler notre langue, car dans deux ou trois mois, les mêmes personnes qui vous applaudissent aujourd'hui commenceront à se moquer de vous.
— Je le crois, monsieur, et je le crains ; aussi mon principal projet en venant à Paris est-il de m'attacher de toutes mes forces à l'étude de la langue française ; mais, monsieur, comment ferai-je pour trouver un maître? Je suis un élève insoutenable, interrogateur, curieux, importun, insatiable : et en supposant que je puisse trouver un maître pareil, je ne suis pas assez riche pour pouvoir le payer.
— Il y a cinquante ans, monsieur, que je cherche un écolier tel que vous vous êtes peint; et c'est moi qui vous payerai, si vous voulez venir prendre les leçons chez moi. Je demeure au Marais, dans la rue des Douze-Portes; j'ai les meilleurs poètes italiens, je vous les ferai traduire en français, et je ne vous trouverai jamais insatiable. »
J'acceptai avec joie, fort embarrassé de lui exprimer ma reconnaissance ; mais l'offre portait l'expression de la franchise comme le peu de mots par lesquels j'y répondis.
Crébillon était un colosse ; il avait six pieds : il me surpassait de trois pouces. Il mangeait bien, narrait piaisararaent et sans rire : il était célèbre par ses bons mots, était un excellent convive; mais il passait la vie chez lui. sortant rarement, ne voyant presque personne, parciî qu'il avait toujours la pipe à la bouche et qu'il était envi-
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ronné d'une vingtaine de chais avec lesquels il se divertissait la plus grande partie du jour. 11 avait une vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique. Sa gouvernante pensait à tout; ne le laissait manquer de rien et ne lui rendait jamais compte de son argent, qu'elle tenait en entier, parce que jamais il ne lui en demandait aucun. La physionomie de Crébillon avait le caractère de celle du lion, ou du chat, ce qui est la même chose. Il était censeur royal, et il me disait que cela l'amusait. iSa gouvernante lui lisait les ouvrages qu'on lui portait, et elle suspenduil sa lecture quand elle croyait que cela méritait sa censure; mais parfois ils étaient d'avis différent, et alors leurs contestations étaient vraiment risibles. J'entendis un jour cette gouvernante renvoyer quelqu'un en lui disant : u Revenez la semaine prochaine ; nous n'avons pas encore eu le temps d'examiner votre manuscrit. »
Pendant une année entière j'allai chez M.. Crébillon trois fois par semaine, et j'appris avec lui tout le français que je sais; mais il m'a toujours été impossible de me dci'aire des tournures italiennes; je les remarque fort bien quand je les rencontre dans les autres ; mais elles coulent de source en sortant de ma plume sans que je puisse parvenir à les sentir. Je suis sûr que, quoi que je fasse, je ne parviendrai jamais à les reconnaître, non plus que je n'ai jamais pu trouver en quoi consiste le vice de latinité qu'on impute à Tite-Live.
Je lis un huitain en vers libres sur je ne sais quel sujet, et je le fis voir à Crébillon pour le soumettre à sa correc;tion. Après l'avoir lu avec attention, il me dit :
« Ces huit vers sont bons et très justes, la pensée en est belle et très poétique, le langage parfait; et malgré cela' le huitain est mauvais.
— Comment cela?
— Je n'en sais rien. Ce qui manque est je ne sais quoi. Imaginez-vous un homme que vous voyez, que vous trouvez beau, bien fait, aimable, rempli d'esprit et parfait entin selon toute la sévérité de votre jugement. Une femme survient, ie voit, le considère et s'en va en vous disant que cet homme ne lui plaît pas. « Mais quel défaut lui trou- « vez-vous, madame? — Aucun, mais il me déplaît. » Vous retournez à cet homme, vous l'examinez de nouveau, et vous trouvez que pour lui donner une voix d'ange on lui a ôté ce qui fait l'homme, et vous êtes forcé de convenir que le sentiment spontané a bien servi la femme. »
Ce fut par cette comparaison que Crébillon m'expliqua une chose presque inexplicable ; car ce n'est réellement qu'au goût et au sentiment à donner la raison d'une chose qui échappe à toutes les règles.
Nous parlâmes beaucoup à table de Louis XIV, auquel Crébillon avait fait sa cour quinze années de suite, et il nous dit des anecdotes très curieuses que personne ne savait. Il nous assura, entre autres, que les ambassadeurs de Siam étaient des fripons payés par Mme de Maintenon. II nous dit qu'il n'avait point achevé sa tragédie de Cromwell parce que le roi lui avait dit un jour de ne pas user sa plume sur un coquin.
Crébillon nous parla aussi de son Catilina, et il nous dit qu'il le croyait la plus faible de toutes ses pièces, mais qu'il n'aurait pas voulu qu'elle fût bonne si, pour la rendre telle, il avait dû faire paraître sur la scène César jeune homme, car il aurait dû faire rire, comme le ferait Médée si on la faisait paraître avant qu'elle eût connu Jason.
Il loua beaucoup le talent de Voltaire, mais en l'accu-
sanL de vol, car il lui avait, disait-il, volé la scène du sénat. Il ajouta, eu lui rendant justice, qu'il était né historien et fait pour écrire l'histoire comme pour faire des tragédies, mais qu'il la falsifiait en la remplissant de petites histoires, de contes el d'anecdotes, dans le seul l)Ut d'en rendre la lecture intéressante. Selon Crébillon, l'homme au masque de fer était un conte ; il disait que Louis XIV l'en avait assuré de sa bouche.
Ce jour-là on donna au théûtre italien Cenie, pièce de Mme de Graffigny. Je m'y rendis de bonne heure pour avoir une bonne place à l'amphithéâtre.
Les dames, toutes couvertes de diamants, qui entraient aux premières loges, m'intéressaient et je les observais avec soin. J'avais un bel habit, mais mes manches ouvertes et mes boutons jusqu'en bas faisaient que tout le monde me reconnaissait pour étranger ; car cette mode n'existait pas î'i Paris. Pendant que je bayais aux corneilles et que je faisais le badaud à ma façon, un homme richement vêtu et trois fois plus gros que moi s'approche et me demande poliment si je suis étranger. Après ma réponse affirmative, il me demande comment je trouve Paris ; je lui en fais l'éloge. Mais au même instant une dame énorme, couverte de pierreries, entre dans la loge à côté. Son énorme volume m'en impose et je dis sottement à ce monsieur :
« Qui est donc cette grosse cochonne ?
— C'est la femme de ce gros cochon.
— Ah 1 monsieur, je vous demande un millioït de pardons. »
Mais mon gros homme n'avait aucunement besoin que je lui demandasse pardon, car, bien loin d'être fâché, il étouifait de rire. Noble et heureux effet de la philosophie
lA COUR ET L\ VILLE SOUS LOUIS XV 25
pratique et naturelle dont les Français font un si noble usage pour le bonheur de la vie sous l'apparence de la frivolité !
J\'?lais confus, j'étais au désespoir, et ce gros seigneur se tenait les C(Mes de rire. Use lève enfin, sortde l'amphithéâtre, et un moment après je le vois entrer dans la loge et parler à sa femme. Je les lorgnais du coin de l'œil sans oser les fixer, quand je vois cette dame faire chorus avec son mari et rire de toutes ses forces. Leur gaieté augmentant mon embarras, je prends le parti de m'en aller, lorsque je Tentends m'appeler :
« Monsieur I monsieur ! »
Je ne pouvais me retirer sans impolitesse, et je m'approchai de leur loge. Alors, d'un air sérieux et du ton le plus noble, il me demande pardon d'avoir tant ri, et de la meilleure grâce du monde il me pria de lui faire l'honneur d'aller souper chez lui le soir môme. Je le remerciai poliment et je m'excusai en lui disant que j'étais engagé. Il me réitère alors ses instances, sa femme me presse de l'air le plus engageant; moi, pour les convaincre que je ne cherche pas à éluder l'invitation, je leur dis alors que je suis attendu chez Silvia.
« Je suis sûr, me dit-il, de vous dégager, si vous ne le trouvez pas mauvais ; j'irai en personne, »
J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas céder. Il se lève, sort et revient peu d'instants' après, suivi de mon ami Balletti, qui me dit que sa mère était enchantée que je fisse de si belles connaissances, et qu'elle m'attendait à dîner le lendemain. Mon ami me dit à part que ce monsieur était M. de Beauchamp, receveur général des finances.
Dès que la toile fut baissée, je donnai la main à madame,
et montés tous trois dans un superbe équipage, nous descendinips à leur hôtel. J'y trouvai l'abondance, ou plutôt la profusion qu'on trouve à Paris chez tous les gens de cette classe ; grande compagnie, gros jeu de commerce, grande chère et franche gaieté à table. Le souper ne fut fini qu'à une heure après minuit : l'équipage de madame me ramena chez moi. Cette maison me fut ouverte tout le temps que je restai à Paris, et je ne dois pas négliger de dire qu'elle me fut très utile. Ceux qui disent que les étrangers s'ennuient à Paris pendant les premiers quinze jours ont raison, car il faut le temps de s'introduire ; mais pour moi j'eus le bonheur d'y être établi à souhait dans les vingt-quatre heures, et par conséquent sûr de m'y plaire.
Le lendemain matin, Patu vint me voir et me fit présent de son éloge en prose du maréchal de Saxe. Nous sortîmes ensemble, et nous allâmes nous promener aux Tuileries, où il me présenta à Mme Boccage, qui fît un bon mot antithétique en parlant du maréchal de Saxe :
« Il est singulier, dit-elle, que nous ne puissions pas dire un De profundis pour cet homme qui nous a fait chanter tant de Te Deum. »
En sortant des Tuileries, Patu me conduisit chez une fameuse actrice de l'Opéra qui se nommait Mlle Le Fel ( i), bien-aimée de tout Paris et membre de l'Académie royale de musique. Elle avait trois enfants charmants en bas âge qui voltigeaient dans la maison.
« Je les adore, me dit-elle.
(1) Mllr> I-e Fel passait pour une des meilleures nctriees d.' rOpér;) («ui.^ les rôles tendres el légers. Un opéra de Mondonville, Tilon el l'Aurore, représenté en janvier \l^'^, eut un succt s considérable, grâce au concours de Mlle Le Fel et de Jéliolte.
— Ils le méritent par leur beauté, lui réporidis-je, quoique chacun ait une expression différente.
— Je le crois bien ! Faîne est fils du duc d'Anneci ; le second l'est du comte d'Egmont, et le plus jeune doit le jour à Maisonrouge, qui vient d'épouser la Romainville.
— Ah ! excusez, de grâce ; je croyais que vous étiez la mère de tous trois .
— Vous ne vous êtes point trompé, je le suis. »
En disant cela, elle regarde Patu et part avec lui d'un éclat de rire qui ne me fit point rougir, mais qui m'avertit de ma bévue. J'étais nouveau, et je n'avais pas été accoutumé à voir lés femmes empiéter sur le privilège des hommes. Mlle Le Fel n'était pourtant pas effrontée ; elle était même de bonne compagnie ; mais elle était ce qu'on appelle au-dessus dés préjugés. Si j'avais mieux connu les mœurs du lenips, j'aurais su que ces choses étaient dans l'ordre, et que les grands seigneurs qui parsemaient ainsi leur noble progéniture, laissaient leurs enfants entre les mains de leurs ineres en leur payant de fortes pensions. Par conséquent, plus ces dames cumulaient et plus elles vivaient dans l'aisance.
Mon inexpérience des mœurs de Paris me fit parfois donner dans de lourdes méprises, et la demoiisclle Le Fel aurait sans doute ri au nez de quiconque lui aurait dit que j'avais de l'esp.it, après la balourdise dont je m'étais rendu coupable.
Un autre jour, me trouvant chez Lany (i), maître des ballets de l'Opéra, je vis cinq ou six personnes de treize à quatorze ans, toutes accompagnées de leurs mères, et
(1) <• Veslri» et Lany passent pour les preinîers danseurs de l'Europe. Toutes les nations élrangores, (jui contt^stcnt le reste, sont d'accord sur ceci. » (BACH.\UiMON"r, Mémoires secret)».)
toutes ayant l'air modeste que donne une bonne éducation. Je leur disais des choses flatteuses et elles me répondaient en baissant les yeux. Une d'elles s'étant plainte de mal de tête, je lui ofl'ris mon flacon, et une de ses compagnes lui dit:
« Sans doute tu n'as pas bien dormi.
— Oh ! ce n'est pas ça, répondit mon Agnès ; je crois que je suis grosse. »
A cette réponse si inattendue de ma part dans une jeune personne que son tige et sa mine m'avaient fait juger vierge, je lui dis : « Je ne croyais pas que madame fût mariée. «
Elle me regarde un instant avec surprise ; puis, se tournant vers sa compagne, elles se mettent à rire à qui mieux mieux. Honteux, plus pour elles que pour moi, je sortis, bien déterminé à ne plus supposer gratuitement de la vertu dans une classe de femmes 'ii elle est si rare. Chercher ou supposer môme de 1" ^deur dans les nymphes des coulisses, c'est être pn'- ,p dupe : elles se piquent de ne point en avoir et sp ^quent de ceux qui leur en supposent.
Patu me fit connaître toutes les filles de Paris qui avaient quelque renommée. Il aimait le beau sexe, mais malheureusement pour lui il n'avait pas un tempérament comme le mien, et l'amour du plaisir lui coûta la vie de bonne heure. S'il avait vécu, il aurait suivi de près Voltaire ; mais à trente ans il paya à la nature le fatal tribut auquel nul n'échappe (i).
.l'appris de ce jeune savant le secret que plusieurs jeunes lettrés français emploient pour s'assurer de la perfection
(1) Patu (Claude-Pierre), 172î)-T7f>7, auteur dranialique. dont on joua une comédie en vers au Théâtre-Français, les Adieux du goût, «n l7."rl. On a aussi de lui un choix de pièces traduites de l'anglais.
de leur prose lorsqu'ils veulent écrire quelque chose qui demande une prose aussi belle que possible, comme éloges, oraisons funèbres, panégyriques, dédicaces, etc. Je le lui arrachai comme par surprise.
Me trouvant chez lui un matin, je vis sur sa table plusieurs feuilles volantes écrites en vers blancs de douze syllabes. Jeu lus une douzaine, et je lui dis que, bien que beaux, leur lecture me faisait plus de peine que de plaisir.
« Ce sont les mêmes pensées que dans Téloge du maréchal de Saxe, mais je vous avoue que la prose me fait beaucoup plus de plaisir.
— Ma prose ne t'aurait pas tant plu, si auparavant elle n'avait été écrite en vers blancs.
— Tu t'es donné là bien de la peine en pure perte.
— Point de peine, puisque les vers blancs ne m'en coûtent aucune. On les écrit comme de la prose.
— Tu crois donc que la prose devient plus belle lors(jue lu la copies de tes propres vers ? .
— Ce n'est pas douteux ; elle devient plus belle et je m'assure l'avantage qu'alors ma prose n'est pas pleine de ces demi-vers qui sortent de la plume de l'écrivain sans qu'il s'en aperçoive.
— Est-ce un défaut?
— Très grand et impardonnable. Une prose entrelardée de vers casuels est plus mauvaise qu'une poésie prosaïque.
-^ Il est vrai que les vers parasites qui se trouvent dans une oiaison doivent faire mauvaise figure.
— Certainement. Prends l'exemple de Tacite dont l'histoiie commence par Urbem Bomam a principio reges habuere (i). C'est un hexamètre latin fort mauvais que ce
(1) Rome fut gouvernée par d«»» roi» dans «on commencement.
grand historien n'a certainement point fait à desseiu, et qu'il n'a point discerné dans l'examen de son ouvrage; car il n'y a pas de doute qu'il lui aurait donné une autre tournure. Est-ce que la prose italienne où l'pn trouve des vers involontaires p'est pas vicieuse?
— Elle l'est beaucoup. Mais je te dirai que beaucoup de pauvres génies y melteut des vers exprès, comptant par là la rendre plus sonore. C'est en général ce clinquant qwe vous nous reprochez avec raison. Au reste, je crois bien que tu çs le seul qui te donnes cette peine.
— Le seul? Non, certes. Tous ceux auxquels les vers blancs ne coûtent rien, comme à moi, emploient ce. moyeu lorsque leur prose doit être copiée par eux-mêmes. Demande à Crébillon, à l'abbé de Voisenon, à La Harpe, à qui tu voudras, et on te dira ce que je te dis. Voltaire est le premier qui ait employé cet art dans les petites pièces où sa prose est enchanteresse. Par exemple, l'épître à Mme du Châtelet est de ce nombre ; elle est superbe; lis-la ; et si tu y trouves un seul hémistiche, dis que j'ai tort ».
Curieux, je le demandai à Crébillon ; il me dit la même chose ; mais il m'assura qu'il ne l'avait jamais fait.
Il tardait à Patu de me conduire à l'Opéra pour voir l'effet que ce spectacle ferait dans mon esprit ; car effectivement un Italien doit le trouver extraordinaire. On donnait un opéra dont le titre était les Fêtes vénitiennes, titre intéressant pour moi. Nous allons pour nos quarante sous nous placer au parterre, où, quoiqu'on y fût debout, on trouvait bonne compagnie ; car ce spectacle était le plaisir mignon des Françai-s.
Après une symphonie, très belle dans son genre, exécutée par un orchestre excellent, on lève la toile, et je vois une belle décoration représentant la petite place Saint-
Marc vue de la petite île Saint-Georges ; mais je suis choqué de voir le palais ducal à ma gauche et le grand clocher à ma droite ; c'est-à-dire l'opposé du vrai. Cette faute comique et honteuse pour le siècle commence par me faire rire, et Patu, à qui j'en dis la raison, dut en rire comme moi. La musique, quoique belle dans le goût antique, m'arnusa un peu à cause de sa nouveauté, puis elle m'ennuya. La mélopée me fatigua bientôt par sa monotonie et par les cris poussés mal à propos. Cette mélopée des Français remplace, à ce qu'ils prétendent, la mélopée grecque et notre récitatif qu'ils détestent, et qu'ils aimeraient s'ils entendaient notre langue.
L'action était un jour de carnaval, au temps auquel les Vénitiens vont se promener en masque dans la place de Saint-Marc. On y représentait des galants, des entremetteuses et des filles qui nouaient et dénouaient des intrigues : les costumes étaient bizarres et faux ; mais le tout était amusant. Ce qui surtout me fit bien vire, et c'était fort risible pour un Vénitien, ce fut de voir sortir des coulisses le doge avec douze conseillers, tous en toge bizarre, et qui se mirent à danser la grande passecaille. Tout à coup j'entends le parterre qui claque des mains à Tapparition d'un grand et beau danseur masqué et ailublé d une énorme perruque noire qui lui descendait jusqu'à la moitié de la taille, et vêtu d'une robe ouverte par devant et qui lui descendait jusqu'aux talons. Patu me dit avec une sorte de vénération : « C'est l'inimitable Duprès. » J'en avais entendu parler et je me tins attentif. Je vois cette belle figure qui s'avance à pas cadencés, et parvenue sur le devant de la scène, élever lentement ses bras arrondis, les mouvoir avec grâce, les étendre, les resserrer, remuer ses pieds avec précision et légèreté, faire des petits pas,
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des balLcnicnts à mi-jambe, une pirouelle, ensuite disparaîlre comme un zéphyr. Tout cela n'avait pas duré une demi-minuLe. Les a|.plaudissements, les bravos, parlaient de toutes les parties de la salle; j'en étais étonné et j'en demandai la raison à mon ami.
« On applaudit à la grâce de Duprès et à la divine harmonie de ses mouvements (1). Il a soixante ans, et ceux qui l'ont vu il y a quarante ans le trouvent encore le même.
— Quoi ? il n'a jamais dansé autrement?
— Il ne peut pas avoir mieux dansé; car le développement que tu as vu est parfait, et au-delà du parfait que connais-tu ?
— Rien, à moins que ce ne soit une perfection relative.
— Ici elle est absolue. Duprès fait toujours la même chose et chaque jour nous croyons la voir pour la première fois. Telle est la puissance du beau et du bon, du sublime et du vrai, qui pénètrent l'âme. Cette danse est une harmonie ; c'est la véritable danse, dont vous n'avez point d'idée en Italie. »
A la fin du second acte, voilà de nouveau Duprès, le visage couvert d'un masque, qui danse accompagné d'un air différent, mais à mes yeux faisant la même chose. Il s'avance tout au bord de la scène, il s'arrête un instant dans une position parfaitement bien dessinée. Patu veut que jeTadmire; j'en conviens. Tout à coup j'entends cent voix qui disent dans le parterre: « Ah ! mon Dieu ! mou Dieu I il se développe, il se développe. » Effectivement, il paraissait un corps élastique qui en se développant, deve-
(1) Diipré faisait alors les délices des spectateurs. GrAce à son enseignement, la danse commençait à devenir un art. L'heureuse théorie do oe maître do ballets deviiit former le fameux danseur Vcstd».
LA COUR ET L\ VfH-E SOUS LOUIS XV 33
uail plus grand. Je fis le bonheur de Patu en lui disaT:!t qu'il était vrai que Duprès avait en tout une grâce parfaite. Immédiatement après, je vois une danseuse qui, comme une furie, parcourt l'espace en faisant des entre-chats à droite, à gauche, dans tous les sens, mais s'élevant peu et cependant applaudie avec une sorte de fureur,
« C'est, me dit Patu, la fameuse Camargo(i). Jeté félicite, mon ami, d'être arrivé à Paris assez à temps pour la voir, car elle a accompli son douzième lustre. »
J'avouai alors que sa danse était merveilleuse.
« C'est, ajouta mon ami, la première danseuse qui ait osé sauter sur notre théâtre ; car avant elle les danseuses ne sautaient pas ; et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'elle ne porte point de caleçon.
— Pardon ; j'ai vu...
(1) Marie-Anne de Cupis, dite Mlle de Camargo (1710-1770), débuta à rOpéra en 1726 et inspira à Voltaire le sixain suivanl :
Ah ! Camargo, que vous êtes brillante ! Mais que Salle, grands dieux, est ravissante 1 Que vos pas sont légers et que les siens sont doux I Elle est inimitable et vous êtes nouvelle ;
Les Nymphes dansent comme vous,
Mais les Grâoes dansent comme elle.
Juin 1732.
Les partisans de la vieille musique et de la danse française reprochaient à la Camargo et aux da iseuses italiennes d'apporter sur la scène des sauts périlleux, et de faire de notre danse légère, gracieuse, noble et digne des nymphes, un exercice de bateleur et de bateleuse.
Toute la gloire de Mlle Camargo, après sa retraite, s'était réfugiée dans la réputation de son pied, le plus joli qu'on eût admiré de mémoire d'homme. Le cordonnier qui chaussait celte danseuse émérite fit une grande fortune par la vogue que lui donnèrent les souliers à la Camargo.
— Qu'as-tu vu ? c'est sa peau qui, à la vérité, n est ni de lis ni de rose. , . ,
— I^a Camargo, lui dis-je d'un air pénitent, ne me plaît pas: l'aime mieux Duprùs. »
Un vieil admirateur qui se trouvait à ma gauche me ait
que dans sa jeunesse elle faisait le saut dé basque et ifi/ '. li ' » '■ I • ' "1 '• -^ > ( "■' . ." -''■'.-
même la gargouillade, et qu'on n'avait jamais vu ses a. .il,, s. «. R.tn f-'.;*» • 11. â ; I >
cuisses, quoiqu elle dansait a nu.
« Mais si vous n'avez jamais vu ses cuisses, comment pouvez-vous savoir qu'elle ne portait point de tricot ?
— Oh! ce sont des choses qu'on peut savoir. Je vois
i'i« ;i.oiis. ><r -<i ..> ■■■ ■ que monsieur est étranger.
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— Oh ! pour ça, très étranger. »
Ce qui me plut beaucoup à l'Opéra français, ce fut la promptitude avec laquelle les décorations se changeaient toutes à la fois par un coup de sifilet ; chose dont on n'a pas là moindre idée en Italie. Je irpu'vati egalernent dehcieùx le début de l'orchestre au coup d'archet ; mais le directeur, avec son sceptre, allant de di'oite à gauche avec des mouvements forcés comme s'il avait du faire aller tous les a, ;3eule force de son bras, me causa une espèce de dégoût. J'admirai aussi le siléiicé des spectateurs chose si nouvelle pour un Italien ; car c'est à juste titre qu'en Italie on est scandalisé du bruit que l'on fait pendant que les acieùfs chà.ntent ; e.t on ne. sâurail, déverser
assez de ridicule sur le silence qui succède à ce bruit aussitôt que les danseurs paraissent. On dirait alors que les Italien.3 ont toute l'intelligence daijs |es yeux. Au reste il n'y a pas de pays au monde où l'observateur ae puisse trouver du bizarre et de l'extravagani, et celii parce (Ju'iï peut comparer : les gens du pays ne peuvent point s en apercevoir. Au résumé, lOpéia me fit plaisir ; mais la
Comédie-Française me captiva. C'est là véritablement que les Français sont Jans leur élément; ils jouent en maîtres, et les autres peuples ne doivent point leur disputer la paime que l'esprit et le bon goût sont forcés de leur décerner.
.T'y allais tous les jours, et quoique parfois il n'y eût pas deux cents spectateurs, on donnait du vieux et parfaitement joué. J'ai vu le Misanthrope, V Avare, le Tartufe, le Joueur, le Glorieux et tant d'autres; et quoique je les visse souvent, je croyais toujours les voir pour la première fois. J'arrivai à temps à Paris pou-? voir Sarrasin, la Dangeville, la Dumesnil, la Gaussin, la Clairon, Préville, et plusieurs actrices qui, retirées du théâtre, vivaient de leurs pensions et faisaient encore le charme de la société qu'elles recevaient. Je connus entre autres la Le Vasseur. Je les voyais avec plaisir et elles me communiquaient des anecdotes extrêmement curieuses. Elles étaient généralement très serviables et sous tous les rapports. Un soir, me trouvant dans une loge avec la Le Vasseur, on donnait une tragédie dans laquelle une jolie personne remplissait le rôle muet de piètresse.
« Qu'elle est jolie ! lui dis-je.
— Oui, charmante. C'est la fille de celui quia joué le confident. Elle est très aimable en société et elle promet beaucoup.
— Je ferais volontiers sa connaissance.
— Oh I mon Dieu, cela n'est pas difficile. Son père et sa mère sont de très honnêtes gens, et je suis sûre qu'ils seront enchantés que vous leur demandiez à souper. Ils ne vous gêneront pas : ils iront se coucher etvous laisseront causer librement à table avec leur fille aussi longtemps qu'il vous plaira. Vous êtes en France, monsieur, et ici on
connaît le prix de la vie et on tâche d'en tirer parti. Nous aimons le plaisir et nous ne nous croyons heureux que quand nous pouvons^le faire naître.
— Cette façon de penser est charmante, madame; mais de quel front voulez-vous que j'aille demander à souper à d'honnêtes gens que je ne connais pas du tout, et qui ne me connaissent pas davantage ?
— Oh ! bon Dieu ! que dites-vous là ? Nous connaissons tout le monde. Vous voyez bien comme je vous traite. Après la comédie, je vous présenterai, et la connaissance sera faite.
— Je vous prierai de me faire cet honneur une autre fois.
— Quand il vous plaira. •