CHAPITRE II
■ Les enfants de M. Carlin. — Les filles de Pantalon. — La duchesse^ libertine. — L'Hôtel du Boule de Mme Paris. — La Cour à Fontainebleau. — La beauté de Louis XV. — Le dinerde la reine. — Equivoques obscènes. — Le peintre Casanova à Paris. — La naissance du duc de Bourgogne. — Les belles relations de Casanova.
Tous les comédiens italiens à Paris voulurent me fêter (: pour me faire voir leur magnificence. Je fus somptueusei' ment fêté par tous. Carlin Bertinazzi (i), qui jouaities ï rôles d'Arlequin, acteur chéri de tout Paris, me rappela qu'il m'avait vu il y avait treize ans à Padoue en revenant de Pélersbourg avec ma mère. Il me donna un superije dîner chez Mme de la Gaillerie, où il logeait. Cette dame était amoureuse de lui. Je lui fis compliment sur quatre
(1) « Carlin Bertinazzi, de Turin, joue depuis vingt ans les rôles d'Arlequin avec un succès qui l'approche des Dominique et des Toniassin ; beaucoup de farceurs sont venus pour le remplacer, parce qu'il n'attend qu'un successeur pour se retirer, mais ces prétendants étaient ses singes et non ses émules. » (Chevrœh, Almanach des gens d'esprit, 1762.)
enfants charmants qui voltigeaient autour de nous. Le mari présent me répondit :
« Ce sont les enfants de M. Carlin.
— Cela se peut, monsieur; mais, en attendant, c'est vous qui en avez soin; et comme ils portent votre nom, c'est vous qu'il doivent reconnaître pour père.
— Oui, cela sera en droit; mais Carlin est trop honnôto homme pour ne pas s'en charger le jour où i' me conviendra de m'en défaire. Il sait bien qu'ils .sont à lui, et ma femme serait la première à s'en plaindre s'il n'en convenait pas. »
Cet homme n'était pas ce qu'on appelle un bon homme, tant s'en faut; mais, comme il voyait la chose très philosophiquement, il en parlait avec calme, et même avec ime sorte de dignité. 11 aimait Carlin en ami, et des affaires de cette nature n'étaient pas rares à Paris dans ce temps-là parmi les gens d'une certaine classe. Deux grands seigneurs, Boufflers et Luxembourg, avaient troqué de femme en toute bonne amitié, et tous deux en avaient des enfants. Les petits Boufflers s'appelaient Luxembourg, et les petits Luxembourg portaient le nom de Boufflers (i). Les descen-
(1) « Mme de Boufflers aimait M. de Luxembourg, et Mme de^ Luxembourg trouvait M. de Boufflers préférable à son mari. Cet accord fut d'abord un mystère, mais les époux l'ayant pénétré et. se trouvant liés par les mêmes torts, crurent devoir bannir les reproches et faire tourner cet événement au profit de l'amitié. Les nœuds en furent plus resserrés; et la contrainte tyrannique fut bannie entre eux. L'arrivée de M. de Luxembourg ou de M. de Boufflc^rs faisait disparaître le mari, qui allait consoler la femme de l'absent, ^uand ils se trouvaient à l'Opéra ou dans une autre maison, M. de Boufflers ofi'rait sa voilure à Mme de Luxembourg, dont le mari reconduisait Mme de Boufflers. Ils avaient loué chacun une petite maison, rue Cadet, aux Purcherons, l'une était en face de l'autre, et chaque mari savait où était sa femme, par la pré-
dants de ces tiercelets sont connus auiourd'hui en France SOUS le même nom. Eh bien ! ceux qui savaient le mot de réniffme en riaient avec raison : et la terre ne se mouvait
pas moins selon les lois de la ^ravilalion.
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Le plus riche des comédiens italiens était Pantalon (i) père de Goraline et de Camille, et usurier reconnu. Il voulut aussi me donner à dîner en famille, et ses deux filles m'enchantèrent. La première était entretenue par Je prince de Monaco, fils du duc de Valentinois, qui vivait encore, et Camille était amoureuse du comte de Melfort, favori de la duchesse de Chartres, devenue dans ce
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temps-là duchesse d Orléans par Ta mort de son beaul^ère.
Coraline était moins vive que Camille, mais elle était plus jolie. Je commençai a lui taire ma cour aux heures
sence ou l'absence de la voiture de son amanU » {Mémoires du
Maréclldl de Richelieu,' Paris, 1192.) " '
(1) Son nom' était Véronèze. Moins heureux comme acteur que comme financier, il a fait dire de lui: « Véronèze joue depujs vingt ans les rôles de Pantalon avec une médiocîn'tê 'continue ; il est âhtc'ù? trèé lcct)nd,"ét Tbh conipte qufe' de'puiâ qu'il est à^ Paris, il a mite au Jhéàtre Italien trente-Sept pièces: on Taccuse de... Mais si vous écoutez le peuple, tous les Italiens ont ce goùt-là. » (Alm. des gens d esprit, 17b2.) 'é^'fîlte',' Câihillé'Véï^onèze, jduait les soubrettes. « Je n'ai jamais vu, dit Chevriér, de femmes qui aient les passions aussi vjves que celle-là ; elle tombe dans des convulsions léthargiques à l'aspect d'uA amarit qui"luî aura fait' une' liillflélité'": ene'^fmedè 'D(inne'}"oi et oublie difficilement ; ce qui fait qu'on ne lui compte que six aiTiâ'AYâ'd'eiiuiy'tii'x aWi'qu'èllë'ëst'Hkns lemorid'ë;'e'rlë ^kX danseuse pa'nVo'mfiVié'exV.éireriUr »' 'Ëîl'é''vécut, pëndâ't'i"t]f)rùsi'eui*s a'riné'é^;" 'âVéc le comte d'Èg'févîliy;'trés'Sagefne'i'i"t, pdlëftil; éntrètè'ùué ^Var M". Bértin, trésoVier dés' parties'^' Càsuélles', ]iai^"M.''de Ci'(!)mot,'prernïer commis" âucontrôlè géH^ral,' sans' préjudice' dé galante" mtèr''médes avec M. <ie MontvïlIe^et'lVl. dê'V^audrétiil! dfficiër'dë' gendaliil'el'ie. {Journal deà ihspedénrà dhST^ de Sarïïn'es.) '" ■"" ^'^ •> ••'* •-■•-'•
indues, comme un homme sans conséquence; mais ces heures-là àppartioment aussi à l'amant en titre. Je me trouvais donc chez elle quelquefois à l'heure même où le prince venait la voir. Dans les premières rencontres, je tirais ma révérence et je partais; mais dans la suite on me pria de rester; car ordinairement les princes, tête à tête avec leurs maîtresses, ne savent que s'ennuyer. Nous soupions ensemble, et leur rôle était d'écouter, tandis- que le mien était de manger et de conter.
Je crus devoir faire ma cour à ce prince, et j'en fus parfaitement bien reçu; mais un matin, aussitôt qu'il me vit entrer il me dit :
« Ah ! je suis bien aise de vous voir, car j'ai promis à la uchesse de Paifé (i) de vous conduire chez elle, et nous allons y aller. »
Voilà encore une duchesse. Je suis en bon vent. Allons ! Nous montons dans un diable, voiture de mode, et nous voilà à onze heures du matin chez ladite duchesse.
Lecteur, si j'étais fidèle, le tableau que je vous ferais de cette lubrique mégère vous épouvanterait. Imaginezvous soixante hivers accumulés sur un visage plâtré de rouge, un teint couperosé, une figure hâve et décharnée, tonte la laideur et la flétrissure du libertinage empreintes sur celte dégoûtante physionomie, mollement étendue sur un sopha et qui à mon apparition s'écrie avec une joie
(1) Il s'agit sans doute de la fille de M. d'Antrcrvilliers, lequel fut ministre de la Guerre de Louis XV. Elle avait épousé en premières noces le président de Maisons, puis en secondes noces, le 21 janvier 1733, J. de Saint-Simon, marquis de RufTé ou de Ruffcc.
D'après les rapports de police, cette noble dame faisait de fréquentes visites à M. de Trévoux, lieutenant des gardes de la compagnie de Courtomer, dans une petite maison de la rue Saint- Lazare.
enragée : « Ah ! voilà un joli garçon ! Prince, tu es charmant de me l'avoir amené. Viens t'asseoir ici, mon garçon. »
J'obéis respectueusement, mais une odeur infecte de musc qui me parut cadavéreuse faillit me faire trouver mal. L'infâme duchesse s'était relevée et présentait à découvert un sein hideux, capable d'en imposer cM plus brave. Le prince, affectant une affaire, sortit en me disant qu'il m'enverrait son diable dans quelques instants.
Dès que nous fûmes seuls, le squelette plâtré étend ses bras, et sans me laisser le temps de me reconnaître, elle applique sur ma joue ses lèvres baveuses qui me font frissonner ; et l'une de ses mains s'égarant avec le comble de l'indécence :
u Voyons donc, mon poulet, me dit-elle, si tu as un beau... »
Je frémissais; je résiste.
« Allons donc : tu fais l'enfant, dit cette nouvelle Messaline; es-tu si novice?
— Non, madame, mais...
— Eh bien, quoi?
— J'ai...
— Oh ! le vilain ! s'écria-t-elle en lâchant prise. A quoi j'allais m'exposer ! >*
Je profite du moment, et prenant mou chapeau, je me sauve à toutes jambes, craignant que le portier ne me refusât la sortie.
Je prends un (iacre et je m'en vais raconter l'aventure à Çoraline (1). Elle en rit beaucoup et demeura d'accord que
(1) Coraline (ou Caroline, d'aprè.s certains rapports) ne se faisait pas faute de commettre quelques infidélités au prince son amant, avec lequel ses rapports restaient excellents. Même alors qu'il ne
}e prince m'avait joué un fort vilain tour. Elle loua la présence d'esprit avec laquelle l'avais affecté un empêchement; mais elle ne me mit pas à même de la convaincre que j'avais trompé la duchesse.
Cependant je nourrissais quelque espérance, et je soupçonnais qu'elle ne me crovail pas assez amoureux.
Tro's ou quatre jours après, soupant tête à tête avec elle, je lui dis tant de choses et je lui demandai mon congé en termes si clairs qu'elle me renvoya au lendemam.
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« Le prince, me dit-elle, ne reviendra de Versailles qu'après-demain; ainsi demain nous irons à la ffarenne, nous dînerons tête à tête, nous chasserons au turetetnous reviendrons contents à Pans.
— A la bonne heure ! »
Le lendemain à dix heures nous montons dans un cabriolet et nous arrivons a la barrière. Au moment de la passer, voilà un vis-à-vis à livrée étrangère, et celui qui s y trouvait se met à crier : « Arrête ! arrête. »
C'était le chevalier de V\ irtembertr qui, sans même
ra'honorer d'un regard, commence à dire des douceurs à
Coraline; puis, mettant toute sa tête dehors, il lui parle ;\
l'oreille. Elle lui répond de la môme façon; puis elle dit
en me prenant la main et d!un air riant : « J'ai une srrantle
affaire avec ce prince : allez à la garenne, mon cher ami;
dînez-y, chassez et venez me voir demain. » En m<^'me
temps elle descencl, monte dans le vîs-a-vis et me voilà
resté comme la femme de Loth, mais non pas immo-
bile(i).
renlretenait plus, on contait qu'il la voyait de temps en temps h. Passy, rue Basse, dans une maison appartenant au comte de Valentinois, frère cadet du prince {Peliles Maisons, p*. 131). ' (1^ Coraline eut toujours les amouré faciles. Dans la kiiite, entre-
Lecteur, si tn l'es trouvé dans une situation pareille, il te sera facile de t'imaginer le genre de fureur dont je me sentis saisi ; si pareille chose ne t'est jamais arrivée, tant mieux pour toi; mais alors il <îst inutile que je cherche à t'en donner une idée, tu ne me comprendrais pas.
Le cabriolet me devint en horreur, et je sautai à bas en disant au cocher de s'en aller au diable; et, prenant le premier fiacre que je trouvai, je m'en fus droit chez Patu, auquel je contai mon aventure, écumant presque de fureur. Au lieu de me plaindre ou de partager mon ressentiment, Patu, plus sage, rit de mon aventure et me dit :
« Je voudrais volôiitiers que pareille chose me fût arrivée ; car tu es certain d'être en possession clé cette belle à la première rencontre.
— Je n'en veux plus : je la méprise trop.
— Tu aurais dû la mépriser plus tôt. Mais, puisque c'est une affaire faite, veux-tu pour te dédommager que nous allions dîner à l'hôtel du Roule?
— Ma foi, oui; le projet est excellent, partons ! » L'hôtel du Roule 'était fameux à Paris, et je ne le connaissais pas encore. La maîtresse l'avait meublé avec élégance et elle y tenait douze à quatorze nymphes choisies, avec toutes les commodités qu'on peut désirer; bonne table, bons lits, propreté, solitude dans de superbes bosquets. Son cuisinier était excellent et ses vins exquis. Elle s'appelait Mme Paris, nom de guerre sans doute, "mais qui satisfaisait a tout! Protégée par là police, elle était assez loin de Paris pour être sûre que ceux qui allaient visiter
tenue confortablement par le comte de la Marche, elle le trompait ostensiblemeiltravgc ISI. de Létorière; officiel' aux gardes françaises surnommé, paf leï flilefe « miVoJr â'p'.:.s. » (.Joûrrmt àeg inspecteurs de M. deSartinés.) ' •"■ • ' .; i- ■' ' ' ' - :' ■■' •
4t TA COUR ET KA Vil.LE SOUS LOUIS XV
son établissement libéral étaient des gens au-dessus de la classe moyenne. La police intérieure était réglée comme un papier de musique, et tous les plaisirs y étaient soumis à un tarif raisonnable. On payait six francs pour déjeuner avec une nymphe, douze pour y dîner et le double pour y passer la nuit. Je trouvai que îa maison était au-dessus de sa réputation et qu'elle valait mieux que la garenne.
Nous montons dans un fiacre, et Palu dit au cocher :
« A Chaillot !
— J'entends, mon bourgeois. »
Après une demi-heure de course, il s'arrête à une porte cochère sur laquelle on lisait : Hôtel du Roule (i).
La porte était fermée. Un Suisse à grosses moustaches sort d'une porte bâtarde et vient gravemeirt nous toiser. Nous jugeant gens de mise, il ouvre et nous entrons. Une
(1) La Paris, dite « Bonne-Maman », avait débuté rue de Bagneux, dans une maison où elle avait « douze jeunes filles depuis seize jusqu'à vingt ans, dont la plupart jolies, pour recevoir et amuser les honnêtes gens ». {Journal de Barbier.) En 1750, elle monta, dans le haut du faubourg Saint-Honoré, le fameux Hôtel du Roule où elleretrouva tout son succès. « Il n'est fils de maison qui ne s'y fasse présenter ; il n'est cercle de bonne compagnie où l'on n'en parle ; il n'est surtout de nom étranger à Paris qui n'y aille acheter à beaux deniers comptants des dispenses de soupirer... On prend douze francs au parterre, un louis aux secondes loges et deux louis aux premières; ou pour parler sans figure, douze francs pour la visite de passage, un louis pour le souper simple, et deux louis pour le souper coucher. » (Clément, Nouvelles littéraires, 1755.)
La matrone avait d'excellentes relations, à en croire d'Argenson ; H La dame Paris, fameuse m..., a un carrosse à quatre laquais, elle va aux promenades publiques avec ses demoiselles ; on n'a jamais vu tolérer avec tant de honte un établissement si triomphant que ce fameux b... » Le 2 mars 17.50, on la rencontre au Palais- Royal, avec deux de ses pensionnaires, accompagnées du comte de Charolais. {Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, 28 mars 1760.)
femme borgne d'environ cinquante ans, mais qui portait encore les restes d'une belle femme, nous aborde et après nous avoir salués poliment, elle nous demande si nous venons dîner chez elle. Sur notre réponse affirmative, elle nous mène dans une belle salle où nous voyons quatorze jeunes personnes, toutes belles et uniformément mises en robes de mousseline. A notre aspect elles se levèrent et nous firent une révérence très gracieuse. Toutes à peu près du même âge, les unes blondes, les autres brunes ou châtaines : il y avait de quoi contenter tous les goûts. Nous les parcourons en disant quelques mots à chacune et nous fixons notre choix. Les deux élues, poussant im cri de joie, nous embrassèrent avec une volupté qu'un novice aurait pu prendre pour de la tendresse, et nous entraînent dans le jardin en attendant qu'on vînt nous appeler pour dîner. Ce jardin était vaste et artistement distribué pour servir les amours ou les plaisirs chargés de les représenter.
Mme Paris nous dit :
« Allez, messieurs, allez jouir du bel air et de la sécurité sous tous les rapports ; ma maison est le temple de la tranquillité et de- la santé. »
La belle que j'avais choisie avait quelque chose de Coraline, et cette circonstance me la fit trouver délicieuse. Mais au milieu de la plus douce occupation on nous appela pour dîner. Nous fûmes assez bien servis; et le dîner nous avait donné de nouvelles dispositions, quand, montre à la main, la borgnesse vint nous prévenir que notre partie était finie. Le plaisir était mesuré à l'heure.
Je dis un mot à Palu, et, après quelques considérations philosophiques, s'adressant à Mme la gouvernante :
« Nous allons renouveler la dose, lui dit-il en doublant le salaire.
— Vous en êtes les maîtres, messieurs. »
Nous montons, et, après notre second choix, nous renouvelons notre promenade. Même désagrément que la première fois par la rigoureuse exactitude de la dame.
« Bah I c'est trop fort, madame.
— Mon ami, montons pour la troisième fois, faisons un nouveau choix et passons ici la nuit.
— Projet délicieux auquel je souscris de grand cœur.
— Madame Paris approuve-t-elle le plan?
— Jp ne l'aurais pas mieux fait, messieurs ; c'est fait de rtiain de maître. »
Arrivés dans la salle, et notre choix étant fait, toutes les autres se moquèrent des premières qui n'avaient point su nous captiver ; et elles, pour se venger, leur dirent que nous étions des flandrins.
Pour le coup, je fus étonné de mon choix. J'avais pris une véritable Aspasie, et je remerciai le hasard qu'elle me fût échappée les deux premières fois, puisque j'avais la perspective de la posséder quatorze heures de suite. Cette beauté s'appelait Saint-Hilaire ; et c'est la même qui sous ce nom devint célèbre en Angleterre avec un riche lord qui l'y mena l'année d'après. D'abord, piquée de ce que je ne l'avais distinguée ni la première ni la seconde fois, elle me regardait avec fierté et dédain ; mais je ne tanliù pas à lui faire comprendre que cela était heureux, puisqu'elle en resterait plus longtemps avec moi. Alors elle commença à rireet devint charmante.
Celte fille avait de l'esprit, de la culture et des talents ; tout ce qu'il lui fallait enfin pour réussir dans la carrière qul'ele parcourait. Patu, pendant que nous soupions, mo dit en italien qu'il était près de la choisir lorsque je la pris, et le lendemain il me dit qu'il avait dormi toute la
nmi. Là ^àîrit-Hilaire fut très contente de moi et s'en vanta à ses camarades. Elle fui càiise que je fis plusieurs visites a l'iiôtel du Rôiile, ei elle en fut toujours l'objet; eiie était toute glorieuse dé ni'avoirfixé.
Ces visités furent causé que je mé refroidis pour Coraliné. Un musicien 'de Venise nommé Guadagni, beau, savant dans son art et plein d'esprit, sut la captiver trois semaines après que je fus brouillé avec elle. Le beau garçon, qui n'avaît que l'apparence de la virilité, la rendit curieuse, et fut cause de sa rupture avec le prince, qui la trouva éii flàgrarit' délit." Cependant toràline sut l'àmadôùér et quelque temps après ils se réconcilièrent et de si bonne foi qu'un poupon éîi fiit lé résultat. Ce fut une fille, que le prince norûma Adélaïde et qu'il dota. Après la mort de son père le duc de Valeritinois,' le prince là qîiittà {oui à fait pour aller époiisér Mlle 'de Ërignole,' Génoise,' et CÎôra'Iine devint maîtresse du comté de La Marche, aujourd'hui prince de Coriti." Coraline ne vit plus, non plus qii'un fils qu'elle eii eût et que le prince nomma comté dé Monréal.
Mme la dauphine accoucha d'une princesse qii'ôn décora du titre de Màdarrîe de France.
Au mois d'août on fil au Louvre l'exposition des tableaux que les peintres de rAcàdéiriie royale dé peinture exposaient au public, et n';;^ voyant aucun tableau de bataille, je connus le projet d'appeler mon frère à Paris. 11 était à Venise et avait dû talent dans ce genre. Parosselli, seul peintre de batailles que la France possédât, étant mort, je crus cj^ue François pourrait y réussir et y faire sa fortmie. J'écrivais en conséquence à M. Grimaai et à mon frère, et je les persuadai ; néanmoins il ne vint à Paris qu'au commencement de l'année suivante.
Louis XV, qui aimait passionnément la chasse, avait
coutume d'aller passer chaque année six semaines à Fontainebleau. Il était toujours de retour à Versailles à la minovembre. Ce voyage lui coûtait, ou plutôt coûtait à la France cinq millions. Il menait avec lui tout ce qui pouvait contribuer aux plaisirs de tous les ministres étrangers et de sa nombreuse cour. Il se faisait suivre par les comédiens français et italiens et par ses acteurs et actrices de ropéra.
Pendant ces six semaines, Fontainebleau était beaucoup plus brillant que Versailles ; malgré cela, l'Opéra, les théâtres Français et Italien ne manquaient pas à Paris, tant les acteurs attachés à ces spectacles étaient nombreux.
Le père de Balletti, qui avait parfaitement recouvré sa santé, devait y aller avec Silvia et toute la famille. Ils m'invitèrent à les y accompagner et à accepter un logement dans une maison qu'ils y avaient louée.
L'cccasion était belle ; j'étais avec des amis ; je ne crus pas devoir refuser, car je n'aurais pu m'en procurer une meilleure pour connaître toute la cour de Louis XV et tous les ministres étrangers. J'allai me présenter à M. de Morosini, aujourd'hui procureur à Saint-Marc et alors ambassadeur de la république à Paris.
Le premier jour qu'on donna l'opéra, il me permit de le suivre : c'était une musique de Lulli. J'étais assis dans le parquet précisément au-dessous de la loge de la Pompadour, que je ne connaissais pas. A la première scène, ji; vois la fameuse Le Maur qui entre en scène et qui fait un cri si fort et si inattendu que je la crus folle (i). Je lis un
(1) Mlle Le Maur passait pour avoir la plus belle voix de son temps. Née en 1704, elle se relira de l'Opéra à quarante ans, mais sans cesser de se faire entendre en public. En 1771, l'annonce seule de sa présence à un concert du Colisée attira plus de cinq
petit éclat de rire et de très bonne foi, ne m'imaginant point que personne pût le trouver mauvais. Un cordon bleu qui était auprès de la marquise me demanda d'un ton sec de quel pays j'étais. Du même ton je lui réponds : « De Venise.
— J'y ai été et j'y ai beaucoup ri au récitatif de vos opéras.
— Je le crois, monsieur, et je suis sûr que personne ne s'est avisé de vous empêcher de rire. »
Ma réponse un peu verte fit rire Mme de Pompadour, qui me demanda si j'étais vraîmenL de là-bas. « D'où donc, de là-bas ?
— De Venise.
— Venise, madame, n'est pas là-bas; elle est là-haut. » Cette réponse fut trouvée plus singulière que la première, et voilà toute la loge en consultation pour savoir si
1 Venise était là-bas ou là-haut. On trouva apparemment que j'avais raison, car on ne m'attaqua plus. J'écoutais cependant l'opéra sans rire; mais comme j'étais enrhumé, ! je me mouchais souvent. Le même cordon bleu, m'adrcs- I sant de nouveau la parole, me dit qu'apparemment l.s fenêtres de ma chambre n'étaient pas bien fermées. Ce monsieur, que je ne connaissais pas, était le maréchal de Richelieu. Je lui répondis qu'il se trompait, car mes fenêtres étaient calfoutrées. Aussitôt toute la loge part d'un éclat de rire, et je demeure confondu parce que je sentis mon tort : j'aurais dû prononcer calfeutrées. Mnis ces eu et ces u font le supplice de la plupart des nations étrangères.
mille auditeurs, aux applaudissements desquels elle chanfa le monologue du Sylphe. Elle avait près de soixante ans lorsqu'elle se maria avec un chevalier de Saint-Louis, M. de Monrose.
SO tA. COUR ET LA VILLE SOUS LOUIS XV
Une demi-heure après, M. de Richelieu me demanda laquelle des deux actrices me plaisait le plus pour la beauté.
« Celle-là, monsieur.
— Mais elle a de vilaines jambes.
— On ne les voit pas, monsieur ; et puis dans l'examen de la beauté d'une femme, la première chose qne f écarte, ce sont les jambes. »
Ce mot dit par hasard, et dont je ne sentais pas la portée, me donna de l'importance et rendit toute la loge curieuse de me connaître. Le maréchal sut qui j'étais de M. de Morosini, lequel me dit de la part du duc que je lui ferais plaisir de lui faire ma cour. Mon bon mot de hasard devint fameux, et M. le maréchal me fit l'accueil le plus gracieux. Parmi les ministres étrangers, celui au-j quel je m'attaquai le plus fut milord maréchal d'Écossc Keith, qui l'était du roi de Prusse.
Le lendemain de mon arrivée à Fontainebleau j'allai seul à la cour, et je vis Louis XV, le beau roi, allant à h messe, et toute la famille royale, et toutes les dames de lî cour, qui me surprirent par leur laideur autant que celles' de la cour de Turin m'avaient surpris par leur beauté. Cependant, au milieu de tant de laiderons, je fus surpris par la vue d'une beauté véritable. Je demande qui est cette dame.
« C'est, me répond un seigneur mon voisin, Mme de Brionne, plus sage encore que belle ; car non seulement il n'y a aucune histoire sur son compte, mais elle n'a pas même fourni à la médisance le moindre motif pour en inventer une.
— On n'en a peut-être rien su.
— Ah 1 monsieur, on sait tout ^ la cour. »
LA COUR ET LA VILLE SOUS LOUIS XV 5l
J'allais seul, rôdant dans les appartements intérieurs, lorsque je vis tout à coup une douzaine de femmes, laides, qui avaient plutôt l'air de courir que de marcher : elles étaient si mal placées sur leurs jambes qu'elles paraissaient tomber le visage en avant. Quelqu'un se trouvant à ma portée, la curiosité me poussa à demander d'où elles venaient et pourquoi elles allaient ainsi.
« Elles sortent de chez la reine qui va dîner, et elles marchent si mal parce que leurs pantoufles ont des talons de six pouces de haut, ce qui les oblige à marcher les jarrets plies pour ne pas tomber sur le nez.
— Pourquoi ne portent-elles pas des talons plus bas ?
— C'est la mode.
— Oh ! la sotte mode ! »
J'enfile une galerie au hasard et je vois le roi qui passe, ayant un bras appuyé de tout son long sur les épaules de M. d'Argenson.
« Oh ! servilité, pensai-je en moi-même ; un homme peutil se soumettre ainsi à porter le joug, et un homme peutil se croire si fort au-dessus des autres pour prendre des allures pareilles ! »
Louis XV avait la plus belle tête qu'il soit possible de voir, et il la portait avec autant de grâce que de majesté. Jamais habile peintre n'est parvenu à rendre l'expression de cette magnifique tête quand ce monarque la tournait avec bienveillance pour regarder quelqu'un. Sa beauté et sa grâce forçaient l'amour de prime abord. Je crus en le voyant avoir rencontré la majesté idéale que j'avais été si choqué de ne pas trouver dans le roi de Sardaigne ; et je ne doutai pas que Mme de Pompadour ne fût amoureuse de cette belle physionomie lorsqu'elle brigua la connaissance de ce souverain. Je me trompais peut-être ; mais la
figure de Louis XV forçait le spectateur à penser ainsi.
J'arrive dans une salle superbe où je vois une douzaine de courtisans qui se promenaient, et une table d'au moins douze couverts, qui cependant n'était préparée que pour une seule personne.
« Pour qui est ce couvert?
— Pour la reine. La voilà qui vient. »
Je vois la reine de France, sans rouge, simplement vêtue, la tête couverte d'un grand bonnet, ayant l'air vieux et la mine dévole. Dès qu'elle fut près de la table, elle remercia gracieusement deux nonnes qui y déposaient une assiette avec du beurre frais. Elle s'assit, et aussitôt les douze courtisans se placèrent en demi-cercle à dix pas de la table : je me tins auprès d'eux imitant leur respectueux silence.
Sa Majesté commence à manger sans regarder personne, tenant les yeux baissés sur son assiette. Ayant trouvé bon un mets qu'on lui avait servi, elle y revint, et alors elle . parcourut des yeux le cercle devant elle, sans doute pour voir si dans le nombre de ses observateurs il n'y avait pas quelqu'un à qui elle dût compte de sa friandise.
Elle le trouva et dit : « M. de Lôwendal. »
A ce nom, je vois un superbe homme qui s'avance en inclinant la tète, et qui dit :
« Madame.
— Je crois que ce ragoût est une fricassée de poulets.
— Je suis de cet avis, madame. »
Après cette réponse faite du ton le plus sérieux, la reine continue à manger et le maréchal reprend sa place à reculons. La reine acheva de dîner sans dire un mot de plus et rentra dans son appartement comme elle en était venue. Je pensai que si la reine de France faisait ainsi tous ses repas, je n'aurais pas envié l'honneur d'être son commensal.
LA COUR ET LA VIJ.LE SOUS LOUIS XV r>3
Jetais enchanté d'avoir vu ce guerrier fameux à qui Berg-op-Zoom avait dû se soumettre ; mais je souffrais de voir un aussi grand homme être obligé de répondre sur une fricassée de poulets du même ton qu'un juge prononce une sentence de mort.
Riche de cette anecdote, j'en régalai la société chez Silvia pendant un excellent dîner où se trouvait l'élite de l'agréable compagnie.
A quelques jours de là, me trouvant à dix heures du matin en haie avec une foule de courtisans, pour avoir le plaisir, toujours nouveau, de voir passer le roi qui allait à la messe — plaisir auquel il faut ajouter celui de voir à découvert et en entier le sein et les épaules de M mes de France, ses filles — je vois la Gavamacchi, que j'avais laissée à Césène sous le nom de Mme Querini (i). Si je fus surpris de lavoir, elle ne le fut pas moins en me voyant dans un endroit comme celui-là. Le marquis de Saint- Simon, premier gentilhomme de la maison du prince de Condé, lui donnait le bras.
« Madame Ouerini à Fontainebleau?
— Vous ici ? Je me souviens de la reine Elisabeth qui dit : Pauper ubique jacet.
— La comparaison est très juste, madame.
— Je badine, mon cher ami, je viens ici pour voirie roi, qui ne méconnaît pas; mais demain l'arai/assadeur me présentera. »
(1) Courtisane de Venise, nommée Juliette, mais qu'on apjKM.;,; Gavamacchi, parce que son père avait été dégraisseur. Casanova lui avait été présenté en 1741. Elle avait été la maîtresse en titre de Steffano (Juirini de Pappozes. Elle était venue à Paris dans l'espoir de plaire à Louis XV, à qui déjà, on le savait trop, Mme de Pompadour n ..-suffisait plus.