CHAPITRE V
Deuxième voyage de Casanova à Paris (1757). — Visite à M. de Berni», ministre des Affaires étrangères. — Assassinat de Louis XV p:n' Damien. — Visite à M. de Clioiseul et au contrôleur général des finances. — Casanova financier — Duverney et la Loterie royale. — Présentation à la marquise de Pompadour. — Casanova receveur de la loterie. — Son frère François reçu à l'Académie de peinture.
Après son évasion des Plombs de Venise (1), Casanova projette d'aller s'établir à Paris et de se lancer franchement dans la carrière d'aventurier, estimant que Paris était la seule ville de l'univers où l'aveugle déesse dispensait ses faveurs à ceux qui s'abandonnaient à elle et qui savaient en tirer parti.
J'arrivai à Paris le mercredi 5 janvier lySj, et j'allai descendre chez mon ami Balletti, qui me reçut à bras ouverts, m'assurant que, quoique je ne lui eusse pas écrit, il m'attendait ; car ma fuite devant me faire éloigner de Venise le plus tôt et le plus possible, il ne concevait pas que je pusse choisir un autre séjour que Paris, où j'avais vécu deux années consécutives avec tous les agréments
(1) Votr Vlnlroctuetiotii
qu'il est possible de s'y procurer. La joie fut dans toulo la maison dès qu'on sut que j'élais arrivé. Je nai jomais été plus sincèrement aimé que par cette intéressante famille. J'embi'assai avec transport le père et la mère que je rel rouvai à tous égards tels que je les avais laissés en 1702 ; mais je fus vraiment frappé à la vue de leur fille, que j'avais laissée enfant, et que je retrouvais grande et bien formée. Mlle Balletti avait quinze ans, elle était devenue belle, et sa mère, l'ayant élevée avec soin, lui avait donné les meilleurs maîtres, et tout ce qu'une mère pleine d'esprit, de grâces et de talents, peut donnera une fille chérie et douée de dispositions excellentes: vertus, grâces et talents, etce savoir-vivre qui dans tous les états est, avec le tact des convenances, le premier des talents.
Après m'être procuré un joli appartement tout près de cette intéressante famille, je pris un fiacre et je me rendis à l'hôtel de Bourbon, dans l'intention de me présenter à M. l'abbé de Bernis, qui était alors chef ou ministre du département des Affaires étrangères : j'avais de bonnes raisons pour fonder ma fortune sur la protection de ce ministre (1). J'arrive, il n'y est pas; il est à Versailles. A
(1) A Venise, Casanova partageait les faveurs d'une religieuse, qu'il désigne sous les initiales M. M., avec l'abbé de Bernis, aniba?^sadeur de France. Celui-ci avait mcrne désiré assister, caché danun mystérieux cabinet, à des ébats dont la peinture « aurait épuis<toutes les couleurs de la fertile palette d'Arétin ». Les prouesses I de Casanova avaient ravi ram!)nssadeur qui se l'était fait présenter, ^ et ils étaient devenus les meilleurs amis du monde. « L'ambassadeur, écrivait Casanova, ne devait sa foiiurie qu'au beau sexe, parce qu'il possédait au suprême degré l'art de dorloter l'amour; et, comme il était naturellement très voluptueux, il y trouvait son compte ; car il faisait naitre le désir, et cela lui donnait des jouissances dignes de sa délicatccse. »
Protégé par Mme de Pompadour et les frères Paris, l'abbé de Ber-
Paris plus qu'ailleurs il faut aller vite en besogne et, comme on dit vulgairement, mais très bien, il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Impatient de voir l'accueil que me ferait cet amant complaisant de ma belle M. M=, je vais au Pont-Royal, je prends un cabriolet et j'arrive à Versailles à six heures et demie. Mésaventure ! nos équipages s'étaient croisés en route, et le mien de fort mince apparence n'avait point arrêté les regards de Son Excellence. M. de Bernis était retourné à Paris avec le comte de Castillana, ambassadeur de Naples : je me disposai à retourner sur mes pas. Je remonte dans ma voilure ; mais, arrivé à la grille, je vois une fouie de monde, courant sans ordre de tous côtés et avec les signes de la plus grande confusion, et j'entends crier à droite et à gauche : « Le roi est assassiné ! on vient d'assassiner le roi ! »
Mon cocher effrayé ne pense qu'à poursuivre son chemin ; mais on arrête la voiture, on me fait descendre, et on me fait entrer dans le corps de garde, où je vois déjà du monde, et en moins de trois minutes nous étions plus de vingt personnes arrêtées, toutes très étonnées de l'être et toutes aussi coupables que moi. Je ne savais que penser, et ne croyant pas aux enchanteurs, je croyais rêver. Nous étions là mornes, silencieux, et nous nous entre-regardions sans oser nous parler. La surprise se peignait sur tous les traits, car chacun, tout en se sentant innocent, éprouvail de la crainte.
Nous ne fûmes pas longtemps dans cette situation ; car, cinq minutes après, un officier entra, et après nous avoir fait poliment des excuses, il nous dit que nous étions libres.
nis succédait en 1757 à M. Rouillé au ministère des Affaires étrangères ; un an p'ui? tard, le pape Clément XIII le faisait cardinal.
112 ÏA COUR ET I.A VILI.i: SOUS LOUIS XV
« y.c roi es! l)lessé, nous dil-il, et on l'a porté dan;^ son appartement. L'assassin, que personne ne connaît, est arrêté. On cherche partout M. de la Martinière, »
Remonté dans ma voilure et fort Heureux de m'y voir, un jeune homme fort bien mis et d'une figure qui peignait la persuasion s'approcha et me pria instamment de lui accorder une place en payant la moitié : malgré les lois de la politesse, je lui refusai ce plaisir. Je fis mal peut-être ; en tout autre temps, je me serais fait un plaisir de lui offrir une place ; mais il y a des moments où la prudence ne permet pas d'être poli. Je rais environ trois heures pour faire le trajet, et dans ce court espace de temps je fus devancé par au moins deux cents courriers qui allaient ventre à terre. A chaque minute j'en voyais un nouveau, chaque courrier criait et publiait à l'air la nouvelle qu'il portait. Les premiers dirent ce que je savais ; à la fin je sus que le roi avait été saigné, que la blessure n'était pas mortelle, et enfin que la blessure était légère, et que Sa Majesté pouvait même aller à Trianon, si elle en avait envie.
Muni de cette excellente nouvelle, je me rendis chez Silvia, et je trouvai toute la famille à table, car il n'était pas encore onze heures.
« J'arrive de Versailles, leur di?-je.
-^ Le roi a été assassine ?
— Point du tout : il pourrait aller à Trianon ou à son Parc-aux-cerfs, s'il en avait envie, M. de la Martinière l'a saigné et l'a trouvé fort bien. L'assassin a été arrêté et le malheureux sera brûlé, tenaillé et écarteh^ tout vif. »
A cette nouvelle, que les domestiques de Silvia s'empressèrent de publier, une foule de voisins vinrent ra'entendre : je fus obligé de l'épéter dix fois la même chose, et le quartier met dut do passer une nuit tranquille. Dana
ce temps-là les Parisiens s'imaginaient aimer leur roi; ils eu faisaient de bonne foi et par habitude toutes les grimaces; aujourd'hui, plus éclairés, ils n'aimeront que le souverain qui voudra réellement le bonheur de la nation et qui ne sera que le premier citoyen d'un grand peuple; et en cela ce sera la France tout entière, et non Paris et sa
■ banlieue, qui rivalisera d'amour et "de reconnaissance. Quant aux rois comme Louis XV, ils sont devenus impossibles; mais, s'il s'en trouvait encore, quel que fût le parti intéressé qui les prônât, l'opinion publique ne tarderait pas à en faire justice, et ses mœurs seraient flétries avant que la tombe l'eût rendu au domaine de l'histoire, que les rois et les hommes d'État ne devraient jamais perdre de vue.
m Me voilà donc de nouveau dans ce Paris l'unique au monde, et que je dois regarder comme ma patrie, puisque je ne puis plus penser à rentrer dans celle que m'a donnée le hasard de la naissance; patrie ingrate, mais que j'aime toujours en dépit de tout, soit que le préjugé qui nous attache aux lieux où se sont écoulées nos premières années, où nous avons reçu les premières impressions, ait sur nos idées et sur nos alfections une puissance magique, soit qu'en effet Venise ait des charmes à nul autre pareils. Mais cet immense Pans est un lieu de misère ou de fortune, selon qu'on sait s'y prendre bien ou raial; ce sera à moi à bien saisir les aires du vent.
Paris ne m'était point étx'anger ! mes lecteurs savent que j'y avais déjà fait un séjour de deux ans; mais je dois avouer que, n'ayant alors d'autre but que de tuerie temps,
\ je ne me suis occupé que de la partie essentielle des jouissances, et ma vie s'était à peu près écoulée dans le sein des plaisirs. La fortune que je ne m'étais point attaché à coui\'
liser, ne m'avait point non plus ouvert son sanctuaire, et maintenant je sentais que je devais la traiter avec plus de vénération : j'avais besoin de me rapprocher des favoris qu'elle comble de ses dons. Je savais enfin que plus on se rapproche du soleil, et plus on sent les effets bienfaisants de ses émanations. Je voyais que, pour parvenir à quelque chose, j'avais besoin de mettre en jeu toutes mes facultés physiques et morales, que je ne devais pas négliger de faire connaissance avec de grands et puissants personnages, d'être maître de mon esprit, et de prendre la couleur de tous ceux à qui je verrais qu'il serait de mon intérêt de plaire. Poursuivre avec succès le plan de conduite qui devait résulter de ces considérations, je jugeai qu'il était important que j'évitasse tout ce qu'à Paris on appelle mauvaise compagnie, que je renonçasse à toutes mes anciennes habitudes et à toutes les prétentions qui auraient pu mefaiie des ennemis, lesquels n'auraient pas manqué de me représenter comme un homme peu solide et peu propre à occuper des emplois de quelque importance.
Je pensais très bien, je crois, et le lecteur, je l'espère, sera de mon avis. « Je serai, me dis-je, réservé dans ma conduile et dans mes discours, et cela me vaudra une réputation dont je récolterai les fruits. »
Quant à mes besoins présents, j'étais sans inquiétude, car je pouvais compter sur une pension mensuelle de cent écus que m'enverrait mon père adoptif, le bon et généreux M. de Bragadin ; cette somme devait me suffire, en attendant mieux; car à Paiùs, quand on sait se restreindre, on peut vivre à peu de frais et faire bonne figure. L'essentiel était que je fusse toujours bien mis et décemment logé; car dans toutes les grandes villes la superficie est de rigueur ; c'est toujours par elle <jue l'on commence à vous
juger. Mon embarras ne tenait qu'aux besoins pressants du moment; car je n'avais, pour parler net, ni habits ni linges : en un uiol, rien.
Si l'on se rappelle mes liaisons avec le ministre de France à Venise, on trouvera tout naturel que ma première idée fûtde m'adressera lui; il était alors en bonne veine, et je le connaissais assez pour pouvoir conipter sur lui.
Persuadé que le Suisse me dirait que Monseigneur était occupé, je me munis d'une lettre, et dès le lendemain je me rendis au palais Bourbon. Le Suisse prit ma lettre et je lui donnai mon adresse ; c'était tout ce qu'il fallait ; après quoi, je partis.
En attendant, partout où j'allais, il fallait que je fisse la narration de ma fuite des Plombs ; cela devenait une corvée presque aussi fatigante que mon évasion l'avait été, car il me fallait deux heures pour faire mon récit, lors même que je ne brodais sur rien ; mais ma situation voulait que je fusse complaisant envers les curieux, car je devais les croire tous mus par le plus tendre intérêt pour moi. Le plus sûr moyen de plaire, en général, est assurément de supposer de la bienveillance à tous ceux à qui l'on a affaire.
Je soupai chez Silvia et, plus tranquille que la veille, j'eus lieu de m'applaudir de toutes les marques d'amitié dont je fus l'objet. Sa fille avait quinze ans ; je fus aussi charmé de son mérite qu'enchanté de ses belles qualités. J'en fis compliment à sa mère qui l'avait élevée, et je ne pensai nullement à me mettre en garde contre l'effet de ses charmes. J'avais pris si récemment des résolutions philosophiques si bien basées ! et puis j« n'étais pas encore assez à mon aise pour oser m'imaginer que je valusse la peine d'êtr« tenté. Je rae retirai de bonne heure;
impatient de voir ce <|ue le ministre me manderait en réponse à mon billet. Il ne se fit pas attendre; j'en reçus une petite lettre à huit heures, et j'y trouvai un rendezvous pour deux heures après midi. On peut croire que je fus ponctuel, et je fus reçu par Son Excellence de la manière la plus prévenante. M. de Bernis me témoigna tout le plaisir qu'il avait de me voir victorieux et m'exprima toute la satisfaction qu'il éprouvait de se voir en état de pouvoir m'être utile. Il me dit que M. M. lui avait appris que je m'étais sauvé, et qu'il s'était flatté que ma première visite à Paris, où je ne pouvais pas manquer de me rendre, serait pour lui. Il me fit voir la lettre où M. M. lui faisait part de ma détention et celle dans laquelle elle lui apprenait mon évasion : mais toutes les circonstances étaient controuvées et de pure, imagination. M. M. était excusable, car elle n'avait pu écrire que ce qu'on lui avait dit, et il n'était pas facile d'avoir de ma fuite une version exacte. Cette charmante nonne lui disait que, n'ayant plus l'espoir de revoir l'un des deux hommes qui seuls l'attachaient à la vie et sur l'amour desquels elle pouvait compter, l'existence lui devenait à charge, et qu'elle se sentait malheureuse de ne pouvoir recourir à la dévotion.
Je dis à M, de Bernis que, les circonstances de ma fuite des Plombs, telle que notre amie les lui avait données, étant entièrement fausses, je prendrais la liberté de les lui écrira dans le plus grand détail. II me somma de tenir ma promesse, m'assurant qu'il en enverrait une copie à M. M., et en même temps il me mit dans la main, de la meilleure grâce du monde, un rouleau de cent louis, en me disant qu'il penserait à moi, et qu'aussitôt qu'il aurait à me parler, il s'empresserait de me faire avertir.
Muni de fonda HUffisants, je pensai de ituito h ma toiletiiAt
et dès que j'eus fait les emplettes nécessaires, je me mis à l'ouvrage, et huit, jours après j'envoyai mon histoire à mon généreux protecteur, lui permettant d'en faire tirer autant de copies qu'il le désirerait et d'en faire tel usage qu'il lui plairait pour intéresser en ma faveur toutes les personnes qui pourraient m'être utiles.
Trois semaines après, le ministre me fit appeler pour me dire qu'il avait parlé de moi à M. Erizzo, ambassadeur de Venise, qui lui avait dit qu'il ne me ferait aucun tort, mais que, n'ayant point envie de se brouiller avec les inquisiteurs d'État, il ne me recevrait pas. N'syant nul besoin de lui, cette raison fut loin de me déplaire. M. de Bernis m'apprît ensuite qu'il avait donné mon histoire à Mme la marquise de Pompadour, qui se souvenait de moi, et il me promit de saisir la première occasion de me présenter à cette puissante dame. « Vous pourrez, mon cher Casanova, ajouta Son Excellence, vous présenter à M. de Choiseul et au contrôleur général de Boulogne ; vous serez bien reçu, et avec un peu de tête, vous pourrez tirer bon parti de ce dernier. Il vous donnera lui-même les lumières nécessaires, et vous verrez que F homme écouté est celui qui obtient. Tâchez d'inventer quelque chose d'utile à la recette royale, en évitant les complications et les chimères, et si ce que vous écrirez n'est pas long, je vous en dirai mon avis. »
Je quittai le ministre satisfait et reconnaissant, mais très embarrassé de trouver des moyens convenables pour augmenter les revenus du roi. Je n'avais aucune idée de finances, et j'avais beau torturer mon imagination, tout ce qui me passait par la tête n'aboutissait qu'à de nouveaux impôts, moyens odieux ou absurdes : je les rejetais après les avoir tournés dans tous les sens.
Ma première visite fut pour M. de Choiseul, dès que je sus qu'il était à Paris. Il rue reçut à sa toilette, où il écrivait pendant que son valet de chambre le coifl'aii. Il poussa la politesse jusqu'à s'interrompre plusieurs fois pour m'adresser des questions; maispendant que j'y répondais, Son Excellence allait son train, écrivant toujours comme si de iicn n'était ; et je doute fort qu'il ait pu saisir la suite démon discours, quoique parfois il eût l'air de me regarder: il était visible que ses yeux et sa pensée n'étaient pas occupés du même objet. Malgré cette manière de recevoir son monde, moi au moins, M. de Choiseul était un homme de beaucoup d'esprit.
Quand sa lettre fut achevée, il me dit en italien que M. de Bernis lui avait conté une partie de l'histoire de ma fuite, et il ajouta :
« Dites-moi donc comment vous avez fait pour réussir?
— Monseigneur, le récit en est un peu long : il faut au moins deux heures et Votre Excellence m'a l'air d'être pressée.
— Dites-moi ça en abrégé.
— Quelque bref que je sois, il me faudra deux heures - Vous me réserverez les détails pour une autre fois.
— Il n'y a dans cette histoire rien d'intéressant que par les détails.
— Si fait. On peut tout raccourcir, et autant qu'on le veut, sans presque rien ôler à l'intérêt.
— Fort bien. D'après cela, j'aurais mauvaise grâce de faire la plus légère objection. Je dirai donc à Monseigneur que les inquisiteurs d'État me firent enfermer sous les Plombs; qu'au bout de quinze mois et cinq jours, je parvins à percer le toit; que par une lucarne, à travers mille difficultés, je parvins dans la chancellerie dont je brisai la
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porte ; qu'après cet exploit, je descendis dans la place Saint-Marc, d'où m'étant rendu au port, je pris une gondole qui me transporta à terre ferme, d'où je suis venu à Paris, où j'ai l'honneur de vous faire ma révérence.
— Mais... qu'est-ce que les Plombs ?
— Monseigneur, pour expliquer cela, il me faut au moins un quart d'heure.
— Gomment avez- vous fait pour percer le toit ?
— .Je ne vous dirai pas cela en moins d'une demi-heure.
— Pourquoi vous y fit-on enfermer ?
— Le récit en sera long, Monseigneur.
— Je crois que vous avez raison. L'intérêt de l'histoire ne peut se trouver que dans les détails.
— Comme j'ai pris la liberté de le faire obser\er à Votre Excellence.
— Je dois aller à Versailles, mais vous me ferez plaisir si vous venez me voir quelquefois. En attendant, voyez, monsieur Casanova, en quoi je pourrai vous être utile. »
J'avais été presque choqué de la manière dont >L de Choiseul m'avait reçu, et mon humeur s'en était ressentie ; mais la fin de notre colloque et surtout le ton affectueux de ses derniers mots me calmèrent, et je le quittai, sinon satisfait, au moins sans aigreur.
En sortant de chez ce seigneur, je me rendis chez j\L de Boulogne (i), et je trouvai un homme tout à fait différent du duc, tant dans ses manières que dans son costume et dans son maintien. 11 m'accueillit très poliment, et com-
(1) Jean de Boulogne, premier commis, puis intendant des finances en 1744, fut plus tard contrôleur général. Il ^atrna une fortune énorme : en 175'^, il participait, lui et sa famille, à huit places de fermiers généraux, et disposait à son aise du crédit du roi, de concert avec les frères Paris.
mcnça par me faire compliment sur le cas que M. l'abbé de Beinis faisait de moi et de mes connaissances en matière de finances. Je sentais que jamais compliment n'avait été plus gratuit, et peu s'en fallut que je ne partisse d'un éclat de rire. Mon bon génie me fit garder le sérieux.
M. de Boulogne était un vieillard dont tous les traits portaient l'empreinte du génie, et qui m'inspira du res pect.
« Communiquez-moi vos vues, me dit le contrôleur gêné rai, soit de vive voix ou par écrit ; vous me trouverez docile et prêt à saisir vos idées. Voici M. Pâris-Duverney qui a besoin de vingt millions pour son École militaire. Il s'agit de trouver cette somme sans charger l'État, et sans vider le trésor royal.
— Il n'y a qu'un Dieu, monsieur, qui ait le pouvoir créateur.
— Je ne suis pas un Dieu, dit alors M. Duverney (i), et cependant j'ai quelquefois créé ; mais tout a bien changé de face.
— Tout, lui dis-je, est devenu plus difficile, je le sais ;
(1) Les quatre frères Paris étaient fils d'un cabaretier de Moirans, petit bourg situé entre Lyon et Grenoble. Les deux qui eurent le plus d'influence furent Paris de Montmartel et Pâris-Duverney ; ce dernier, au dire de Barbier, devait son surnom au fait qu'il « rinçait •> un verre à merveille (du verre net) ; mais l'assertion est risquée. A})rès leurs multiples avatars, les Paris avaient pris un grand ascendant sur le roi. qui leur supposait mille ressources pour trouver de l'argent qui, de jour en jour, faisait plus giand défaut, n 11 n'y a pas un écu au trésor royal, écrit d'Argensim le 25 décembre 17.56. L'on a, dit-on. sept ù huit nouveaux édils bursaux tout prêts pour secourir les finances, mais le diable est qu'il faut l'enregistrement du Parlement. » Aussi va-t-on en être réduit à l'expédient des loteries royales.
mais, malgré les difficultés, j'ai en tête une opération qui produirait au roi Tintérêt de cent millions.
— Combien ce produit coûterait-il au roi ?
— Rien que les frais de perception.
— C'est donc la nation qui devrait fournir le revenu ? .
— Oui, sans doute ; mais volontairement,
— Je sais à quoi vous pensez.
— Cela m'étonnerait beaucoup, monsieur, car je nai communiqué mon idée à personne.
— Si vous n'êtes pas engagé ailleurs, faites-moi l'honneur de venir dîner demain avec moi ; je vous montrerai votre projet que je trouve beau, mais que je crois sujet à des difficultés insurmontables. Malgré cela nous en causerons, nous verrons. Viendrez-vous ?
— J'aurai cet honneur.
— Fort bien ; je vous attendrai à Plaisance. »
Après son départ, ^I. de Boulogne me fit Téloge du lalent et de la probité de ce vieillard. C'ét-ail le frère de M. de Montmartel, qu'une chronique secrète faisait croire père de Mme de Pompadour, car il aimait Mme Poisson en même temps que M. Le Normand.
En sortant de chez le contrôleur général, j'allai me promener aux Tuileries, en réfléchissant au coup bizarre que la fortune me présentait. On me dit qu'on a besoin de vingt millions, je me vante de pouvoir en donner cent, sans avoir la moindre idée de la possibilité ; et un homme célèbre, rompu dans les alïaires, m'invite à dîner pour me convaincre qu'il connaît mon projet ! Il y avait là quelque chose de plaisamment bizarre : mais cela répondait assez à ma manière d'agir et de sentir. S'il pense me tirr-!- le vor du nez, me disais-je, je pms le défier. Quand il rno communiquera son plan, il ne tiendra qu'à moi do dire qu'il a
deviné OU qu'il s'est trompé, selon que je le jugerai convenable d'après l'inspiration du moment. Si la matière me semble être à ma portée, je dirai peut-être quelque chose de nouveau ; si je n'y entends rien, je me renfermerai dans un mystérieux silence, et parfois cela produit son effet. A tout hasard, ne repoussons pas la fortune, si elle veut m'être propice.
L'abbé de Bernis ne m'avait annoncé à M. de Boulogne comme financier que pour me procurer auprès de lui un accès facile, car sans cela peut-être n'aurais-je pas été reçu. J'étais fâché -de ne pas posséder au moins le jargon du métier ; car avec cela bien des gens se tirent souvent d'affaire, et tel a fait son chemin qui, d'abord, n'en savait pas davantage. N'importe, j'étais engagé; il fallait faire bonne mine à mauvais jeu, et j'étais homme à payer d'assurance. Le lendemain je pris une voiture de remise, et, triste et pensif, je dis au cocher de me mener à Plaisance, chez M. Duverney. Plaisance est un peu au delà de Vincennes.
Me voilà à la porte de cet homme fameux qui avait sauvé la France du gouffre où, quarante ans auparavant, le système de Lavs^ avait failli la plonger. J'entre et je le trouve devant un grand feu entouré de sept o-u huit personnes, auxquelles il me présenta en leur déclinant mon nom et ma qualité d'ami du ministre des Affaires étrangères et du contrôleur général. Ensuite il me présenta chacun de ces messieurs, donnant à chacun les titres dont ils étaient revêtus, et je remarquai qu'il y avait quatre intendants des finances. Ayant fait ma révérence à chacun, je me consacrai au culte d'Harpocrate, et sans avoir l'air trop attentif, je fut tout oreilles et tout yeux.
Le discours cependant n'avait rien de bien luLércssaiit,
car on parla d'abord de la Seine prise alors et dont la glace avait un pied d'épaisseur. Vint ensuite la mort récente de M. de Fontenelle, puis il fut question de Damien, qui ne voulait rien confesser, et de cinq millions que ce procès coûterait au roi. Enfin, à propos de la guerre, on fit l'éloge de M. de Soubise, que le roi avait choisi pour commander ses armées. De là, la transition naturelle était les dépenses que cette guerre allait occasionner et les moyens de suffire à tout.
J'écoutais et je m'ennuyais ; car tous leurs discours étaient si farcis de termes techniques, que je n'en saisissais jamais bien la suite, et si le silence a jamais pu donner de l'importance à quelqu'un, ma constance pendant une heure et demie dut me faire passer aux yeux de ces messieurs pour un fort grand personnage. Enfin, au moment où un bâillement commençait à me prendre, on vint annoncer le dîner, et je fus encore une heure et demie à table sans ouvrir la bouche autrement que pour faire amplement honneur à un excellent dîner. Un moment après que le dessert eut été servi, M. Duverney m'invita à le suivre dans une chambre voisine, laissant les autres convives à table. Je le suivis et nous traversâmes une salle où nous trouvâmes un homme de bonne mine, ayant une cinquantaine d'années et qui nous suivit dans un cabinet où M. Duverney me le présenta sous le Hom de Calsabigi. Un instant après, deux intendants des finances étant enh'és, M. Duverney me présenta en souriant et de l'air le plus affable un cahier in-folio, en me disant : « Monsieur Casanova, voilà votre projet. »
Je prends le cahier et je vois en tête : « Loterie de quatre vingt-dix billets, dont les lois, tirés au sort une fois par mois, ne pourront tomber que sur cinq numéros, » etc. Je
lui rends le cahier, en lui disant avec la plus grande assurance :
« Monsieur, j'avoue que c'est bien là mon projet (i),
— Monsieur, vous avez été prévenu : le projet est de M. de Calsabigi, que voilà.
— Je suis ravi, non d'avoir été prévenu, mais de voir que je pense comme monsieur ; mais si vous ne l'avez pus adopté, oscrais-je, monsieur, vous en demander la raison?
— On allègue contre le projet plusieurs raisons, toutes très plausibles, et auxquelles on ne répond que vaguement.
— Je n'en conçois, lui dis-je froidement, qu'une seule dans toute la nature : c'est que le roi ne voulut point permettre à ses sujets de jouer.
— Cette raison, vous le sentez, ne saurait être mise en ligne de compte ; car le roi permettra à ses sujets de jouer tant qu'ils voudront ; mais joueront-ils?
— Je m'étonne qu'on puisse en douter, pourvu que les gagnants soient certains d'être payés.
— Supposons donc qu'ils joueront, lorsqu'ils seront sûrs qu'il y a une caisse ; mais comment faire les fonds ?
— Les fonds, monsieur, rien de plus simple. Trésor royal, décret du conseil. Il me suffît que la nation suppose que le roi est en état de payer cent millions..
— Cent millions !
— Oui, monsieur. Il faut éblouir.
— Mais, pour que la France croie, ou pour faire ac-
(1) M. Armand Baschet, rassemblant les preuves de l'authenticité des Mémoires de Casanova, a constaté qu'un mémoire sur la Loteriejj de l'École militaire existait aux archives des iiffaires étrangères,^ parmi les Papiers de France. Mais ce méraoiie ne porte pas de| signature : « II est d'une main qui paraît être celle d'un metteur au net. » II est impossible de savoir si ce projet est celui de Casanova. tVoir le Livre, 1881, janvier, février, avril, mai.)
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croire à la France que le roi peut payer cent millions, il faut supposer qu'il peut les perdre ; et le supposez-vous?
— Oui, certes, je le suppose; mais ce ne pourrait être qu'après qu'on aurait fait une recette d'au moins cent cinquante millions, et l'embarras alors ne serait pas grand. Connaissant la force du calcul politique, monsieur, vous ne p6\ivez sortir de là.
— Je ne suis pas tout seul, monsieur. Convenez-vous qu'au premier tirage même le roi puisse perdre une somme exorbitante ?
— Monsieur, j'en conviens ; mais entre l'acte et la puissance, ou entre la possibilité et la réalité, il y a l'infini; et j'ose assurer que le plus grand bonheur pour le succès complet de la loterie serait que le roi perdît une forte somme au premier tirage.
— Comment? monsieur; mais ce serait un grand malheur !
— Un malheur à désirer. On calcule les puissances morales comme les probabilités. Vous savez, monsieur, que toutes les chambres d'assurances sont riches. Je vous démontrerai devant tous les mathématiciens de l'Europe que, Dieu étant neutre, il est impossible que le roi ne gagne pas un sur cinq à cette loterie. C'est le secret. Convenezvous que la raison doit se rendre à une démonstration mathématique ?
— J'en conviens. Mais dites-moi pourquoi le Caslelletto ne peut point s'engager que le gain du roi sera sûr.
— Monsieur, ni le Castelletto ni personne au monde ne peut vous donner une certitude évidente et absolue que le roi gagnera toujours. Le Castelletto, au reste, ne sert qu'à tenir une balance provisoire sur un, deux, trois numéros, <]ui, étant extraordinairemont surchargés, pourraient, en
sortant, causer au tenant une perte considérable. Le Qastelletto déclare alors le nombre clos, et ne pourrait vous donner une cerlilude de gain qu'en différant le tirage jusqu'à ce que toutes les chances fussent également pleines; mais alors la loterie n'irait pas, car il faudrait peut-être attendre des années entières : d'ailleurs, dans ce cas, il faut le dire, la loterie deviendrait un coupe-gorge, un vol manifeste. Ce qui la garantit de la possibilité d'aucun reproche déshonorant, c'est la fixation absolue du tirage une fois par mois; car alors le public est sûr que le tenant peut perdre.
— Aurez-vous la bonté de parler en plein conseil et d'y faire valoir vos raisons ?
— Je le ferai, monsieur, avec beaucoup déplaisir.
— Répondrez-vous à toutes les objections ?
— Je crois pouvoir le promettre.
— Voulez-vous me porter votre plan ?
— Je ne le donnerai, monsieur, que lorsqu'on aura pris la résolution de l'adopter et qu'on m'aura assuré les avantages raisonnables que je demanderai.
— Mais votre plan ne peut être que le même que voici.
— J'en doute. Je vois M. Calsabigi pour la première fois, et certes, comme il ne m'a point communiqué son plan, et qu'il n'a pu avoir connaissance du mien, il est difficile, sinon impossible, que nous nous soyons rencontrés sur tous les points. D'ailleurs, dans mon plan, je décide en gros ce que le roi doit gagner par an, et je le démontre d'une manière péremptoire.
— On pourrait donc livrer l'entreprise à une compagnie qui payerait au roi une somme déterminé© ?
— Je vous demande pardon.
— Pourquoi ?
— Le voici. La loterie ne peut prospérer que par un préjugé qui doit opérer immanquablement. Je ne voudrais pas m'en mêl-er pour servir une société qui, dans l'idée d'augmenter le gain, pourrait penser à multiplier ses opérations, ce qui diminuerait l'afflueuce.
— Je ne vois pas comment.
— De milU manières que je pourrai vous détailler une autre fois, et que vous jugerez comme moi, j'en suis sûr. Enfin cette loterie, si je dois m'en mêler, doit être royale, ou rien.
— M. de Calsabigi pense comme vous.
— J'en suis ravi, mais point étonné ; car en y réfléchissant comme moi, il a dû arriver au même résultat.
— Avez- vous des personnes prêtes pour le Castellet ?
— Il ne me faut que des machines intelligentes, et elles ne manquent pas en France.
— A combien fixez-vous le gain ?
— A vingt pour cent pour chaque mise. Celui qui portera au roi un écu de six francs en recevra cinq, et je promets que, ceteris pari bus, le concours sera tel que toute la nation payera au monarque au moins cinq cent mille francs par mois. Je le démontrerai au conseil, à condition qu'il sera composé de membres qui, après avoir reconnu une vérité basée sur un calcul soit physique, soit politique, ne biaiseront pas et iront droit au but dont je leur aurai rendu la certitude palpable. »
Je me sentais en état de pouvoir tenir parole, et ce sentiment intérieur me charmait. Je sortis un instant, et lorsque je rentrai, je trouvai tous ces messieurs groupés et parlant très sérieusement du projet.
M. de Calsabigi, m'abordant, me demanda avec amitié si dans mon plan j'admettais le quaterne.
« Le public, lui dis-je, doit même avoir la liberté de jbuër le quine : mais dans mon plan , je rends les mises plus fortes, car les joueurs ne peuvent jouer les quaternes et le quine qu'en jouant aussi les ternes (i).
— Dans mon plan, me dit ce monsieur, j'admets le quaterne simple, avec un gain de cinquante mille pour un.
— Il y a en France de bons arithméticiens, monsieur, et s'ils ne trouvent pas le gain égal dans toutes les chances, ils profiteront de la collusion. »
M. Calsabigi me prit la main qu'il me serra afï'ectueusement, en me disant qu'il désirerait que nous pussions parler ensemble : et moi, en lui rendant le serrement de main, je lui dis que je tiendrais à honneur de faire avec lui plus ample connaissance. Là-dessus, ayant laissé mon adresse à M. Duverney, je pris congé de la compagnie, satisfait d'avoir lu sur tous les visages que j'avais inspiré à tout le monde une idée favorable de mes moyens.
Trois jours après, M. de Calsabigi se fit annoncer et je le reçus de la manière la plus affable, en lui assurant que si je ne m'étais pas encore présenté chez lui, ce n'était que par la crainte de l'importuner. Après m'avoir rendu mes politesses, il me dit que la manière verte dont j'avais parlé à ces messieurs les avait frappés, et qu'il était certain que si je voulais solliciter le contrôleur général, nous établirions la loterie dont nous tirerions grand parti.
« Je le crois, lui dis-je, mais le parti qu'ils en retire-
(1) Oualei-ne : Combinaison de quatre nujnéros pris ensembio à la loterie et sortis ensemble. — Ouine : suite de cinq numéros sur lesquels on mettait à la loterie, et qui devaient sortir tous les cinq pour que le joueur gagne.— Terne : trois numéros pris ensemble qui donnent droit à un gain particulier s'ils sortent tous le» trois.
LA COUR i:r i v vill:-. sous loo'is xv 123
raient eux-mêmes serait bien plus grand, et pom'tant ces meb&ieurr3 ne se pressent pas. lis ne m'ont pas encore envoyé chercher; mais c'est à eux à voir, car je n'en fais pas ma principale affaire.
— Vous en aurez sans doute des nouvelles aujourd'hui ; car je sais que M. de Boulogne a parlé de vous à M. de Courteuil (i).
— Bien ; mais je vous assure que je ne l'en ai pas prié. »
Après avoir causé encore quelques instants, il me pria le plus amicalement du monde d'aller dîner avec lui, et j'acceptai, car au fond l'invitation m'était très agréable; puis, au moment où nous allions sortir, on vint me remettre un billet de la part de M. de Bernis dans lequel cet aimable abbé me disait que si je pouvais me rendre le lendemain à Versailles, il me présenterait à Mme la marquise de Pompadour et que j'y verrais M. de Boulogne.
Charmé du hasard et moins par vanité que par politique, je fis lire ce billet à M. de Galsabigi, et je vis avec plaisir qu'il ouvrait de grands yeux en le parcourant.
« Vous avez, me dit-il, tout ce qu'il vous fautpourforcer même Duverney à recevoir votre loterie, et votre fortune est faite, ajouta-il, si vous n'êtes pas du reste assez riche pour la mépriser.
— On n'est jamais assez riche pour mépriser un grand avantage, surtout quand on peut se flatter de ne le pas devoir à sa faveur.
(1) Ancien ambassadeur en Suisse, nornoî/' conseiller d'É'al en 1748. Il avait été question de lui pour remplacer d'Argensoa aux Affaires étrangères. Il devint, en 1752, intendant des Finances, chargé de la conduite de l'abondance ou du commerce des blés. On l'accusait d'avoir, par sa négligence, aggravé la disette.
I3d LA COUR ET L\ VILLE SOUS LOUIS XV
— C'est sagement pensé. Quant à nous, il y a deux ans que nous nous donnons toutes les peines du monde pour faire réussir ce projet et nous ne recevons jamais que de sottes objections que vous avez pulvérisées en moins de rien. Votre projet cependant ne peut guère différer du nôtre. Unissons-nous, croyez-moi; car, tout seul, vous aurez des difficultés insurmontables, et soyez persuadé que les machines intelligentes dont vous aurez besoin ne se trouveront pas à Paris. Mon frère prendra tout le poids de l'affaire, et vous pourrez jouir des avantages de la direction tout en vous divertissant.
— Je ne suis pas intéressé, et la difficulté n'est point dans le partage du bénéfice; mais ce n'est donc pas vous qui êtes l'auteur du plan que j'ai vu?
— Il est de mon frère
— Aurai-je l'honneur de le voir?
— Assurément. Il est malade extérieurement, mais son esprit est dans toute sa verdeur. Nous allons le voir. »
Je trouvai un homme peu ragoûtant, car il était couvert d'une espèce de lèpre; mais cela ne l'empêchait ni de bien manger, ni d'écrire, ni de faire parfaitement toutes les fonctions physiques et intellectuelles; il causait bien et avait beaucoup de gaieté. Il ne se montrait à personne, car, outre que sa maladie le défigurait, il avait par moments et très fréquemmenl un besoin irrésistible de se gratter tantôt ici et tantôt là ;et comme se gratter est, à Paris, une chose abominable, soit qu'on se gratte par besoin ou par habitude, il préférait le bonheur de faire agir ses ongles en liberté à la jouissance que lui aurait procurée la société. Il se plaisait à dire qu'il croyait en Dieu et à ses œuvres, et qu'il était persuadé qu'il ne lui avait donné des ongles que pour s'en servir à se procurer le seul soulagement dont il
La cour et la ville sous louis xv 131
fût susceptible dans l'espèce de rage dont, il était dévoré.
« Vous croyez donc aux causes finales, et je vous en fais mon compliment; mais je crois que vous vous gratteriez quand bien même Dieu aurait oublié de vous donner des ongles. »
Mon observation le fit rire, puis il se mit à me parler de notre affaire, et je ne tardai pas à lui trouver beaucoup desprit. Il était l'aîné et célibataire. Grand calculateur, versé dans les opérations de finances, connaissant le ccmraerce de toutes les nations, docte en histoire, bel esprit, poète et grand ami des femmes. Il était natif de Livourne; il avait été attaché au ministère à Naples, et il était venu à Paris avec M. de l'Hôpital. Son frère avait aussi du talent et des connaissances; mais il lui cédait le pas à juste titre.
Il me fit voir un tas d'écritures où il avait résolu tous les problèmes de sa loterie.
« Si vous croyez, me dit-il, pouvoir tout faire sans avoir besoin de moi, je vous en fais mon compliment; mais je crois que vous vous flatteriez en vain; car si vous n'avez pas la pratique et que vous n'ayez pas des gens rompus à la besogne, votre théorie sera insuffisante. Que ferez-vous quand vous aurez obtenu le décret? Lorsque vous parlerez au conseil, si vous voulez me croire, vous leur fixerez un terme après lequel vous serez déchargé de toute responsabilité, c'est-à-dire que vous les menacerez de ne plus vous en mêler. Sans cela, soyez sur de trouver des esprits méticuleux et temporisateurs qui de délais en délais vous mèneront aux calendes grecques. D'un autre côté, je puis vous assurer que M. Duverney sera bien aise de nous voir unis. Quant aux rapports analytiques des gains égaux dans toutes les chances, je vous convaincrai,
ir>2 Ï-A COUR ET LA VILI.K 5vOUS LOUIS XV
je l'espère, qu'il ne faut pas les considérer dans le qua^ lernç. »
Très dispos*^ à m'associer avec ces messieurs, par lai raison ioute-puissanle que je tie pouvais pas m'en passer, mais me donnant bien de garde de leur laisser rien soupçonner, je descendis avec son frère qui, avant dîner, voulut me présenter à sa femme. Je trouvai chez cette dame une vieille très connue à Paris sous le nom de générale La Mothe, célèbre par son ancienne beauté et par ses gouttes (i); une autre femme, surannée, qu'on appelait à Paris la baronne Blanche et qui était encore maîtresse de M. de Vaux; une autre qu'on appelait la présidente, et une quatrième, belle comme le jour, qu'on appelait Mme Razzetti, Piémontaise, femme d'un violon de l'Opéra, et qu'on disait courtisée par M. de Fondpertuis, intendant des menus.
Nous nous mîmes à table, mais j"y fis triste figure parce que le projet de loterie absorbait toutes mes faculés. Le soir chez Silvia, on me trouva distrait, préoccupé, et je l'étais malgré le tendre sentiment que m'inspirait la jeune Balletti, sentiment qui prenait chaque jour une force nouvelle.
Le iendemain, deux heures avant !c jour, je partis pour Versailles, où M. de Bernis me reçut gaiement, en me disant qu'il gagerait que, sans lui, je ne me serais jamais douté de mes hautes connaissances en fait de finances. « M. de Boulogne m'a dit que vous avez étonné M. Duverney, qui est généralement considéré comme une des meilleures têtes de France. Je vous conseille,
(1) Mlle Lamotlie, ariii..e de la Comédie-Française de 1722 à 1759, avait reçu du public gulanl le nom de pourvoyeuse du maréchal de Saxe ; ce ijui explique sans doute le sobriauel de la (générale.
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mon cher Casanova, de ne point négliger celle connaissance et de lui faire assidûment votre cour à Paris. Je puis vous assurer, au reste, que la loterie sera établie, que c'est à vous qu'on la devra et que vous devez songer à en tirer parti. Dès que le roi sera parti pour aller à la chasse, trouvez- vous aux petits appartements, et aussitôt ([ue je jugerai le moment favorable, je vous présenterai à la célèbre marquise. Après cela ne manquez pas de vous rendre au bureau des Afiaires étrangères, et vous vous présenterez de ma part à M. l'abbé de la Ville. C'est le premier commis, et vous en serez bien. »
M. de Boulogne me promit qu'aussitôt que M. Duverney lui aurait fait savoir que le conseil de l'École militaire était d'accord, il ferait paraître le décret pour l'établissement de la loterie, et il m'encouragea à lui communiquer les vues que je pourrais avoir sur les finances.
A midi, Mme de Pompadour se rendit aux petits appartements avec M. le prince de Soubise, et mon protecteur s'empressa de me faire remarquer à la grande dame. S'étant approchée après m'avoir fait une belle révérence, elle me dit que l'histoire de ma fuite l'avait beaucoup intéressée.
« Ces messieurs de là-haut, me dit-elle eu souriant, sont fort à craindre. Allez-vous quelquefois chez l'ambassadeur?
— La plus grande marque de respect que je puisse lui donner, madame, c'est de ne pas le voir.
— J'espère que maintenant vous penserez à vous fixer chez nous.
— Ce serait le comble de mes désirs, madame; mais j'ai besoin de protection, et je sais que dans ce pays-ci on ne l'accorde qu'au talent. Cela me décourage.
l:\i LA COUR ET LA VU I R SOUS LOUIS XV
— Je crois au contraire que vous pouvez tout espérer, car vous avez de bons amis. Je saisirai avec plaisir l'occasion de vous être utile. »
Gomme la belle marquise allait s'éloigner, je n'eus que le temps de lui balbutier l'expression de ma reconnaissance.
Je me rendis chez l'abbé de la Ville, qui me reçut à merveille et qui ne me quitta qu'après m'avoir assuré qu'aussitôt que l'occasion s'en présenterait il penserait à moi.
Versailles était un lieu par excellence, mais je ne devais m'atlendre à y recevoir que des compliments et non des invitations; aussi, dès que j'eus quitté M. de la Ville, je me rendis à l'auberge pour y dîner. Comme j'allais me mettre à table, un abbé de fort bonne mine, et tel que ceux que l'on trouve en France par douzaines, m'aborda d'un air aisé en me demandant si je voulais que nous dînassions ensemble. La société d'un homme aimable ne m'ayant jamais été désagréable, j'accueillis sa demande avec politesse, et dès que nous fûmes assis, il me fit compliment sur l'accueil distingué que m'avait fait M. de la Ville.
« J'étais là, me dit-il, occupé à écrire une lettre, et j'ai pu entendre tout ce que l'abbé vous a dit d'obligeant. Oserais-je vous demander, monsieur, qui vous a ouvert l'accès auprès de cet aimable personnage ?
— Si monsieur l'abbé met beaucoup d'importance à le savoir, je pourrai le lui dire.
— Simple curiosité.
— Et de mon côté le silence n'est que simple discrétion.
— Je vous prie de m'excuser.
L>1CU VOiOUUClS. »
J'avais fermé la bouche du curieux indiscret; aussi ne me parla-t-il plus que de choses indifférentes et agréables. Après le diner, n'ayant plus rien à faire à Versailles, je me disposais à partir, lorsque l'abbé me demanda la permission de partir avec moi. Quoique la société des abbés ne vaille guère mieux que celle des filles, je lui dis que devant aller à Paris dans une voiture publique, loin d'avoir de permission à lui donner, je verrais avec plaisir qu'il fût mon compagnon de voyage. Arrivés à Paris, après nous être promis une visite, nous nous séparâmes, et je me rendis chez Silvia, où je soupai. Cette femme aussi bonne qu'intéressante me lit compliment sur mes connaissances et m'engagea fortement à les cultiver.
Rentré chez moi, j'y trouvai un billet de M. Duverney, qui me priait de me rendre le lendemain à onze heures à l'École militaire, et dès les neuf heures Calsabigi vint me souhaiter le bonjour et me remettre de la part de son frère une grande feuille qui contenait le tableau arithmétique de toute la loterie que je pouvais exposer au conseil. C'était un calcul des prohabilités opposées à des certitudes qui démontraient ce que je n'avais fait que motiver. La substance était que le jeu de la loterie aurait été parfaitement égal par rapport au payement des billets gagnants, si, au lieu de cinq numéros, on en tirait six. Or, en n'en tirant que cinq, on acquérait la certitude mathématique de gagner 20 p. loo. Cette démonstration amenait naturellement celle-ci, que la loterie ne pourrait passe soutenir en tirant six numéros, puisqu'il faut avant tout trouver dans le bénéfice les frais de régie, qui Jevaient alors se monter à cent mille écus.
La fortune semblait prendre à tâche de me pousser sur la bonne voie, car ce tableau me venait comme une béné-
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diction d'en haut. Bien résolu donc à suivre le bienheureux plan, et fort des instruclions que j'avais eu Tair de ne recevoir de Calsabigi que par manière d'acquit, je me rendis à rËcole militaire, où la conférence s'ouvrit aussitôt oue je fus arrivé. M. d'Alembert avait été prié d'y assister en sa qualité de grand arUhméticien. Il n'aurait pas été jugé nécessaire, si M. Duverney avait été .seul; mais il y avait dans le conseil des tètes qui, pour ne pas se rendre au résultat d'un calcul politique, prenaient le parti d'en nier l'évidence. La conférence dura trois heures.
Après mon raisonnement, qui ne dura guère qu'une demi-heure, M. Gourteuil résuma tout ce que j'avais dit, ensuite on passa une heure à faire des objections que je réfutai avec la plus grande facilité. Je leur dis que, si l'art de calculer en général élait proprement l'art de trouver l'expression d'un rapport unique résultant de l'expression de plusieurs rapports, cette même définition s'appliquait au calcul moral, tout aussi exact que le calcul mathématique. Je les convainquis que, sans cette certitude, le monde n'aurait jamais eu des chambres d'assurances, qui toutes étaient riches et florissantes, et qui se moquaient de la fortune et des têtes faibles qui la crai-
gnaient.
Je finis par dire à ces messieui's, dont la plupart semblaient incertains, qu'il t'y avait pas d'homme savant et d'honneur qui fût en état de se proposer d'être à la tête de cette loterie, en s engageant qu'elle gagnerait à chaque tirage, et que si quelqu'un était assez hardi que de se présenter en donnant cette assurance, ils devaient le chasser de leur présenc-^ ; car, ou il ne leur tiendrait pas parole, ou, s'il la leur tenait, il serait fripon.
Cela fit effet, car personne ne répliqua, et M. Duverney,
se levant, dit qu'en tout cas ou «eiait maître de la supprimer. A cette allocution, je sentis mon airaire gagnée, et tous les assistants, après avoir signé le procès-verbal que M. Duveraey leur présenta, prirent congé. Moi-même, un instant après, je saluai M. Duveraey, qui me tendit amicalement la main, et je partis.
M. Calsabigi vint me voir le lendemain, et m'apporta l'agréable nouvelle que l'afïaire était résolue, et qu'on n'attendait que l'exposition du décret. « Je suis ravi du succès, lui dis-je, et je vous promets d'aller tous les jours chez M. de Boulogne et de vous faire nommer à la régie dès que j'aurai su de M. Duverney ce qu'on m'assignera. »
On sent que je ne négligeai point les démarches, car je savais que chez les grands promettre et tenir sont deux. On me proposa six bureaux de recette et je m'empressai de Ks accepter, plus quatre mille francs de pension sur le produit de la loterie. C'était le revenu d'un capital de cent mille francs que j'étais maître de retirer, en renonçant à mes bureaux, car ce capital me tenait lieu de caution.
Le décret du conseil parut huit jours après. On donna la régie à Calsabigi avec trois mille francs d'appointements par tirage, une pension annuelle de quatre mille francs comme à moi, et le grand bureau de l'entreprise ii l'hôtel de la loterie, rue Montraartj-e.
Les avantages accoidés à Calsabigi étaient bien supérieurs aux miens»; mais je n'en fus point jaloux, car je savais tous les droits qu'il y avait.
De mes six bureaux, j'en vendis de suite cinq à raison de deux mille franc? chaque, et j'ouvris avec luxe le sixième dans la rue Saint-Denis, et j'y plaçai mon valet de chambre en qualité de commis. C'était un jeune Italien très iutclli-
gent qui avait été valet de chambre du prince de la Catolica, ambassadeur à JN'aples.
On fixa le jour du premier tirage, et on publia que tous les billets gagnants seraient payés huit jours après le tirage au bureau général de la loterie.
Voulant attirer la foule à mon bureau en lui donnant un relief auquel peu d'autres pourraient prétendre, je fis afficher que tous les billets gagnants, signés par moi, seraient payés à mon bureau vingt-quatre heures après le tirage. Cela fit que la foule des joueurs afflua chez moi, et cela augmenta considérablement mes revenus, car j'avais 6 p. loo de la recette. Une cinquantaine de commis des autres bureaux furent assez sots que d'aller se plaindre à Calsabigi, en lui disant qi>e par mon opération je diminuais considérablement leur recette ; mais le régisseur les renvoya en leur disant que, pour m'attraper, ils n'avaient qu'à faire comme moi, s'ils en avaient les moyens.
Ma première recette fut de quarante mille francs. Une heure après le tirage, mon commis m'apporta le registre et me montra que nous avions dix-sept à d»x-huit mille francs à payer. Tous les gains étaient des extraits ou des ambes (i), et je lui i-en:.is les fonds nécessaires pour les payer.
Sans que j"y eusse pensé, cette mesure fit le bonheur de mon commis, car chaque gagnant lui laissait la pièce, et certes j'étais loin d'en rien exiger.
La recelte générale fut de deux millions, et la régie gagna six cent mille francs. Paris seul avait fourni quatre.
(1) Ancbes : combinaisons de deux numéros pris ensemble à la loterie ou sortis ensemble. — Extrait : numéro unique sur lequel on avait fait une mise et qui est sorti.
LA COUR ET LA VILLî: SOUS I.OUl'^ XV 139
cent mille francs à la recette. C'était un assez bel avantage pour une première fois.
Le lendemain du tirage, je dînai, avec Calsabigi, chez M. Duverney, et j'eus le plaisir de l'entendre se plaindre d'avoir trop gagné. Paris n'avait eu que dix-huit à vingt ternes, mais, quoique petits, ils valurent à la loterie une brillante réputation, et le fanatisme ayant déjà commencé ses ravages, il était facile de prévoir que pour le prochain tirage la recette serait double. La guerre agréable qu'on me fit à table me mit en belle humeur, et Calsabigi dit que, par un beau coup de tète, je m'étais assuré une rente de cent mille francs par an, mais qu'elle ruinerait tous les autres receveurs.
(( J'ai souvent fait des coups pareils, dit M. Duverney, et d'ordinaire je m'en suis bien trouvé ; d'ailleurs, chaque receveur étant le maître d'imiter M. Casanova, cela ne peut qu'augmenter la réputation d'une institution que nous lui devons comme h vous. »
Au second tirage, un terne de quarante mille francs m'obligea d'emprunter de l'argent. Ma recette avait été de soixante mille francs ; mais, obligé de consigner ma caisse la veille du tirage, je ne pouvais payer qi.e de mes propres fonds, et je n'étais remboursé que huit jours après.
Dans toutes les grandes maison-s où j'allais, et aux foyers des théâtres, dès qu'on me voyait, tout le monde me donnait de l'argent, en me priant de le jouer pour eux comme je le voudrais et de leur remettre les billets, puisque personne ne comprenait encore rien à ce jeu. Cela me fit prendre l'habitude de porter sur moi des billets de toutes les façons, ou plutôt de tous les prix, et je donnais à chacun à choisir ; je retournais chaque soir chez moi les poches pleines d'or. Cet avantage était im
HO I A COLll IlT la VII.I.K «OUS LOUIS XT
mense ; c'était une sorte de privilège dont je jouissais seul, car les autres receveurs n'étaient pas des gens de la bonne compagnie, et ne roulaient point carrosse comme moi, avantage immense dans les grandes villes où l'on juge trop généralemeut le mérite de l'individu par le brillant «iui l'entoure ; mon luxe me donnait entrée partout, et partout aussi j'avais un crédit ouvert.
Maintenant que mes lecteurs en savent assez sur le succès de ma loterie, impôt onéreux au particulier, en ce qu'il ofl're un appât presque dépourvu de réalité, mais très profitable aux gouvernements qui exploitent en toute sûreté l'avarice ou la cupidité publiques, je n'en parlerai plus que lorsque j'aurai à en rapporter quelque chose d'important par rapport aux événements de ma vie. En attendant, retournons sur nos pas.
Il n'y avait guère qu'un mois que j'étais de retour à Paris, lorsque mon frère Franf;ois(i), le même avec lequel
(1) François Casanova (1730-180Ô) étudia la peinture d'histoire à Florence. Il fut reçu à l'Académie de peinture en 1763, et auxdeux Valons qui suivirent, Diderot consacra sa renommée. Bachaumonl, dans les Mémoires secreis, reconnaît que Casanova a toujours « du feu dans ses batailles ». Le musée du Louvre et plusieurs musées de province, Nantes, Rouen, Nancy, Lyon possèdent des œuvres très estimées de François Casanova.
Le prince de Ligne écrit à son sujet ces lignes curieuses : « Casanova le peintre était singulier. Lui parlant un jour de ses tableaux du palais Bourbon : « Pourquoi, lui dis-Je en riant, avez- •< vous, dans l'un de ces tableaux, placé mon bisaïeul sur un grand « cheval gris, se sauvant de toutes ses forces, tandis qu'il lui « fait prisonnier à la lôte de l'infanterie, après avoir fait des mer- « veille» à celle de la cavalerie, à la bataille de Lens ? » Il ne sut que me répondre.
« Trente ans après, il fit un grand tableau qui fut envoyé à l'impératrice de Russie. C'était le portrait de l'empereur Joseph entouré de ses grands généraux, Lacy, Laudon, Haddik, qui
j'en étais parli en 1752, y arriva, venant.de Dresde. Il avait passé dans cette ville quatre ans, constamment occupé de son art. et il avait copié tous les bfeaux tableaux de batailles de la fameuse galerie électorale. Nous nous revîmes avec un égal plaisir ; mais, lui ayant offert le crédit de mes grandes connaissances pour lui faciliter sa réception à l'Académie, il me dit avec la fierté d'un artiste qui sent son mérite qu'il me remerciait, mais qu'il ne voulait d'autre protection que celle de son talent. « Les Français, ajouta-t-il, m'ont rejeté une fois, et je suis loin de leur en vouloir, car aujourd'hui je me rejetterais moi-même, si je n'étais que ce que j'étais alors ; mais avec leur goût pour le talent, je compte aujourd'hui sur une meilleure réception, »
Son assurance me plut, et je lui en fis compliment ; car j'ai toujours pensé que le vrai mérite devait commencer par se rendre justice à lui-même.
avaient quelque droit à cet honneur : mais quel fut mon étonnement lorsque, exposé chez le prince de Kaunitz, je m'y trouvai aussi, fort ressemblant !
« Cela fit le malheur de tous mes camarades.
« Pourquoi, dis-je à Casanova, leur faire cette peine?
« — C'est, me dit-il, pour réparer le tort que je fis à un prince « de Ligne en 1648. »
<■ Le maréchal Pellegrini lui dit un jour drôlement, avec f^on accent bergamesque :
« Mon camarade, mon pays, car je suis de Nérone, mettez-moi « là aussi, je vous prie, quand ce ne serait que dans un petit
coin.
« — Il n'y a plus de place pour Votre Excellence.
« — Mon ami, dussé-je entrer tout entier dans le cadre, faites « voir seulement un bout de mon nez, un petit bout de ma figure, « el je serai content. ■>
« Et il l'obtint à force dimportunité. »
[Mémoires du prince de Ligne, t. IV, p. 18.)
François fit en effet un tableau, et l'ayant exposé au Louvre, il fut reçu par acclamation. L'Académie fit l'acquisition du tableau pour douze raille francs. Mon frère devint fameux, et en vingt-six ans il gagna près d'un million ; malgré cela, de folles dépenses, un luxe extrême et deux mauvais mariages le ruinèrent.