CHAPITRE Vî
Labbé de la Ville. — Casanova chargé d'une mission secrète. — A bord des vaisseaux anglais à Dunkerque. — Gratification de cinq cents louis. — Dans les foyers des théâtres : Mlle Camille. — Méprise lubrique. — Casanova magicien. — La marquise
- d'Urfé et le grand œuvre. — La pierre philosophale. — Pentacles et talismans. — Le comte de Saint-Germain. — Mission financière de Casanova en Hollande.
> Une nouvelle carrière va -s'ouvrir pour moi. La fortune me favorisait encore. J'avais tous les moyens nécessaires pour seconder l'aveugle déesse, mais il me manquait une qualité essentielle, la constance. Ma frivolité, mon amour démesuré pour le plaisir, détruisaient l'aptitude que je tenais de la nature,
M. de Bernis me recevait moins en ministre qu'en ami. Il me demanda si je me sentais enclin aux commissions secrètes.
« Aurai-je le talent nécessaire?
— Je n'en doute pas.
— Je me sens enclin à tout ce qui, étant honnête, peut me mettre à môme de gagner de l'argent. Quant au talent, je m'en rapporte bien volontiers à Votre Excellence. »
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Celte finale le fit, sourire, c'est ce que je voulais.
Après quelques mots en Pair sur cFanciens souvenirs que le temps n'avait pas entièrement effacés, M. le ministre rae dit d'aller trouver l'abbé de la Ville de sa part (i).
Cet abbé, premier commis, était un homme froid, profond politique, l'âme de son département, et Son Excellence en faisait grand cas. Il avait bien servi l'État, étant chargé d'affaires à la Haye, et le roi, reconnaissant le récompensa en lui donnant un évêché le Jour même de sai mort. La récompense vint in peu tard, mais les rois n'ont] pas toujours le temps d'avoir dé la mémoire. L'héritier de! ce brave homme fut un certain Garnier, homme de fortune, ancien cuisinier de i\L d'Ai'genson et qui clait devenu, riche par le parti qu'il avait su tirer de l'amitié que rabbéj de la Ville avait toujours eue pour lui. Ces deux amis,| à peu près du même âge, avaient déposé leurs testaments entre les mains du môme notaire, et ils s'étaient fails réciproquement légataires universels l'un de l'autre.
L'abbé de la Ville après m'avoir fait une courte dissertation sur la nature des commissions secrètes, et m'avoir expliqué toute la prudence que devaient avoir les personnes qui en étaient chargées, me dit qu'il me ferait prévenir dès qu'il se présenterait quelque chose qui pût me convenir ; puis il me retint à dîner.
Je fis à table la connaissance de l'abbé Galiani, (?.)
(1) L'abbé de la Ville, ancien « régent de rhétorique chez Icsj Jésuites », fut premier commis (« cul-de-plomb >, dit d'Argensonlj au bureau des Aflaires étrangères. Il s'était retiré en 1751, « pourf jouir de repos ». Mais la marquise de Pompadour, qui lavait enj affection, le persuada de rentrer en 17.53. Il posa ses conditions,] se fit prier et rentra enfin, « ayant plutôt l'air d'un ministre quej d'un commis ».
(1) Galiani (Ferdinand) 1728-1787, Napolitain d'origine, étudia avec
LE PARC-AUX-CERFS {tj',i/>ris une esliiinfie anonyme tic J'éptyiie.
• T.:V (XMiX hT I.A VUIE POrS LOUIS XV 145
secrétaire d'ambassade de Naples, L'abbé Galiani était un homme de beaucoup d'esprit. Il avait un talent supérieur pour donner à tout ce qu'il débitait de plus sérieux une feinte comique ; et parlant bien et toujours sans rire, donnant à son français l'invincible accent napolitain, il était chéri de toutes les sociétés où il voulait être admis et dont il faisait le charme. L'abbé de la Ville lui dit que Voltaire se plaignait qu'on eût traduit sa Henriade en vers napolitains, de façon qu'elle était risible.
« Voltaire a tort, dit Galiani, car telle est la nature de la langue napolitaine, qu'il est impossible de la manier en vers sans que le résultat en soit risible. D'ailleurs, pourquoi se fâcher de faire rire ? le rire n'est pas synonyme de la moqvierie, et puis celui qui fait rire avec plaisir est toujours sûr d'être aimé. Imaginez un peu la singulière tournure du dialecte napolitain : nous avons une traduction de la Bible et une autre de V Iliade, et toutes deux font rire.
— Passe pour la Bible, mais pour l'Iliade, cela me surprend.
— C'est pourtant vrai. »
le même succès les antiquité?-;, les belles-lettres, l'histoire, l'économie politique et commerciale. En 1700, il vint à Paris comme secrétaire d'ambassade : il eut pour amis Diderot, Grimm, d'Holbach, Mme Geoffrin, Mme dÉpinay, Suard, Morellet, M. et Mme Necker. L'abbé Galiani, qui fréquentait surtout le salon de Mme Geoflrin, avait une verve comique et même bouffonne qui sentait son origine napolitaine. « L'abbé Galiani, disait Marmontel, était de sa personne le plus joli petit arlequin qu'ait produit l'Italie. Mais sur les épaules de cet arlequin était la tète de Machiavel. » Il a publié en français des Dialogues sur les blés, qui eurent un très grand succès. Voltaire les déclare « aussi amusants que nos meilleurs romans et aussi instructifs que nos meilleurs livres sérieux ». Sa correspondance avec Mme d'Épinay donne une idée heureuse de sa verve piquante et de l'universaKtô de ses connais- Bances.
Au commencement du mois de mai, l'abbé de Bemis m*écrivit d'aller le trouver à Versailles et de me présenter d'abord à l'abbé de la Ville. Cet abbé m'accueillit en me demandant si je pouvais me flatter d'allr.r faire une visite à huit ou dix vaisseaux de guerre qui se trouvaient en rade à Dunkerque, en ayant l'adresse de faire connaissance avec les officiers qui les commandaient, de manière à me mettre en état de lui faire un rapport circonstancié de tout ce qui regardait l'approvisionnement de tout genre, le nombre de matelots dont se composaient les équipages, les munitions, l'administration, etc.
« J'irai, lui djs-je, en faire l'essai ; à mon retour, je vous remettrai mon rapport, et ce sera vous qui me direz si j'ai bien fait.
— Comme c'est une mission secrète, je ne puis vous donner aucune lettre; je ne puis que vous souhaiter un heureux voyage et vous donner de l'argent.
— Je ne veux point d'argent d'avance, monsieur l'abbé ; à mon retour, vous me donnerez ce que vous jugerez que j'aurai mérité. Quant au bon voyage, il me faut au moins trois jours, car il faut que je me procure quelques lettres pour m'introduire.
— Eh bien ! tâchez d'être de retour avant la fin du mois. Voilà tout. »
Le môme jour j'eus au palais Bourbon un entretien avec mon protecteur, qui ne pouvait se lasser d'admirer ma délicatesse de n'avoir point voulu d'argent d'avance, et profitant de la circonstance, toujours avec ses manières nobles, il me fit accepter un rouleau de cent louis. Depuis cet instant, je ne me suis plus trouvé dans la nécessité de puiser dans la bourse de cet homme g'énéreux, pas même à Rome, quatorze ans plus tard.
« Comme il s'agit d'une commission secrète, mon cher Casanova, je ne puis vous donner un passeport ; j'en suis fâché ; mais cela vous rendrait suspect. Pour parer à cet inconvénient, il vous sera facile de vous en procurer un du premier gentilhomme de la Chambre, sous un prétexte quelconque. Silvia pourra vous servir en cela plus efficacement que personne. Vous sentez combien votre conduit* doit être prudente. Surtout évitez de vous faire aucune aflFaire, car vous savez, je crois, que s'il vous arrive quelque malheur, une réclamation à voire commettant ne vous sera d'aucune utilité. On serait forcé de vous désavouer, car les seuls espions avoués sont les ambassadeurs. Souvenez-vous que vous avez besoin d'une réserve et d'une circonspection supérieures aux leurs, et pourtant, pour réussir, il faut savoir dissimuler ces deux qualités, et montrer une aisance et un naturel qui inspirent la confiance. Si à votre retour vous voulez me communiquer votre rapport avant de le remettre à l'abbé de la Ville, je vous dirai ce qui pourra être retranché ou ajouté. »
Tout plein de cette affaire, dont je me faisais une idée d'autant plus exagérée que j'étais tout à fait neuf, je dis à Silvia que, voulant accompagner à Calais quelques Anglais de ma connaissance, elle me ferait plaisir en me procurant un passeport du duc deGesvre (i). Prête à m'obliger en tout, cette digne femme écrivit de suite une lettre au duc, en me disant de la remettre moi-même, puisqu'on ne délivrait des passeports de cette espèce qu'en donnant le signalement des personnes qu'on recommandait. Ils n'étaient valables que dans ce qu'on appelle l'Ile-de-France,
(1) Gouverneur de Paris, premier gentilhomme de la chambre du roi, charge qui lui assurait des profits considérables. D'Argenson l'a qualifié de « grand piUaitl ".
mais ils faisaient respecter dans tout le nord du royaume.
Muni de la recommandation de Silvia et accompagné de son mnri, je me rendis chez le duc, qui était à sa terre de Saint-Ouen, et à peine eut-il parcouru l'écrit que je venais de lui remettre, qu'il me fit délivrer le passeport. Satisfait sur ce point, je me rendis chez un banquier et je lui donnai cent louis contre une lettre de crédit sur une maison de Dunkerque, le priant de me recommander d'une manière parliculière, car j'y allais pour me divertir. Je partis le soir même : trois jours après, je m'installai à Dunkerque, à l'hôtel de la Conciergerie.
Le banquier auquel j'étais recommandé eut à peine lu ma lettre, qu'il me compta cent louis et me pria de l'attendre à mon auberge vers le soir, où il irait me prencho avec le commandant. C'était M. de Barail. Ce monsieur, fort poli, comme le sont en général les Français, après m'avoir fait quelques questions d'usage, me pria à souper avec son épouse, qui était encore à la comédie. L'accueil que cette dame me fit fut aussi bienveillant que celui que j'avais reçu du mari. Après un souper délicat, plusieurs personnes étant survenues, on se mit à jouer; mais je me dispensai d'y prendre part, voulant commencer par étudier mon monde et surtout plusieurs officiers de terre et de mer qui faisaient partie de la cociété. Affectant de parler des marines de toute l'Europe et me donnant pour connaisseur, comme ayant servi dans l'armée navale de ma petite république, je n'eus besoin que de trois jours, non seulement pour connaître personnellement tous les capitaines de vaisseau, mais même pour me lier d'amitié avec eux. Je î arlais à tort et à travers de la construction des vaisseaux, de la façon vénitienne de manœuvrer, et je remarquais que les braves marins qui ra'écoutaient s'intéres-
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saient à moi, plus encore quand je disais des bêtises que lorsque j'avançais de bonnes choses.
Un de ces capitaines me pria à dîner à son bord le quatrième jour, et c'en fut assez pour que tous les autres m'invitassent à leur tour. Celui qui me faisait cet honneur m'occupait toute la journée. Je me montrais curieux de tout, et les marins sont si confiants î Je descendais à fond de cale, je faisais cent questions, et je trouvais tant de jeunes officiers empressés de faire les importants, que je n'avais pas de peine à les faire jaser. J'avais soin de m;' faire dire en confidence tout ce qui m'était nécessaire pour mon rapport, et rentré chez moi, j'avais grand soiir le soir de confier au papier toutes mes observations, bonnes et mauvaises, que j'avais faites dans la journée sur îe vaisseau où je l'avais passée. Je ne dormais que quatre ou cinq heures, et en quinze jours je me crus suffisamment instruit.
La bagatelle, le jeu, la frivolité, mes compagnes habituelles, ne furent point de ce voyage, et ma mission fut le seul objet qui m'occupa tout entier et qui dirigea toutes mes démarches.
3\la commission étant achevée, je me mis dans ma chaise de poste, j'arrivai à Paris le lendemain et, le quatrième jour, je portai ma relation au ministre à l'hôtel Bourbon. Son Excellence passa deux heures avec moi, me faisant ôter ce qu'il y avait de trop. Je passai ia nuit à la mettre au net, cl le lendemain j'allai la porter à "Versailles à M. l'abbé de la "Ville, qui, après l'avoir lue froidement, me dit qu'il me ferait savoir le résultat. Un mois après, je reçus cinq cents louis et j'eus le plaisir do savoir qise M. de Crémille. ministre de la marine, avait non seulement trouvé mou rapport parfaitement exact, mais même
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très instructif. Plusieurs craintes raisonnées m'empêchèrent de me faire connaître, honneur que M. de Bernis voulait me procurer (i).
Cette commission coûta douze mille francs à la marine, et le ministre aurait pu facilement se procurer tous les renseignements que je lui fournis sans dépenser un sou. Le premier jeune officier intelligent aurait pu le servir comme moi et y aurai L mis assez de aèle et de prudence pour se l'aire un mérite auprès de lui. Mais tels étaient en France tous les ministères. Ils prodiguaient l'argent qui ne leur coûtait rien pour enrichir leurs créatures. Ils étaient despotes, le peuple foulé n'était compté pour rien ; l'État était endetté et les finances étaient en un mauvais état immanquable. Une révolulion était nécessaire, je le crois ; mais il ne la fallait pas sanglante, il la fallait morale et patriotique : mais les nobles et le clergé n'avaient pas des sentiments assez généreux pour savoir faire quelques sacrifices nécessaires au roi, à l'Etat et à e<ax-mêmes.
Tranquille, je me mis en écolier à filer le parfait amour avec Manon Balletti, qui me donnait chaque jour quelque nouvelle marque des progrès que je faisais dans son cœur.
Malgré mon amour pour elle, je ne laissais pas d'en avoir aussi pour les beautés mercenaires qui brillaient sur le grand trottoir et qui faisaient parler d'elles ; mais celles qui m'occupaient le plus étaient les femmes entretenues et celles qui prétendaient n'appartenir au public que parce qu'elles chantaient, dansaient ou faisaient tous les soirs sur la scène les reines ou les soubrettes.
Malgré cette prétention de bon ton, elles se reconnaissaient très libres et jouissaient de ce qu'elles appelaient
(1) M. Armand Bas^cliet déclare qu'il n'a trouvé aucune trace du rapport doul parle Casanova.
leur indépeuuance en se donnant tantôt à l'Amour, tantôt à Plutus, et le plus souvent à l'un et à l'autre tout à la fois. Comme la connaissance n'est pas difficile avec ces prêtresses du plaisir et de la dissipation, je m'étais faufilé auprès de plusieurs.
Les foyers des théâtres sont des bazars où les amateurs vont exercer leurs talents pour nouer dez intrigues, et j'avais passablement profité à cette noble école.
Je commentais d'abord par devenir l'ami de leurs amants en titre, et je réussissais souvent par l'art de paraître, non pas inconséquent, mais sans conséquence. Il fallait, à la vérité, pouvoir à l'occasion se montrer favori de Plutus; une bourse à la main est un flacon d'où s'exhale pour certains nez une odeur plus balsamique que celle de la rose : et, lorsqu'il s'agissait de quelques boutons d'or, la peine était toujours moins grande que le plaisir, car j'étais sûr que, d'une manière quelconque, on m'en tiendrait compte.
Camille, actrice et danseuse à la Comédie italienne, que j'avais commencé d'aimer à Fontainebleau il y avait déjà sept ans, fut une de celles qui m'attachèrent le plus parles agréments qui se trouvaient réunis chez elle dans une jolie petite maison qu'elle occupait à la barrière Blanche, et où elle vivait avec le comte d'Eigreville, qui m'était très attaché et qui aimait ma société. Il était frère du marquis de Gamache et de la comtesse du Rumain, beau garçon, fort doux et assez riche. Il n'était jamais si content que lorsqu'il voyait beaucoup de monde chez sa maîtresse, goût singulier que l'on rencontre rarement, mais goût fort commode et qui annonce un caractère confiant et peu jaloux. Camille n'aimait que lui, chose rare dans une actrice femme galante; mais, remplie d'esprit et ayant beaucoup de savoirfaire, elle ne désespérait personne de ceux qui avaient du
goût, pour elle. Elle n'était ni avare ni prodigue de ses faveurs, et elle savait le secret de se faire adorer de tout le monde, sans craindre les indiscrétions affligeantes ni les abandons toujours mortifiants.
Celui qu'elle distinguait le plus après son amant était le comte de La Tour-d'Auvergne, seigneur de haute naissance, qui l'idolâtrait et qui, n'étant pas assez riche pour lapoaséderseul, paraissait assezcontent de la portion qu'elle lui accordait. Il avait la réputation d'être sincèrement aimé en second. Camille lui entretenait, à peu près, une petile fille dont elle lui avait fait présent dès qu'elle avait cru s'apercevoir qu'il en était amoureux pendant qu'elle était à son service. La Tour-d'Auvergne l'entretenait en chambre garnie à Paris, rue de Taranne, et il disait qu'il l'aimait comme on aime un portrait, parce qu'elle lui venait de sa chère Camille. Le comle menait souvent cette jeune personne souper chez Camille. Elle avait quinze ans; elle était simple, naïve et sans nulle ambition. Elle disait à son amant qu'elle ne lui pardonnerait jaraais une infidélité, à moins que ce ne fût avec Camille,, à laquelle elle croyait devoir le céder, parce qu'elle savait lui devoir son bonheur.
Je devins si amoureux de cette jeune personne, que souvent je n'allais souper chez Camille que dans l'espoir de l'y trouver et de jouir des naïvetés avec lesquelles elle enchantait toute la coterie. Je faisais de mon mieux pour me cacher, mais j'en étais si épris que très souvent je me trouvais très triste en sortant, parce que je voyais l'impossibilité de guérir de ma passion par les voies ordinaires. Je me serais au reste rendu ridicule si je m'étais laissé deviner, et Camille se serait moquée de moi sans pitié. Cependant voici une anecdote ridicule qui me guérit d'une manière bien inattendue.
La petite habitation de l'aimable Camille étant à la barrière Blanche, un soir que le temps était pluvieux, j'envoyai chercher un fiacre pour me retirer. Mais il était une heure après minuit et on n'en trouva plus sur la place. « Mon cher Casanova, me dit La Tour-d'Auvergne, je vous descendrai chez vous sans m'incommoder, quoique ma voiture ne soit qu'à deux places. Ma petite, ajouta-t-il, s'asseoira sur nous. » J'acceptai, comme de raison, et me voilà dans la voiture, ayant le comte à ma gauche et Babet assise sur les genoux de tous les deux.
Amoureux, ardent, je pense à saisir l'occasion, et sans perdre de temps, car le cocher allait vite, je lui prends la main et lui fais sentir une douce pression. Je sens la sienne qui me presse doucement... Oh bonheur!... Je la porte à mes lèvres et je la couvre de tendres baisers muets. Impatient de la convaincre de mon ardeur, et pensant que sa main ne me refuserait pas un doux service. . . ; mais au moment de la crise : « Je vous sais gré, mon cher ami, me dit La Tour-d'Auvergne, d'une politesse de votre pays dont je ne me croyais plus digne; j'espère que ce n'est pas une méprise. »
A ces terribles mots, j'étends la main, et je sens la manche de son habit. Il n'y a point de présence d'esprit qui vaille dans un moment pareil, d'autant plus que ces paroles furent suivies d'un rire à gorge déployée, ce qui suffitpour confondre l'homme le plus aguerri. Je ne pouvais, au reste, ni rire ni disconvenir du fait, et cette situation était afTreuse, ou l'aurait été, si les bienheureuses ténèbres n'avaient voilé ma confusion. Babet se tuait, en attendant, de demander au comte pourquoi il riait ainsi; mais, lorsqu'il voulait commencer à parler, le rire le reprenait de plus belle, et je m'en félicitais dans le fond de l'ûme. Enfin
la voiture s'arrêta à ma porte, et mon domestique ayant ouvert la portière, je me hâtai de descendre en leur souhaitant une bonne nuit que La Tour d'Auvergne me rendit en continuant à rire aux éclats. Je rentrai chez moi tout hébété, et ce ne fut qu'une demi-heure après que je commençai à mon tour à rire de la singularité de l'aventure. Ce qui me faisait pourtant de la peine, c'était de devoir m'attendre à de mauvaises plaisanteries, car je n'avais pas le moindre droit à la discrétion du comte. Je fus assez sage cependant pour prendre la résolution, sinon de rire avec les plaisants, au moins de ne point me fâcher des plaisanteries dont je serais l'objet; c'était et c'est toujours à Paris le plus sûr moyen de mettre les rieurs de son côté.
Je passai trois jours sans voir l'aimable comte, et le quatrième je pris la résolution d'aller lui demander à déjeuner vers les neuf heures, car Camille avait envoyé chez moi pour savoir comment je me portais. Cette affaire ne devait pas m'empecher de continuer à la fréquenter; mais j'étais bien aise de savoir comment on avait pris la chose.
Dès que La Tour-d'Auvergne me vit, il partit d'un éclat de rire; je fis chorus, et nous nous embrassâmes affectueusement; mais lui, goguenard, il imitait la demoiselle.
« Mon cher comte, lui dis-je, oubliez cette sottise, car vous m'attaqueriez sans mérite, puisque je ne saurais comment me défendre.
— Pourquoi, mon cher, penseriez-vous à vous défendre? Nous vous aimons tous, et cette aventure comique fait notre délice: nous en rions tous les soirs.
— Tout le inonde la sait donc ?
— En doutez-vous ? Mais c'est la chose du monde la plus simple. Camille étouffe. Venez-y ce soir; j'y amènerai
Babet, et elle vous fera rire, car elle soutient que vous ne vous êtes pas trompé.
— Elle a raison.
— Comment, raison? A d'autres. Vous me faites trop d'honneur, et je n'en crois rien. Mais vous prenez votre parti?
— Je n'ai rien de mieux à l'aire ; mais, au fait, ce n'est pas à vous que mon imagination délirante offrait un si brûlant hommage. »
A table je plaisantais, je faisais l'étonné de l'indiscrétion du comte, et je me vantais d'être guéri de ma passion. Babet, avec un petit ton refrogné, m'appelait vilain, et soutenait que je n'étais point guéri; mais le fait est que je l'étais, car cette aventure me dégoûta d'elle et m'attacha d'une amitié sincère au comte, qui avait toutes les qualités pour être aimé de tout le monde. Cette amitié pourtant pensa m'être funeste, comme mon lecteur va le voir.
Un soir, me trouvant au foyer de la Comédie-Italienne, La Tour-d'Auvergne vint me prier de lui prêter cent louis, me promettant de me les rendre le samedi suivant.
« Je ne les ai pas, lui dis-je ; mais voici ma bourse; ce qu'elle contient est à votre service.
— C'est, mon cher, cent louis qu'il me faut et de suite, car je les ai perdus hier soir chez la princesse d'Anhalt(i).
— Mais je ne les ai pas.
— Un receveur de la loterie doit toujours avoir plus de cent louis.
— D'accord, mais ma caisse est sacrée; je dois la consigner à l'agent de change d'aujourd'hui en huit.
— Cela ne vous empêchera pas de la consigner limdi,
(1/ C'était la mère de Catherine, impératrice de Russie.
puisque je vous les rendrai samedi. Otez cent louis de votre caisse et mettez-y ma parole d'honneur. Croyez-vous qu'elle vaille cent louis?
— Je n'ai pas le mot à objecter ; attendez-moi un moment. »
Je cours à mon bureau, je prends les cent louis et je reviens les lui porter. Le samedi vient, point de comte, et comme je me trouvais précisément sans argent, le dimanche matin je mis mon solitaire en gage et je remplaçai les cent louis dont ma caisse était créancière. Le lendemain je fis ma consignation à l'agent de change. Trois ou quatre jours après, me trouvant à l'amphithéâtre de la Comédie- Française, voilà La Tour-d'Auvergne qui m'aborde en me faisant des excuses. Je lui réponds en lui montrant ma main et en lui disant que j'avais engagé ma bague pour sauvermon honneur. II me dit d'un air triste qu'on lui avait manqué de parole, mais qu'il était certain de me rendre les cent louis le samedi sui\ant.
« Je vous en donne, ajouta-t-il, ma parole d'honneur.
— Votre parole d'honneur est dans ma caisse ; ainsi permettez que je n'y compte pas ; vous me rendrez les cent louis quand vous voudrez. »
A ces paroles, le comte devint pâle comme la mort.
« Ma parole d'honneur, mon cher Casanova, m'est plus chère que la vie, et je vous donnerai les cent louis demain à neuf heures du matin à cent pas du café qui est au bout des Champs-Elysées. Je vous les donnerai tête à tête, personne ne nous verra ; j'espère que vous ne manquerez pas de venir les prendre et que vous aurez votre épée ; j'aurai la mienne.
— .Ma foi, monsieur le comte, c'est vouloir me faire payer trop cher un bon mot. Vous me faites assurément
un grand honneur, mais j'aime mieux vous en demander pardon, si cela peut empêcher cette fâcheuse affaire.
— Non, j'ai tort beaucoup plus que vous, et ce tort ne peut être effacé qu'à la pointe de l'épée. Viendrez-vous ?
— Je ne saurais vous refuser, quelque pénible qu'il me soit de devoir vous promettre. »
En le quittant, je me rendis chez Silvia, et je soupai très tristement, car j'aimais réellement cet aimable seigneur, et le jeu n'en valait pas la chandelle. Je ne me serais point battu si j'avais pu me convaincre que j'avais tort; mais j'avais beau tourner l'affaire sous toutes ses faces, j« voyais toujours que tout le tort était du côté do l'excessive susceptibilité du comte, et je résolus que je lui donnerais satisfaction. Dans tous les cas, il ne pouvait me venir en idée de manquer au rendez-vous.
J'arrivai au café un instant après lui ; nous déjeunâmes, il paya ; ensuite nous sortîmes et nous nous dirigeâmes vers l'Etoile. Lorsque nous fûmes à l'abri de tous les regards, il tira de sa poche un rouleau de cent louis, et, me le donnant d'un air très noble, il me dit qu'un coup d'épée devait suffire à l'un ou à l'autre. Je n'avais pas la faculté de répondre.
Il s'écarta de quatre pas et mit l'épée à la main. Je l'imitai sans mot dire, et m'étant avancé, dès que nou? eûmes croisé le fer, je lui allonge ma boite à bras tendu. Certain de l'avoir blessé à la poitrine, je rorapsdeux pas en le sommant de sa parole.
Doux comme un agneau, il baissa son épée, et ayant mis la main dans son sein, il l'en retira toute teinte de sang et me dit d'un ton aimable :
« Je suis content. »
Je lui dis tout ce que je pouvais, tout ce que je devais
lui dire de plus honnête, tandis qu'il s'appliquait un mouchoir ; et, visitant la pointe de mon épée, j'éprouvai la plus grande satisfaction en voyant qu'elle n'était pas entrée de plus d'une ligne. Je le lui dis en lui offrant de l'accompagner. Il me remercia, et me pria d'être discret et de le considérer à l'avenir en véritable ami. Après lavoir embrassé en versant des larmes, je rentrai chez moi très affligé et riche d'une forte leçon. Cette affaire demeura inconnue à tout le monde, et huit jours après, nous soupâmes ensemble chez Camille.
Quelques jours après, je reçus de M. l'abbé de la Ville, pour ma mission de Dunkerque, la gratification de cinq cents louis dont j'ai parlé. Étant allé voir l'aimable Camille, elle me dit que La Tour-d'Auvergne était retenu dans son lit par une sciatique, et que si je voulais nous irions le lendemain lui faire une visite. J'acceptai et nous y allâmes. Après avoir déjeuné, je lui dis d'un air .sérieux, que, s'il voulait me laisser faire, je le guérirais ; car son mal n'était pas ce qu'on appelle précisément sciatique, mais un vent humide que je ferais partir, moyennant le tahsman de Salomon et cinq paroles. Il se mit à rire, mais il me dit de faire tout ce que je voudrais.
« Je m'en vais donc acheter un pinceau.
— J'enverrai un domestique.
— Non, car je dois être sûr qu'on n'aura pas marchandé, et puis il me faut aussi quelques drogues. »
J'achetai du nitre, de la fleur de soufre, du mercure et un petit pinceau ; puis, étant rentré :
« Il me faut, lui dis-je, un peu de votre..., ce liquide m'est indispensable, et il faut qu'elle soit toute fraîche. )>
Camille et lui riaient aux éclats, mais cela ne m'empêchait pas de garder mon sérieux de charlatan. Je lui donnai
un gobelet, je baissai modestement les rideaux; il fit ce que je voulais.
Je fis de tous ces ingrédients un mélange, et je dis à Camille qu'elle devait lui frotter la cuisse pendant que je murmurerais une conjuration : mais je la prévins que si pendant l'action elle avait le malheur de rire, tout serait perdu. Cette menace ne fît qu'accroître leur bonne humeur, et leur rire devenait inextinguible ; car au moment oii ils se croyaient maîtres de soi, ils se regardaient, et après avoir comprimé les premiers élans, ils finissaient par éclater de nouveau, au point que je commençais à croire que j'avais ordonné l'impossible. Enfin, après s'être tenu les côtes pendant une demi-heure, ils se mirent en devoir d'être sérieux et d'imiter le calme imperturbable dont je leur donnais l'exemple. La Tour-d'Auvergne fut le premier à se maîtriser, et, prenant son sérieux, il présenta la cuisse à Camille, qui, smiaginant jouer un rôle sur la scène, commença à frotter le malade, tandis qu'à demi-voix je marmottais des mots qu'ils n'auraient jamais pu comprendre, quelque bien que je les eusse prononcés, et cela par la raison que je ne les comprenais pas moi-même.
Je fus bien près de gâter l'efficacité de l'opération en voyant les grimaces que ces deux êtres faisaient pour garder leur sérieux Rien n'était plus comique que Camille Après leur avoir dit enfin que c'était assez frotté, je trempai mon pinceau dans l'amalgame, puis, d'un seul trait, je lui fis sur la cuisse l'étoile à cinq pointes, dite le signe de Salomon ; ensuitej'enveloppailacuisseavectroisserviettes, et je lui dis que s'il pouvait se tenir dans son lit tranquille pendant vingt-quatre heures, sans ôter les serviettes, je lui garantissais sa parfaite guérison.
Ce qu'il y a de plus risible, c'est que quand j'eus fini, ni
le comte ni Camille ne riaient plus : ils avaient l'air émerveillé, et moi...., il me semblait que j'avais fait la plus belle chose du monde. A force de répéter un mensonge, on peut finir par croire que c'est la vérité.
Quelques instants après cette opération, que j'avais faite sans préméditation et comme poussé par l'instinct, nous partîmes, Camille et moi, dans un fiacre, et je lui fis mille contes absurdes qu'elle écoula si attentivement, que lorsque je la quittai à sa porte, elle en était tout ébahie.
Quatre ou cinq jours après, ayant presque entièrement oublié cette comédie, j'entends des chevaux s'arrêter à ma porte, je regarde par la fenêtre et je vois M. de la Tourd'Auvergne descendre lestement et entrer chez moi.
« Vous étiez sûr de votre fait, mon ami, me dit-il en m'embrassant, puisque vous n'êtes pas venu voir comment je me portais le lendemain de votre étonnante opération.
— Certainement, j'en étais sûr ; mais si j'avais eu le temps, vous m'auriez vu malgré cela.
— Dites- moi S'il m'est permis de me mettre dans un bain.
— Point de bain que vous ne vous croyiez bien rétabli.
— Vous serez obéi. Tout le monde est étonné de ce fait, mon ami, car je n'ai pu m'empècher de conter ce miracle à toutes mes connaissances. Je trouve des esprits forts qui se moquent de moi, mais je les laisse dire.
— Vous auriez dû être discret, car vous connaissez Paris. On me traitera de charlatan.
— Tout le monde ne pense pas ainsi, et je suis venu vous demander un plaisir.
— De quoi s'agit-il ?
— J'ai une tante connue et reconnue pour savante dans toutes les cciences abstraites, grande chimiste, femme
POMPADOLR
LA COLI: 1-T I.A VILLK SOLS LOLIS XV l(jl
d'esprit, fort riche, seule maîtresse de sa fortune, et don la connaissance ne peut que vous être utile. Elle meur d'envie de vous voir; car elle prétend vous connaître, et soutien^ que vous n'êtes pas ce qu'on vous croit. Elle m'a conjuré de vous mener dîner chez elle, et j'espère que vous aurez la bonté d'accepter. Ma tante se nomme la marquise d'Urfé (i). »
Je ne connaissais point cette dame, mais le nom d'Urfé m'imposa dans l'instant, car je savais l'histoire du fameux Anne d'Urfé, qui avait brillé à la fin du seizième siècle. Cette dame était veuve de son arrière-pf tit-fils, et je sentis qu'il se pouvait fort bien qu'étant entrée dans sa famille, elle se fût imbue de toutes les sublimes doctrines d'une science qui m'intéressait beaucoup, toute chimérique que je la croyais. Je répondis donc à La Tour-d'Auvergne que j'étais à ses ordres, mais à condition qu'à dîner nous ne serions que nous trois.
« Elle a tous les jours une table de douze couverts, et vous dînerez avec tout ce qu'il y a de mieux dans la capitale.
— Voilà précisément, mon cher comte, ce que je ne veux pas ; car je déteste la' réputation de magicien que vous ne pouvez manquer de m'avoir faite.
Il) La famille d'Urfé s'éteignit le 13 octobre 1724 dans la personne de Joseph-Marie de Lascaris d'Urfé, lieutenant des gardes de corps du .-oi, mort sans enfants. Louis-Christophe de la Rochefoucauld, marquis de Langeac, ayant hérité des biens de cette maison, comme petil-flls de Françoise-Marie d'L'rfé, en releva le nom elles armes en vertu des susbtitution^, et fut nommé baiili de Forez en 1724. Il mourut le 7 janvier 1734, âgé de trente ans. Il avait épousé, le 11 septembre 1724, Jeanne CamuG de Ponlcarré, qui lui survécut plus de trente ans : c'est iamarcjuise d'Urfé dont Casanova va fructueusement exploiter la crédulité. Voir Aug. Bernard, les d'Urfé, Paris, 18.S9.
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— Il ne s'agit pas de ça ; vous êtes connu, et vous serez avec des gens qui ont pour vous une haute estime.
— En êtes-vous sûr?
— La duchesse de i'Oraguais (i) m'a dit que, il y a quatre ou cinq ans, vous alliez souvent au Palais-Royal et que vous passiez des journées entièi-es avec la duchesse d'Orléans ; Mme de Boufflers, Mme de Blois et Mm* de Melloit môme m'ont parlé de vous. Vous avez tort de ne pis reprendre vos anciennes habitudes. Ce qu« vou» avez fait de moi et sur moi ne laisse aucun doute que vous pouvez taire une brillante fortune. Je connais à Paris cent personnes de la première volée, hommes et femmes, qui ont la même maladie dont vous m'avez guéri, et qui vous donneraient la moitié de leur bien, si vous les guérissiez. »
La Tour d'Auvergne parlait fort juste; mais, comme je savais que sa cure merveilleuse n'était due qu'à un singulier hasard, je ne me sentais aucune envie de me rendre public et ridicule. Je lui dis donc qu'absolument je ne voulais pas m'exposer, et qu'il n'avait qu'à dire à Mme d'Urfé que j'aurais l'houncur de l'aller voir avec réserve et non autrement, et qu'elle pourrait me faire connaître le jour et l'heure où il lui plairait que je lui présentasse mes hommages.
Le même soir en rentrant chez moi, je trouvai un billet du comte où il me donnait rendez-vous aiix Tuilerie» pour le lendemain à midi, qu'il s'y trouverait et qu« d»
(1). Troisième fille de Mme de Nesle, née en 1714. D'esprit très hardi, elle se vantait « d'avoir un bijou conservé avec soin chez Mme de Lesdij^uières, née Duras, qui l'avait éduquée et gardée chez elle. Le roi, émerveillé du bijou, trouva bon de l'en dépouill;"r >. Puis il la maria au duc de Lauraguais, qu'il créa lieutenant général.
là il me mènerait chez sa tante, qui m'attendait avec impatience, que nous dînerions à nous trois et qu'elle ne serait visible pour personne que pour nous .
Exact au rendez-vous ainsi que le comte, nous nous rendîmes chez l\lme d'Urfé, qui demeurait quai des Théalins, à côté de l'hôtel Bouillon.
Belle, quoique vieille, Mme d'Urfé me reçut avec cette noble aisance de l'ancienne cour du temps de la régence. Nous passâmes une heure et demie à causer de choses indiflerentes, et, sans nous le dire, d'accord sur la maxime de nous étudier. Nous voulions réciproquement nous tirer les vers du nez.
Je n'avais pas de peine à jouer l'ignorant, car je l'étais en effet, et Mme d'Urfé, qui ne se montrait pas curieuse, trahissait, sans le vouloir, l'envie de se montrer savante ; cela me mettait tout à fait à mon aise, car j'étais certain de la rendre contente de moi, si je parvenais à la rendre contente d'elle-même.
A deux heures, on servit, sur une table à trois couverts, le même dîner que l'on servait chaque jour pour douze, et nous dînâmes d'une manière assez insignifiante, sous le rapport de la conversation, car nous ne parlâmes que de futilités, à l'instar de la bonne compagnie, ou plutôt du beau monde.
Après le dessert, La Tour d'Auvergne nous quitta pour aller voir le prince de Turenne, qu'il avait laissé le matin avec une forte fièvre, et &près son départ Mme d'Urfé commença à me parler chimie, magie, et tout ce qui faisait son culte ou, pour mieux dire, sa folie. Lorsque nous en vînmes au grand œuvre et que j'eus la bonhomie de lui demander si elle connaissait la matière première, la politesse seule l'empôcha d'éclater de rire ; mais avec
in4 TA COUR ET I.\ VILLK SOtJS LOtJlS XV
un sourire gracieux, elle me tiil qu'elle possédait déjà ce qu'on appelait la pierre philosophale, et qu'elle était rompue dans toutes lés grandes opérations. Ensuite elle me fit voir sa bibliothèque, qui avait appartenu au grand d'Urfé et à Renée de Savoie, sa femme ; mais elle lavait augmentée de manusci'its qui lui avaient coûté plus de cent mille francs. Paraceîse était son auteur favori, et selon sa croyance positive, il n'avait été ni homme ni femme, sans être hermaphrodite, et avait eu le malheur de s'empoisonner avec une trop forte dose de panacée ou de médecine universelle. Elle me montra un petit manuscrit où se trouvait le grand procédé expliqué en français, en lei'mes très clairs. Elle me dit qu'elle ne l'enfermait pas sous clef, parce qu'il était écrit en chiflVes et qu'elle seule en avait la clef.
« Vous ne croyez donc pas, madame, à la stéganographie?
— Non, monsieur, et si vous voulez l'accepter, en voici la copie dont je vous fais présent.
— Je l'accepte, madame, avec d'autant plus de reconnaissance, que je sais tout ce qu'il vaut. »
De la bibliothèque, nous passâmes dans le laboratoire, qui. positivement, m'étonna. Elle me montra une matière qu'elle tenait au feu depuis quinze ans et qui avait besoin d'y être encore pendant quatre ou cinq. C'était une poudre de projection, qui devait dans la minute opérer la transmutation de tous les métaux en l'or le plus pur. Elle me fit voir un tuyau par où le charbon descendait et allait entretenir le feu de son fourneau, toujours au même degré. Le '"Jiarbon était pous'^é par son poids naturel et toujours successivement et en quantité égale, de sorte qu'elle passait souvent trois mois sans visi'ier ce fourneau et que son feu éprouvât la moindre variation. La cendre s'éçhnppait|
LA covn Kl' i.A viLi.r sors i.ouis xv ir,r,
par un autre tuyau irès habilement pratiqué, et qui servait en même temps de ventilateur.
La calcination du mercure était un jeu d'enfant pour celte femme vraiment étonnante. Elle m'en montra de calciné et me dit que, quand je le voudrais, elle m'en ferait connaître le procédé. Elle me fit voir ensuite l'arbre de Diane (i) du fameux Taliamed, dont elle était élève. Ce T.iliamed était le savant Maillot, qui, selon Mme d'Urfé, n'était pas mort à Marseille, comme l'abbé Le Mascrier l'avait fait croire, car il était vivant ; et elle ajouta avec un petit sourire qu'elle recevait souvent de ses lettres. « Si le régent de France 1 avait écouté, me dit-elle, il vivrait encore. Ce cher régent, il a été mon premier ami, c'est lui qui m'a donné le sobriquet d'Egérie, et c'est lui qui me maria à M. d'Urfé. »
Elle possédait un commentaire de Raimond Lulle, qui avait éclairci tout ce qu'Arnaud de Villeneuve avait écrit d'après Roger Bacon et Heber, qui, selon elle, n'étaient point morts. Ce précieux manuscrit était dans une cassette d'ivoire dont elle gardait soigneusement la clef ; son laboratoire d'ailleurs était fermé à tout le monde. Elle me montra un baril rempli de platina del Pinio, qu'elle me dit être maîtresse de convertir en or quand bon lui sera- Dlerait. C'était M. Vood lui-même qui lui en avait fait présent en 1743. Elle me fit voir du même métal dans quatre vases différents. Dans trois le platine était intact dans de l'acide vitriolique, nitrique et marin ; mais dans le quatrième, ayant employé l'eau régale, le métal n'avait pu résister à son action. Elle le fondait au miroir ardent, et elle
(1) L'arbre de Diane était un sel, découvert par les alchimistes, qui cristallise en iigurant un arbre.
me dit que. seul, on ne pouvait pas le foudre autrement, ce qui, selon elle, prouvait que ce métal était supérieur à l'or. Elle m'en montra précipité par le sel ammoniac qui n'a jamais pu précipiter l'or.
Elle avait un athanor vivant depuis quinze ans. Je vis sa tour remplie de charbons noirs, ce qui me fit juger qu'elle y était allée un ou deux jours auparavant. En rentrant, je m'approchai de son aibre de Diane, et je lui demandai respectueusement si elle convenait que ce n'était qu'un jeu pour amuser les enfants ? Elle me répondit avec dignité qu'elle ne lavait composé que pour s'amuser en employant l'argent, le mercure, respril de nitre, en les cristallisant ensemble, et qu'elle ne regardait son arbre que comme une végétation métallique qui montrait en petit ce que la nature pourrait faire en grand ; mais elle ajouta très sérieusement qu'elle pouvait faire un arbre de Diane qui serait un véritable arbre du soleil, qui produirait des fruits d'or qu'on recueillerait et qui en reproduiraient jusqu'à l'extiuction d'un ingrédient qu'elle mêlerait aux six lépreux en proportion de leur quantité. Je lui répondis d'un ton modeste que je ne croyais pas la chose possible sans la poudre de projection. Mme d'Urié ne me répondit que par un gracieux sourire.
Elle me fit voir alors une écuelle de porcelaine dans laquelle il y avait du nitre, du mercure et du soufre, et sur une assiette un sel fixe.
« J'imagine, me dit la marquise, que ces ingrédients vous sont connus ?
— Je les connais, si ce sel fixe est de l'urine.
— Vous y êtes.
— J'admire votre pénétration, madame ! Vous avez analysé l'amalgamation avec laquellej'ai tracé le Pentacle sur
la cuisse de votre ueveu; mais il n'y a point de tartre qui puisse vous montrer les paroles qui donnent de la vertu au Pentacle.
— il lie faut pas du tartre pour cela, mais le manuscrit d'un adepte qu-e j'ai dans ma chambre el que je vous montrerai. Vous y trouverez vos propres paroles. »
Je ne répondis que par une inclination de tète, «t nous sortîm«« de ce curieux laboratoire.
A peine arrivés dans la chambre, Mm« d'Urfé tira d'une jolie cassette un petit livre noir qu'elle posa sur la table et elle se mit à chercher un phosphore. Tandis qu'elle cherchait, j'ouvris le livre qui était derrière elle et je vis qu'il était rempli de Pentacles, et je tombai par bonheur sur le même talisman que j'avais peint sur la cuisse du comte. 11 était entouré des noms des génies des planèles, deux exceptés, qui étaient ceux de Saturne et de Mars. Je refermai vite le livre. Ces génies étaient ceux d'Agrippa que je connaissais. Sans faire semblant de rien, je me rapprochai d'elle, et bientôt elle trouva le phosphore qu'elle cherchait et je fus véritablement surpris à sa vue; mais j'en parlerai ailleurs.
Mme la marquise se mit sur son canapé, me fit asseoir près d'elle et me demanda si je connaissais les talismau* du comte de Trêves.
« Je n'en ai jamais entendu parler, madame, mais je connais ceux de Polyphile.
— On px'étend que ce sont les mêmes.
— Je ne le crois pas.
— Nous le saurons si vous voulez écrire les paroles que vous avez prononcées en tractant le Pentacle sur la cuisse de mon neveu. Le livre sera le même, si sur celui-ci je vous trouve les paroles qui entourent le même talisman.
— Ce sérail une preuve, j'en conviens; je m'en vais les écrire. »
Je me mis à éci ire les noms des génies. Madame trouva le Pentacle, me récita les noms, et moi, contrefaisant l'étonné, je hii donne mon papier avec l'air de l'admiration, et elle montra la plus grande satisfaction en lisant les mêmes noms.
« Vous voyez, me dit-elle, que Polyphile et le comte de Trêves possédaient la même science.
— J'en conviendrai, madame, si dans votre livre on trouve la méthode do prononcer les noms ineffables. Connaissez-vous la théorie des heures planétaires ?
— Je crois que oui ; mais elle n'est pas nécessaire dans celte opération.
— Indispensable, madame, car c'est de là que dépend l'infaillibilito. J'ai peint le Pentacle de Salomon sur hx cuisse du comte de la Tour d'Auvergne à l'heure de Vénus, et si je n'avais pas commencé par Araël, qui est le génie dr la planète, mon opération aurait été sans effet.
— C'est ce que j'ignorais. ELaprès Araël?
— ïl faut aller à Mercure, de Mercure à la Lune, de la Lune il Jupiter et de Jupiter au Soleil. Vous voyez que c'est le cycle magique du système de Zoroastre, où je saute Saturne et Mars, que la science exclut dans cette opération.
— Et si vous aviez opéré dans l'heure de la Lune, par exemple ?
— Je serais alors allé à Jupiter, puis au Soleil, de là à Araël, c'est-à-dire à Vénus et j'aurais fini par Mercure.
— Je vois, monsieur, que vous possédez la pratique des heures avec une facilité surprenajile.
— Sans cela, madame, on ne peut rien foire en magie, car on n'a pas le temps de calculer; niais cela n'est pas
difficile. Une étude d'un mois en donne l'habilude à tout candidat. Ce qui est beaucoup plus difficile, c'est le culte, car il est beaucoup plus compliqué; mais on y parvient. Je ne sors jamais de chez moi sans connaître de combien de minutes est composée l'heure dans le jour courant, et j'ai soin que ma montre soit parfaitement réglée, car une minute de plus ou de moins décide de tout.
— Auriez-vous la complaisance de me communiquer cette théorie?
— Vous l'avez dans Artephius, et plus claire dans Saudivoye.
— Je les ai, mais ils sont en latin.
— Je vous en ferai la traduction.
— Vous aurez cette complaisance? Vous me rendrez heureuse.
— Vous m'avez fait voir des choses, madame, qui me forcent à ne point vous refuser, pour des raisons que, peutêtre, je pourrai vous dire demain.
— Pourquoi pas aujourd'hui?
— Parce que je dois auparavant savoir le nom de votre génie.
— Vous savez que j'ai un génie?
— Vous devez en avoir un, s'il est vrai que vous ayez !a poudre de projection.
— Je l'ai.
— Donnez-moi le serment de l'ordre.
— Je n'ose, et vous savez pourquoi.
— Demain, peut-être, je vous mettrai dans l'impossibilité de douter. »
Ce ridicule serment n'était autre que celui des princes rose-croix, qu'on ne s'entre-donne jamais sans se connaître auparavant; ainsi Mme d'Urfé avait et devait avoir peur
170 lA COUR ET LA VILLE SOUS LOUIS XY
de devenir indiscrète, et de mon côté je devais taire semblant d'avoir la même crainte. Le fait est que je crus devoir gagner du temps, car je savais parfaitement ce que c'était que ce serment. On peut se le donner entre hommes, sans inc>Scence; mais une femme comme Mme d'Urfé ilevail avoir quelque répugnance à le donner à un homme qu'elle voyait pour la première fois.
« Lorsque nous trouvons ce serment, me dit-elle, amioncé dans les saintes Ecritures, il est marqué par ces mots : // jura en lui niellant la main sur la cuisse. Mais ce n'est pas la cuisse, et par conséquent on ne trouve jamais qu'un homme prête serment à une femme de la manière voulue puisque la femme n'a point de verbe (i). »
Il était neuf heures du soir quand le comte de la Tour d'Auvergne entra dans l'appartement où nous étions, et il ne fut pas peu étonné de me trouver encore chez sa tante. Il nous dit que la fièvre de son cousin avait redoublé, et que la petite vérole était déclarée, « et je viens, ma
(1) Les contemporains de Casanova, A-oire même ses ennemis, constataient qu'il avait une connaissance parfaite des sciences occultes. Les citations qu'il lait des classiques ont été reconnues comme très exactes. Seule l'application qu'il en faisait était ré préhensible. — Agrippa de Ncltesheim, médecin et philosophe, cabbaliste allemand du commencement du seizième siècle, a écrit, entre autres ouvrages, un traité en trois volumes, en latin, sur la philosophie occulte. — Artephius, alchimiste et philosophe hermétique du douzième siècle, a écrit un Traité de la pierre philosophale. — Raimond Lulle ne fut pas seulement alchimiste ; il a écrit un volume de doctrine donnant une méthode mécanique de raisonne^uent d'après la loi des nombres. — Arnaud de Villeneuve fut médecin et alchimiste. — Sandivonius, médecin allemand du dix-septième siècle, s'occupa un peu d'alchiinie, mais surtout de physioloifie. Il se pesait continuellement ; il vivait dans une balance, pour faire des expériences sur la physiologie de la digestion.
chère tante, prendre congé de vous, au moins pour un mois, car je vais ra'enf ermer avec le malade. » Mme d'Urfé loua son zèle et lui remit un sachet en lui faisant promettre qu'il le rendrait après la guérison du prince. « Mettez-leli;ien sautoir autour du cou, et comptez sur une heureuse irruption et sur une guérison parfaite. » Il le lui promit, «t nous ayant souhaité le bonsoir, il s'en alla.
« J'ignore, madame la marquise, ce que contient votre sachet, mais si c'est de la magie, je n'ai aucune confiance en son effet, car vous avez négligé de lui donner la prescription sur l'heure.
— Pour le coup, c'est un electriim et la magie et l'heure n'ont rien à faire là.
— Vous me pardonnerez mon observation. »
Elle me dit qu'elle louait ma réserve, mais qu'elle était sûre que je ne serais pas mécontent de sa petite coterie, si je consentais à vouloir en faire partie. « Je vous ferai connaître tous mes amis, ajouta-t-elle, en vous faisant dîner avec chacun d'eux en trio, de manière qu'ensuite vous puissiez vous plaire avec tous. »
J'acceptai.
En conséquence de cet arrangement, le lendemain je dînai avec M. Gérin et sa nièce, qui ne rompait pas le trio scientifique; mais ils ne firent ma conquête ni l'un ni l'autre. Le second jour, je dînai avec un Irlandais nommé Macartney, physicien dans l'ancien goût et qui m'ennuya beaucoup. Le surlendemain, je me trouvai avec un moine qui, causant littérature, dit mille impertinences contr»:^ Voltaire, qu'alors j'aimais beaucoup, et contre ÏEsprit des Lois que j'admirais, et que le sot enfroqué refusait au grand Montesquieu, attribuant cet ouvrage sublime... à un moine. Autant aurait valu attribuer la création i) un
capucin. Le jour suivant, Mme d'Urle tne lit dîner avec le chevalier d'Arzigiiy, vieillard de quatre-vingts ans, homme vain, fat et par conséquent ridicule, qu'on appelait le doyen des pe«ts-maîtres; mais, comme il avait élc à la cour de Louis XIV, il était assez intéressant, parce i[u'û avait toute la politesse de ces temps et que sa mémoire était remplie des anecdotes de la cour de ce roi despote et fastueux.
Cet homme m'amusa beaucoup par ses ridicules; il mettait du rouge, ses habits étaient fleuris et ornés de pompons comme du temps de Mme de Sévigné; il se prétendait tendrement attaché à sa maîtresse, qui lui tenait une petite maison, où il soupait tous les jours en compagnie de ses amies, toutes jeunes, toutes charmantes, qui quittaient toutes les sociétés pour la sienne ; malgré cela, il n'était pas tenté de lui faire des infidélités, car il couchait régulièrement avec elle.
Aimable quoique décrépit, le chevalier d'Arzigny avait une douceur de caractère qui donnait à tout ce qu'il disait le vernis de la vérité, que, dans son métier de courtisan, il n'avait peut-être jamais connue. Il était d'une propreté extrême. Sa boutonnière était toujours ornée d'un bouquet des fleurs les plus odorantes, telles que tubéreuses, jonquilles et jasmin d'Espagne ; avec cela ses cheveux postiches étaient placardés de pommade à l'ambre, ses sourcils peints et parfumés et son râtelier d'ivoire, le tout i-épandail une forte odeur qui ne déplaisait pas à Mme d'Urfé, mais que j'avais peine à supporter. Sans cet inconvénient, je me serais probablement procuré sa société le plus souvent que j'aurais pu. Il était épicurien par système et avec une tranquillité étonnante. Il disait qu'il pasbcrait un bail pour recevoir vingt-quatre
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<oups de bâton 'chaque matin, si par là il devait être sûr lie ne pas mourir dans les vingt-ijuatre heures, et que plus il vieillirait, plus il accorderait la bastonnade plus ample. C'était, je pense, aiiier la vie.
Un autre jour je dînai avec M. Charon, conseiller en la grand'chambre et rapporteur d'un procès que Mme d'Urfé avait avec Mme du Châtelet, sa fille (i), qu'elle haïssait cordialement. Ce vieux conseiller, quarante ans auparavant, avait été l'amant heureux de la savante marquise, et à cause de ces vieux souvenirs, il se croyait obligé d'appuyer la cause de son ancienne amante. Alors les magistrats en France se croyaient le droit de donner raison à leurs amis et aux personnes qu'ils protégeaient, soit par penchant, soit par avarice ; ils achetaient leurs charges et croyaient de droit pouvoir vendre la justice.
RI. Charon m'ennuya comme les autres, et c'était naturel ; car la disparate était trop grande entre nous.
La scène changea le jour suivant, car je m'amusai avec M. de Viarme, jeune conseiller, qui vint dîner avec son épouse. Ce M. de Viarme était neveu de Mme d'Urfé, et sa femme, fort gentille, avait de l'esprit. C'était en somme un aimable couple. Il était l'auteur des Bemontrances au roi, ouvrage qui lui avait valu une grande réputation et qui avait été lu avidement par tout Paris. Il me dit que le métier d'un conseiller était de s'opposer à tout ce que le roi pouvait faire, même de bon. La raison qu'il m'allégua
(1) Mme d'Urfé avait eu trois enfpnts : 1» Alexandre-François de la Rochefourauld Lascaris dUrfc, marquis de Langeac, mort en 1742 à neuf ans ; 2" Adolaïde-Marie-ïliérèse, née le 6 août 1727, mariée le 7 mai 1751 à Alexandre-Jean maniuis du Chaslellel, gouverneur de I3iay-sur-Som.iie ; ^° Agnès-Marie, née en 17.S2, mariée en lirA à Paul-Edouard Colbert, comte de Creuilîy, mort le 26 lévrier 1756 ; Agnès-Marie mourut la même année.
pour justifier ce principe est celle qu'allèguent toutes Ips minorités des corps collectifs, et dont je crois ne pas devoir fatiguer mes lecteurs.
Le dîner le plus agréable fut celui que je fis avec Mme de Gergi qui vint avec le fameux aventurier connu sous le nom de comte de Saint-Germain (i). Cet homme, au lieu de manger, ne fil que parler du commencement à la fin du repas, et je faillis l'imiter en partie, car au lieu de manger, je ne faisais qu'écouter avec la plus grande attention ; il est vrai qu'il était difficile de parler mieux que lui.
Saint-Germain se donnait pour prodigieux, il voulait étonner et il réussissait souvent. Il avait un ton décisif, mais d'une nature si étudiée, qu'il ne déplaisait pas. Il était savant, parlait parfaitement la plupart des langues ; grand musicien, grand chimiste, d'une figure agréable et maître de se rendre toutes les femmes dociles; car en même temps qu'il leur donnait du fard et des cosmétiques
(1) Le véritable nom du pseudo-comte de Saint-Germain est resté inconnu, de même que son origine. C'était un érudit, doué d'une merveilleuse mémoire, ayant un grand usage du monde, un extérieur très avantageux, toutes qualités pour faire un aventurier de haut vol. Il connut en Allemagne le maréclial de Belle-Isl(' oui l'amena en France où il devint Vâme damnée, de Choiseul. 11 sut gagner la faveur de Mme de Pompa dour qui le présenta au roi. Le baron de Gleiclien, qui fut en relations proches avec lui, atteste que Saint-Germain lui montra une quantité considérable do merveilleux diamants et pierrerieb. L'imagination populaire aval! fait de lui un contemporain de Jésus-Christ, un homme qui avait plus de 2.000 ans. Voltaire, qui l'appelait un conte pour rire, disait de lui : « C'est un homme qui ne meurt point et qui sait tout. » Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut employé comme espion par différents ministres, ce qui lui valut de fort appréciables ressources. Il acheva sa vie auprès du prince de Hesse-Cassel et mourut à Sleàwig en 1784.
qui les embellissaient, il les flattait, non de les faire rajeunir, car il avait la modestie d'avouer que ceia lui était impossible, mais de les conserver dans l'état où il les prenait, au moyen d'une eau qui, disait-il, lui coûtait beaucoup, mais dont il leur faisait présent.
Il avait su se concilier la faveur de Mme de Pompadour qui lui avait fait parler au roi, à qui il avait fait un joli laboratoire ; car cet aimable monarque, qui s'ennuyaitpartout, croyait trouver du plaisir ou au moins distraire un peu son ennui en faisant des couleurs. Le roi lui avait donné un appartement à Chambord et cent mille livres pour la construction d'un laboratoire, et selon Saint-Germain, le roi, par ses productions chimiques, devait faire prospérer toutes les fabriques de France.
Cet homme singulier et né pour être le premier des imposteurs, disait, avec un ton d'assurance et par manière d'acquit, qu'il avait trois cents ans, qu'il possédait la panacée, qu'il faisait tout ce qu'il voulait de la nature, qu'il avait le secret de fondre les diamants et que de dix ou douze petits il en formait un grand de la plus belle eau et sans qu'ils perdissent rien de leur poids. Toutes ces opérations n'étaient pour lui que pures bagatelles. Malgré ses rodomontades, ses mensonges évidents et ses disparates outrées, je n'eus pas la force de le trouver insolent. Je ne ' le trouvai pas non plus respectable ; mais, comme malgré moi et à mon insu, je le trouvai étonnant, car il m'étonna.
Lorsque Mme d'Urfé m'eut fait faire toutes ces connaissances, je lui dis que j'aurais l'honneur de dîner avec elle toutes les fois qu'elle m'en témoignerait l'envie, mais que je désirais que ce fût en tête à tête, à l'exception de ses parents et de Saint-Germain, dont l'éloquence et les fanfaronnades m'amusaient. Cet homme singulier assistait
souvent au dîner des meilleures maisons de la capitale, mais il ne touchait à rien, disant que sa vie dépendait du genre de nourriture qu'il prenait et que personne ne pouvait connaître que lui. On s'accommodait assez de sa singularité, car on n'était curieux que de sa faconde qui, véritablement, était l'Ame de toutes les sociétés oii il se trouvait.
J'avais fini par connaître à fond Mme d'Urfé, qui me croyait fermement un adepte consommé sous le mc.sque de l'incognito, et cinq ou six semaines après elle se confirma dans cette idée chimérique, lorsqu'elle me demanda si j'avais déchiffré le manuscrit où se trouvait la prétendue explication du Grand Œuvre.
« Oui, lui dis-je, je l'ai déchiffré et par conséquent lu; mais je vous le rends en vous donnant ma parole d'honneur que je ne l'ai pas copié, car je n'y ai trouvé rien de nouveau.
— Sans la clef, monsieur, excusez-moi, mais je crois la chose impossible.
— Voulez-vous, madame, que je vous nomme la clef?
— Je vous en prie. »
^ Je lui donne la parole, qui n'était d'aucune langue, et voilà ma marquise tout ébahie. « C'est trop, monsieur, c'est trop ! je me croyais seule en possession de ce mot mystérieux, car je le conserve dans ma mémoire, je ne l'ai jamais écrit et je suis certaine de ne l'avoir jamais donné à personne, n
Je pouvais lui dire que le calcul qui m'avait servi à déchifïrer le manuscrit m'avait naturellement servi à deviner la clef ; mais il me vint la lubie de lui dire qu'un génie me l'avait révélée. Cette sottise me soumit entièrement cette femme vraiment savante, vraiment raison-
LA COL'n ET LA VILLE SOUS LOUIS XV 177
nablc.sur tout autre pomt que'sur sa marole. Quoi qu'il en soit, ma fausse confidence me donna sur Mme d'Urfé un ascendanl immense; je fus dès cet instant l'arbitre de son âme, et j'ai souvent abusé de mon pouvoir sur elle. Maintenant que je suis revenu des illusions qui ont accompagné ma vie, je ne me le rappelle qu'en rougissant, et j'en fais pénitence par l'obligation que je me suis imposée de dire toute la vérité en écrivant ces mémoires.
La grande chimère de cette bonne marquise était de croire fermement à la possibilité de pouvoir parvenir au colloque avec les génies, avec les esprits qu'on appelle élémentaires. Elle aurait donné tout ce qu'elle possédait pour y parvenir, et elle avait connu des imposteurs qui l'avaient trompée, en la flattant de lui faire atteindre le terme de ses vœux,
« Je ne savais pas, me dit-elle, que votre génie eût le pouvoir de forcer le mien à lui révéler mes secrets.
— Il n'a pas été nécessaire de forcer votre génie, madame, car le- mien sait tout par sa propre nature.
— Sait-il aussi ce que je renferme de plus secret dar:s mon âme ?
— Sans doute, et il est forcé de me le dire si je l'interroge.
— Pouvez-vous l'interroger quand vous voulez?
— Toujours, pourvu que j'aie du papier et de l'encre. .Je puis même le faire interroger par vous en vous disant son nom.
— Et vous me le diriez !
— J'en ai le pouvoir, madame, et pour vous en convaincre, mon génie se nomme Paralis. Faites-lui une question par écrit, comme vous la feriez à un simple moz-tel; demandezlui, par exemple comment j'ai pu Icchillrer votre mnnus-
cril, et voiis verrez comme je Tobligerai à vous répondre.
Mme d'Urfé, tremblante de joie, fait sa question et la met en nombres, puis en pyramide à ma façon, et je lui fais Jirer la réponse qu'elle met elle-même en lettres. Elle n'obtint d'abord que des consonnes : mais moyennant une seconde opération qui donna les voyelles, elle trouva la réponse exprimée en termes fort clairs. Sa surprise se peignait sur tous ses traits, car elle avait tiré de la pyramide la parole qui était la clef de son manuscrit. Je la quittai, emportant avec moi son âme, son cœur, son esprit et tout ce qui lui restait de bon sens.
Le prince de Turenne étant parfaitement rétabli de la petite vérole, le comte de La Tour-d'Auvergne l'avait quitté, et comme il connaissait le goût de sa tante pour les sciences abstraites, il ne s'éionna pas de me trouver comme établi auprès d'elle et devenu son seul ami.
Je le voyais à dîner avec plaisir, ainsi que tous les parents de la marquise, d'autant plus que leurs nobles procédés à mon égard m'enchantaient. C'étaient ses frères MM. de Pont -Carré et de Viarme qui venait d'être élu prévôt des marchands, et son fils. J'ai dit que Mme du Châtelet était fille de la marquise, mais im malheureux procès les rendait irréconciliables ; il n'était jamais question d'elle.
La Tour-d'Auvergne ayant dû partir pour rejoindre son régiment boulonnais, qui était en garnison en Bretagne, nous dînions presque tous les jours tête à tête, la marquise et moi, et ses gens me regardaient comme son miwl, quoique la chose ne pût guère paraître vraisen)bh)bh.^ ; mais ils croyaient par là justifier los longues heures qv.e nous passions ensemble. Mme d'L'rl'é me croyait riche, et elle s'était imaginé que je no m'étais placé dans la
loterie de l'École militaire que pour pouvoir garder l'incognito.
Selon elle, je possédais non seulement la pierre philosophale, mais encore le colloque avec tous les esprits élémenlaifes, et de là elle tirait la conséquence toute naturelle qu'il ne dépendait que de moi de bouleverser le monde, de faire le bonheur ou le malheur de la France, et elle n'attribuait la nécessité où elle me croyait de garder l'incognito qu'à la juste crainte que je devais avoir d'être arrêté, enfermé ; car cela, d'après ses idées, devait être immanquable, si le ministre parvenait à me connaître. Ces extravagances venaient des révélations que son génie lui faisait pendant la nuit, c'est-à-dire des rêves que faisait son imagination exaltée, et que sa raison infatuée lui présentait ensuite comme des réalités. Elle ne concevait pas la chose la plus simple, qui était, que si j'avais eu la puissance qu'elle me supposait, il n'y aurait pas eu de puissance capable de m'arrêter, d'abord parce que j'aurais tout prévu, tout su, puis parce que mon pouvoir ne se serait point trouvé lésé par l'action des verrous, puisque ma force était basée sur ma science, qu'il ne saurait être au pouvoir d'aucun despote d'arracher à qui l'a, sans le détruire ; or ma desiructionn'aurait pas été possible, si j 'avais eu à mes ordres la puissance des génies. Toutes ces considérations étaient du dernier simple; mais la passion et l'infatuation ne raisonnent pas.
En m'en parlant un jour de la meilleure loi du monde, elle me dit que son génie lui avait persuadé que je ne pouvais pas lui faire obtenir le colloque, parce qu'elle était femme ; car les génies ne se communiquaient ainsi qu'aux hommes, dont la nature est moins imparfaite ; mais que je pouvais, moyennant une opération qui m'était connue, la
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faire passer en âme dans le corps d'un enfant mâle né de l'accouplement philosophique d'un immortel avec une mortelle, ou d'un homme ordinaire avec une femme d'une nature divine.
Si j'avais cru pouvoir désabuser Mme d'Urfé et la ramener à l'état raisonnable de ses connaissances et de son esprit, je crois que je l'aurais entrepris, et cette œuvre aurait été méritoire ; mais j'étais persuadé que son infatuation était incurable, et je crus n'avoir rien de mieux à faire que de seconder sa folie et d'en profiter.
Si, agissant d'après tous les principes de l'honnête homme, je lui avais dit que toutes ses idées étaient absurdes, elle ne m'aurait pas cru ; elle m'aurait supposé jaloux dé ses connaissances, et j'aurais perda dans son esprit, sans qu'elle m'en eût cru moins savant. Dans cette persuasion, je ne trouvai rien de mieux à faire que de me laisser aller. D'ailleurs mon amour-propre ne pouvait être que flatté de me voir traiter comme le plus profond rosecroix, comme le plus puissant de tous les mortels, par une femme célèbre, qui jouissait d'une haute réputation de savoir, qui recevait les premières familles de France auxquelles elle était alliée, et qui par-dessus tout était plus riche de son portefeuille que de quatre-vingt mille livres de rente que lui donnaient une terre magnifique et de superbes maisons qu'elle possédait dans Paris. Je savais à n'en pas douter qu'au besoin elle n'aurait rien pu me refuser, et quoique je n'eusse formé aucun projet pour profiter de ses richesses, ni en tout, ni en partie, je sentais un certain plaisir à me reconnaître en pouvoir de le faire.
Malgré son immense fortune et le pouvoir qu'elle se croyait de faire de 1 or, Mme d'Urfé était avare, car elle ne dépensait guère que trente mille francs par an, et elle
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jouait à la Bourse ses épargnes, qui allaient au double. Un agent de change lui portait des effets royaux lorsqu'ils étaient au prix le plus bas, et les lui faisait vendre quand ils haussaient. De cette manière, pouvant attendre et saisir les moments les plus favorables de baisse et de hausse, elle avait considérablement enflé son portefeuille.
Plusieurs fois elle m'avait dit qu'elle était prête à donner tout ce qu'elle avait pour devenir homme et qu'elle savait que cela dépendait de moi. Un jour qu'elle m'en parlait avec ce ton de persuasion qui entraîne, je lui dis que j'étais forcé de lui avouer que j'étais en effet maître de l'opération, mais que je ne pouvais pas me résoudre à la faire sup elle, parce que je serais obligé pour cela de la faire mourir. Je croyais que cette confidence lui ôterait l'envie de passer, par cette épreuve ; mais que mes lecteurs jugent de ma surprise quand je l'entendis me dire :
« Je le sais, et je connais même le genre de mort auquel je serai assujettie ; mais je suis prête.
— Et quel est ce genre de mort, madame?
— C'est le même poison qui fit mourir Paracelse.
— Et croyez-vous que Paracelse ait obtenu Thyposlase?
— Non, mais je sais bien pourquoi.
— Voudriez-vous bien me le dire?
— C'est parce qu'il n'était ni homme ni femme, et que la nature mixte est opposée à l'hypostase ; il faut, pour pouvoir en jouir, être tout un ou tout autr^>.
— C'est vrai ; mais savez- vous comment on fait ce poison ? savez-vous qu'il est impossible, sans l'intervention d'une salamandre?
— Cela peut être ; c'est ce que je ne, savais pas. Je vous prie de demander à la cabale s'il y a à Paris une personne qui possède ce poison. »
Il me fut aisé de deviner qu'elle s'en croyait en possession, et je n'hésilai pas à le trouver dans la réponse que donna la pyramide. Je contrefis Tétonné ; mais elle, toute glorieuse :
« Vous voyez, me dit-elle, qu'il ne faut plus que l'enfant qui contienne le verbe masculin tiré d'une créature immortelle. Je suis instruite que cela dépend de vous, et je ne crois pas que vous puissiez manquer de courage par une pitié mal entendue que vous pouvez avoir de ma vieille carcasse. »
A ces mots, je me levai et je me plaçai à la fenêtre de sa chambre qui donnait sur le quai, où je restai un bon quart d'heure à réfléchir à sa folie. Quand je revins à la t.'ible où elle était assise, elle me regarda attentivement et, tout émue, elle me dit : « Est-il possible, mon cher ami? je vois que vous avez pleuré. »
Je ne cherchai pas à la désabuser, et, ayant pris mon épée et mon chapeau, je la quittai en soupirant. Son équipage, toujours à mes ordres, était à la porte, j'y montai et j'allai me promener sur les boulevards jusqu'à l'heure du spectacle, sans pouvoir revenir de la surprise que me causait cette femme singulière.
Mon frère avait été reçu à l'Académie de peinture par acclamation, après l'exposition d'un tableau de bataille qui fit l'admiration de tous les connaisseurs. L'Académie en fit l'acquisition pour cinq cents louis.
Il s'était amouraché de Caroline, et il l'aurait épousée, sans une infidélité qu'elle lui fit et qui le choqua à tel point que, pour lui ôter toute espérance de raccommodement, huit jours après, il épousa une figurante dans les ballets de la Comédie-Italienne. M. de Sanci, trésorier des économats du clergé, voulut faire la noce ; il aimait beau-
coup cette fille, et par reconnaissance de la belle action que mon frère avait faite en Tépousant, il lui procura des tableaux à faire pour tous ses amis, ce qui fut l'acheminement à sa grande fortune et à la haute réputation qu'il s'acquit.
Un banquier, M. Corneman, qui se trouvait à la noce de mon frère, s'étant attaché à moi, me parla beaucoup de la grande disette d'argent et me sollicita de parler au contrôleur général pour y trouver un remède. Il me dit qu'en donnant des effets royaux à un prix honnête à une compagnie de négociants d'Amsterdam, on pourrait en échange prendre des papiers de quelque autre puissance dont le crédit serait moins décrié que celui de la France, et qui seraient faciles à réaliser. Je le priai de n'en parler à personne et je lui promis d'agir.
Cette idée m'avait souri, et je m'en occupai toulo la nuit ; ausbi, dès le lendemain, je me rendis au palais Bourbon pour en parler à M. de Bernis. Il trouva l'idée excellente et me conseilla de faire un voyage en Hollande avec une lettre de recommandation de M. de Choiseul pour M. d'Afîri, ambassadeur à la Haye (i), auquel on pourrait faire passer quelques millions en papiers royaux pour les escompter suivant l'avantage que je pourrais y trouver. Il m'invita à m'aller consulter d'abord avec M. de Bou-
(1) M. Armand Baschet constate que les assertions de Casanova relatives à son voyage en Hollande et à sa présentation à M. d'Affri ministre résident, sont exactes. La précision des dates indiquées concorde parfaitement avec les lettres officielles du résident, retrouvées dans la correspondance (série Hollande) conservée aux. Archives des Affaires étrangères. M. d'Affri écrivit même au duc de Choiseul pour lui signaler que Casanova lui avait paru fort indiscret dans ses propos, fort léger en ses projets, ou fort adroit à cacher le vrai projet qui avait déterminé son voyage. (Voir le Livre, 1881.)
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logne, et surtout de n'avoir pas l'air d"uQ homme qui irait à tâtons, « Dès que vous ne demanderez point d'argent d avance, me dit-il, on vous donnera toutes les lettres de recommandation que vous pourrez désirer. »
Cette conversation me monta la tête, et le même jour je vis le contrôleur général qui , trouvant mon idée très bonne, me dit que M. le duc de Choiseul serait le lendemain aux Invalides et que je devais lui parler sans perte de temps, en lui remettant un billet qu'il allait écrire. « Quant à moi me dil-il, je ferai passer sans délai pour vingt millions de billets à notre ambassadeur, et si vous n'obtenez point le succès que j'espère de votre entreprise, ces etï'ets retourneront en Franco. »
Je réponds qu'ils n'y reviendront pas, si l'on veut se contont-^r d'un prix honnête.
« On va faire la paix, c'est sûr ; ainsi il ne faut vous on défaire qu'à très peu de perte. Mais sur ce point, /oûs vous entendiez avec l'ambassadeur qui aura toutes les instructions nécessaires. »
Je me trouvais si flatté de cette commission, que je passai la nuit blanche à y réfléchir. Je me rendis aux Invahdes, et M. de Choiseul, fameux pour aller vite en besogne, n'eut pas plus tôt lu le billet de M. de Boulogne, qu'il s'entretint avec moi quelques minutes sur ce sujet, et puis me fit faire une lettre pour M. d'Affri, qu'il lut et signa sans me ]a lire, et dès qu'elle fut cachetée, il me la remit et me souliaita un heureux voyage.
Je me hâtai de prendre un passeport, et le même jour je pris congé de Mme Balletti et de tous mes amis, excepté de Mme d'Urfé avec laquelle je devais passer toute la jouinée suivante, et j'autorisai mon fidèle commise signer tous les billets de mon bureau.
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Ayant iuiormé Mme d'Uvlé que j'allais eu Hollande pour 1g bien de la France et que je serais de retour au commencement de février, elle me pria de me charger de plusieurs actions de la compagnie des Indes de Gothembourg et de les lui vendre. Elle en avait pour soixante mille francs qu'elle ne pouvait pas vendre à la Bourse do Paris, parce qu'il n'y avait point d'argent. En outre, on ne voulait pas lui en donner lïntérêt qu'elles portaient, et qui était considérable, car il y avait trois ans qu'on n'avait pas payé de dividende.
Consentant à lui rendre ce service, il fallut qu'elle me rendît dépositaire et plus encore, propriétaire de ces actions par un contrat de vente, ce qu'elle fit le jour même par-devant notaire, où nous nous rendîmes ensemble.
Rentrés chez elle, je voulus lui faire une obligation qui lui garantît la propriété de ces effets et m'engager à Ini en remettre la valeur à mon retour en France ; mais elle s'y opposa formellement, et je la laissai persuadée de ma loyauté.
Je passai chez M, Corneman, qui me donna une lettre de change sur M. Boaz, banquier Israélite de la cour à la Haye, pour trois mille florins, ensuite je paid-is.