‹ La cour & la ville sous Louis XVChapitre 4 sur 39 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

rentrer de Trieste à Venise quelques moines arméniens mécontents du gouvernement du Saint-Siège, fugitifs de leur monastère de San Lozaro de Venise, et tout nréts à en établir un autre à Trieste, sous la protection de Tinipératrice-reine, avec la faculté d'administrer les sacr'iments è leurs nationaux et de fonder une imprimerie dont l'établissement pouvait nuire aux intérêts commerciaux de Venise.

Casanova, ayant réussi à rendre ce service à sa patrie, devient alors agent secret du tribunal des inquisiteurs pour le service intérieur, à partir de 1775. En 1782, dans un débat d'intérêt, le patricien Carlo Grimani donne tort à Casanova. Celui-ci, pour se venger, écrit un pamphlet violemment insolent, Ne amori ne donne, ovvero la Stalla (TAugia ripiilita [Ni amours, ni femmes, ou les Ecuries d'Augias nettoyées). Comme ce libelle était plein d'allusions faciles à saisir, il soulève une indignation générale parmi les patriciens, et Casanova est obligé de quitter Venise. Il se rend à Trieste, puis sans doate à Vienne. Le 6 septembre 1788, il écrit d'Anvers à un de ses bons amis, l'abbé Eusebio délia Lena, en lui racontant qu'à Spa, une dame anglaise, qui avait la rage de parler latin, voul le soumettre à des épreuves qu'il juge inutile de préciser. Il refuse toutes ses propositions, disant même qu'il ne les fera jamais connaître à quiconque, mais il ne croit pas devoir refuser aussi « un ordre sur son banquier de vingtcinq guinées. »

Le 20 septembre, il est à Paris, où son ami Eusebio le présente, en 1784, chez l'ambassadeurde Venise, au comte Waldstein, neveu du Prince de Ligne. Casanova connaissait à fond tous les classiques des sciences occultes; le comte de Waldstein était fort engagé dans ces mêmes

XVI INTRODi;f:TION

sciences, il croyait sérieusement à la cabale. Casanova dut gagnciaisément sa confiance et sa faveur. Il devient bibliothécaire du château de Dux, près Tœplitz en Bohème, aux appointements de mille florins par an.

« C'est en cette qualité, dit le prince de Ligne, qu'il a passé les quatorze dernières années de sa vie au chàleau de Dux, près Tœplitz, où pendant six étés il me rendit heureux par son enthousiasme pour moi et par son utile et agréable instruction.

Qu'on ne croie point cependant que daus ce port de tranquillité que la bienfaisance du comte de Waldstein lui avait ouvert contre les orages, il n'en ait pas cherché. C'était un besoin inhérent à sa nature. Il n'y avait pas de jour où, pour son café, son lait, son plat de macoroni qu'il exigeai!, il n'eût une querelle dans la maibon. Le cuisinier iui avait manqu î la polenta, l'écuyer lui avait donné un mauvais cocher pour venii me voir, des chiens avaient aboyé p(?nduut la nuit ; plus de convives que n'en attendait Waldstein '^'•lient cause qu'il avait mangé à une petite table. Un corde chasse avait déchiré ses oreilles par quelques sons aigres et faux. Le curé l'avait ennuyé eu s'avisant de vouloir le convertir. Le comte ne lui avait pas dit bonjour le premier. La soupe, par malice, lui avait été servie trop chaude. Un valet l'avait fait attendre pour lui servir à boire. Il n'avait pas été présenté à un liomme de considération qui était venu voir la lance qui perça le grand "Waldstein. Le comte avait prêté un livre sans l'en prévenir. Un palefrenier ne lui avait pas été son chapeau en passant. 11 a parlé allemand, on ne l'a pas entendu. Il s'est fâché, on a ri. Il a koutré de ses vers français, on a ri. Il a gesticulé en déclamant des vers italiens, on a ri. Il a fait, er.. entrant, la révérence, comme le lui avait appris Marcel, le fameux maître de danse, il y a soixante ans, on a ri. Il a fait, à chaque bal, le pas grave de son menuet, on t.. ri- 11 a mis son plumet blanc, son droguet de soie doré, sa veste de velours noir, et ses jarretières à boucles de strass sur des bas de soie à rouleau, on a ri. « Cospello ! disait-il, canailles que vous êtes, vous êtes tous des' Jacobins, vous manquflz an comte, et le comte me manque, en ne vous punissant

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« Monsieur, lui dit-il, j'ai percé le ventre du grand général de Pologne, je ne suis pas né gentilhomme, mais je me suis fait gentilhomme. »

l.e comte a ri : grief de plus.

Le comte un jour entre chez lui, avec deux paires de pistolets, sans dire un mot, le regardant sérieusement, et mourant d'envie d'éclater de rire. Casanova pleure, l'embrasse et dit : « Je tuerai mon bienfaiteur !... O che bellacosa ! » Se reprenant et craignant qu'on ne le soupçonne de manquer de courage, il accepte les pistolets, les rend avec grâce, comme la main qu'on donne au menuet à la hauteur de l'œil, pleure encore et parle magie, cabale et macaroni.

Les mères du village se plaignent que Casanova veut apprendre des sottises à toutes les petites filles et dit que ce sont des démocrate?. Il donne le nom de Calvados, je ne sais pourquoi, à l'abbaye d'Ossegg, située à une demie-lieue, se brouille et brouille le comte avec les moines. Il se donne des indigestions et dit qu'on veut l'empoisonner. Il est versé, c'est par ordre des Jacobins. Il prend à crédit à la manufacture de draps d'Oberteitersdorf, appartenant au comte, et dit qu'on lui manque de respect quand on vient lui, demander de l'argent.

Le moyen de résister à tant de persécutions.

Dieu lui ordonne de quitter Dux. Sans y croire autant qu'à sa mort, dont il ne doutait plus, il prétendait que chaque chose qu'il avait faite, c'était par l'ordre de Dieu, et c'était sa dex-ise. Dieu lui ordonne de me demander des lettres de recommandation pour le duc de Weimar, qui m'aime beaucoup ; pour la duchesse de Gotha, qui ne me connaît pas, et pour des juifs de Berlin ; et il part en cachette, laissant au comte Waldstein une lettre tendre, fière, honnête et irritée. Waldstein rit et dit qu'il reviendra. On fait attendre Casanova dans les antichambres ; on ne lui donne de place ni de gouverneur, ni de bibliothécaire, ni de chanjbcllan. Il dit partout que les Allemands sont bien bêtes. L'excellent et très aimable duc de Weimar le reçoit à merveille ; mais dans l'instant il devient jaloux de Goethe et de Wieland, ses protégés à juste titre. Il déclame contre eux, contre la littérature du pays, qui ne connaît pas et ne peut connaître. A Beiin, il déclame conîre l'iguoraEce, la superstition et la friponnerie des Hébreux aiixtiucis

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je l'avais adressé, tire cependant, pour l'argent qu'ils lui prêtent, ries lettres de chantre sur le comte, qui rit, paye et l'embrasse ((ùand il revient. Casanova rit, pleure, et lui dit que Dieu lui avait ordonné de faire ce voyage de six sera;:ines, de partir sans le lui dire et de rentrer dans sa chambre de Dux. Enchanté de nous revoir, il nous raconte plaisamment toutes les contrariétés qu'il a éprouvées et auxquelles sa susceptibilité donne le nom d'humiliation». « Je suis fier, disait-il, parce que je ne suis rien. >

Huit jours après son retour, que de nouveaux malheurs ! on sert des fraises à tout le monde avant lui ; il ne lui en reste pas. Pour comble de chagrin, son portrait, qu'il avait dans la chambre et qu'il croyait enlevé par un de ses admirateurs, se trouve salement placardé à la porte des lieux d'aisance.

Il passe ainsi cinq ans à s'agiter, à se désoler, à gémir surtout de la conquête de son ingrate patrie, et à nous parler de la ligue de Cambrai, de la gloire de son ancienne et superbe Venise, qui avait résisté à l'Europe et à l'Asie. Son appétit diminuant tous les jours, il regretta assez peu la vie, qu'il linit noblement vis-à-vis de Dieu ot des hommes. 11 reçut avec de grands gestes et quelques sentences les sacrements et dit :

« Grand Dieu, et vous tous témoins de ma mort, j'ai vécu en philosophe et je meurs en chrétien (1). »

Ce nVstpas sans quelque appréhension que nous avons écrit ces ligues qui, dans leur sécheresse concise, n'ont que la prétention d'être furieusement incomplètes. Mais que faire en face d'une existence aussi pitloresquement remplie, et qui déborde toujours ? Les Mémoires de Casanova, a dit M. Arthur Symons, sont « l'histoire d'une vie unique, d'une personnalité unique, une des plus grandes autobiographies qui existent. Il faudrait transcrire, et non

(1) Casanova mourul à Dux, le 4 juin 1798.

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tenter de résumer. Essayons du moins de saisir quelques instantanés de notre héros en des circonstances qui, pour de plus vulgaires personnages, auraient fait époq'ue.

Dans les pages qui composent ce volume, nous verrons Casanova reçu en France dans tous les mondes, causant librement aA^ec le duc de Choiseul comme avec son ami l'abbé de Bernis, discutanlavec des financiers de l'envergure des frères Paris ; nous le retrouverons chez Crébillon, chez J.-J. Rousseau, chez Voltaire surtout, avec lequel il passa quelques journées bien occupées, à Ferney.

Hors de France, ce noble aventurier n'était pas moins bien accueilli, voire même par les têtes couronnées, sans jamais d'ailleurs rien abdiquer de Tindépeiidance de son esprit et de son langage.

Tout jeune encore, il rencontre à Luxembourg Joseph II d'Autriche. « lime parlait avec une juste décision de quelqu'un qui avait échangé des sommes immenses et quantité de bassesses contre de misérables parchemins, et à ce sujet il me dit :

« Je méprise ceux qui achètent la noblesse.

« — C'est avec raison, mais que penser de ceux qui la « vendent? »

« Après cette question, il me tourna le dos, et ne me jugea plus digne de m'adresser la parole (i). »

En 1763, il est à Londres, où le comte de Guerchy le présente à la cour :

« Georges III cie parla, mais si basque, ne le comprenant point, jjene pus lui répondre que par une inclination. La reine y suppléa et je fus enchanté de voir, parmi ceux qui lui faisaient leur cour, le sot résident de ma chère république. Dès que M. de Guerchi

(1) Mémoires de Casanova, t. II, p. 407.

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