CHAPITRE VU
Succès financier. — Casanova rentre à Paris avec un flls adoptif.
— Compliments de M. de Choiseul et de Mme de Pompadoar.
— Le Parc-aux-Cerfs. — L'eau de jeunesse de la marquise. — Saint-Germain et le roi. — La Petite Pologne. — Pro\el d'impôt sui les successions. — Disgrâce de M. de Bernis. — Casanova chez J.-J. Rousseau. — La ménagerie de Jean-Jacques. — Entreprise d'impression sur les élolTes de soie. — Le harem de Casanova.—En pleine procédure. — Au Fort-l'Évêque. — Délivré par Mme d'Urfé. — Départ de Paris: nouvelles combinaisons financières. — UEspril, d'Helvétius.
A Amsterdam, Casanova put céder les obligations de Mme d'Urfé avec un bénéfice inespéré, pour une somme de soixante-douze mille francs. « Ce bénéfice, dit-il, me fit le plus grand honneur auprès de Mme cVUrfé, qui ne s'attendait peut-être pas à autant de loyauté de ma part. »
Pour l'escompte des vingt millions, il obtint également un beau succès. Après de multiples pourparlers, en lui fil savoir que la France ne perdrait que 9 p. 100 dans la vente de cette somme, mais qu'il n'aurait droit à aucun courtage.
J'envoyai tout de suite copie de ce marché à M. d'Affri, en le suppliant de l'expédier sans retard et à mes frais à
M. le contrôleur général avec une lettre, dans laquelle je lui mandais que l'affaire serait irrévocablement manquée s'il différait un seul jour d'envoyer à M. d'Affri plein pouvoir de me délivrer l'autorisation qui m'était nécessaire pour stipuler. J'écrivis dans le même sens h M. de Courteil et à M. de Choiseul, les orévenant que dans la transaction je n'obtenais rien pour moi, mais leur disant que je n'en conclurais pas moins une affaire qui me paraissait avantageuse, et que d'ailleurs j'étais certain qu'on me rembourserait de mes frais à Versailles, où l'on ne me refuserait pas l'indemnité que j'avais le droit d'espérer.
Dix à douze jours après avoir envoyé l'ultimatum, je reçus une lettre de M. de Boulogne qui m'informait que M. d'Affri était muni de toutes les instructions que je pouvais désirer pour conclure l'échange des vmgt millions, et M. l'ambassadeur m'en adressa une autre qui confirmait les assertions du contrôleur général. Il m'avertissait de prendre bien mes mesures, car il ne livrerait les effets royaux qu'en recevant en espèces courantes 18,200,900 francs.
En Hollande, Casanova retrouve une femme avec laquelle il fit Jadis à Venise le geste d'amour, comme avec tant d'autres. Celle-ci, qui a nom Thérèse Imer, a une fdle, Sophie ressemblant irait pour trait à Casanova, mais dont elle refuce de se séparer, et un fds de treize ans auquel laventnrier s'intéresse et qu'il amène à Paris.
Pendant mon court voyage de la Haye à Paris, j'eus tout le temps de m'apercevoir que l'âme de mon fils adoptif n'était pas aussi belle que son petit individu était joli.
La partie de l'éducation que sa mère avait le plus soignée en lui, c'était, comme je l'ai dit, la discrétion. Celte
IfS I.\ COL'R KT LA. VILLE fOUP LOLlfï XV
qualité duns son iiis élait celle que son propre intérêt voulait qu'il eût cîe préférence, et mes lecteurs n'ont pas besoin que, je sois plus explicite ; mais l'enfant, en suivant la direction que lui donnait sa mère, n'ayant pas assez de raison pour se modérer, avait outré la discrétion, et cette qualité se trouva bientôt accompagnée de trois grands défauts, la dissimulation, la méfiance et la fausse confidence ; beau trio de mensonges dans un individu qui touchait à peine au commencement de la puberté. Non seulement il ne disait pas ce qu'il savait, mais il faisait semblant desavoir ce qu'il ne savait pas. Pour bien réussir, il sentait qu'il devait se rendre impénétrable, et, pour l'être, il s'était habitué à imposer silence à son cœur et à ne jamais rien dire qu'il n'eût arrangé d'avance dans son esprit. Il croyait être prudent quand il induisait en erreur, et comme son cœur était incapable d'aucune impression généreuse, ce petit malheureux semblait condamné à ne jsimais connaître l'amitié et à n'avoir jamais d'ami.
Prévoyant que Mme d'Urfé compterait sur lui pour Taccomplissement de sa chimérique hyposla.'ie, et que plus je lui ferais un mystère de sa naissance, plus son génie lui ferait forger des extravagances, je lui ordonnai de ne rien cacher de tout ce qui le regardai!, si une dame à laquelle je le présenterais venait à lui faire des questions tète à tète, il me promit obéissance, mais il ne s'attendait pas à l'ordre que je lui donnai d'être sincère.
En arrivant à Paris, ma première visite fut à mon protecteur, que je trouvai en grande compagnie. Je vis dans son cercle lambassadeur de Venise, qui ne fit pas semblant de me connaître.
« Depuis quand à Paris ? me dit le ministre en me prenant la main.
LA COUR ET LA VILLE SOUS LOUIS XV Igg
— Depuis ce moment. Je sors de ma chaise de poste.
— Aliez donc à Versailles : vous y trouverez le duc de Choiseul et le contrôleur général. Vous avez fait des merveilles; allez vous faire admirer et revenez me voir après. Dites à M. le duc que j'ai expédié à Voltaire un passeport du roi qui le nomme son ge-ntilhomme ordinaire. »
On ne va pas à Versailles à midi ; mais c'était le langai^^e des ministres quand ils étaient à Paris. C'est comme si Versailles avait été au bout de la rue.
Au lieu d'aller de suite à ce séjour fastueux des rois de France, je me rendis chez Mme d'Urfé.
Cette dame me reçut en me disant que son génie lu avait fait connaître qu'elle me verrait le même jour et qu'elle était enchantée de sa véracité.
(( Corneman m'a dit que ce que vous aviez fait en Hollande passe pour merveilleux, mais moi j'y vois une merveille d'un autre genre, car je suis sûre que c'est vous qui avez accepté les vingt millions. Les fonds sont en hausse, et on verra dans la semaine une circulation de cent millions pour le moins- Vous ne vous offenserez pas que j'aie osé vous faire un présent si mesquin : car douze raille francs sont bien peu de chose pour vous. Vous n'y verrez que l'amitié qui a voulu parler.
« Son langage est justement apprécié.
u Je vais ordonner au suisse de tenir porte close, car je suis trop heureuse de vous revoir pour consentir à ne pas vous posséder tout entier. »
Je ne répondis à ce compliment flatteur que par une profonde révérence et je la vis tressaillir de joie quand je lui annonçai que j'avais amené de Hollande un jeune garçon de douze ans, que j'avais l'intention de placer dans
le meilleur pensionnat de Paris afin de lui l'aire donner une éducation soignée.
« Je me charge de le mettre chez Viar, où sont mes neveux. Comment se nomme-t-il? Oii est-il? Je sais bien ce que c'est que ce garçon ! il me larde bien de le voir. Pourquoi, monsieur Casanova, n'êtes-vous pas descendu chez moi ? >>
Ses questions et ses réponses se succédaient avec une rapidité extrême; il m'aurait été impossible de trouver 4 placer une syllabe au milieu de tout cela, quand bien même je l'aurais voulu; mais j'étais bien aise de lui voir jeter son premier feu et je n'avais garde de l'interrompre. Au premier moment de silence, je lui dis que j'aurais l'honneur de lui présenter mon jeune homme le surlendemain, car le lendemain était destiné pour Versailles.
« Ce précieux jeune homme parle-t-il français? En attendant que j'arrange tout pour sa pension, il faut absolument que vous le laissiez chez moi.
— Nous parlerons de cela après-demain, madame.
— Qu'il me tarde d'être à cet après-demain! » En quittant Mme d'Urfé, je me rendis à mon bureau, et
j'eus la satisfaction de trouver tout parfaitement en ordre De là je me rendis à la Comédie-Italienne, où Silvia jouait ce soir-là. J'allai la trouver dans sa loge où elle était avec sa fille.
« Mon ami, me dit-elle en me voyant, je sais que vous avez fait de très bonnes affaires en Hollande, et je vous en fais mes félicitations. »
Je la surpris agréablement, en lui disant que j'avais travaillé pour sa fille, et Manon rougit et baissa les yeux d'une manière assez significative.
Le lendemain, je partis au point du jour pour Versailles,
et M. de Choiseul me reçut comme la première fois; on le coiffait, mais pour le coup il posa la plume; ce qui me prouva que j'avais grandi à ses yeux. Après un léger compliment gracieux, il me dit que si je me sentais la force de négocier un emprunt de cent millions de florins à 4 p. 100, il me ferait donner un caractère honorable pour appuyer mes négociations. Je lui répondis que j'y penserais après que j'aurais vu quelle récompense on me donnerait pour ce que j'avais fait.
« Mais tout le monde dit que vous avez gagné deux cent mille florins.
— Ce ne serait point mal; un demi-million de francs serait un bon commencement de fortune; mais je puis assurer Votre Excellence qu'il n'en est rien ; d'ailleurs, qu'on présente la moindre preuve du fait, et je passe condamnation. Je crois pouvoir prétendre au droit de courtage.
— C'est vrai. Allez vous expliquer avec le contrôleur général. »
M. de Boulogne suspendit son travail pour me faire l'accueil le plus gracieux, mais quand je lui dis qu'il me devait cent mille florins, il sourit ironiquement.
« Je sais, me dit-il, que vous êtes porteur de cent mille écus en lettres de change à votre ordre.
— C'est vrai, mais certes cela n'a rien de commun avec ce que j'ai fait. C'est un fait prouvé, et je m'en rapporte à M. d'Affri. J'ai d'ailleurs un projet immanquable pour augmenter de vingt millions les revenus du roi, et ceux qui les payeront ne pourront pas s'en plaindre.
— A merveille! mettez-le h exécution, et je m'engage à vous faire donner par le roi une pension île cent naille francs, et des lettres de noblesse, si vous voulez devenir Français.
— Ceci demande réilexion. »
En sortant de chez M. de Boulogne, je me rendis aux petits appartements, où Mme de Pompadour faisait répéter uu baîlel.
Dès qu'elle m'aperçut, elle me salua, et m'étant approché, elle me dit que j'étais un habile négociateur et que Ici messieurs de là-bas n'avaient pas su m'apprécier. Elle se rappelait toujours ce que je lui avais dit il y avait huit ans, au théâtre de' Fontainebleau. Je lui répondis que tous \v.-i biens venaient d'en haut, et que j'espérais y parvenir si j'avais le bonheur de mériter .son suffrage.
De retour à Paris, je me rendis à Ihôtel Bourbon pour informer mon protecteur du résultat de mon voyage. Il me conseilla de continuer à faire de bonnes affaires pour le gouvernement, parce que c'était le plus sur moyen d'assurer le succès des miennes.
En arrivant chez moi, je n'y trouvai plus mon fils. Mon hôtesse me dit qu'une grande dame était venue faire visite à monsieur le comte et qu'elle l'avait emmené avec^ elle. Devinant que c'était Mme d'Urfé, j'allai me coucher sans inquiétude.
Le lendemain je trouvai mon prétendu fils chez Mme d'Urfé, ou, pour mieux dire, dans les bras • de cette chère visionnaire. Elle s'évertua à me faire des excuses sur son enlèvement, et je le tournai en plaisanterie, n'ayant rien de mieux à faire. Je dis au petit bonhomme qu'il devait considérer Mme d'Urfé comme sa reine et n'avoir rien de caché pour elle.
« Je l'ai, me dit-elle, fait coucher avec moi, mais je serai obligée de me priver de ce plaisir, à moins qu'il ne m© promette d'être plus sap^e à l'avenir. »
Je tro"-vai la chose sublime, et le petit bonhomme, mal-
gri" le rouge <{iii lui éUill monté au visage, la pria de lui dire en quoi il avai?. pu l'offenser...
« Nous aurons, me dit Mme d'Urf^, le comte de Saint- Germain à dîner; je sais qu^e cet original vous amuse, et je veux que vous vous plaisiez chez moi.
— Pour me plaire chez vous, madame, je n'ai besoin que de vous-même; cependant je vous suis reconnaissant de vos bienveillantes attentions. »
Saint-Germain vint et à son ordinaire se mit à table, non pour manger, mais pour parler. Il contait avec une imperturbable assurance des choses incroyables qu'il fallait faire semblant de croire, puisqu'il en avait toujours été témoin oculaire, ou qu'il se disait le héros de l'aventure. Cependant je fus forcé d'éclater de rire lorsqu'il nous conta un fait qui lui était arrivé en dînant avec les pères du concile de Trente.
Mme d'Urfé portait au cou, en forme de bijou, un gros aimant armé. Elle prétendait qu'un jour cet aimant attirerait la foudre et que par ce moyen elle monterait au soleil. J'avais envie de lui dii'e que lorsqu'elle y serait arrivée, elle ne se trouverait pas plus élevée que sur notre planète; mais je me retins, et le fameu?;: imposteur s'empressa d'ajouter que le fait était immanquable, et qu'il n'y avait que lui de capable d'augmenter mille fois la force de l'aimant. Je lui dis froidement que je gagerais vingt mille écus qu'il n'augmenterait pas seulement du double la force de celui que Mme d'Urfé portait sur elle. Mme d'Urfé s'interposa pour empêcher la gageure, et après table, elle me dit tête à tête que j'aurais perdu, parce que Saint- Germain était magicien. On sent bien que je lui donnai raison.
Quelques jours après, ce prétendu magicien partit pour
Chambord, où le roi lui avait donné un appartement et cent mille francs pour qu'il pût librement travailler aux teintures qui devaient assurer aux fabriques de draps du royaume la supériorité du teinl sur ceux de tous les autres pays. Saint-Germain avait séduit le monarque en lui montant à Trianon un laboratoire où il s'amusait quelquefois, quoiqu'il fût fort peu savant en chimie; mais le roi s'ennuyait partout, excepté à la chasse; le Parc-aux-Cerfs ne faisait que l'étourdir en le blasant toujours davantage; car pour jouir d'un harem recruté des beautés les plus attrayantes et souvent déjeunes novices qui rendaient le plaisir difficile, il aurait fallu être un Dieu, et Louis XV n'était qu'homme.
C'était la marquise complaisante qui avait procuré l'adepte au monarque dans l'espoir de l'arracher à l'ennui en lui donnant du goût pour ia chimie. D'ailleurs Mme de Pompadour croyait avoir reçu de Saint-Germain l'eau de jeunesse et, par conséquent, elle voulait lui procurer quelque gros avantage. Cette eau merveilleuse, prise exactement à la dose que l'imposteur prescrivait, n'avait pas la vertu de faire rétrograder la vieillesse et de rendre la jeunesse, il convenait que la chose était impossible; mais elle avait, à l'en croire, celle de conserver la personne in statu quo pendant plusieurs siècles.
Au fait, cette eau ou le donneur avait opéré, sinon sur k physique de cette femme célèbre, au moins sur son moral : elle avait assuré le monarque qu'elle sentait qu'elle ne vieillissait pas. Le roi s'était également infatué du mérite sublime de l'imposteur, car il montra un jour au duc des Deux-Ponls un diamant de première eau du poids de douze carats, et qu'il croyait avoir fait lui-même. « J'ai fondu, dit Louis XV, vingrt-quatre carat» de petits diamants
La cour et l\ >ille sous louis xv 195
qui m'ont donné celui-ci, qui a été réduit à douze en le faisant brillanter. » C'est par suite de cette infatuation que ce monarque avait donné à un aventurier célèbre le même logement qu'il avait donné auparavant au maréchal de Saxe. Je tiens cette anecdote de la bouche même du duc des Deux-Ponts, qui me la conta un jour que j'eus à Metz l'honneur de souper avec Son Altesse et le comte de Lovenhoop, Suédois.
Avant de quitter Mme d'Urfé, je lui dis que le jeune garçon pourrait être celui qui la ferait renaître, mais qu'elle gâterait tout si elle n attendait pas sa puberté. Le lecteur pourra deviner l'intention qui me fit parler ainsi, après le petit reproche qu'elle lui avait fait. Elle le mit en pension chez Viar, lui fit donner toutes sortes de maîtx'es et l'afl'ubla du nom de comte d'Aranda, quoiqu'il fût né à Baireuth et que sa mère n'eût jamais eu de commerce avec un Espagnol de ce nom. Je passai trois ou quatre mois avant d'aller le voir, car je craignais toujours quelque avanie à cause du nom que la visionnaire lui avait donné à mon insu.
Déterminé à prendre une maison de campagne, je me déterminai pour la Petite-Pologne, qui me plut mieux que plusieurs autres que je vis (i). Elle était bien meublée, à cent pas de la barrière de la Madeleine. La maison était sur une petite éminence près de la chasse royale, derrière le jardin du duc de Grammont, et le propriétaire lui avait donné le nom de Varsovie en bel air. Elle avait deux jar-
(1) La Petite-Pologne se trouvait à la hauteur de la rue de l'ArcadCv derrière léglise de la Madeleine. La maison, appartenant au nommé Leroy, ma'xhand de beurre, avait été occupée en août 1752 par M. le comte de Clerraont et la demoiselle Le Duc, laquelle, en l'absence du seigneur, y recevait aimablement M. de Pontjourdin, écuyer de main chez 1« roi. (G. Capon, les Petites Maisons yalanles de Paris, p, 114.)
diris, dout l'un était au niveau du premier étage ; trois appartements de maître, vastes écuries, remises, bains, bonne cave et une superbe cuisine parfaitement bien montée. Le maître portait le nom de Roi de Beurre et il ne signait pas autrement. Louis XV le lui avait donné un jour ([u'il s'était arrêté chez lui et qu'il avait trouvé son beurre excellent. C'était le pendant de la Dinde en Val du bon Henri. Le roi de Beurre me loua sa maison cent louis par an, et il me donna une excellente cuisinière, nommée la Perle, vrai cordon bleu de l'ordre culinaire, à laquelle il consigna tous ses meubles et la vaisselle qui pouvait m'être nécessaire pour six personnes en grand couvert, s'engageant do m'en fournir autant que j'en voudrais à un sou par once. Il me promit aussi de me fournir tous les vins que je voudrais de première qualité et à meilleur marché que je n'aurais pu les avoir à Paris, parce qu'il n'avait pas besoin d'en payer l'entrée, qui toujours est fort chère à Paris ; ce que je considère comme souverainement inipolitique, puisque ces droits pèsent surtout sur la basse classe à laquelle il faudrait toujours faciliter les moyens de vivre au meilleur marché possible.
Tout étant ainsi arrêté, en moins de huit jours je me pourvus d'un bon cocher, de deux belles voitures, de cinq chevaux, d'un palefrenier et de deux laquais à petite livrée. Mme d'Urfé, à qui je donnai mon premier dîner, fut enchantée de ma nouvelle demeure, et comme elle s'était mise en tête que je n'avais fait tous ces arrangements que pour elle, je la laissai dans une erreur qui lui était agréable. Je ne crois pas qu'il faille ravir aux pauvres mortels les illusions qui leur procurent quelque bonheur. Je lui laissai croire aussi que le petit d'Arunda, le jeune comte de sa façon, appartenait au grand ordre, qu'ii <''iait né pour
une opération inconnue au reste des hommes, que je n'en étais que le dépositaire (et sur ce point, il n'y avait point d'erreur), et qu'il devait mourir sans cependant cesser de vivre. Toutes ces extravagances sortaient de sa cervelle qui ne se mouvait que dans les régions de l'impossible, et tout ce que je pouvais faire de mieux, c'était d'en convenir; car, si j'avais cherché à la détromper, elle m'aurait accusé de défaut de confiance, car elle était persuadée qu'elle ne savait rien que par les révélations de son génie qui ne lui parlait que la nuit. Je la reconduisis chez elle et je la laissai au comble du bonheur.
Camille m'envoya le billet d'un petit terne qu'elle avait gagné à mon bureau ; elle me priait d'aller souper avec elle en lui portant son argent ; je crois que c'était mille écus, à peu près. Je me rendis à son invitation, et je trouvai chez elle toutes ses jolies amies avec leurs amants. Après le souper, on m'engagea à aller à l'Opéra, et à peine fûmes-nous arrivés, que je perdis tout mon monde dans la foule.
Je passai encore une heure dans la salle, ensuite je retournai à ma Petite-Poiogne. La course ne fut pas longue, car quoique j'habitasse à la campagne, dans un quait d'heure j'étais à tel quartier de Paris que je voulais. Mou cocher était habile et mes chevaux excellents, surtout parce qu'ils n'étaient pas de nature à être épargnés. Ils étaient de la réforme des écuries du roi, vrais chevaux de luxe, et q il and j'en perdais un, je le remplaçais à l'instant, moyennant deux cents francs. Cela m'arrivait quelquefois, car l'un des plus grands plaisirs de Paris, c'est d'aller vite.
L'abbé de Bernis, à qui je faisais régulièrement ma cour une fois par semaino, me dit un jour que le contrôleur général lui demandait souvent de mes nouvelles, et
que j'avais tort de le néglii^er. Il me conseilla d'oublier mes prétentions et de lui communiquer le moyen dont je lui avais parlé d'augmenter les revenus de l'Etat. Je faisais trop de cas des conseils d'un homme auquel je devais ma fortune pour ne pas les suivre sans objection. Je me rendis dom; chez le contrôleur, et pleiti de confiance dans sa bonne f-oi, je lui donnai mon projet. 11 s'agissait de promulguer une loi en vertu de laquelle tout héritage qui ne serait pas de père en fils fournirait à l'État le revenu total d'une année. Toute donation faite entre vivants et passée par-devant notaire devait être assujettie à la même redevance. Il me semblait que cette loi ne devait déplaire à personne, puisqu'un héritier pouvait s'imaginer n'avoir hérité qu'un an plus tard. Le ministre en jugea comme moi, me dit que mon projet n'offrait aucune difficulté, le mit dans son portefeuille secret et m'assura que ma fortune était faite. Huit jours après il fut remplacé par M. de Silhouette (i), et quand je me présentai à ce nouveau ministre, il me dit froidement que lorsqu'il serait question de promulguer la loi, il me ferait avertir. Cette loi parut en France deux ans apiès, et on se moqua de
(1) M. de Silhouette, ex-chancelier du duc d'Orléans, avait été employé par le» fermiers généraux pour l'achat des tabacs. « ^'^ a plu par ses pédanteries et pa.r une douceur affectée à plusieur\a personnes du grand monde ; au fond, c'est un fripon, ainsi quft tous ceux qu'on emploie aujourd'hui. » {D'Argensoi\, 5 février 1750.) Le 22 novembre 17.59, le roi révoquait M. de SiUiouetle, contrôleur général, au grand contentement du public, qui s'était vengé de sa mauvaise gestion en l'accablant de ridicule. Des vélenu-nts sans plis, des culottes sans goussets furent dits à la Silliouelle. On qualifia particulièrement ainsi des portiaits qui ne consistaient que dans un simple trnrt suivant les contours de lombre projetée par une lumière d'une (lirure de protil. L« nom de silhouette est r«sté à ces sortes de dessins.
moi quand, m'en étant déclaré l'auteur, je m'avisai de demander la récompense à laquelle j'avais droit.
Peu de temps après, la pape étant mort, on choisit pour lui succéder le Vénitien Rezzonico, qui créa cardinal mon protecteur Bernis, lequel fut exilé à Soissons par Sa Gracieuse Majesté Louis XV, deux jours après avoir reçu la barrette de ses royales mains : voilà l'amitié des rois.
La disgrâce de mon charmant abbé me laissait sans protecteur ; mais j'avais de l'or, et cette circonstance me fit supporter ce malheur avec assez de résignation.
M. de Bernis, au comble de la gloire, pour avoir détruit tout ce que le cardinal de Richelieu avait fait, pour avoirde concert avec le prince de Kaunitz, su métamorphoser l'antique haine des maisons d'Autriche et de Bourbc-a en une heureuse alliance, qui délivrait l'Italie des horreurs delà guerre dont elle devenait le théâtre chaque fois que les deux maisons avaient maille à partir, ce qui n'était pas rare ; bienfait qui lui avait mérité le premier chapeau de -.ardinal d'un pape qui, lors du traité, était évêque de Padoue, et qui, par conséquent, avait été à portée de l'apprécier ; ce noble abbé, mort il y a un an à Rome, où Pie VI le distinguait particulièrement, fut exilé de la cour pour avoir dit au roi, qui lui demandait son avis, qu'il ne croyait pas que M. le prince de Soubise fût l'homme propre k commander ses armées. Dès que la Pompadour \c sut, et elle le tenait du roi lui-même, elle eut le pouvoir de le faire disgracier, ce qui mécontenta tout le monde ; raaifc on se consola bientôt par des couplets piquants, et le nou ▼eau cardinal ne tarda pas k être oublié. C'est le caractère de cette nation : vive, spirituelle et aimable, elle ne sent plus ni ses malheurs ni les malheurs d'autrui dès qu'on trouve le facile secret de la faire rire.
De mon temps, on mettait à la Bastille les auteurs d'épigrammes et de couplets qui frondaient le gouvernement et les ministres, ou même simplement les concubines du roi ; mais cela n'empêchait pas les beaux esprits de continuer à égayer la société, et il s'en trouvait qui tenaient à honneur d'être persécutés pour quelques bons mots. Un homme dont j'ai oublié le nom, mais qui recherchait une célébrité quelconque, s'appropria les vers suivants de Crébillonlîls, et se laissa loger à la Bastille plutôt que de les désavouer. Crébillon, qui n'était pas homme à nier ses productions, dit au duc de Choiseul qu'il avait fait des vers parfaitement pareils, mais qu'il se pouvait que le détenu les eût faits comme lui. Ce bon mot fit rire, et l'aul-eur du Sofa ne fut point inquiété.
Grand Dieu ! tout a cliangé de fac« : .lupin ^ opine du bonnet, Vénus * au conseil a pris place, Plutus ^ est devenu coquet, JMercure ^ endosse la cuirasse.
Et Mars ^ a le petit-collet.
L'illustre cardinal de Bernis passa dix ans dans son exil, procul negotiis (6), mais non heureux, comme je l'ai su de lui-même à Rome, quinze ans aprf'^s. On prétend qu'il y a plus de plaisir à être ministre, qu'à être roi ; mais, cseferis parihiv;, je trouve cette sentence absurde quand j'en fais, comme je le dois, l'examtn sur moi-même. C'est
(1) Le roi.
(2) La Pompadour.
(3) M. de Boulocne.
(4) Le maiéchal df. BicJidifu.
(5) Le duc de Clerinont, ai)hc df ^aint-Gcrmnin (l«*>-rrô>.
(6) Loin des ailairci. (Hoi.j
LA COUn ET LA VILLK SOLS LOUIS XV 201
mettre en question si l'indépendance vaut plus ou moins que son contraire. Dans un gouvernement despotique avec un roi faible ou fainéant, qui ne porte la couronne que pour en couvrir un ministre maître, cela peut être, à la rigueur ; mais partout ailleurs, c'est impossible.
Le cardinal de Bernis ne fut point rappelé à la cour, car il est sans exemple que Louis XV ait jamais rappelé un ministre disgracié ; mais, à la mort de Rezzonico, il dut se rendre à Rome pour assister au conclave, et il y resta toute sa vie en qualité de ministre de France.
A cette époque, Mme d'Urfé ayant envie de connaître J.-J. Rousseau, nous allâmes à Montmorency lui faire une visite, sous prétexte do lui donner de la musique à copier, besogne dont il s'occupait merveilleusement bien. On le payait double de ce qu'on payait à tout autre copiste, mais il garantissait la parfaite exécution de l'ouvrage. Dans ce temp;d-là cet écrivain célèbre ne vivait que de cela.
Nous trouvâmes un homme d'un maintien simple et modeste, qui raisonnait juste, mais qui ne se distinguait au reste ni par sa personne ni par son esprit. Rousseau ne nous parut pas être ce qu'on appelle un homme aimable, et comme il était loin d'avoir cette politesse exquise de la bonne compagnie, ce fut assez pour que Mme d'Urfé le trouvât grossier. Nous y vîmes la femme avec laquelle il vivait et dont nous avions entendu parier : mais à peine si elle leva les yeux sur nous. En nous retirant, la singularité du pliilosophe égaya notre conversation.
Je consignerai ici la visite que lui lit le prince de Conti, père de celui qu'on appelait alors comte de La Marche. Le prince, homme aimable, se rend seul à Montmorency tout exprès pour passer une agréable journée à causer avec le
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philosophe qui, àcette époque, était déjà célèbre. Il le trouve dans le parc, il l'aborde et lui dit qu'il venait pour avoir le plaisir de dîner avec lui et pour passer la journée à causer en liberté.
« Votre Altesse fera mauvaise chère, lui dit Rousseau ; mais je vais dire qu'on mette un couvert de plus. »
Le philosophe part, va donner ses ordres et revient trouver le prince et passe avec lui deux ou trois heures à se promener. Quand l'heure du dîner fut venue, il mène le prince dans son salon, où celui-ci, voyant trois couverts, lui dit:
« Qui voulez-vous donc faire dîner avec nous? Je pensais que nous dînerions tète à tête.
— Notre tiers, monseigneur, lui dit Rousseau est un autre moi-même. C'est un êlre qui n'est ni ma femme, ni ma maîtresse, ni ma servante, ni ma mère, ni ma fille, et qui est tout cela à la fois (i).
— Je le crois, mon cher ; mais n'étant venu que pour dîner avec vous tout seul, je ne dînerai pas avec votre autre vous-même et je vous laisserai avec votre tout. »
En disant cela, le prince le salua et partit. Rousseau ne chercha pas à le retenir.
Je fus vers le même temps témoin de la chute d'une comédie française intitulée la Fille d'Aristide ; elle était de Mme de Gralfigny, femme de mérite, qui mourut de chagrin cinq jours après la chute de sa pièce. L'abbé de Voisenon en fut consterné, car il avait eu le malheur d'avoir encouragé son amie à donner cette pièce au public, et on
(1) Rousseau avait connu vers 1745 Thérèse Levasseur, une servante sans beauté, sans esprit, sans cœur, qu'il traîna à sa suite. Cinq enfants qu'il eut d'elle en moins de cinq ans turent «bandouuéM à l'hospice des Enfants-Trouvés.
soupçonnait quil y avait mis la main, ainsi qu'aux Lettres péruviennes et à Cénie. Par un contraste remarquable, à peu près dans le même temps, la mère de Rezzonico mourut de joie de voir que son fils était devenu pape. La douleur et la joie tuent beaucoup plus de femmes que d'hommes, et cela démontre que si elles sont bien plus sensibles, elles sont aussi bien plus faibles.
Lorsqu'au jugement de Mme d'Urfé, mon prétendu fils fut convenablement inslalhi dans la maison de Viar, elle voulut que j'allasse lui faire une visite avec elle. Je le trouvai logé en prince, parfaitement vêtu, choyé et presque respecté. Je fus émerveillé, car cela surpassait mes espérances ainsi que mes désirs. Elle lui avait donné toutes sortes de maîtres et un très joli petit cheval parfaitement dressé pour lui apprendre l'équitation. On l'appelait M. le comte d'Aranda. Une demoiselle de seize ans, fille de Viar, très propre et très jolie, était chargée de le veiller et de le surveiller, et elle était toute fière de s'intituler gouvernante de M. le comte. Elle assura à Mme d'Urfé qu'elle en avait un soin particulier, qu'à son réveil elle lui apportait son déjeuner au lit, qu'ensuite elle l'habillait et ne le quittait plus que lorsqu'elle l'avait couché. Mme d'Urfé applaudissait à tout, recommandait un redoublement de zèle et promettait d'être reconnaissante. Quant au petit bonhomme, il était tout heureux et ne cessait de me le dire ; mais je soupçonnais quelque mystère, et je me promis d'aller le voir seul, afin de l'éclaircir.
Quand nous fûmes de retour, je dis à Mme d'Urfé que j'étais vivement touché de ses bontés, que je trouvais tout délicieux, au nom près d'Aranda, qui pouvait un jour fournir matière à de fâcheuses tribulations ; mais elle me répondit que le petit en avait assez dit pour qu'où
pût ôtre persuadé qu'il était en droit de porter ce nom.
(c J'avais, nie dil-elle, dans mon secrétaire un cachet aux armes de cette maison ; j'y mis la main par hasard et je le fis voir au petit, comme on monlre un joujou à un enfant ; mais dès qu'il y eut jeté les yeux :
« Comment se fait-il que vous ayez mes armes ? s'écriat-il.
— Vos armes ? lui dis-je ; je liens ce cachet du comte d'Aranda; mais comment pourriez-vous me prouver que vous êtes de cette famille?
— Ne me le demandez pas, madame ; ma naissance est un secret que je ne dois jamais révéler à personne. »
Je fus vivement surpris d'une pareille imposture, et surtout de l'assurance du petit fripon ; je ne l'en aurais pas cru capable ; et, curieux de découvrir le fond de tout cela, je me rendis seul chez lui environ huit jours après.
Je trouvai mon soi-disant comte avec Viarqui, à la soumission avec laquelle l'enfant me parlait, dut supposer qu'il m'appartenait. Il me fit les plus grands éloges de son élève, me disant qu'il jouait supérieurement de la flûte, qu'il dansait et faisait des armes à ravir, qu'il montait bien à cheval et qu'il écrivait parfaitement. Il me fit voir alors des plumes qu'il avait taillées avec beaucoup d'art à trois, à cinq et même à onze pointes, et me pria de l'examiner sur la héraldique, science si nécessaire à un jeune seigneur et que personne ne possédait mieux que lui.
Mon petit homme me jargonna alors, en terme de blason, la description de ses armes prétendues, et j'eus bonne envie d'éclater de rire, parce que je n'y comprenais presque rien, et qu'il mettait toute rimporlance d'un hobereau à trentedeux quartiers. Mais j'eus un vériluble plaisir à lui voir
manier ses diverses plumes et écrire à maia levée. Il traçait avec une merveilleuse adresse toutes sortes de lignes, et il en traçait chaque fois autant que la plume avait de becs. J'en témoignai ma satisfaction à Viar, qui bientôt me laissa seul avec le petit, et nous descendîmes au jardin.
« Me ferais-lu le plaisir, lui dis-je, de m'apprendre d'où t'est venue la folie de te donner pour comte d'Aranda?»
Il me répondit sans se déconcerter le moins du monde :
« J'avoue que c'est une folie, mais laissez-la moi, je vous en prie, car elle me sert ici à me faire respecter.
— C'est une imposture que je ne saurais tolérer, car elle peut avoir des conséquences graves et nous compromettre l'un et l'autre. C'est une fourberie, mon ami, dont, à votre âge, je ne vous aurais point cru capable. Je pense bien que vous ne l'avez fait que par étourderie ; mais cela peut devenir criminel, et, après ce que vous avez dit à Mme d'Urfc, je ne sais trop comment je puis y remédier en sauvant votre honneur. »
Je ne cessai mes remontrances que lorsque je le vis tout en pleurs et que j'eus écouté sa prière.
« Je préfère, me dit-il, la mortification d'être renvoyé à ma mère à la honte d'avouer à Mme d'Urfé que je lui en ai imposé ; et je ne saurais supporter l'idée de rester dans cette pension s'il me fallait quitter le nom sous lequel j'y suis connu. »
Voyant que je ne pouvais point le brusquer, à moins de l'envoyer loin de Paris avec un autre noir^, je lui dis de se tranquilliser et que je penserais au moyen d'é.viter toute espèce de désagrément pour lui comme pour moi.
« Dis-moi maintenant, mais sois vrai, de quelle nature est la tendresse (jue la jeune Viar a pour toi ?
— Papa, je crois que c'est le cas d'observer la discré-
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tion que vous m'avez recommandée ainsi que maman.
— Bien ! Celte manière de répondre m'en dit assez ; mais je le trouve bien savant pour un jeune marmot. Au reste, quand il s'agit d'une confession, la discrétion est déplacée, mon ami; et c'est absolument une confession que je te demande.
— Eh bien, papa, la petite Viar m'aime beaucoup et elle me le témoigne de toutes les manières.
~ Et toi, l'aimes-tu aussi ?
— Oui, je l'aime.
— Reste-t-elle beaucoup avec toi le matin ?
— Nous sommes ensemble toute la journée.
— Elle assiste à ton coucher?
— Oui, elle m'aide à me déshabiller.
— Ne fait-elle rien de plus?
— Je ne voudrais pas vous le dire. »
J'étais étonné de la mesure qu'il mettait dans ses réponses ; et comme j'en savais assez pour ne pas douter qu'ils étaient dans une parfaite intimité, je me contentai de l'exhorter à ménager sa santé, et je partis.
Depuis quelque temps j'étais, comme malgré moi, préoccupé de l'idée d'une spéculation que tous mes calculs me montraient devoir être lucrative. Il s'agissait de produire sur les étofTes de soie, au moyen de l'impression, tous les beaux dessins que l'on exécute à Lyon par les moyens lents et difficiles du tissage, et de pouvoir ainsi procurer un grand débit à des prix bien inférieurs. J'avais toutes les connaissances chimiques nécessaires et assez de fonds pour assurer les succès de l'entreprise. Je m'étais abouché avec un homme instruit, qui comprenait bien le mécanisme de la chose ainsi que le commerce, et qui devait ôtre directeur de l'établissement.
Je fis part de mon projet à M. le prince de Conti, qui m'encouragea à le mettre à exécution, en me promettant sa protection et toutes les franchises que je pouvais désirer. Cela me décida.
Je louai dans l'enceinte du Temple une vaste et belle maison pour mille écus par an. Elle contenait une salle spacieuse dans laquelle devaient travailler toutes mes ouvrières ; une autre grande salle qui devait servir de m agasin , de nombreuses chambres pour y loger mes ouvriers el les employés, et un très joli appartement pour moi, si l'envie venait à me prendre de m'y établir.
Je divisai mon entreprise en trente actions; j'en accordai cinq au peintre dessinateur qui devait en être directeur, me réservant les vingt-cinq restantes pour en disposer en faveur des associés qui débourseraient des fonds proportionnellement. J'en donnai une à un médecin qui me donna caution pour l'emploi de garde-magasin, qui vint loger dans l'hôtel avec toute sa famille, et je pris quatre domestiques, une servante et un portier. Je dus accorder une autre action à un teneur de livres qui me pourvut de deux scribes, et qui vint pareillement se loger à l'hôtel. Plusieurs menuisiers, serruriers et peintres étant à l'ouvrage du matin au soir, tout fut prêt en moins de trois semaines. Je laissai au directeur le soin de trouver vingt jeunes filles destinées à peindre et qui devaient recevoir leur salaire tous les samedis. Je mis dans le magasin trois cents pièces de taffetas, de gros de Tours et de camelots de diverses couleurs pour y peindre les dessins dont je m'étais réservé le choix, et je payai tout argent comptant.
J'avais calculé avec le directeur, dune manière approximative et ne comptant sur le débit qu'au bout d'un an, qu'il fallait que je déboursasse trois cent mille francs,
ce qui ne me gênait pas. Dans tous les cas j'aurais pu recourir à mes actions, dont la venté était sûre et facile ; mais j'espérais bien ne jamais me trouver dans cette nécessité, car je ne visais pas à moins de deux cent mille francs de rente.
Je ne me dissimulais pas, au reste, que cette entreprise pouvait me ruiner, si le débit me manquait ; mais comment concevoir cette crainte en voyant la beauté de mes étoffes, et en m'entendant dire chaque jour que je ne devais pas les vendre à si bon marché ? la chose était difficile quand tout autorisait à nourrir les plus belles espérance.s.
Je déboursai en moins d'un mois, pour monter cette maison, environ soixante mille francs, et je m'étais obligé à une dépense de plus de douze cent francs par semaine.
Mme d'Urfé riait de bon cœur chaque fois qu'elle me voyait, car elle était persuadée que toute celte entreprise n'avait pour but que de dérouter les curieux et de m'assurer l'incognito, tant elle était fortement persuadée que je faisais à volonté ia pluie et le beau temps.
L'aspect de vingt jeunes filles, toutes plus ou moins jolies et dont la plus Agée n'avait pas vingt-cinq ans, loin de me faire trembler, comme j'aurais dû le désirer, me fit un plaisir extrême. Je me crus transporté au milieu d'un sérail, et je me plaisais à les contempler dans leur petit air modeste et soumis, attentives aux leçons du maître qui les dirigeait dans leur travail. Les mieux payées ne gagnaient que vingt-quatre sous par jour, et toutes jouissaient d'une réputation de sagesse parfaite ; car elles avaient été choisies par la femme du directeur, femme mûre et dévote, qui m'avait supplié de lui accorder cette^ faveur, et que j'espérais bien réduire au rôle de complaisante, si l'envie me venait de goûter du fruit de son choix. |