‹ La cour & la ville sous Louis XVChapitre 32 sur 39 · PIERRE DE BERNIS · texte numérisé non relu

PIERRE DE BERNIS

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Manon Ballelti ne partagea pas ma joie ; elle frémit en me voyant possesseur d'un harem où elle sentait bien que ma vertu ne tarderait pas à trouver quelque nouvel écueil. Elle me bouda tout de bon, quoique je lui eusse assuré qu'aucune d'elles ne couchait dans la maison.

Cet établissement me grandissait à mes propres yeux et me donnait une importance qui provenait à la fois de l'espoir fondé d'une fortune brillante et bien acquise et de l'idée que je fournissais à l'existence d'un assez grand nombre de personnes.

Je menais une vie de prince, et on pouvait me croire heureux ; je ne l'étais pas. L'énorme dépense que je faisais, ma trop grande prodigalité et mon amour pour le plaisir et la magnificence me faisaient apercevoir, malgré moi, des désagréments dans un avenir plus ou moins éloigné. Ma manufacture m'aurait mis en état de continuer lontemps, si les malheurs de la guerre n'avaient paralysé le débit ; mais je devais nécessairement me ressentir de la gêne générale qui régnait en France dans tous les états. J'avais dans mon magasin quatre cents pièces d'étoffes peintes, mais il n'était pas probable que je les vendisse avant la paix, et cette paix tant désirée n'étant guère possible que dans un avenir loin encore, j'étais menacé d'une sorte de ruine.

Je dépensais beaucoup à ma maison de la Petite-Pologne, mais la dépense principale, dépense qui me ruinait et que personne ne connaissait, était celle que je faisais avec mes petites ouvrières: car avec mon tempérament et mon goût prononcé pour la variété, vingt jeunes filles, presque toutes jolies et toutes séduisantes comme le sont les Parisiennes, étaient un écueil où ma vertu devait chaque jour faire un nouveau naufrage. J'étais curieux de la plupart,

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et, comme je n'avais pas la patience de leur faire partager ma curiosité par des soins préliminaires, elles profitaient de mon impatience et me vendaient leurs faveurs le plus chèrement possible. L'exemple de la première servit de règle à toutes pour prétendre maison, meubles, argent, bijoux ; et je connaissais trop peu la valeur de cent louis pour qu'ils fussent un obstacle à ma satisfaction. Mon caprice ne durait jamais plus d'une semaine, et souvent il avait vieilli en trois ou quatre jours, et, comme de raison, la dernière venue me paraissait la plus digne de mes attentions. Dès que j'avais jeté mon dévolu sur une nouvelle, je ne voyais plus les anciennes, mais je continuais à fournir à leurs exigences, et cela allait loin. Mme d'Urfé, qui me croyait opulent, ne me gênait pas. Je la rendais heureuse en secondant par mes oracles les opérations magiques dont elle était chaque jour plus éprise, quoique ses expériences ne la menassent jamais au but. Manon Balletti me désolait par ses jalousies et ses justes reproches. Elle ne concevait pas, et elle avait raison, comment je pouvais différer de l'épouser, s'il était vrai que je l'aimasse. Elle m'accusait de la tromper. Sa mère mourut étique dans nos bras. Dix minutes avant d'expirer, elle me recommanda sa fille, et je lui promis bien sincèrement de l'épouser ; mais le destin, comme on ne cesse de le dire, s'y opposa toujours. Sylvia m'avait inspiré la plus grande amitié ; je la respectais comme une excellente femme, dont le cœur bienfaisant et les mœurs pures méritaient la considération et l'estime générales. Je restai pendant trois jours dans la famille, partageant du fond du cœur l'affliction de tous ceux qui la composaient. Au commencement du mois de novembre, je vefidis pour cinquante mille francs d'actions de ma manufacture

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à un nommé Garnier, de la rue du Mail, en lui cédant le tiers des étoffes peintes que j'avais dans mon magasin, acceptant un contrôleur choisi par lui et payé par la société en commun. Trois jours après la signature du contrat, je touchai l'argent ; mais dans la nuit, le médecin garde magasin vida le coffre et partit. Je n'ai jamais pu concevoir la possibilité de ce vol que par la connivence du peintre. Cette perte me fut très sensible, car mes affaires commençaient à s'embrouiller ; et, pour comble de malheur, Garnier, par un acte de justice qui me fut signifié par huissier, me somma de lui restituer les cinquante mille francs. Je répondis que je ne lui devais rien, puisque son contrôleur était installé, que le contrat et la vente étaient en bonne forme, et que, puisqu'il était associé, la perte devait être supportée en commun. Comme il persistait, on me conseilla de plaider; mais Garnier commença par déclarer le contrat nul, en m'accusant indirectement d'avoir détourné la somme dont j'affectais, disait-il, d'être volé. Je l'aurais volontiers rossé d'importance pour lui apprendre à vivre, mais il était vieux, et cela n'aurait pas amélioré l'affaire. Je pris donc patience. Le marchand qui avait cautionné le médecin ne se trouva plus ; il venait de fuire banqueroute. Garnier fit saisir tout ée qu'il y avait au magasin, et séquestrer entre les mains du Roi d,- Beiirre, à la Petite-Pologne, mes chevaux, mes voitures, et tout ce que j'avais.

Au milieu de tant de désagréments, je congédiai mes ouvrières ; c'était toujours une grande dépense de moins ; je renvoyai les ouvriers et les domestiques que j'avais à ma manufacture. Le peintre seul resta ; il n'avait rien à réclamer, s'étant toujours payé de ses mains dans la vente des étoffes.

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J'avais uii procureur honuùle homme, chose que Ton trouve rarement ; mais mon avocat, qui m'assurait toujours que mon procès touchait à sa fm,^était un fourbe. Dans le cours de la procédure, Garnier m'envoya un maudit exploit qui me condamnait à payer. Je le portai de suite à mon avocat, qui me promit d'interjeter appel le même jour et qui n'en fit rien, s'appropriant ainsi tous les frais que je faisais ou croyais faire pour soutenir un procès qu'en bonne justice je n'aurais pas dû perdre. On sut me soustraire deux autres assignations d'ordre, et sans que jo m'en doutasse le moins du monde, je me vis décrété de prise de corps par défaut. A huit heures du matin, on m'arrêta, rue Saint-Denis, dans mon propre équipage. Le chef des sbires s'étant assis à mes côtés, un second se plaça près du cocher, et un troisième monta derrière la voiture ; en cet état, on força le cocher à pi'endre le chemin du Fort-l'Évêque.

Dès que les familiers de la justice m'eurent consigné au geôlier, celui-ci me dit qu'en payant cinquante mille francs ou en fournissant bonne caution je pouvais à l'instant recouvrer ma liberté.

« Je n'ai, lui dis-je, ni l'un ni l'autre sous la main.

— Vous remuerez donc en prison. »

Le geôlier m'ayant conduit dans une chambre assez propre, je lui dis que je n'avais reçu qu'une seule assignalion.

« Cela ne m'étonne point, me répondit-il, car ces choses-là arrivent fort souvent ; mais c'est fort difficile à prouver.

— Apportez-moi tout ce qui m'est nécessaire pour écrire, et procurez-moi un commissionnaire sûr.

J'écrivis à mon avocat, à mon procureur, à Mme d'Urfé

el à tous mes amis, en finissant par mon frère qui venait de se marier. Le procureur vint tout de suite, mais l'avocat se contenta de m'écrire, en m'assuranl qu'il avait fait enregistrer l'appellation, et que mon arrestation étant illégale, je pourrais la faire payer cher à ma partie adverse. Il finissait par me prier de le laisser agir et d'avoir patience pendant quelques jours'.

Manon Balletti m'envoya son frère avec ses boucles d'oreilles en diamant. Mme du Rumain me dépêcha son avocat, homme d'une rare probité, et m'écrivit un billet amical dans lequel elle me disait que si j'avais besoin de cinq cents louis, elle me les enverrait le lendemain (i). Mon frère ne me répondit pas et ne vint pas me voir. Quant à ma chère Mme d'Urfé, elle me fit dire qu'elle m'attendait à dîner. Je la crus folle, car je n'imaginais pas qu'elle voulût se moquer de moi.

A onze heures, ma chambre était pleine de monde. Enfin on m'annonce une dame venue en fiacre. J'attends, personne ne vient. Impatient, je fais appeler le porte-clefs, qui me dit qu'après avoir pris quelques informations auprès du greffier de la prison, elle était repartie. A la description qu'on me fit de cette dame, je devinai facilement Mme d'Urfé.

(1) La comtesse du Rumain, née Gabrielle de Gamaches, était la sœur du comte d'Egreville, l'amant de Camille Vcronèse. Un jour qu'elle avait besoin d'un oracle, elle avait désiré faire la connaissance de Casanova. « Mme du Rumain é'.ait plus belle que jolie, dit Casanova lui-même, mais elle se faisait surtout aimer par sa douceur, par la bonté de son caractère, par sa franchise et son empressement à servir ses amis. D'une taille superbe, c'était une solliciteuse dont la présence imposait à tous les magistrats de Paris. » La chronique scandaleuse ne l'a pas toujours épargnée ; car on l'accusa d'avoir pour M. de Roquelaure, évèque de Sentis, l'attachement le plus tendre. {Journal des inspecteurs de M. de Sartines.)

J'étais désagréablement afîecté de me trouver privé de ma liberté. Je me rappelais les Plombs, et quoique je ne puisse en aucune manière comparer ma situation à celle des temps passés, je me trouvais malheureux, car cette détention devait me discréditer dans tout Paris. Ayant trente mille francs tout prêts, et des bijoux pour plus du double, j'aurais pu déposer le payement et sortir sans délai ; mais je ne pouvais me résoudre à ce sacrifice, malgré les pressantes sollicitations de l'avocat de Mme du Pvumain, qui voulait me persuader de sortir à tout prix. « Vous n'avez, me disait cet honnête homme, qu'à déposer la moitié de la somme que je vais consigner au greffe, et je vous promets en peu de temps une sentence favorable pour la retirer. »

Nous discutions vivement cette matière, quand mon geôlier entra en me disant avec beaucoup de politesse :

« Monsieur, vous êtes libre, et une dame vous attend à la porte dans son équipage. »

J'appelle Le Duc, mon valet de chambre, et je lui ordonne d'aller voir qui était cette dame. Il revient : c'était Mme d'Urfé. Je tire ma révérence à tout le monde, et après quatre heures d'une détention fort désagréable, je me retrouve libre dans un brillant carrosse.

Mme d'Urfé me reçut avec beaucoup de dignité. Un président à mortier, qui se trouvait avec elle dans la berline, me demanda pardon pour son pays, où, par des abus criants, les étrangers se voyaient souvent exposés à ces sortes d'avanies. Je remerciai Mme d'Urfé en peu de mots, lui diir^antque c'était avec bien du plaisir que je me voyais devenu son débiteur, mais que c'était (lainier qui profilait de sa noble générosité. Elle me répondit avec un agréable sourire qu'il n'en profiterait pas si facilement, et que nous

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parlerions de cela à dîner. Elle voulut que j'allasse sans relard me promener aux Tuileries et au Palais-Royal, afin de convaincre le public que le bruit de ma détention était faux. Le conseil était bon; je fis ce qu'elle voulait, et je lui promis d'être chez elle à deux heures.

Après m'étre bien montré aux deux promenades les plus fréquentées de Paris, à celles au moins où l'on fait le plus d'attention aux individus, car sur les boulevards on ne voit que des masses; après m'êtz'e amusé de l'étonnement que je voyais sur certaines figures dont je savais être connu, j'allai remettre les boucles d'oreilles à ma chère Manon, qui, en m'apercevant, fit un cri de surprise et de bonheur. Je la remerciai tendrement de la preuve qu'elle venait de me donner de son attachement, et je dis à toute la famille que je n'avais été arrêté que par un guet-apens que je saurais faire payer cher à celui qui l'avait ourdi. Je leur promis d'aller passer la soirée avec eux, et je me rendis chez Mme d'Urfé.

Cette bonne dame, dont on connaît le Ira vers, me fit rire en me disant, dès qu'elle me vit, que son génie l'avait informée que je m'étais fait arrêter exprès pour faire parier de moi, pour des raisons que seul je connaissais.

« Aussitôt que j'ai été informée de votre arrestation, je me suis rendue au Fort-l'Évôque, et dès que j'ai su du greffier de quoi il s'agissait, je suis venue prendre des obligations sur l'hôtel de ville, et je les ai déposées pour vous cautionner. Mais, si vous n'êtes pas en état de vous faire rendre justice, Garnier aura affaire à moi avant de se payer sur le dépôt que j'ai fait. Ouant à vous, mon ami, vous devez commencer par attaquer l'avocat au criminel, car il est évident qu'il n'a point fait enregistrer votre appel et qu'il vous a trompé et volé. »

Je la quittai vers le soir, en l'assurant que sous peu de jours elle retirerait sa caution, et j'allai successivement au Théâtre-Français et au Théâtre-Italien, où je me promenai dans le foyer, afin que ma réapparition fût complète; ensuite j'allai souper avec Manon Balletli, qui était tout heureuse d'avoir ti'ouvé une occasion de me donner une preuve de sa tendresse, et je la comblai de joie en lui apprenant que j'allais abandonner ma manufacture, car elle était persuadée que mon sérail était le seul obstacle qui s'opposât à notre mariage.

Je passai toute la journée suivante chez Mme du Rumain. Je sentais tout ce que je lui devais, tandis que son excellent cœur lui fnisait croire que rien ne pouvait assez me récompenser des oracles qui lui persuadaient que, parleur moyen, elle ne pouvaiL jamais l'aire de démarche hasardé(\ Je ne concevais pas qu'avec beaucoup d'esprit, et, sous tous les autres rapporls, avec un jugement très sain, elle pût donner dans un pareil travers. J'élais fâché de ne pouvoir pas la désabuser, et j'étais heureux quand je réfléchissais qu'il fallait que je la trompasse, et que ce n'était en grande partie qu'à cette tromperie que je devais les égards qu'elle me témoignait.

Mon emprisonnement me dégoûta de Paris, et me fit concevoir pour les procès une haine que je nourris encore. Je me voyais engagé dans un double dédale de chicane et contre Gàrnier et contre mon avocat. Il me semblait qu'on me menaitau supplice chaque fois que j'élais obligé d''aller solliciter, dépenser mon argent chez les avocats et perdre un temps précieux que je ne croyais bien employé- qu'à me procurer du plaisir. Dans cet état violent, si pou en harmonie avec mon caractère, je pris la sage résolu! ion de travailler solidement à ma fortune, de manière à me rendre

indépendant des événements, et maître d'arranger mes plaisirs selon mes goûls. Je me décidai d'abord à me défaire de tout à Paris, d'aller une seconde fois en Hollande pour me remettre en fonds, dans l'intention de les placer en rente viagère sur deux têtes et de vivre dès lors à l'abri de tout souci importun. Les deux tètes devaient être celle de ma femme et la mienne; ma femme devait être Manon Balletti, et ce projet, que je lui communiquai, aurait comblé ses vœux, si, comme elle le souhaitait, j'avais commencé par l'épouser.

Je renonçai d'abord à la Petite-Pologne, qui ne devait me rester que jusqu'à la fin de l'année; puis je retirai de l'Ecole militaire quatre-vingt mille francs qui me servaient de caution pour mon bureau de loterie de la rue Saint-Denis. Ainsi je me défis de mon ridicule emploi de receveur de la loterie, et je fis présent de mon bureau à mon commis, après l'avoir marié; je fis sa fortune. Un ami de sa femme le cautionna ; c'est chose assez ordinaire.

Ne voulant pas laisser Mme d'Urfé dans l'embarras d'un procès ridicule avec Garnier, j'allai à Versailles pour prier l'abbé de la Ville, son grand ami, à l'engager à un accommodement.

L'abbé s'en chargea d'autant plus volontiers, qu'il sentait que son ami avait tort, et, quelques jours après, il m'écrivit d'aller trouver Garnier, m'assurant que je le trouverais disposé à un accommodement à l'amiable.

Garnier était à Piueil; j'allai l'y trouver. Il avait à peu de distance de ce village une maison qui lui avait coûté quatre cent mille francs; belle propriété pour un homme qui avait amassé de grands biens dans la fourniture des vivres pendant la dernière guerre. Cet homme était dans

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l'opulence ; mais à soixante-dix ans il avait le malheur d'ainier les femmes, et l'impuissance l'empêchait d'être heureux. Je le trouvai en société de trois jeunes demoiselles, jolies et de bonne famille, comme je l'ai su depuis; mais elles étaient pauvres, et la misère seule pouvait les forcer à se montrer complaisantes et à souffrir de dégoûtants tête-à-tête avec ce vieux libertin. Je restai à dîner, et j'eus occasion de voir leur modestie au travers de cette sorte d'humiliation qu'imprime presque toujours l'indigence. Après le dîner, Garnier s'endormit et me laissa le soin d'entretenir ces jeunes et intéressantes personnes, que j'aurais bien arrachées à leur malheur, si je l'avais pu. A son réveil, nous passâmes dans un cabinet pour conférer sur notre affaire.

Je le trouvai d'abord exigeant et tenace ; mais, lorsque je lui eus dit que je me disposais à quitter Paris sous peu cfè jours, et qu'il vit qu'il ne pouvait pas m'en empêcher, il sentit que, si Mme d'Urfô demeurait chargée du procès, elle le prolongerait à volonté et que finalement il pourrait le perdre. Gela lui donna à penser, et il m'engagea à passer la nuit chez lui. Le lendemain, après déjeuner, il me dit :

« Ma résolution est prise ; je veux vingt-cinq mifîe francs, ou je plaiderai jusqu'à la mort. »

Je lui répondis qu'il trouverait la somme chez le notaire de Mme d'Urfé, et qu'il pourrait la toucher dès qu'il aurait donné mainlevée de la caution au Fort-l'Évêque.

Je ne parvins à persuader à Mme d'Urfé que j'avais bien fait d'en venir à un accommodement qu'après lui avoir dit que mon oracle exigeait que je ne partisse de Paris qu'au tantque mes alîaires seraient toutes arrangées, afin que personne ne pût m'accuser de m'être éloigné pour éviter la poursuite de créanciers que je n'aurais pu satisfaire.

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A deux ou trois jours de là, j'allai prendre congé de M. de Choiseul, qui me promit d'écrire à M. d'Affri, pour qu'il me secondât dans toutes mes négociations, si je pouvais arranger un emprunt à cinq pour cent, fût-ce avec les États généraux ou avec une compagnie de particuliers. « Vous pouvez, me dit-il, assurer à tout le monde que dans le courant de l'hiver la paix sera conclue, et je vous promets que je ne souffrirai pas que vous soyez frustré de vos droits à votre retour en France. »

M. de Choiseul me trompait, car il savait bien que la paix ne serait pas faite ; mais je n'avais aucun projet d'arrêté, et je me repentais d'avoir eu trop de confiance envers M. de Boulogne, pour rien entreprendre en faveur du gouvernement, à moins que l'avantage ne fût palpable et immédiat.

Je vendis mes chevaux, mes meubles, je me rendis caution pour mon frère qui avait été obligé de faire des dettes qu'il était sûr de pouvoir payer en peu de temps, car il avait sur le chevalet plusieurs tableaux qui étaient attendus avec impatience par de riches seigneurs qui les avaient commandés. Je pris congé de Manon, que je laissai baignée de larmes, quoique je lui jurasse du fond de mon cœur de ne pas tarder longtemps à venir l'épouser.

Enfin tous mes préparatifs de départ étant faits, je quittai Paris avec cent mille francs en bonnes lettres de change et pareille somme en bijoux. J'étais seul dans ma chaise de poste : Le Duc me précédait à cheval, parce que le drôle préférait aller à franc étrier que de rester sur le siège.

Ce Le Duc était un Espagnol de dix-huit ans, fort intelligent, et que j'aimais surtout, parce qu'il me coiffait mieux que personne ; je ne lui refusais pas un plaisir que je pou-

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vais lui accorder au prix d'un peu d'argent. J'avais en outre un bon laquais suisse qui me servait de courrier.

C'était le premier de décembre de 1769; le froid était assez sensible, mais j'étais prémuni contre ses rigueurs. Ma chaise, étant bien close, me permettait de lire comrao-' dément, et je pris Y Esprit d'Helvétius, que je n'avais pas encore eu le temps de lire. Après l'avoir lu, je fus encore plus, surpris du bruit qu'il avait fait que de la soltise du Parlement qui l'avait condamné ; car ce corps de haute magistrature était soumis à l'influence du clergé et de la cour, et, par l'instigation de l'un et de l'autre, il avait fait tout ce qu'il fallait pour ruiner Helvétius, homme très aimable et qui certes avait plus d'esprit que son livre. Je n'ai rien trouvé de nouveau ni dans la partie historique à l'égard des mœurs des nations, où Helvétius nous débite des balivernes, ni dans la morale dépendante du raisonnement. C'est toutes choses diles et redites depuis des siècles, et Biaise Pascal en avait dit infiniment plus, mais il l'avait dit mieux et avec plus de ménagement. Helvétius, voulant continuer à résider en France, fut obligé de se rétracter. Il préféra la vie douce qu'il y menait à son honneur et à celui de son système, c'est-à-dire à son propre esprit. Sa femme avait l'âme plus grande que lui, car elle inclinait à vendre tous les biens qu'ils possédaient et à se réfugier en Hollande, plutôt que de se soumettre à la flétrissure d'une palinodie. Helvétius aurait peut-être suivi la noble inspiration de son épouse, s'il avait pu prévoir que son inconcevable rétractation allait changer son livre en une fourberie ; car il parut avouer, en se rétractant, qu'il avait écrit sans conviction, qu'il avait badiné et que tous ses raisonnements n'étaient cpie des sophismes. Au reste, bien de bons esprits n'avaient pas attendu sa triste palinodie

pour faire justice de son pitoyable système. Eh quoi ! parce que dans tout ce qu'il fait l'homme e.^t toujours l'esclave de son propre intérêt, il s'ensuivrait que tout sentiment de reconnaissance serait ridicule et qu'aucune action ne peut ni nous honorer ni nous déshonorer ?Xîn scélérat et un hommede bien pourraient être pesésdans la même balance? Si un système aussi désespérant n'était pas absurde, la vertu ne serait qu'une duperie, et s'il pouvait être vrai, la société devrait le proscrire, puisqu'elle ne pourrait se conserver au milieu de la corruption qui en serait l'inévitable conséquence; à plus forte raison doit-elle l'anéantir lorsque tout montre sa hideuse monstruosité.

On aurait pu démontrer à Helvétius qu'il est fau^ que dans tout ce que nous faisons notre propre intérêt soit notre premier mobile, et que c'est la chose que nous devions consulter de préférence. Il serait singulier qu'il n'eût pas admis la vertu, lui qui la pratiquait si bien ! Serait-il possible qu'il ne se fût jamais reconnu pour honnête homme, lui dont toutes les actions portaient le caractère de l'homme de bien ? Il serait plaisant qu'il n'eût été excité à publier son ouvrage que par un sentiment de modestie ! mais cela môme aurait détruit la vérité de son système, Et si cela est, a-t-il bien fait de se rendre méprisable, pour ne pas mériter le reproche d'être orgueilleux? La modestie n'est une vertu que lorsqu'elle est naturelle ; si elle est afTectée ou mise en action par un simple effet de l'éducation, elle esthideuse. Je n'ai jamais connu personne d'aussi véritablement modeste que le célèbre D'Alembert.

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