CHAPITRE VIII
Dissertation sur la beauté. — Natier et le portrait de Mesdames de France. — Casanova chez Voltaire.— Discussions philosophiques et littéraires. — Une scène à roccasion de l'Arioste. — Le duc de Villars. — Voltaire et ses éditeurs.
En 1760, Casanova Joujoiirs nomade, parcourt la Suisse, où il continue ses fredaines, sans cesser d'occuper son esprit si essentiellement curieux. Il s entrelient de la pierre philosophale avec le savant Albert de Haller, grand physiologiste, grand médecin, grand anaiomiste ; il discute calvinisme avec un pasteur de l'église de Genève, et théologie avec la Jeune nièce- de ce pasteur qui réfute saint Augustin en quelques répliques. A Lausanne, la beauté d'une jeune fdle de onze à douze ans le Jrappe vivement et lui ^aspire une courte dissertation sur la beauté.
Rien dans la nature n'a jamais exercé sur moi un pouvoir comparable à celui d'une belle figure de femme, même enfant. Le beau, ra'a-l-on dit, est doué de cette puissance, et je veux le croire, puisque ce qui m'attire est nécessairement beau à mes yeux ; mais l'est-il en réalité? J'en doute, puisque ce qui m'attire n'a pas toujours l'as-
sentiment général. La beauté universelle, je veux dire la beaulé parfaite, n'existe pas, ou elle n'est pas douée de cette force. Tous ceux qui se •«ont occupés de la beauté ont biaisé, ce qu'ils n'auraient pas fait, s'ils s'en étaient tenus au mot forme, adopté par nos maîtres les Grecs et les Latins. La beauté n'est et ne peut être, selon moi, que la forme par excellence, car ce qui n'est pas beau, à proprement parler, n'a pas de forme, et ce déforme ou informe est le contraire de pulcrum ou formosum.
Nous avons raison de chercher la définition des choses ; mais, quand nous l'avons dans les noms, qu'avons-nous besoin delà chercher ailleurs? Si le mot forme, /V>r/na, est latin, allons voir l'acception latine, et non la française, qui cependant dit souvent déformé ou difforme^ au lieu de laid, sans s'apercevoir que son contraire doit être un mot qui exprime l'existence de la forme, qui ne peut être que la beaulé. Observons q .'informe, en français comme en latin, signifie sans figure : c'est un corps qui n'a l'apparence de rien.
Disons donc que ce qui a constamment exercé sur moi un empire irrésistible, c'est la beauté animée d'une femme, mais celte beaulé dont le siège est la figure. C'est là qu'est le prestige, et cela est si vrai que les sphinx que l'on voit à Rome et à ^'ersailles rendent presque amoureux, quoiqu'ils soient ain'ormes dans toute la force du mot. En contemplant les belles proportions de leur visage, nous oublions la ditîormité de leur corps. Qu'est-ce donc que la beauté ? Nous n'en savons rien, et quand nous nous avisons de vouloir la soumeltre à des lois, ou de déterminer les proportions qui la constituent, nous imitons Socrate : nous biaisons. La seule chose que notre esprit puisse saisir est l'efTet de ce charme qui ne réside qu'à la
superficie, el ce qui me charme, qui me ravil et me rend amoureux, est ce *que j'appelle beauté. C'est un objet de la vue, c'est pour elle que je parle. Si ma vue pouvait parler, elle en parlerait mieux que moi, mais probablement dans le même sens.
Aucun peintre n'a surpassé Raphaël dans la beauté des figures qu'a produites son divin pinceau ; mais si l'on avait demandé à ce grand peintre ce que c'est que la beauté^ il aurait répondu, sans doute, qu'il n'en savait rien, qu'il la savait par cœur, qu'il croyait l'avoir reproduite lorsqu'il la voyait, mais qu'il ignorait en quoi elle consistait. Cette figure me plaît, devait-il dire, donc elle est belle. 11 devait remercier Dieu d'être né avec un goût exquis pour la beauté, mais omne pulcrum difficile.
Les peintres justement estimés, tous ceux dont les ouvrages nous rappellent le génie, ont excellé dans le beau ; mais leur nombre est si petit, comparé à celte foule de peintres qui se sont évertués à faire du beau et qui n'ont guère pu s'élever que jusqu'au médiocre !
Si l'on voulait dispenser un peintre de l'obligation de donner à ses ouvrages le caractère de la beauté, tout homme pourrait devenir peintre, car rien n'est plus facile que de faire du laid, et on peut faire aller le pinceau sur la toile, comme la truelle sur le mortier.
Quoique le portrait soit la partie la plus matérielle de larl, il est juste de remarquer combien les peintres qui ont excellé dans ce genre sont en petit nombre. Il y a trois espèces de portraits : ceux qui ressemblent en laidissant, ceux qui rendent la ressemblance dans toute sa perfection, sans plus ni moins que la nature, et ceux qui, à une ressemblance parfaite, ajoutent un caractère imperceptible de beauté. Les premiers ne sont dignes que de
mépris et ceux qui les font mériteraient d'êtres lapidés, car ils ajoutent l'impertinence au défaut de talent et de i^oût, et ne conviennent jamais de leur tort ; on ne saurait, sans injustice, refuser un mérite réel aux seconds ; mais la palme appartient aux derniers, qui malheureusement sont extrêmement rares, et leurs auteurs méritent la brillante fortune qu'ils font. Tel a été le célèbre Notier de Paris que j'ai connu dans cette capitale en lySo (i). Ce grand artiste avait alors quatre-vingts ans, et malgré son grand âge, son beau talent semblait être encore dans toute sa fraîcheur. Il faisait le portrait d'une femme laide ; il la peignait avec une ressemblance parlante, et, malgré cela les personnes qui ne voyaient que son portrait la trouvaient belle. Cependant l'examen le plus scrupuleux ne laissait découvrir dans le portrait aucune infidélité ; mais quelque chose d'imperceptible donnait à l'ensemble une beauté réelle, indéfinissable. D'où lui venait cette magie? Un jour qu'il venait de peindre les laides mesdames de France qui sur la toile avaient l'air de deux Aspasies, je lui fis cette question. Il me répondit : « C'est une magie que le dieu du goût fait passer de mon esprit au bout de mes pinceaux. C'est la divinité de la Beauté que tout le monde adore et que personne ne peut définir, parce que nul ne sait en quoi elle consiste. Cela démontre combien est imperceptible la nuance qui existe entre la laideur et la beauté, et cette nuance, cependant, paraît si grande à ceux qui n'ont aucune connaissance de noire art ! »
(l) Jean-Marc Nattier (1685-1766), avait en 1750 soixante-cinq et et non quatre-vingts ans. Il a peint un grand nombre de portraits de grandes dames, princesses, favorites sous des costumes mylliologiqiMis. On admire surtout de lui le porti*ait de Marie Leczinska en néglige.
Les peintres grecs se plurent à faire loucher Vénu'^, déesse de la beaul^, et cette bizarre idée a trouvé tlc;^ louangeurs ; mais les commentateurs ont beau dire, ces peintres eurent tort. Deux yeux louches peuvent être beaux, mais moinîi beaux certainement que s'ils ne louchaient pas, car la beauté cp'il* peuvent avoir ne saurait être l'effet d'un défaut.
Très déaireiix de voir Voltaire, alors aux Délices^ près de Genève, Casanova s'informe du moyen d'arriver jusqu'auprès du grand homme.
Tout le monde voulait me donner des lettres pour M. de A'^oltaire, et à cet empressement, on aurait pu croire ce grand homme chéri de chacun, tandis qu'il était détesté de tous, à cause de son humeur satirique.
« Comment, mesdames, leur disais-je, M. de Voltaire n'est pas aimable, doux, galant et affable envers vous qui avez eu la complaisance de jouer ses pièces avec lui?
— Non, pas le moins du monde. Quand il nous faisait répéter nos rôles, il nous grondait sans cesse. Nous ne disions jamais une chose comme il le voulait; ici, c'était un mot mal prononcé, là, une intonation qui ne rendait pas l'esprit de la passion ; tantôt une inflexion de voix trop douce, tantôt une chute trop fort» ; et c'était encore bien pis quand nous jouions ! Quel vacarme pour une syllabe ajoutée ou pour une négligée qui avait gâlè un de ces ver- ! Il nous faisait peur. Celle-ci avait mal ri, celle-là, dan.) Aizire, n'avait fait que semblant de pleurer.
— Voulait-il que vous pleurassiez tout de bon?
La COIR ET LA VILLE SOUS LOUIS XY 227
— Bien certainement. Il voulait des larmes véritables. Il soutenait qu'un arteur, pour arracher des larmes, devait en répandre lui-même.
— Je crois que, sur ce point, il n'avait pas tort ; mais il aurait dû ne pas employer tant de rigueur avec des amateurs, et surtout avec des actrices de commande aussi aimables que vous. Onn- peut exiger cette perfection que des personnes qui font métier de la scène : mais c'est là le faible de tous les auteurs. Ils ne trouvent jamais que l'acteur ait donné à leurs paroles la force nécessaire pour rendre le sens q*a'ils y attachent.
— Je lui dis un jour que ce n'était pas ma faute si ses paroles n'avaient pas la force qu'elles devaient avoir.
— Je suis sûr qu'il ne fit qu'en rire.
— Rire? non, ricaner; car il est brutal'etmême impertinent.
— Mais vous lui passiez certainement tous ces défauts?
— Pas du tout ; nous l'avons chassé.
— Chassé?
— Oui, ni plus ni moins. 11 quitta brusquement les maisons qu'il avait louées, et se retira où vous le trouverez. Il ne vient plus chez nous, même lorsque nous linvitons.
— Vous l'invitez donc, quoique vous l'ayez chassé ?
— Nous ne pouvons pas nous priver du plaisir d'admirer son talent, et si nous l'avons fait endêver, ce n"a été qv ', pour nous venger et pour lui apprendre à vivre.
— Vous avez donné une legon à un grand maître !
— C'est vrai ; mais, quand vous le verrez, parlez-lui de Lauzanne, et vous verrez ce qu'il vous dira de nous. Mais il vous le dira en riant ; o'esl sa manière. »
228 LA COrr. ET LA VILLK SOUS LOUIS XV
Le 20 août ijGo, prié à dîner par le pasleur de Genève quil avait embarrassé de questions religieuses, il a pour compagnon de table M. Vidlars-Chaudieu qui doit le conduire chez M. de Voltaire, où on ratlendait du reste depuis plusieurs jours.
Après dîner nous nous rendîmes chez Voltaire, qui sortait de table lorsque nous entrâmes. Il était comme au milieu d'une cour de seigneurs et de dames, ce qui rendit ma présentation solennelle; mais il s'en fallait bien que chez ce grand homme cette solennité pût m'être favorable.
« Voici, monsieur de Voltaire, lui dis-je, le plus beau moment de ma vie. Il y a vingt ans que je suis votre élève, et mon cœur est plein de joie du bonheur que j'ai de voir mon maître.
— Monsieur, honorez-moi encore pendant vingt ans, et promettez-moi au bout de ce temps de m'apporter mes honoraires.
— Bien volontiers, pourvu que vous me promettiez de m'altendre. »
Cette saillie voltairienne fit éclater de rire tous les auditeurs ; c'était dans l'ordre, car les rieurs sont faits pour tenir en haleine l'une des deux parties aux dépens de l'autre, et celle qui a les rieurs pour elle est toujours sûre de gagner : c'est la cabale de la bonne compagnie.
•Te ne fus pas au reste pris au dépourvu : je m'y attendais, et j'espérais prendre ma revanche.
Dans ces entrefaites, on vint lui présenter denx Anglais nouvellement arrivés. « Ces messieurs sont Anglais, dit Voltaire, je voudrais bien l'être. » Je trouvai le compliment faux et déplacé, car c'était forcer ces messieurs à lui répondre, par politesse, qu'ils voudraient bien être Fran-
çais ; or, s'ils n'avaient pas envie de mentir, ils devaient être confus de dire la vérité. Je crois qu'il est permis à l'homme d'honneur de mettre sa nation au premier rang en fait de choix.
L'instant d'après, Voltaire m'adressa de nouveau la parole en me disant que, puisque j'étais Vénitien, je devais connaître le comte Algarotti.
« Je le connais, non pas en qualité de Vénitien, car les sept huitièmes de mes chers compatriotes ignorent qu'il existe.
— J'aurais dû dire en qualité d'homme de lettres.
— Je le connais pour avoir passé avec lui deux mois à Padoue, il y a sept ans de cela ; et ce qui lui attira particulièremeîit mon attention, c'est l'admiration qu'il professait pour M. de Voltaire.
— C'est flatteur pour moi, mais il n'a besoin d'être l'admirateur de personne pour mériter l'estime de tous.
— S'il n'avait pas commencé par admirer, Algarotti ne se serait jamais fait un nom. Admirateur de Newton, il a su mettre les dames en état de parler de la lumière.
— A-t-il réussi ?
— Pas aussi bien que M. de Fontenelle dans sa Pluralité des mondes; malgré cela, or. peut dire qu'il a réussi.
— C'est vrai. Si vous le voyez à Bologne, je vous prie de lui dire que j'attends ses lettres sur la Russie. Il peut les adresser à Milan à mon banquier lîiaochi, qui me les fera passer.
— Je ne manquerai pas si je le vois.
— On m'a dit que les Italiens ne sont pas contents de sa langue.
— Je le crois ; dans tout ce qu'il a écrit, sa langue fourmille de gallicismes. Son style est pitoyable.
— Mais est-ce que les tournures françaises ne rendent pas votre langue plus belle ?
— Elles la rendent insoutenable, comme le serait la française lardée d'italien ou d'allemand, quand bien même ce serait M. de Voltaire qui L'eût écrite.
— Vous avez raison ; il faut écrire purement me langue quelconque. On a critiqué Tite-Live ; on a dit que son latin sentait la patavinité.
— Lorsque je commençais à ra'approprier cette langue, l'abbé Lazzarini m'a dit qu'il préférait Tite-Live à Sallusle.
— L'abbé Lazzarini, auteur de la tragédie Ulisse il giovine ? Vous deviez être bien jeune alors, et je voudrais bien l'avoir connu. En revanche, j'ai beaucoup connu l'abbé Gonti, qui avait été ami de Newton, et dont les quatre tragédies embrassent toute l'histoire romaine.
— Je l'ai aussi connu et admiré J'étais jeune, mais je m'en félicitais quand je me voyais admis dans la société de ces grands hommes. Il me semble que c'est d'hier, quoiqu'il y ait bien des années, et maintenant, en votre présence, mon infériorité ne n'humilie pas, je voudrais être le cadet de tout le genre humain.
— Vous seriez sans doute plus heureux que d'en être le doyen. Oserais-je vous demander à quelle espèce de littérature V0U.3 vous êtes adonné?
— A aucune ; mais cela viendra peut-être. En attendant je lis tant que je puis, et je me plais à étudier l'homme en voyageant.
— C'est le moyen de le connaître ; mais le livre est trop grand. On y parvient plus facilement en lisant l'histoire.
— Oui, si elle ne mentait pas. On n'est pas sûr des faits, elle ennuie, et l'étude du monde en courant m'amuse.
Horace, que je sais par cœur, est mon itinéraire, et je le trouve partout.
— Algarotti aussi a tout Horace dans sa Lète. Vous aimez certainement la poésie ?
— C'est ma passion
— Avez-vous fait beaucoup de sonnets ?
— Dix à douze que j'aime, et deux ou trois mille que, peut-être, je n'ai pas relus.
— L'Italie a la fureur des sonnets.
— Oui, si cependant ou peut appeler fureur l'inclination à donner à une pensée une mesure harmonieuse qui puisse la faire ressortir. Le sonnet est difficile parce qu'il n est permis ni d'allonger ni de raccourcir la pensée pour atteindre les quatorze vers.
— C'est le lit de Procuste, et c'est pour cela que vous en avez si peu de bons. Quant à nous, nous n'en avons pas un seul, mais c'est la faute de notre langue.
— Et du génie français; car on s'imagine qu'une pensée dilatée doit perdre toute sa force et sou éclat.
— Et vous n'êtes pas de cet avis ?
— Pardonnez-moi. Il ne s'agit que d'examiner la pensée. Un bon mot, par exemple, ne suffit pas à un sonnet ; il est en italien comme en français, du domaine de l'épii-'Tamme.
— Quel est le po^te italien que vous aimez le plus?
— L'Arioste; mais je ne puis pas dire que je l'aime plus que les autres, car c'est le seul que j'aime.
— Vous connaissez cependant les autres ?
— Je crois les avoir tous lus, mais tous pâlissent devant l'Arioste. Lorsque, il y a quinze ans, je lus tout le mal que vous en avez dit, je dis que vous vous rétracteriez quand vous l'auriez lu.
— Je VOUS remercie d'avoir cru que je ne l'avais pas lu. Je l'avais lu, mais j élais jeune, je possédais superficiellemenl votre langue, et, prévenu par des savants italiens qui adoraient le Tasse, j'eus le malheur de publier un jugement que je croyais le mien, tandis qu'il n'était que l'écho de la prévention irréfléchie de ceux qui m'avaient influencé. J'ddore votre Ariosle.
— Ah ! monsieur de Voltaire, je respire. Mais de grâce, faites donc excommunier l'ouvrage où vous avez tourné ce grand homme en ridicu'e.
— A quoi bon ? mes livres sont tous excommuniés ; mais je vais vous donner un bon essai de ma rétractation. »
Je demeurai ébahi. Ce grand homme se mit à me réciter par cœur les deux grands morceaux du trente-quatrième et du trente-cinquième chant oîi ce divin poète parle de la conversation qu'Astolphe eut avec l'apôtre saint Jean; et il le fit sans manquer un seul vers, sans faire la plus petite faute contre la prosodie. Ensuite il en releva les beautés avec toute la sagacité qui lui était naturelle et toute la justesse du génie d'un grand homme. Il aurait été injuste de s'attendre à quelque chose de mieux de la part des glossateurs les plus habiles de l'iLalie. Je l'écoutaisavec toute l'atlenlion possible, respirant à peine et désirant le trouver en défaut sur un seul point; j'y perdis ma peine. Je me tournai vers la société en m'écrianl que j'étais excédé de surprise, et que j'informerais toute rilalie de ma juste admiration. « Et moi, monsieur, reprit le grand homme, j'informerai toute l'Europe de la réparation que je dois au plus grand génie qu'elle ait produit. »
Insatiable d éloges, qu'il méritait à lanl de titres, Vol-
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ft
taire me donna le lendemain la traduction qu'il avait faite de la stance que l'Arioste commence par ce vers :
Quindi avvien che ira principi e signori..,.
La voici :
Les papes, les césars, apaisant leur querelle, Jurent sur l'Évangile une paix éternelle ; Vous les voyez lun de l'autre ennemis ; C'était pour se tromper qu'ils s'étaient réunis ; Nul serment n'est gardé, nul accord n'est sincère, Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire. Du ciel qu'ils attestaient ils bravaient le courons : L'intérêt est le dieu qui les gouverne tous.
A la fin du récit, qui valut à M. de Voltaire les applaudissements de tous les assistants, quoique aucun d'eux ne comprît l'italien, Mme Denis, sa nièce, me demanda si je croyais que le morceau que son oncle venait de déclamer fût un des plus beaux du plus grand poète.
« Oui, madame, mais il n'est le plus beau.
— Il fallait bien, car sans cela on n'aurait pas fait l'apothéose du signor Lodovico.
— On l'a donc sanctifié ? je ne le savais pas. »
A ces mots, les rieurs et Voltaire à leur tête furent pour Mme Denis. Tout le monde riait, excepté moi qui gardais le grand sérieux.
Voltaire, piqué de ce que je ne riais pas comme les autres, m'en demanda la raison.
« Vous pensez, me dit-il, que c'est en vertu d'un morceau plus qu'humain qu'il a été qualifié de divin?
— Oui, certainement.
— Et quel est ce morceau ?
— Ce sont les trente-six dernières stances du vingt-
troisième chant, dans lequel le poète décrit mécaniquemeiil comment Roland devint fou. Depuis que le monde existe, personne n'a jamais su comment on devient fou, si ce n'est l'Arioste, qui le devint vers la fin de ses jours. Ces stances font horreur, monsieur de Voltaire, et je suis sûr qu'elles vous ont fait trembler.
— Oui, je me les rappelle ; elles rendent l'amour épouvantable. Il me tarde de les r£lire.
— Monsieur aura peut-être ki complaisance de nous les réciter, dit Mme Denis, en jetant à son oncle un coup d'œil à la dérobée.
— Bien volontiers, madame, lui dis-je, si vous avez la bonté de les écouter.
— Vous vous êtes donc donné la peine de les apprendre par cœur ? me dit Voltaire.
— Dites le plaisir, car je n'ai pris aucune peine. Depuis l'âge de seize ans, je n'ai point passé d'année sans lire l'Arioste deux ou trois fois ; c'est ma passion, et il s'est tout naturellement colloque dans ma mémoire, sans que je me sois donné la moindre peine. Je le sais tout, à l'exception de ses longues généalogies et de ses tirades historiques, qui fatiguent l'esprit, sans intéresser le cœur. 11 n'y a qu'Horace, dont tous les vers soient gravés dans mon âme, malgré la tournure souvent trop prosaïque de ses épîtres, qui sont loin de valoir celles de Boileau.
— Boileau est souvent trop louangeur, monsieur de Casanova ; passe pour Horace, j'en fais aussi mes délices ; mais pour Arioste, quarante grands chants, c'est trop.
— C'est cinquante et un, monsieur de Voltaire. »
Le grand homme resta muet, mais Mme Denis était là. «Voyons, voyons, dit-elle, les tiente-six stances qui
font frémir et qui ont mérité à leur auteur le titre de divin. »
Je commençai aussitôt, d'un ton assuré, mais non en les déclamant avec le ton monotone adopté par les Italiens et que les Français nous reprochent avec raison. Les Français seraient les meilleurs déclamateurs s'ils n'étaient contraints par la rime, car ils sont de tous les peuples ceux qui sentent le plus justement ce qu'ils disent. Ils n'ont ni Je ton passionné et monotone de mes compatriotes, ni le ton sentimental et outré des Allemands, ni la manière fatigante des Anglais : ils donnent à chaque période le ton et le son de voix qui convient le mieux à la nature du sentiment qu'ils ontà rendre ; mais le retour obligé des mêmes sons leur fait perdre une partie de ces avantages. Je récitai les beaux vers de l'Arioste comme une belle prose cadencée, que j'animai du son de la voix, du mouvement des yeux et en modulant mes intonations selon le sentiment que je voulais inspirer à mes auditeurs. On voyait, on sentait la violence que je me faisais pour retenir mes larmes, et les pleurs étaient dans tous les yeux ; mais, lorsque j'en fus à cette stance :
Poiche aliargare il freno al dolor paot», Che resta sola senza altrui rispetto, Giù dagli ochi rigando per le gote Sparge un ftume de Jacrime sul petto,
mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance que tous mes auditeurs se mirent à sangloter. M. de Voltaire et Mme Denis me sautèrent au cou ; mais leurs embrassements ne purent m'interrompre, car Roland, pour devenir fou, avait besoin de remarquer qu'il était dans le même lit où naguère Angélique s'était ti'ouvée entre les bras du
trop heureux Médor, et il fallait que j'arrivasse à la stance suivante. A ma voix plaintive et lugubre, je fis succéder celle de la terreur qui naît naturellement de la fureur avec laquelle sa force prodigieuse lui fit exercer des ravages pareils à ceux que pourrait produire une horrible tempête ou un volcan accompagné d'un tremblement de terre.
Quand j'eus achevé, je reçus d'un air triste les félicitations de toute la société. Voltaire s'écria :
« Je l'ai toujours dit : le secret de faire pleurer est de pleurer soi-même; mais il faut des larmes véritables, et pour en verser, il faut que l'âme soit profondément émue.
— Je vous remercie, monsieur, ajouta-t-il en m'embrassant, et je vous promets de vous réciter demain les mêmes stances et de pleurer comme vous. »
Il tint parole.
« Il est étonnant, dit Mme Denis, que l'intolérante Rome n'ait jamais mis à l'index le chantre de Roland.
— Bien loin de là, dit Voltaire, Léon X a pris les devants en excommuniant quiconque oserait le condamn^^r. Les deux grandes familles d'Esté et de Médicis étaient intéressées à le soutenir. Sans cette protection, il est probable que le seul vers sur la donation de Rome faite par Constantin à Silvestre, où le poète dit puzza forte, aurait suffi pour faire mettre tout le poème en interdit.
— Je crois, dis-je, que le vers qui a excité le plus de rumeur est celui où l'Arioste met en doute la résurrectioM du genre humain et la fin du monde. L'Arioste, ajoutai-jr. en parlant de l'ermite qui voulait empêcher RodomonL r, ■ s'emparer d'Isabelle, veuve de Zerbin, peint l'Africain qui, ennuyé de ses sermons, se saisit de lui et le lance si loin qu'il va s'écraser contre un rocher, contre lequel il reste
mort comme endormi — de façon che al novissimo di forse fia desto. Ce forse, que peut-être le poète ne plaça là que comme une fleur de rhétorique, ou comme une cheville pour compléter le vers, fit beaucoup crier, et sans doute cela aurait beaucoup fait rire le poète s'il en avait eu le temps.
— II est dommage, dit Mme Denis, que l'Arioste n'ait pas été plus sobre de ces sortes d'hyperboles.
— Taisez-vous, ma nièce ; elles sont toutes pleines d'esprit et de sel. Elles sont toutes des grains de beauté que le meilleur goût a répandus dans l'ouvrage. »
Nous causâmes ensuite de mille choses, toutes littéraires, et enfin on mit sur le tapis VÉcossaise, que nous avions jouée à Soleure.
]\I. de Voltaire me dit que si je voulais jouer chez lui il écrirait à M. de Chavigny d'engager ma Lindane à venir me seconder et que lui, il ferait le rôle de Monrose. Je m'excusai en lui disant que Mme de... était à Bâle et que j'étais moi-même obligé de partir le lendemain. A ces mots, il se mit à jeter les hauts cris, souleva toute la société contre moi et finit par me dire que ma visite serait insultante pour lui, si je ne lui faisais pas le sacrifice au moins d'une sem.aine tout entière.
« Monsieur, lui dis-je, je ne suis venu à Genève que pour avoir l'honneur de vous voir; maintenant que j'ai obtenu cette faveur, je n'ai plus rien à y faire.
— Êtes-vous venu pour me parler ou pour que je vous parle ?
— Pour vous parler, sans doute, mais beaucoup plus pour que vous me parliez.
— Restez donc ici au moins trois jours ; venez dîner chez moi tous les jours, et nous nous parlerons. »
238 LA. COUtt ET LA VILLE SÔUS LOUIS XT
L'invitation était si pressante et si flatteuse que j'aurais eu mauvaise grâce à refuser. J'acceptai donc ; ensuite je me retirai pour aller écrire.
Je n'étais pas rentré depuis un quart d'heure, quand un syndic de la ville, homme aimable que je ne nommerai pas et que j'avais vu chez M. de Voltaire, vint me prier de lui permettre de souper avec moi. « J'ai assisté, me dit-il, à votre conflit avec le grand homme et je n'ai pas ouvert la bouche; mais je souhaite vivement de passer une heure tête à tête avec vous. » Pour toute réponse, je l'embrassai en lui demandant pa^rdon s'il me trouvait en robe de chambre, et je lui dis que je verrais avec plaisir qu'il passât avec moi toute la nuit.
Cet aimable homme passa deux heures avec moi, sans parler un seul instant de littérature , mais il n'en avîiif pas besoin pour me plaire, car, étant élève d'Epicure et ùc Socrate, la soirée se passa en fines historiettes, en éclats de rire, en récits sur tous les genres de plaisirs qu'on pouvait se procurer à Genève. Avant de me quitter, il me pria à souper pour le lendemain, en me promettant que l'ennui ne serait pas de la partie.
« Je vous attendrai, lui dis-je.
— Bien, mais ne parlez à personne de notre partie. »
Je le lui promis.
Le lendemain matin, nous trouvâmes aux Délices le duc de Villars, il venait d'y arriver pour consulter le doctciu- Tronchin, qui, depuis dix ans, le faisait vivre par artifice.
Je fus silencieux pendant le repas ; mais au dessert II. tK' Voltaire, sachant que je n'avais pas lieu d'être content du gouvernement de Venise, m'engagea sur ce sujet, mai'j je trompai son attente, car je tâchais do démontrer qu'il n'y a pas de pays au monde où l'on puisse jouir d'une liberté
tA COUR ET LA VILLE SOUS LOUIS XV 239
plus complète. « Oui, me dit-il, pourvu qu'on se résigne au rôle de muet. » Et, voyant que le sujet ne me plaisait pas, il me prit par le bras et me mena dans son jardin, dont il me dit être le créateur. La grande allée aboutit à une belle eau courante.
« C'est, me dit-il, le Rhône que j'envoie en France.
— C'est une expédition que vous faites à peu de frais. »
Il sourit agréablement, puis il me montra la belle rue de Genève et la Dent-Blanche, qui est la pointe la plus élevée des Alpes.
Ramenant ensuite la conversation sur la Httérature italienne, il commença à déraisonner avec esprit, beaucoup d'érudition, mais finissant toujours par un faux jugement. Je le laissai dire. Il me parla d'Homère, du Dante, de Pétrarque, et tout le monde sait ce qu'il pensait de ces grands génies; mais il s'est fait du tort en écrivant ce qu'il en pensait. Je me contentai de lui dire que si ces grands hommes ne méritaient pas l'estime de tous ceux qui les étudient, il y a longtemps qu'ils seraient descendus du haut rang où l'approbation des siècles les a placés.
Le duc de Villars (i)et le fameux médecin Tronchin vin-
(1) Honoré-Armand, duc de Villars (1702-1770), succéda dans la plupart des dignités de son père, l'illustre maréchal, voire même à TAcadéraie irançaise, mais sans avoir aucun de ses talents. Lié avec d'Alembert, avec Voltaire, il fit de fréquents séjours aux Délices, â Ferney et à Genève. « Le duc de Villars, disait Voltaire, est plus vieux que moi, quoique plui? jeune. Il a des convulsions de Saint-Médard, à le faire canoniser par les jansénistes. II souffre héroïquement : il a dans les maux plus de courage que son père. Il y a bien des sortes de courage. » Très dépensier, le duc de Villars était toujours livré aux expédients. En mars 17i;3, ses créanciers apprirent « avec une joie incroyable » la mort de sa mère la maréchale. Il avait des mœurs douces et faciles, bienfaisantes, mais une passion effrénée pour le jeu, et aussi, d'après
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reni nous joindre. Le doclenr, grand, bien fait, beau de figure, poli, éloquent sans être parleur, savant physicien, homme d'esprit, élève de Boerhaave qui le chérissait, n'ayant ni le jargon, ni le charlatanisme, ni la suffisance des suppôts de la faculté, m'enchanta. Sa médecine était basée sur le régime, et pour l'ordonner, il avait besoin d'être philosophe. On m'a assuré, ce que j'ai de la peine à croire, qu'il guérit un pulmoniqufi d'une maladie secrète au moyen du lait d'une ânesse qu'il avait soumise à trente fortes frictions de mercure, administrées par quatre portefaix vigoureux.
Quant à Villars, il attira toute mon attention, mais d'une manière tout opposée à Tronchin. En examinant sa figure et son maintien, je crus voir une femme septuagénaire habillée en homme, maigre, décharnée, ayant des prétentions et qui dans sa jeunesse pouvait avoir été belle. Il avait les joues couperosées, plâtrées de fard, les lèvres couvertes de carmin, les sourcils teints en noir, des dents postiches, une énorme perruque d'où s'exhalait une forte odeur d'ambre et à la boutonnière un fagot de fleurs qui lui montaient jusqu'au menton. Il affectait le gracieux dans ses gestes et il parlait avec une voix douce qui empêchait souvent d'entendre ce qu'il disait. Du reste, très poli, affable et maniéré dans le goût des temps de la régence. C'était en tout un être souverainement ridicule. On m'a dit que dans sa jeunesse et dans sa virilité il avait aimé le beau sexe, mais que, lorsqu'il ne fuft plus bon à rien, i) prit le modeste parti de se faire femme et qu'il
\ la Correspondance de Grimm, des goûts infâmes qui lui valurent, comme au comte de Mirabeau père, le surnom ironique de VAmi des hommes. Dans sa jeunesse, le duc de Villars avait mis ce vice fort à la mode à la cour. (Mémoires secrets, 5 mai 1770.)
/J.f.iJK». '^1. CHIMISTE
tenait quatre beaux mignons à ses gages, ayant chacun à son tour le dégoûtant bonheur de i-échauffer la nuit sa vieille carcasse.
Villars était gouverneur de Provence et avait le dos rongé par le cancer. Selon Tordre de la nature, il aurait, dû être enterré depuis dix ans ; mais à force de régime, Tronchin le faisait vivre, en nourrissant ses plaies avec des tranches de veau. Sans cet aliment, le cancer serait mort en emportant son cadavre. Voilà ce qui peut s'appeler vivre par artifice.
J'accompagnai M. de Voltaire dans sa chambre à coucher, où il changea de perruque et mit un autre bonnet, car il en portait toujours un pour se garantir des rhumes auxquels il était très sujet. Je vis sur une table la Summo. de saint Thomas, et, entre plusieurs poètes italiens, la Secchia rapita de Tassoni.
« Voilà, me dit Voltaire, le seul poème tragi-comique que l'Italie possède. Tassoni fut moine, bel esprit et savant génie en tant que poète.
— En qualité de poète, passe, mais non en qualité de savant ; car, en se moquant du système de Copernic, il dit qu'en le suivant on ne pourrait donner ni la théorie des lunaisons ni celle des éclipses.
— Où a-t~il dit cette sottise?
— Dans se« discours académiques.
— Je ne les ai pas, mais je me les procurerai. »
Il prit une plume pour écrire une note là-dessus et me dit:
« Mais Tassoni a critiqué Pétrarque avec beaucoup d'esprit.
— Oui, mais par là il a déshonoré son goût et sa littérature, ainsi que Muialori
— Le voici. Convenez que son érudition est immense.
— Est ubi peccal (i). »
Voltaire ouvrit une porte, et je vis une centaine de grosses liasses.
« C'est, me dit-il, ma correspondance. Vous voyez à peu près cinquante raille lettres auxquelles j'ai répondu.
— Avez-vous la copie de vos réponses ?
— D'une bonne partie. C'est lafTaire d'un valet qui n'a que cela à faire.
— Je connais bien des libraires qui donneraient beaucoup d'argent pour devenir maîtres de ce trésor.
— Oui, mais gardez-vous des libraires quand vous donnerez quelque chose aa public, si vous n'avez pas déjà commencé ; ce sont des forbans plus redoutables que ceux de Maroc.
— Je n'aurai affaire à ces messieurs que quand je serai vieux.
— Alors ils seront la plaie de votre vieillesse. »
A ce propos, je lui citai un vers macaronique de Merlin Cocci.
« Qu'est-ce que cela?
— C'est un vers d'un poème célèbre en vingt-quatre chants.
— Célèbre?
— Oui, et qui plus est, digne de l'être; mais pour l'apprécier, il faut connaître le dialecte de Mantoue.
— Je le comprendrai, si vous pouvez me le procurer.
— J'aurai l'honneur de vous l'offrir demain.
— Vous m'obligerez outre mesure. »
On vint nous tirer de là, et nous passâmes, au milieu de
(1) C'e«t par où il pèch*.
la société, deux heures en propos de tous genres. Voltaire y déploya toutes les ressources de son esprit brillant et fertile et fit le charme de tous, malgré ses traits caustiques qui n'épargnaient pas même les personnes présentes ; mais il avait un art inimitable à lancer le sarcasme de manière à ne pas blesser. Quand le grand homme accompagnait ses traits d'un sourire plein de grâce, les rieurs ne lui manquaient jamais.
Il tenait sa maison on ne peut pas plus noblement et on faisait bonne chère chez le poète ; circonstance fort rare chez ses confrères eu Apollon, qui sont rarement comme lui les favoris de Plutus. Il avait alors soixante-six ans et cent vingt mille livres de rente. On a dit méchamment que ce grand homme s'était enrichi en trompant ses libraires; le fait est qu'il n'a pas été, sous ce rapport, plus favorisé que le dernier des auteurs, et que loin d'avoir dupé ses libraires, il a souvent été leur dupe. Il faut en excepter les Cramer, dont il a fait la fortune. Voltaire avait su s'enrichir autrement que par sa plume, et comme il était avide de réputation, il donnait souvent ses ouvrages, sous la seule condition d'être imprimés et répandus. Pendant le peu de temps que j'ai passé auprès de lui, je fus témoin d'une de ces générosités ; il fit présent de la Princesse de Babylone, conte charmant qu'il écrivit en trois jours.
Le lendemain à midi je me rendis chez M. de Voltaire; il n'était pas visible : mais Mme Denis me dédommagea. Elle avait beaucoup d'esprit, de raison et de goût, de l'érudition sans prétention, et beaucoup de haine pour le roi de Prusse, qu'elle appelait un vilain. Mme Denis me pria de lui raconter commentje m'élais évadé des Plombs; mais, le récit étant un peu long, je lui promis de la satisfaire uae autje fois.
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M. de Voltaire ne dina pas avec nous ; il ne parut qu'à cinq heures, tenant une leltrc à la main.
« Connaissez-vous, me dit-il, le marquis Albergati Capacelli, sénateur bolonais, et le comte Paradisi ?
— Je ne connais pas Paradisi, mais je connais de vue et de réputation M. Albergati, qui n'est pas sénateur, mais bien un des quarante, et à Bologne les quarante sont cinquante.
— Miséricorde ! Voilà une énigme difficile à deviner.
— Le connaissez-vous?
— Non, mais il ma envoyé le Théâtre de Goldoni, des saucissons de Bologne, la traduction de mon Tancrède ; et il viendra me voir.
— Il ne viendra pas ; il n'est pas assez sot.
— Comment, sot? Y aurait-il de la sottise à venir me voir ?
— Non, pas pour vous, assurément; mais pour lui, sans aucun doute.
— Pourquoi, s'il vous plaît ?
— 11 sait qu'il y perdrait trop, car il jouit de l'idée que vous semblez avoir de lui, et s'il venait, vous verriez sa nulhté, et adieu l'illusion. Du reste, c'est un bon gentilhomme qui a six mille sequins de revenus, et il a la théâtromanie. Il est assez bon acteur, il a fait quelques comédies en prose, mais elles ne supportent ni la lecture ni la représentation.
— Vous lui donnez, ma foi, un habit qui ne le grossit pas,
— Je puis vous assurer qu'il ne le rabaisse pas tout à fait à sa taille.
— Mais diles-nioi comment il est quarante et cinquante.
— Comme on a à Bâle midi à onze heures.
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— J'entends ; comme votre conseil des Dix est de dixsept.
— Précisément : mais les maudits quarante de Bologne sont autre chose.
— Pourquoi maudits ?
— Parce qu'ils ne sont pas sujets au fisc et que, par celte licence, ils commettent tous les crimes qu'ils veulent avec une entière impunité ; ils en sont quittes pour aller demeurer hors de l'État où ils vivent à leur gré de leur revenu.
— C'est une bénédiction, et non une malédiction ; mais poursuivons. Le marquis Albergati est sans doute homme de lettres?
— Il écrit bien dans sa langue ; mais il s'écoute, est prolixe, et n'a pas grandchose dans la tête.
— Il est acteur, avez-vous dit ?
— Et très bon, surtout dans ses propres pièces, quand il joue le rôle d'amoureux.
— Est-il beau ?
— Oui, sur la scène, mais pas ailleurs ; car sa figure est sans expression.
— Cependant ses pièces plaisent?
— Non pas aux connaisseurs, car on les sifflerait si on les comprenait.
— Et de Goldoni, qu'en dites-vous?
— Tout ce qu'on peut en dire. Goldoni est le Molière de l'Italie.
— Pourquoi s'intitule-t-il poète du duc de Parme ?
— Pour prouver sans doute qu'un homme d'esprit a son côté faible tout comme un sot ; le duc n'en sait probablement rien. Il s'intitule aussi avocat, quoiqu'il ne le soit qu'en imagination. Goldoni est un bon auteur de comé-
otr, I \ <;ouH cr la '.li.:.- .-.vxls louis xv
(lies, et l'ien de plus. Tout Venise me connaît pour son ami ; je puis donc en parler savamment : il ne brille pas en société, et malgré le sarcasme si finement répandu dans ses écrits, il est d'une extrême douceur de caractère.
— G'^st ce qu'on in'a dit. 11 est pauvre et on m'a assuré qu'il veut quitter Venise. Cela déplaira aux entrepreneurs des théâtres où l'on joue ses pièces.
— On a parlé de lui assurer une pension, mais le projet est allé à vau-l'eau, car on a pensé que, dès qu'il aurait une pension, il cesserait d'écrire.
— Cumes a refusé une pension à Homère, parce qu'on eut peur que tous les aveugles en demandassent une. »
Nous passâmes la journée très agréablement, et il me remercia avec effusion de cœur du Macaronicon, qu'il me promit de lire. Il me présenta un jésuite qu'il avait à sa solde et qui s'appelait Adam, et il ajouta, après son nom : « Ce n'est pas Adam le premier des hommes. » On m'a dit ensuite qu'il s'amusait à jouer au tric-trac avec lui, et que lorsqu'il perdait il lui jetait au nez les dés et le cornet. Si l'on traitait partout les jésuites avec aussi peu de considération, on finirait peut-être par n'avoir que des jésuites inoffensifs ; mais nous sommes encore loin de cet heureux temps.
Après avoir dormi pendarrt dix heures d'un sommeil doux et rafraîchissant, je pris un bain fortifiant et, m'étant habillé, je me sentis en état d'aller jouir de l'agréable société de M. de Voltaire. Je me rendis chez lui, mais je fus trompé dans mon attente, car il plut au grand homme d'être ce jour-là frondeur, railleur, goguenard et caustique. Il savait que je devais partir le lendemain.
Il commença à table par me dire qu'il me remerciait du présent que je lui avais fait de Merlin Cocci. « Vous me
l'avez offert certes avec bonne intention, dit-il, mais je ne vous ne remercie pas de rélo£>:e que vous m'avez fait du poème, car vous êtes cause que j'ai perdu quatre heures à lire des bêtises. »
Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête ; mais je me maîtrisai, et lui répondis d'un ton assez calme qu'une autre fois peut-être il se trouverait lui-même obligé d'en faire un éloge plus beau que le mien. Je lui citai plusieurs exemples de l'insuffisance d'une première lecture.
« Cela est vrai, dit-il ; mais, pour votre Merlin, je vous l'abandonne. Je l'ai mis à côté de la Pucelle de Chapelain.
— Qui plaît à tous les connaisseurs, malgré sa mauvaise versidcation, car c'est un bon poème, et Chapelain était poète, quoiqu'il fît de mauvais vers. Son génie ne m'a pas échappé. »
Ma franchise dut Je choquer, et j'aurais dû le deviner, puisqu'il m'avait dit qu'il mettrait le Macaronicon à côté de la Pucelle. Je savais aussi qu'un sale poème de même nom qui courait le monde passait pour être de lui ; mais je savais qu'il le désavouait, et je comptais par cela qu'il dissimulerait la peine que mon explication devait lui causer. Il n'en fut pas ainsi ; il me réfuta avec aigreur, et je me montai à l'unisson.
« Chapelain, lui dis-je, a eu le mérite de rendre son sujet agréable, sans briguer le suffrage de ses lecteurs au moyen de choses qui blessent la pudeur ou la piété. C'est le sentiment de mon maître Crébillon.
— Crébillon ! vous me citez là un grand juge. Mais en quoi, je vous prie, mon confrère Crébillon est-il votre maître ?
— Il m'a appris, en moins de deux ans, à parler le français, et pour lui donner une marque de ma reconnaissance,
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j'ai traduit son Rhadamisîe en vers alexandrins italiens. Je suis le premier Italien qui ait osé adapter ce mètre à notre langue.
— Le premier ! je vous demande pardon, car cet nonncur appartient à mon ami Pierre-Jacques Martelli.
— Je suis fâché de devoir vous dire que vous êtes dans l'erreur.
— Parbleu ! j'ai dans ma chambre ses œuvres imprimées à Bologne.
— Je ne vous conteste point cela, je ne vous conteste que le mètre employé par Martelli. Vous ne pouvez avoir lu de lui que des vers de qu.Htorze syllabes, sans alternative de rimes mascuhnes et féminines. Cependant j'avoue qu'il a cru sottement avoir imité vos alexandrins, et sa préface m'a fait pouffer de rire. Vous ne l'avez pas lue peut-»^tre?
— Lue, monsieur ! j'ai la rage des préfaces, et Martelli y prouve que ses vers font sur des oreilles italiennes l'effet que nos alexandrins font sur les nôtres.
— Eh ! voilà précisément ce qu'il y a de risible. Le bonhomme s'est grossièrement trompé, et jeneveuxque vous pour juge de ce que j'avance. Votre vers masculin n'a que douze syllabes poétiques, et le féminin treize. Tous les vers de Martelli en ont quatorze, excepté ceux qui finissent par une voyelle longue qui, à la fin du vers, en vaut toujours deux. Veuillez observer que le premier hémistiche de Martelli est constamment de sept syllabes, tandis qu'en français il n'est jamais que de six. Ou votre ami Pierre-Jacques était sourd, ou il avait l'oreille louche.
— Vous suivez Joue rigoureusement la théorie de notre versification ?
— Rigoureusement, malgré la difficulté ; car presque tous nos mots finissent par une brève.
— Et quel effet a produit votre innovation ?
— Elle n'a pas plu, parce que personne n'a ssi réciter mes vers ; mais j'espère triompher lorsque je les débiterai moi-même dans nos coteries littéraires.
— Vous souvenez-vous de quelque morceau de voire lihadamiste ?
— Je me le rappelle tout entier.
— Mémoire proûigieuse; je vous écouterai volontiers. » Je me mis à réciter la môme scène que j'avais récitée à
Crébillon dix ans auparavant, et il me parut que M. de Voltaire m'écoutait avec plaisir. « On ne s'aperçoit pas, me dit-il, de la moindre difficulté. » C'était ce qu'il pouvait me dire de plus agréable, A son tour, le grand homme me récita un morceau de son Tancrède, qu'il n'avait pas encore publié, je crois, et que, dans la suite on trouva, avec raison, un chef-d'œuvre.
Nous aurions bien fini, si nous en étions restés là ; mais, ayant cité un vers d'Horace, pour louer une de ses pièces, il me dit qu'Horace avait été un grand maître en fait de théâtre, qu'il avait donné des préceptes qui ne vieilliront jamais. Sur quoi je lui répondis qu'il n'en violait qu'un seul, mais en grand homme.
« Quel est-il ?
— Vous n'écrivez pas contentiis ptiucis lectoribus.
— Si Horace avait eu à combattre l'hydre de la superstition, il aurait, comme moi, écrit pour tout le monde.
— Vous pourriez, ce me semble, vous épargne!- de combattre ce que vous ne parviendrez pas à détruire.
— Ce que je ne pourrai pas achever, d'autres l'achèveront, et j'aurai toujours la gloire de l'avoir commencé.
— C'est fort bon ; mais, supposez que vous parvinssiez à détruire la superstition, avec quoi la remplaceriezvous?
— J'aime bien cela! Quand je délivre le genre humain d'une bête féroce qui le dévore, peut-on me demander ce que je mettrai à la place ?
— Elle ne le dévore pas ; elle est, au contraire, nécessaire à son existence.
— Nécessaire à son existence ! horrible blasphème dont l'avenir fera justice. J'aime le genre humain, je voudrais le voir comme moi libre et heureux, et la superstition ne saurait se combiner avec la liberté. Où trouvez-vous que la servitude puisse faire le bonheur du peuple ?
— Vous voudriez donc la souveraineté du peuple ?
— Dieu m'en préserve 1 il faut un souverain pour gouverner les masses.
— Dans ce cas, la superstition est donc nécessaire, car sans cela le peuple n'obéira jamais à un homme revêtu du nom do monarque.
— Point de monarque, car ce mot exprime le despotisme que je hais comme la servitude.
— Que voulez-vous donc ? Si vous voulez que celui qui gouverne soit seul, je ne puis le considérer que comme un monarque.
— Je veux que le sou\'erain commande à un peuple libre, qu'il en soit le chef au moyen d'un pacte qui les lie réciproquement, et qui l'empêche de jamais tourner à l'arbitraire.
— Addison vous dit que ce souverain, ce chef, n'est pas dans les existences possibles. Je suis pour Hobbes. Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Un peuple sans supcrsuLiou seruiL piaioûOpLc et les phiiûbupUea» ue veu-
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lent pas obéir. Le peuple ne peut être heureux qu'autant qu'il est écrasé, foulé et tenu à la chaîne.
— C'est horrible, et vous êtes peuple ! Si vous m'avez lu, vous avez dû voir comment je démontre que la superstition est l'ennemie des rois.
— Si je vous ai lu ? Lu et relu, et surtout quand je ne sais pas de votre avis. Votre passion dominante est l'amour de l'humanité. Est ubi peccas. Cet amour vous aveugle. Aimez l'humanité, mais aimez-la telle qu'elle est. Elle n'est pas susceptible des bienfaits que vous voulez lui prodiguer, et qui la rendraient plus malheureuse et plus perverse. Laissez-lui la bête qui la dévore ; cette bête lui est chère. Je n'ai jamais tant ri qu'en voyant Don Quichotte très embarrassé à se défendre des galériens auxquels, par grandeur d'âme, il venait de rendre la liberté.
— Je suis fâché de vous voir une si mauvaise idée de vos semblables. Mais, à propos, dites-moi, vous trouvez-vous bien libres à Venise ?
— Autant qu'on peut l'être sous un gouvernement aristocratique, La liberté dont nous jouissons n'est pas aussi grande que celle dont on jouit en Angleterre, mais nous sommes contents.
— Et même sous les Plombs ?
— Ma détention fut un grand acte de despotisme ; mais, persuadé que j'avais abusé sciemment de la liberté, je trouvais parfois que le gouvernement avait eu raison de me faire enfermer sans les formalités ordinaires.
— Cependant vous vous êtes échappé.
— J'usai de mon droit comme ils avaient abusé du leur.
— Admirable ! Mais de cette manière personne à Venise ne peuL se ûn'o libre.
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— Cela se peut; mais convenez que, pour être libre, il suffit de se croire tel.
— C'est ce dont je ne conviendrai pas facilement. Nous voyons, vous et moi, la liberté sous un point de vue fort difTérent. Les aristocrates, les membres mêmes du gouvernement ne sont pas libres chez vous ; car, par exemple, ils ne peuvent pas même voyager sans permission.
— C'est vrai, mais c'est une loi qu'ils se sont volontairement imposée pour conserver leur souveraineté. Direzvous qu'un Bernois n'est pas libre parce qu'il est sujet aux lois somptuaires, quand c'est lui-même qui est soj\ législateur ?
— Eh bien I que partout les peuples fassent leurs lois. » Après cette vive répartie, et sans aucune transition, il
me demanda d'où je venais.
u Je viens de Roche, lui dis-je. J'aurais été au désespoir de quitter la Suisse sans avoir vu le célèbre Haller. Dans mes courses, je rends hommage aux savants mes contemporains, et vous me laisserez la bonne bouche.
— M. Haller doit vous avoir plu.
— J'ai passé chez lui trois de mes beaux jours.
— Je vous en fais mon compliment. Il faut se mettre à genoux devant ce grand homme,
— Je le pense comme vous, et j'aime à vous entendre lui rendre cette justice ; je le plains de n'être pas aus.si équitable envers vous.
— Ah ah ! il est possible que nous nous trompions tous deux. »
A cette réponse, dont la promptitude fait tout le mérite, tous les assistants partirent d'un éclat de rire et se mirent à applaudir.
LA COUR ET LA VILLE sOUS LOUIS XV 2.::>
Ou ne paiia plus de lilLéralure, el je devins un personnage muet jusqu'au moment où, M. do Voltaire s'élant retiré, je m'approchai de Mme Denis pour lui demander si elleavail quelque commission à me donner pour Rome. Je sortis ensuite, assez content d'avoir, comme j'avais la sottise de le croire alors, mis dans ce dernier jour cet athlète à la raison; mais il me resta malheureusement contre ce grand homme une mauvaise humeur qui me força dix années de suite de critiquer tout ce qui était sorti de sa plume imniorîclle.