‹ La cour & la ville sous Louis XVChapitre 34 sur 39 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Casanova à Grenoble. — Un peu d'a?troIogie. — Mlle Roman. — Casanova donne à souper et à danser. — Travaux d'approche auprès de Mlle Roman. — Horoscope de la jolie fllle. — La future maitresse de Louis XV.

En quittant la Suisse, Casanova fait un séjour à Aix en Savoie, où il a naturellement des aventures d'amour et de jeu. Il s'enfuit de cette ville pour éviter d'être berné par une jolie femme et son... servant, et ne s'arrête à C/iambéry que pour changer de chevaux. Il se dirige sur Grenoble., ou il va faire bien curieusement la connaissance d'une des futures maîtresses de Louis XV.

Arrivé à Grenoble, où j'avais l'intention de m'arrêter une huitaine de jours, m'étant trouvé mal logé, je ne fis point décharger ma voiture et je me rendis à la poste, où je trouvai plusieurs lettres, entre autres une de Mme dUrfé qui en contenait une autre pour un officier nommé Valenglard, qu'elle m'annonçait comme un savant, en me disant qu'il me présenterait à toute» les bonnes maisons de la ville.

J'allai trouver cet officier qui me reçut bien et qui, après

avoir lu la lettre, me dit qu'il était à mon service pour tout ce qui pourrait m'être agréable.

C'était un homme aimable, d'un certain âge, qui, quinze ans auparavant, avait été l'ami de Mme d'Urfé, et beaucoup plus encore, de la princesse Toudeville, sa fille. Je lui dis que j'étais mal à l'auberge et que le premier service que j'osais attendre de lui était un gîte convenable, s'il en connaissait. Il se frotta le front, puis il me dit :

« Je crois que je pourrai vous loger dans une maison magnifique, mais elle est hors de la ville. Le c-.ncierge est un excellent cuisinier, et, pour avoir l'avantage de faire votre cuisine, je suis sûr qu'il vous logera par-dessus le marché.

— C'est ce que je ne voudrais pas, lui dis-je.

— Soyez tranquille, me répliqua le baron, il se dédommagera sur ses entrées ; et puis c'est une maison à vendre qui ne lui coûte rien. Allons-y. »

Je pris un appartement de trois pièces et je commandai à souper pour deux, en prévenant que j'étais friand et gourmet, et nullement avare. Je priai en même temps M. de Valenglard de vouloir bien souper avec moi. Le concierge me dit que si je n'étais pas content de lui je le lui dirais et qu'alors je n'aurais qu'à ne pas le payer. J'envoyai chercher ma voiture, et me voilà établi. Je trouvai au rez-de-chaussée trois jeunes filles charmantes et la femme du concierge, qui toutes me firent de grandes révérences. M. de Valenglard me mena au concert dans l'intention de me présenter à tout le monde; mais je le priai de ne me présenter à personne, me réservant de lui dire, quand j'aurais vu les dames, quelles seraient celles qui m'inspireraient le désir de les connaître.

La société était ;xombreuse, et surtout en femmes ; mais

la seule qui fixa mes regards fut une belle brune, à l'air modeste, très bien faite et mise très simplement. Cette charmante tète, après avoir modestement glissé ses yeux sur naoi une seule fois, s'obstina à ne plus me regarder. Ma vanité me fît d'abord penser que ce n'était là qu'une ruse de coquetterie pour mieux exciter mon désir de la connaître et me laisser le temps de mieux examiner les belles proportions de son profil et des formes que son modeste vêtement ne dissimulait pas. Les succès donnent toujours de l'assurance, et la présomption est toujours d'accord avec nos désirs. Ce fut sur cette demoiselle que je jetai à l'instant mon dévolu, comme si toutes les femmes de l'Europe n'eussent formé qu'un sérail destiné à mes plaisirs. Je dis au baron que je désirais faire sa connaissance.

« Elle est sage, me dit-il, elle ne reçoit personne et pourtant elle est pauvre.

— Voilà trois raisons qui augmentent mon envie.

— Pourtant il n'y a positivement rien à faire.

— C'est ce que je désire.

— Voilà sa tante; en sortant du concert, je vous présenterai. »

Je ne pouvais m'empêcher, en réfléchissant sur mon état actuel, de m'avouer parfaitement heureux. Je jouissais d'une sauté parfaite, j'étais à la fleur de l'ûge, sans devoirs, sans aucune dépendance, riche d'expérience, muni de beaucoup d'or, heureux au jeu, bien accueilli des femmes qui m'intéressaient; je n'avais pas tort de me dire : Saute, marquis ! Le souvenir des peines, des embarras que j'avais éprouvés par moments dans ma vie avaient été suivis par tant de jours de jouissances et de bonheur, que tout me portail à me féliciter de ma destinée. Je m'endormis dans

ces agréables pensées, et je ne rêvai toute la nuit que de mon bonheur et de la belle brune qui m'avait intrigué au concert.

Je m'éveillai en pensant à elle et, certain de faire sa connaissance, j'étais curieux de voir quels seraient mes succès auprès d'elle. Elle était sage et pauvre, et moi sage à ma manière, elle ne devait donc pas mépriser mon amitié.

Avant dîner, le baron vint et me dit qu'il sortait de chez la dame à laquelle il m avait présenté. C'était la fomme d'un avocat nommé Moriu, et tante de la demoiselle qui m'avait intéressé. « Je lui ai parlé de vous, me dit-il, et de l'impression que vous a faite sa nièce. Elle m'a promis de l'envoyer chercher et de la faire rester avec elle toute la journée. »

Après avoir fait un dîner varié de manière à relever l'appétit d'un mort, nous allâmes chez Mme Morin, qui me reçut avec toute l'aisance d'une Parisienne. Elle me présenta sept enfants dont elleélaitla mère. Sa fille aînée, ni jolie ni laide, avait douze ans et paraissait en avoir quatorze ; je le lui dis. Pour me convaincre qu'elle ne m'en imposait pas, la mère alla chercher un registre sur lequel elle me fit voir l'année, le mois, le jour et jusqu'à la minute de sa naissance. Émerveillé de cette minutieuse exactitude, il me vint à l'idée de lui demander si on lui avait tiré l'horoscope.

« Non, me dit-elle, car je n'ai encore trouvé personne pour me faire ce plaisir.

— On est toujours à temps, lui répliquai-je, et sans doute Dieu a voulu que ce bonheur me fût réservé. »

M. Morin étant entré dans cet instant, sa femme me le présenta, et après les compliments d'usage elle revint à

l'horoscope. L'avocat me dit avec beaucoup de sens que l'astrologie judiciaire est une science, sinon entièrement fausse, au moins extrêmement suspecte, qu'il avait eu la faiblesse de s'en occuper pendant quelque temps, mais qu'ayant enfin connu le néant de l'homme pour lire dans l'avenir, il l'avait abandonnée, se contentant des vérités non douteuses que lui enseignait l'astronomie. Je vis que j'avais alTaire à un homme raisonnable et instruit, et j'en Cus bien aise ; mais Valenglard, qui croyait à l'astrologie, l'allaqua. Pendant leur discussion, je copiai sur mes tablettes à la dérobée le moment delà naissance de Mlle Morin. Mais M. Morin, devinant ce que je faisais, sourit en baissant la tête. Je devinai sa pensée; mais, loin de me déconcerter, je poursuivis, déterminé que j'étais depuis cinq minutes à devenir astrologue.

Enfin la belle nièce arriva. Sa tante me la présenta sous le nom de Mile Roman- Coupier, fille de sa sœur; puis, se tournant vers elle, elle l'informa de l'ardent désir que j'avais de la connaître depuis que je l'avais vue au concert.

Celte jeune et belle personne avait alors dix-sept ans. Sa peau de satin était d'une blancheur éblouissante que relevait encore une magnifique chevelure noire. Les traits de son visage étaient d'une régularité parfaite, son teint était légèrement coloré ; ses yeux noirs bien fendus avaient à la fois le plus vif éclat et la plus grande douceur; elle avait les sourcils bien arqués, la bouche petite, les dents régulières et bien placées, avec un émail de perle, et les lèvres d'un rose lendre sur lesquelles reposait le sourire de la grâce et de la pudeur.

Après un entretien de quelques instants, M. Morin ayant été obligé de sortir pour allaires. ou me proposa un

quadrille, et on trouva mon malheur extrême, parce que j'avais perdu un louis. Je trouvai dans Mlle Roman un esprit sage, judicieux, sans fard, agréable sans brillant et, ce qui valait mieux encore, sans aucune prétention. Elle avait de la gaieté, beaucoup d'égalité d'humeur et une finesse naturelle à faire semblant de ne pas comprendre un compliment trop flatteur, ou un bon mot qu'elle n'aurait pu relever sans se montrer plus instruite qu'elle ne devait le paraître. Vêtue très proprement, elle n'avait sur elle rien de superflu, rien de ce qui indique l'aisance, ni boucles d'oreilles, ni bagues, ni montre. On peut dire à la rigueur qu'elle n'était parée que de sa seule beauté, n'ayant d'autre ornement qu'un collier de ruban noir auquel pendait une petite croix d'or. Sa gorge était bien formée et n'excédait en rien les belles proportions. La mode et l'éducation l'avaient habituée à la laisser voir à moitié avec la même innocence qu'elle laissait voir à tout le monde sa main blanche el potelée, ou ses joues où l'incarnat de la rose se mariait à la blancheur des lis.

Examinant son maintien pour tâcher de deviner si je pouvais concevoir quelque, espérance, j'y perdis mon latin, et ne pus rien conclure. Elle ne fit aucun mouvement, ne me donna aucune réponse qui pussent éveiller en moi le moindre espoir de succès, mais elle ne me donna pas non plus des motifs contraires. Sa conduite était si naturelle et si réservée qu'elle mettait en défaut ma perspicacité. Cependant une lib ^rté que je pris pendant le souper me donna une lueur d'espérance. Sa serviette étant tombée, je me hâtai de la lui ramasser, et en la replaçant sur ses genoux, je lui pressai amoureusement la cuisse, sans apercevoir sur ses traits aucun signe désapprobateur. Content de cet augure, je priai toute la isociété à dîatfv et à

souoer pour le lendemain, avertissant Mme Moriu que je ne sortirais pas, et que par conséquent elle me ferait, plaisir de se servir de ma voiture qui serait à ses ordres.

Après avoir reconduit Valenglard chez lui. je me relirai, faisant des châteaux en Espagne sur la conquête que je méditais de Mlle Roman.

Me trouvant seul, je m'enfermai et je me mis à composer Thoroscope que j'avais promis à Mme Morin. Je remplis facilement huit pages de la savante charlatanerie, et je m'attachai particulièrement à dire ce qui était arrivé à la jeune fille jusqu'à son âge actuel. J'avais adroitement soutiré quelques notions pendant la conversation de la veille, et ayant arrangé le reste selon la probabilité, on revêtant mes assertions d'un sens pylhique, il se trouva que j'avais deviné, et dès lors on ne douta plus de mes prédictions. D'ailleurs, je ne risquais rien, car elles étaient toutes étayées d'un s/, elles si firent toujours tonte la science des astrologues fous ou fripons.

Je relus avec soin mon horoscope et je le trouvai éblouissant; j'étais en veine, et l'habitude que j'avais de la cabale me donnait de la facilité.

Un instant après midi, tous mes convives arrivèrent, et à une heure nous nous mîmes à table. Jamais je n'ai vu de dîner plus somptueux, plus délicat. Je compris que le concierge était un homme dont il fallait plutôt retenir l'élan que l'aiguillonner. A la fin du dîner, Mlle Roman m'ayant fait compliment sur les trois beautés que j'avais à mon service dans cette jolie demeure, cela me donna occasion de parler de leur talei;t, et, comme pour le justifier, je me levai et j'allai chercher des gants que je leur avais achetés. Mlle Roman en loua la qualité elle travail. Habile à sai^r roccasion par les cheveux, je demandai à sa tant»

la permission de leur en offrir une douzaine à chacune. Après avoir obtenu cette faveur, je présentai mon horoscope à Mme Morin. Son mari le lut, et quoiqu'il n'y crût pas, il fut forcé de l'admirer, car il était tout basé sur l'influence des planètes qui faisaient l'état du ciel à l'instant de la naissance de sa fille. Nous passâmes une couple d'heures à parler astrologie, et puis une autre à jouer au quadrille ; ensuite nous descendîmes pour nous promener dans le jardin, où chacun eut la politesse de me laisser causer en toute liberté avec la belle Roman.

Notre conversation, ou à peu près mon monologue, ne roula que sur l'impression profonde qu'elle m'avait faite, sur la vive passion qu'elle m'avait inspirée, sur sa beauté, sur sa sagesse, sur la pureté de mes intentions, et sur le besoin que j'avais d'être aimé pour ne pas être jusqu'au tombeau le plus malheureux des hoii;imes. « Monsieur, me dit-elle à la fin, si le ciel a décidé que je me marie, je ne vous cacherai pas que je serais heureuse que mon époux vous ressemblât, r. Enhardi par celte déclaration candide, je saisis sa main que je couvris de baisers de feu, et je lui dis avec l'accent de la passion que j'espérais qu'elle ne me ferait pas languir. Elle se retourna en cherchant des yeux sa tante. Il commençait à faire obscur, et elle paraissait craindre ce qui pouvait fort bien lui arriver. Elle m'attira doucement, et, ayant bientôt rejoint la compagnie, nous remontâmes dans le saîon, où, pour les amuser, je leur fis une petite banque de pharaon. Mme Morin donna de l'argent à sa fille et à sa nièce qui n'avaient pas le sou, etValenglard fit si bien leur jeu, que lorsque nous nous quittâmes pour aller souper, j'eus le plaisir de voir que chacune des trois dames avait gagné deux à trois louis.

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Nous tînmes table jusqu'à minuit. Un vent froid des Alpes m'empêcha d'insister sur une promenade nocturne que j'avais projetée dans le jardin. Mme Morin me fit mille remerciements, et j'embrassai mes convives féminines avec une respectueuse décence.

Le lendemain matin, M. de Valenglard entra comme j'achevais de m'habiller. Dès que nous fûmes seuls, cet officier, qui avait beaucoup d'honneur et de bon sens, quoiqu'il crût à l'astrologie et aux sciences abstraites, me dit qu'il me trouvait un peu triste, et que si cela provenait de quelque idée que je pouvais avoir conçue sur la jeune RoiTMin, il me conseillait de ne pas y penser, à moins que je ne me déterminasse à la demander en mariage. Je lui répondis que, pour couper court, j'étais décidé à quitter Grenoble sous peu de jours. Nous dînâmes ensemble, ensuite nous allâmes chez Mme Morin, où nous trouvâmes sa belle nièce.

Mme Morin me reçut avec une amitié qui me flatta, et Mlle Roman me lit l'accueil le plus gracieux, ce qui m'enhardit à l'embrasser en la faisant asseoir sm- mon genou .

La tante rit, la nièce rougit, et puis elle me donna un petit papier et se sauva. Je lis l'an, le jour, l'heure et la minute de sa naissanco ; je devine. Cela voulait dire, selon moi, que je ne pouvais rien espérer qu'en lui faisant son horoscope. Bien résolu de suite à tirer parti de ce moyen, je lui dis que je verrais si je pouvais ou non lui faire ce plaisir le jour suivant chez moi et la nuit en dansant. Elle regarda sa tante, et ma proposition fut acceptée.

Mme Morin me demanda la permission d'inviter k mon bal deux d;imes de sa connaissance avec leurs demoiselles. Je lui répondis que non saulement ©lie me ferait plaisir

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d*amener des dames, mais encore des caraliers qui îui convinssent, ayant commandé un souper pour vingt personnes. Elle vint dîner avec sa nièce et Valenglard, sa fille ayant à soigner sa toilette et son mari ayant des affaires jusqu'à la nuit. Elle m'assura que nous aurions nombreuse compagnie.

La belle Roman avait la môme robe que les autres jours, mais elle n'avait pas besoin de toilette pour être éblouissante. Debout tout près de moi qui étais assis, elle me demanda si j'aA-ais pensé à son lioroscope. La prenant par la main et la faisant asseoir sur mes genoux, je lui promis qu'elle l'aurait le lendemain. Dans cette position, pressant sa taille divine de mon bras gauche, je pris dix baisers de feu sur ses lèvres délicieuses, qu'elle ne desserra que pour me prier de me modérer. Elle était plus étonnée qu'effrayée de me voir tremblant, et quoiqu'elle se défendît avec succès, elle ne perdit pas un instant contenance ; sa sérénité était toujours la même, et malgré l'ardeur de mes regards, elle ne détourna pas un moment les siens de dessus mon visage. Me rendant à sa prière, je me fis effort; et, lorsqu'elle me vit calme, ses yeux exprimèrent cette satisfaction que donne le sentiment d'une victoire remportée par la raison sur un ennemi généreux. Mon «ilence applaudissait à la vertu d'un être céleste dont j'étais né pour faire la destinée par un de ces jeux bizarres du hasard qu« la philosophie chercherait vainement à expliquer.

Mme Morin vint s'asseoir auprès de nous et me demanda quelques explications sur l'horoscope de sa fille. Puis elle me dit que, pour s'assurer que j'aurais au bal quatre beautés, elle n'avait eu besoin que d'écrire deux billets.

« Je n'enverrai qu'une, lui dis-je en regardant sa nièce.

— Dieu sail, ajouta Valenglard, toutes les spéculation? que l'on fera demain à Grenoble.

— On dira, dit Mme Morin en s'adressant à sa nièce, qu'on a été à tes noces.

— Oui, et sans doute on parlera de ma superbe robe, de mes dentelles, de mes diamants, dit la nièce d'un air gracieux et significatif.

— On parlera de votre beauté, lui répliquai-je avec sentiment, de votre esprit et de votre sagesse qui feront le bonheur de l'homme qui vous possédera. »

On se tut, parce que chacun crut que je parlais de moi. Je n'y pensais pas. Si j'avais su comment m'y prendre, je lui aurais bien offert cinq cents louis ; mais la difficulté aurait été de fixer les conventions du contrat et je n'aurais pas voulu les donner pour bagatelle.

M'étant réveillé à raidi et me sentant frais et dispos, je me mis à travailler à l'horoscope, et me déterminai à dire à la belle Roman que la fortune l'attendait à Paris, où elle deviendrait maîtresse de son maître, mais qu'il fallait que le monarque la vît avant qu'elle eût atteint sa dix-huitième année, car après cet âge sa destinée prendrait une tournure différente. Pour donner à ma prédiction un grand caractère de vérité, je dis des choses étonnantes qui lui étaient arrivées jusqu'à Tùge de dix-sept ans qu'elle avait alors, et que j'avais apprises ou d'elle-même ou de sa tante, à bâtons rompus et sans faire semblant d'entendre ce f^u'elles disaient.

Moyennant un livre d'éphémérides et un autre bouquin qui ne traitait que d'astrologio, je lis et copiai en six heures l'horoscope de Mlle Roman, et je l'avais si bien arrangé qu'il frappa Valenglard et M. Morin lui-même, et qu'il rendit enthousiastes les deux dames.

J'espérais que l'on me supplierait de conduire moi-même le beau joyau à Paris, et j'étais tout disposé à leur accorder cette faveur. Je me flattai qu'on me trouverait nécessaire au manège, et que, sinon par amour, au moins psr reconnaissance, on m'accorderait ce que je désirais ; (jue sais-je même si je ne pensais pas à quelque grande fortune qui devait me revenir de ma sublime entreprise ! Le monarque devait être épris à la première vue ; je ne doutais pas de ce résultat; car quel est l'homme amoureux qui ne s'imagine pas que l'objet qu'il chérit doit enflammer tous les hommes? Dans ce moment j'en étais jaloux, mais la parfaite connaissance que j'avais de mon inconstance me rendait sûr que je cesserais de l'être dès que j'aurais joui du bien que je convoitais, et je savais que, sur cet article, Louis XV ne pensait pas tout à fait comme un Turc. Ce qui donnait à ma prophétie une apparence presque divine, c'était la circonstance d'un fils qui devait faire le bonheur de la France et qui ne pouvait provenir que du sang royal et d'un vase d'élection qui ne devait rien pi'oduire qu'autant que des combinaisons purement humaines le transporteraient dans la capitale.

Une singularité ridicule me comblait de joie : cétait l'idée de paraître célèbre en astrologie dans un siècle où la raison et la philosophie avaient si justement décrié cette science. Je jouissais en imagination de me voir recherché par les têtes couronnées, les plus accessibles aux idées creuses et superstitieuses, et de devenir inaccessible dans ma vieillesse. Oui ne fait ses châteaux en Espagne ? Si la Roman avait mis au monde une fille au lieu d'un garron, j'en aurais ri, et tout n'aurait pas été perdu, puisqu'un fils pouvait venir à la suite.

Mon horoscope ne devait être connu que de la demoi-

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selle et de sa famille, qui devait être jalouse du sccreL Après l'avoir achevé, lu et relu, je me persuadai que j'avais fait un petit chef-d'œuvre, et dînai dans mon lit. M. Valenglard vint me voir de bonne heure le lendemain et m'annonça que personne ne s'était avisé de croire que je fusse amoureux de la belle Roman, mais qu'on me soupçonnait d'aimer les trois filles de mon hôte.

« Il n'y a pas de mal à le laisser croire, lui dis-je, car elles en valent la peine, sans pouvoir être mises en parallèle avec une personne qui n'a pas d'égale, mais qui est faite pour désespérer.

— Me permettez-vous de faire à Mme d'Urfé un petit roman de tout cela ?

-- Vous me ferez grand plais'**. »

M. et Mme Morin vinrent avec leur nièce à midi, et nous passâmes une heure avant dîner à lire l'horoscope. Il serait impossible de décrire l'espèce d'effervescence des quatre surprises diverses qui s'offrirent à mes regards. L'intéressante Roman était très sérieuse et, ne sachant pas si elle avait une volonté à elle, écoutait et ne disait mot. M. Morin, qui me regardait de temps en temps, me voyant sérieux, n'osait pas éclater de rire. Tous les traits de Valenglard peignaient le fanatisme et l'exaltation. Mme Morin paraissait frappée comme d'une merveille surnaturello. et loin de trouver la prédiction exagérée, elle ie prit à dire qu'en effet sa nièce méritait mieux que la fanatique Maintenon de devenir l'épouse ou la maltresse de son sourerain.

« Celle-ci, disait-elle, n'aurait jamais été rien si, quittant l'Amérique, elle n'était pas allée en France ; et si ma nièce ne va pas à Paris, l'horoscope ne pourra pas être taxé de mensonge. Il s'agit donc d'y aller ; mais comment

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î'aîre? Ce voy&ge touche h l'impossible. La prédiction de la naissance d'un fils a quelque chose de divin et d'entraînant. Sans doute je ne puis rien préjuger, mais ma nièce a plus de titres que la Maintenon pour être chère au roi : elle est jeune et sage ;- la Maintenon était sur son retour et, avant de devenir dévote, elle avait rôti le balai. Mais ce voycge s'en ira en fumée.

— Non, dit Valenglard d'un air grave et vraiment comique, ce voyage se fera, car la destinée doit s'accomplir. »

La belle Roman était tout ébahie. Je les laissai parler, et nous nous mîmes à table.

D'abord nous fûmes silencieux ; puis on parla de mille riens, comme on fait dans toutes les sociétés ; puis enfin, ainsi que je le prévoyais, la conversation retomba sur le sujet dont tous les esprits étaient occupés.

« D'après l'horoscope, dit la tante, le roi doit devenir amoureux de ma nièce à sa dix-huitième année, elle touche à cet âge. Comment nous y prendre ? Où sont cent louis dont il faut pouvoir disposer pour un tel voyage ? Et, eu arrivant à Paris, ira-t-elle dire au roi : Me voilà, sire ! Et puis avec qui fera-t-elle ce trajet ? Ce n'est pas avec moi.

— Avec ma tante Rom«n, dit la demoiselle rougissant jusqu'au blanc des yeux d'un éclat d« rire spontané que personne ne put retenir.

— Cela cependant, reprit Mme Morin, pourrait arriver tout naturellement, car Mme Yarnier, qui demeure rue de Richeheu, est ta tante. Elle tient une bonne maison et connaît tout Paris.

— Vous voyez, dit Valenglard, les voies de la destinée. Vous parlez de cent louis ; il ne vous en faut que douze

pour aller faire une visite à Mme Varnier, qui logera mademoiselle. Quand elle sera là, laissez faire le reste aux combinaisons qui ne manqueront pas d'être favorablei.

— Si vous allez à Paris, dis-je à la demoiselle, il ne faut parler de votre horoscope ni à votre tante d'ici, ni à Mme Varnier.

— Je n'en parlerai à personne; mais, croyez-moi, tout ceci ne sera qu'un joli rêve. Je ne verrai jamais Paris, et moins encore Louis XV. »

Je me lève, je prends dans ma cassette un rouleau de cent cinquante louis et je le lui mets dans la main en lui disant que c'étaient des bonbons. Trouvant le rouleau trop pesant, elle le décacheté et voit cinquante doublons da ocho qu'elle prit pour des médailles.

« Elles sont d'or, lui dit Valenglard.

— Je vous prie de les garder, mademoiselle, vous n'avez qu'à me faire un billet payable à Paris à l'époque où vous serez riche. »

J'étais sûr qu'elle refuserait ce présent, quoiqu'elle m'eût fait plaisir en l'acceplant. Mais j'admirai la force qu'elle eut de retenir ses larmes, sans cependant déranger en rien l'harmonie riante de sa belle figure.

Nous sortîmes pour faire un tour de jardin. Valenglard et Mme Morin s'éLant remis sur le propos de rhorosco[)e, je me séparai d'eux avec Mlle Roman.

« Dites-moi, je vous prie, me dit-elle quand nous fûmes hors de portée, si tout ceci n'est pas un simple badinage.

— Non, c'est du séi'ieux, mois tout dépend d'un si. .'m vous n'allez pas à Paris, tout aboutira à rien.

— Il faut bien que vous on soyez persuadé, car sans cela vous n'auriez pas expose les cinquante médailles.

— Ne croyez pas cela, mademoiselle, et rendez-moi heureux en les acceptant ici en secret.

— Non, je vous remercie; mais pourquoi me donneriezvous une si grosse somme ?

— Pour le plaisir de contribuer à votre bonheur et dans l'espoir que vous me permettrez de vous aimer.

— S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi m'y opposera is-je? Vous n'avez pas besoin d'acheter mon consentement, et je pense que, pour faire mon bonheur, je n'ai pas besoin d'un roi de France. Si vous saviez à quoi se bornent mes désirs !

— Dites. A quoi ?

— A trouver un mari doux et assez riche pour ne pas manquer du nécessaire.

— Et si vous ne l'aimiez pas?

— Honnête et doux, comment pourrai-je ne pas l'aimer ?

— Je vois que vous ne connaissez pas l'amour.

— C'est vrai. Je ne connais pas cet amour qui fait tourner la tête, et j'en remercie Dieu.

— Vous avez raison. Que Dieu vous en présers'^e I

— Vous prétendez qu'en me voyant le roi s'enflammera pour moi; mais voilà, à vous dire vrai, ce que je trouve de chimérique dans mon horoscope; car il se peut bien qu'il ne me trouve pas laide, peut-être même qu'il me trouvera jolie; mais je ne crois pas à cet excès.

— Vous ne le croyez pas ? Asseyons-nous. Imaginez- vous que le roi vous rend la même justice que moi, et l'affaii'e est faite.

— Mais que trouvez-vous en moi que vous ne trouviez aussi dans une foule déjeunes personnes de mon âge? Il se peut cependant que je vous aie frappé, mais cela prouve que j'étais née pour exercer cet empire sur vous, et nul-

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lement quejetioive en exercer un srmblable sur le roi. Qu'allez-vous chercher le roi de France, si vous m'airaoz vous-même ?

— C'est que je ne puis pas vous offrir le sort que vous méritez.

— C'est contre l'apparence.

— C'est aussi parce que vous ne m'aimez pas.

— Je vous aimerais tendrement et uniquement si j'étais votre femme. Je pourrai alors vous rendre ces baisers, tandis que le devoir m'empêche de le faire actuellement.

— Que je vous sais gré de n'être pas fâchée de ce que je me trouve si heureux auprès de vous !

— Je suis, au contraire, bien aise de vous plaire.

— Permettez-moi donc d'aller vous voir demain de très bonne heure dans votre chambre, el de prendre avec vous du café sur votre lit.

— Ah ! monsieur, n'y pensez pas. Si je le voulais, je ne le pourrais pas. Je couche avec ma tante, et je me lève toujours avant elle. Mais retirez donc votre main. Vous m'avez promis de ne plus recommencer. Au nom de Dieu, monsieur, restez tranquille ! »

Hélas ! il fallut bien que je finisse, car sa résistance était invincible. Ce qui pourtant me fit grand plaisir, c'est que, malgré mes persécutions amoureuses, elle n'avait rien perdu de sa' douceur, et que ce calme riant qui la caractérisait embellissait sa divine figure comme si nous avions été dans une complète inaction. Quant à moi, j'avais l'air de mériter le pardon que je demandais à genoux, et je lisais dans ses yeux qu'elle était fâchée de ne pouvoir pas m'accorder ce que je désirais.

Je ne pouvais plus rester auprès de cette beauté, tant i'irdtation de mes sens était grande. Mais je réfléchis que

je n'obtiendrais jamais de la jeune Roman plus que je n'avais obtenu jusqu'à cette heure, à moins de faire raentjr l'horoscope en l'épousant, et je pris la résolution de ne pas pousser l'affaire plus loin.

Je redescendis au jardin, où ayant rejoint la tante, je la priai de se promener un instant avec moi. Ce fut en vain que je m'évertuai pour persuader cette honnête femme d'accepter cent louis pour faire faire à sa nièce le voyage de Paris. Je lui jurai par tout ce que l'homme a de sacré que personnen'ensaurait jamais rien; toute mon éloqu-ence, tontes mes supplications furent inutiles. Elle me dit que, si la destinée de sa nièce ne tenait qu'à ce voyage, elle pourrait s'accomplir, car elle avait déjà pensé au nroyen de le lui faire faire, si son mari y consentait. Elle me rendit, au reste, les grâc-es les plus sincères, et me dit que sa nièce était bien heureuse de m'avoir plu.

« Elle me plaît tant, madame, lui répliquai-je, que pour n'être pas forcé de vous faire des propositions qui détruiraient la grande fortune qui l'attend, je suis résolue partir demain. Sans le destin qui lui est réservé, je me croirais heureux de vous demander sa main.

— Hélas ! son bonheur serait sans doute bien plus solide. Expliquez-vous.

— Je n'ose pas faire la guerre à la destinée.

— Mais vous ne partirez pas demain ?

— Je vous demande pardon, madame. Je passerai chez vous à deux heures pour prendre congé. »

î-'annonce de mon départ rendit notre souper un peu triste. Mme Morin, qui vit peut-être encore, était une femme du plus aimable caractère. Elle décida à table que, puisque mon départ était certain, et que je ne sortirais que pour aller chez elle, l'honneur que je voulais lui faire deve-

naiil une cérémonie qui m'incommoderait, le congé serait pris dans Tinstant même.

« J'aurai au moins, lui dis-je, l'honneur de vous accompagner jusqu'à votre porte, si vous me le permettez.

— Ce sera ajouter quelques minutes à notre bonheur. »

Valenglard partit à pied, et la belle Roman fut assise sur mes genoux. J'osai me montrer téméraire, et, contre mon attente, elle fut douce et tendre au point de me faire repentir d'avoir pris congé; mais c'était fait.

Une voiture renversée sur notre route à la porte d'une auberge obligea mon cocher à s'arrêter pendant quelques minutes, et cet accident qui faisait maugréer le pauvre homme me comblait de joie, car j'obtins pendant ces trop courts instants toutes les faveurs que je pouvais me procurer en pareille circonstance.

Le bonheur n'est jamais complet quand on le goûte seul. J'avais besoin de m'assurer par l'inspection des traits de ma belle amie qu'elle n'avait pas été purement passive dans ses complaisances, et je conduisis ces dames dans leur appartement. Là je pus m'assurer, sans la plus petite fatuité de ma part, que la tristesse et l'amour étaient peints sur la physionomie de cette belle créature. Je pus juger qu'elle n'était ni froide ni insensible, et que je n'avais trouvé en elle que l'obstacle de la crainte et de la vertu. Ayant donné à Mme Morin un baiser d'adieu, elle eut la complaisance d'engager sa nièce à m'accorder la même marque d'amitié, ce qu'elle fît de manière à me prouver toute l'ardeur que je venais de lui communiquer.

Le malin, Valenglard venait me souhaiter un bon voyage, étant obligé de partir lui-même avec M. de Monteinard. Il me supplia d'entretenir avec lui une correspondance active. J'allais l'en prier, car le sort de la belle Roman me

lenait trop à cœur pour ne pas désirer vivement d'en être instruit, et la correspondance que ce brave officier me demandait était le meilleur moyen d'arriver à mes fins (i). Je

(1) La prédiction de Casanova fut écrite après coup, et sans doute elle est sujette à caution. Mais, du moins, elle ne présente aucune invraisemblance. Nous savons, d'ailleurs, que nombre de parents avisés, sinon scrupuleux, fort bien renseignés sur l'insatiabilité voluptueuse du roi, s'étudiaient à jeter sous ses yeux, comme appâts, de jolies filles. Mme Campan(3/e/no//'es,t. III, p. 20) a conté la façon dont Mlle de Romans fut présentée à Louis XV. Il doit, cependant, y avoir dans son récit une légère erreur au sujet de l'âge de la jeune personne, bien que le roi aimât fort, alors surtout, les fruits verts.

« Le Roi s'éiait rendu en grand cortège à Paris, pour y tenir un lit de justice. Passant le long de la terrasse des Tuileries, il remarqua un chevalier de Saint-Louis, vêtu d'un habit de lustrine assez passé, et une femme d'une assez bonne tournure, tenant sur le parapet de la terrasse une jeune fille d'une beauté éclatante, très parée, et ayant un fourreau de taffetas couleur de rose. Le Roi fut involontairement frappé de l'affectation avec laquelle on le faisait remarquer à cette jeune personne. De retour à Versailles, il appela Le Bel, ministre et confident de ses plaisirs secrets, et lui ordonna de chercher et de trouver dans Paris une jeune personne de douze à treize ans, dont il lui donna le signalement de la manière que je viens de détailler. Le Bel l'assura qu'il ne voyait nul espoir de succès dans une semblable commission. « Pardonce nez-moi, lui dit Louis XV ; cette famille doit habiter dans le quar- « tier voisin des Tuileries, du côté du faubourg Saint-Germain. Ces « gens-là vont sûrement à pied, ils n'auront pas fait traverser Paris à ■ la jeune fille dont ils paraissent très occupés. Ils sont pauvres ; le « vêtement de l'enfant était si frais, que je le juge avoir été fait pour « le jour même où je devais aller à Paris. Elle le portera tout l'été ; » les Tuileries doivent être leur promenade des dimanches et des « jours de fêtes. Adressez-vous au limonadier de la terrasse des « Feuillants, les enfants y prennent des rafraîchissements; vous la « découvrirez par ce moyen. » Le Bel suivit les ordres du Roi, et, dans l'espace d'un mois, il découvrit par ce moyen la demeure de la jeune fille ; il sut que Louis XV ne s'était trompé en rien sur les intentions qu'il supposait. Toutes les conditions furent aisément acceptées ; le Roi contribua, par des gratifications considérables pendant deux années, à l'éducation de Mlle de Romans. On

n'eus donc pas de peine à lui prometire ce qu'il désirait. Il m'embrassa en versant des larmes, et je lui promis mon amitié.

lui laissa totalement ignorer sa destinée future, et lorsqu'elle eut quinze ans accomplis, elle fut menée à Versailles sous le simple prétexte de voir le palais. Elle fut conduite, entre é et 5 heures de l'après-midi, dans la galerie des glaces, moment où les grands appartements étaient toujours très solitaires. Le Bel, qui les attendait, ouvrit la porte de glace qui donnait de la galerie dans le cabinet du Roi, et invita Mlle de Romans à venir en admirer les beautés. Rassurée par la vue d'un homme qu'elle connaissait, et excitée par la curiosité bien pardonnable à son âge, elle accepta avec empressement, mais elle insistait pour que Le Bel procurât le même plaisir à ses parents. Il l'assura que c'était impossible, qu'ils allaient l'attendre assis dans une des fenêtres de la galerie, et qu'après avoir parcouru les appartements intérieurs, il la reconduirait vers eux. Elle accepta ; la porte de glace se referma sur elle. Le Bel lui fît admirer la chambre, la salle du Conseil, lui parlait avec enthousiasme du monarque possesseur de toutes les beautés dont elle était environnée, et la conduisit enfin vers les petits appartements où Mlle de Romans trouva le Roi lui-même, l'attendant avec toute l'impatience et tous les désirs d'un prince qui avait préparé, depuis plus de deux ans, le moment où il devrait la posséder. »

Louis XV aima follement quelques mois Mlle de Romans. Lorsqu'elle devint enceinte il permit que son enfant portât le nom de Louis-Aimé de Bourbon ; il avait acheté à Passy une maison où la jeune personne accoucha. Mlle de Romans nourrit elle-même cet illustre poupon, en lui rendant des hommages anticipés : elle ne l'appelait que Monseigneur, et prenait elle-même des attitudes de souveraine morganatique qui lassèrent le roi. Elle fut enfin conduite dans un couvent par lettre de cachet ; et son fils, enlevé par la police, fut confié à un commis à qui il fut compté mille écus par an pour le faire élever. Ce n'est que sous Louis XV'I que Mlle de Romans put retrouver et faire reconnaître son fils, qui ressemblait d'une façon frappante à Louis XV, non seulement pour la figure, disaient les contemporains, mais encore pour les mœurs. Entré dans les ordres, il était connu sous le nom d'abbé de Bourbon et avait la réputation d'être indolent, voluptueux ei libertin. Il fut longtemps vicaire à Saint-Roch.

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