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CHAPITRE X

Mlle Romans maîtresse de Louis XV. — Les folies de Mme d'IJrfé.

— Le comte de Saint-Germain espion de M. de Choiseiil. — La belle Romans enceinte. — Le roi bagalelier. — Le frère de Casanova impuissant. — Calculs cabalistiques. — Le poète Poinsinet.

— La comtesse Limore. — Départ de Paris.

Quelques mois plus tard, Casanova, revenant de Turin, repasse par Chambéry où il a donné rendez-vous à Mme Morin, pour avoir des nouvelles de Mlle Romans.

Mme Morin arriva sur les onze heures avec sa fille, précédées de Le Duc en courrier, qui les annonçait par un roulement de coups de fouet. Je la reçus à bras ouverts, la remerciant vivement du plaisir qu'elle avait bien voulu me procurer.

La première nouvelle qu'elle me donna fut que Mlle Romans était la maîtresse de Louis XV, qu'elle habitait une belle maison à Passy et, qu'étant grosse de cinq mois, elle était sur le chemin de devenir reine de France, comme mon divin oracle le lui avait prédit.

« A Grenoble, ajouta-t-elle, on ne parle que de vous, et je vous conseille de ne pas y revenir, à moins que vous ne

soyez résigné à devenir des nôtres ; car on ne vous laisserait pas partir. Vous auriez à vos pieds toute la noblesse et surtout les femmes jalouses et curieuses de connaître le sort de leurs filles. 11 n'y a plus personne maintenant qui ne croit à l'astrologie judiciaire, et Valenglard triomphe, 11 a parié cent louis contre cinquante que ma nièce accouchera d'un prince. Il est sûr de gagner ; mais, s'il perd, on se moquera de lui.

— Il ne perdra pas, soyez-en sûre.

— Est-il bien sûr?

— L'horoscope n'a-t-il pas été vrai dans le principal? il faudrait que j'eusse fait une grande faute de calcul pour que la fin ne répondît pas au commencement.

— Vous me ravissez.

— Je vais à Paris, et j'espère que vous me donnerez une lettre pour Mme Varnier, qui me procurera le plaisir de voir votre nièce.

— Vous ne pouvez pas en douter, et demain vous l'aurez. » La bonne Mme Morin me laissa une lettre pour Mme Varnier, sa cousine, et je lui promis de lui écrire de Paris, et dans le plus grand détail, tout ce qui aurait rapport à la belle Romans.

En quittant Charabéry, je passai par Lyon, je pris la route du Bourbonnais, j'arrivai à Paris le troisième jour, et je descendis rue et hôtel du Saint-Esprit.

Avant de me coucher, j'écrivis un billet à Mmed'Urfé et je le lui envoyai par Costa. Je lui promettais d'aller dîner avec elle le lendemain. Costa était assez joli garçon ; et, comme il parlait mal le fran(;ais et qu'il était un peu bête. J'étais sûr que Mmed'Urfé le prendrait pour un ètreextraordinaire. Elle me répondit qu'elle m'attendait avec la plus vive impatience.

« Dis-moi, Costa, comment cette dame t'a reçu et comment elle a lu mon billet.

— Monsieur, elle m'a regardé à travers un miroir, en prononçant des mots que je n'ai pas compris ; puis, ayant lait trois fois le tour de sa chambre en brûlant des parfums, elle est venue d'un air majestueux me regarder attentivement, et ensuite, avec un sourire très agréable, elle m'a dit d'attendre ma réponse dans la chambre d'entrée. »

A dix heures du matin, rafraîchi par le sentiment agréable de me retrouver dans ce Paris si imparfait, mais si attrayant qu'aucune ville au monde ne peut lui disputer d'être la ville par excellence, je me rendis chez ma chère Mme d'Urfé, qui me reçut à bras ouverts. Elle me dit que le jeune d'Aranda se portait bien et que, si je le voulais, elle le ferait dîner avec nous le lendemain. Je lui dis que cela me serait agréable ; puis je l'assurai que l'opération par laquelle elle devait renaître homme se ferait aussitôt que Quérilinte, l'un des trois chefs des rose-croix, serait sorti des cachots de l'Inquisition de Lisbonne.

« C'est pourquoi, ajoutai-je, je dois me rendre à Augsbourg dans le courant du mois prochain, où, sous prétexte de m'acquitter d'une commission que je me suis procurée du gouvernement, j'aurai des conférences avec le comte de Stormon, pour faire délivrer l'adepte. A cet effet, madame, j'aurai besoin d'une bonne lettre de crédit, de montres et de tabatières pour faire des présents à propos, car nous aurons des profanes à séduire.

— Je me charge volontiers de tout cela, mon cher ami, mais vous n'avez pas besoin de vous presser, car le congrès ne s'assemblera qu'en septembre.

— Il n'aura jamais lieu, madame, croyez-moi; mais

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les ministres des puissances belligérantes se réuniront également. Si, contre mes prévisions, le congrès se tenait, je me verrais dans la nécessité de faire un voyage à Lisbonne. Dans tous les cas, je vous promets que nous nous reverrons cet hiver. Les quinze jours que je vais passer ici me sont nécessaires pour détruire une cabale de Saint- Germain.

— Saint-Germain ! il n'oserait pas retourner à Paris.

— Je suis certain au contraire qu'il y est en ce moment, mais il s'y tient caché. Le messager d'État qui lui ordonna de partir de Londres Ta convaincu que le ministre anglais n'a pas été la dupe de la demande que le comte d'Affri fit de sa personne au nom du roi, aux États généraux. »

Tout ce récit était hasardé sur des probabilités, et on verra que je devinais juste.

Mme d'Urfé me fit ensuite compliment sur la charmante fille que j'avais fait partir de Grenoble. Valenglard lui avait tout écrit.

« Le roi l'adore, me dit-elle, et elle ne tardera pas à le rendre père. Je suis allée lui faire une visite à Passy avec la duchesse de Lauraguais.

— Elle accouchera d'un fils qui fera le bonheur de la France ; et dans trente ans d'ici vous verrez des choses merveilleuses qu'il m'est malheureusement interdit de vous dire avant votre transformation. Lui avez-vous parlé de moi ?

— Pour cela, non ; mais je suis sûre que vous trouverez le moyen de la voir, quand ce ne serait que chez Mme Varnier. »

Elle ne se trompait pas ; mais voici ce que le hasard amena comme pour augmenter de plus en plus la folie de cette excellente dame.

Vers les quatre heures, nous causions de mes voyages, de nos projets, lorsque l'envie lui vint d'aller au bois de Boulogne. Elle me pria de l'y accompagner, et je me rendis à ses désirs. Quand nous fûmes aux environs de Madrid, nous descendîmes et, nous étant enfoncés dans le bois, nous allâmes nous asseoir au pied d'un arbre.

« Il y a aujourd'hui dix-huit ans, me dit-elle, que je me suis endormie seule à la même place où nous sommes. Pendant mon sommeil, le divin Horosmadis descendit du soleil et me tint compagnie jusqu'à mon réveil. En ouvrant les yeux, je le vis me quitter et remonter au ciel. Il me laissa enceinte d'une fille qu'il m'a enlevée il y a dix ans, sans doute pour me punir de ce qu'après lui je me suis oubliée un moment jusqu'à aimer un mortel. Ma divine Iriasis lui ressemblait.

— Vous êtes bien sûre que M. d'Urfé n'était pas son père?

— M. d'Urfé ne m'a plus connue depuis qu'il m'a vue couchée à côté du divin Anaël.

— C'est le génie de Vénus. Louchait-il ?

— Extrêmement. Vous savez donc qu'il louche?

— Je sais aussi que dans la crise amoureuse il délouche.

— Je n'y ai pas fait attention. Il m'a aussi quittée à cause d'une faute que j'ai commise avec un Arabe.

— Il vous avait été envoyé par le génie de Mercure, ennemi d'Anaël.

— Il le faut bien, et j'eus bien du malheur.

— Non, cette rencontre vous a rendue apte à la transformation. »

Nous nous acheminions vers la voiture, quand tout à coup Saint-Germain s'offrit à nos regards ; mais dès qu'il nous eut aperçus, il rebroussa chemin et alla se perdre dans une autre allée.

« L'avez-voiis vu? lui dis-je. Il travaille contre nous, mais nos génies l'ont fait trembler.

— Je suis stupéfaite. J'irai demain matin à Versailles pour donner celle nouvelle au duc de Ghoiseul. Je suis curieuse de voir ce qu'il dira. »

Je quittai cette dame en rentrant à Paris et me rendis à pied chez mon frère, qui demeurait à la porte Saint-Denis. Il me reçut en poussant des cris de joie, ainsi que sa femme, que je trouvai fort jolie, mais fort malheureuse, car le ciel avait refusé à son époux la faculté de prouver qu'il était homme, et elle avait le malheur d'en être amoureuse. Je dis le malheur, car son amour la rendait fidèle : sans cela, son mari la traitant fort bien et la laissant parfaitement libre, elle aurait pu facilement trouver remède à son malheur. Elle était rongée de chagrin, parce que, ne devinant pas l'impuissance de mon frère, elle s'imaginait qu'il ne la privait de l'objet de ses désirs que parce qu'il ne répondait pas à l'amour qu'elle avait pour lui ; et elle était excusable, car son mari paraissait un Hercule, et il l'était partout, excepté là où elle l'aurait voulu tel. Le chagrin lui occasionna une consomption dont elle mourut cinq ou six ans plus tard. Elle ne mourut pas pour punir son époux : mais nous verrons par la suite que sa mort fut pour lui une véritable punition.

Le lendemain, j'allai faire une visite à Mme Varnier pour lui remettre la lettre de Mme Morin. J'en fus parfaitement reçu et elle eut la bonté de me dire qu'il n'y avait personne au monde qu'elle eût plus désiré de connaître que moi, car sa nièce lui avait raconté tant de choses qu'elle en était devenue extrêmement curieuse. On sait que c'est là la plus forte maladie des femmes.

« Vous verrez ma belle nièce, monsieur, ajouta-l-elle, et ce sera d'elle-même que vous apprendrez tout ce qui la concerne et l'état de son cœur. »

Elle lui écrivit un billet à l'instant et mit sous la même enveloppe la lettre que m'avait remise Mme Morin.

« Si vous désirez connaître la réponse que me fera ma nièce, me dit Mme 'Varnier, je vous engage à dîner. »

J'acceptai, et à l'instant elle fit fermer la porte à tout le monde.

Le petit Savoyard qui avait porté la lettre à Passy revint à quatre heures avec un billet conçu en ces termes :

« Le moment où je reverrai M. le chevalier de Seingalt sera un des plus heureux de ma vite. Faites qu'il se trouve chez-vous après demain à dix heures, et, s'il ne pouvait pas à cette heure, veuillez me le faire savoir. »

Après la lecture de ce billet, ayant promis d'être exact au rendez-vous, je quittai Mme Varnier et je me rendis chez Mme du Rumain, qui m'obligea de lui fixer un jour tout entier pour la satisfaire sur une foule de questions qu'elle avait à me faire, et pour lesquelles il me fallait le secours de mon oracle.

Le lendemain je sus de Mme d'Urfé la plaisante réponse que lui avait faite M. le duc de Choiseul lorsqu'elle lui avait annoncé la rencontre qu'elle avait faite du comte de Saint-Germain dans le bois de Boulogne.

« Je n'en suis pas surpris, lui avait dit ce ministre, puisqu'il a passé la nuit dans mon cabinet. >>

Ce duc, homme d'esprit et surtout homme du monde, était d'un naturel expansif, et ne savait garder le secret que lorsqu'il s'agissait d'objets de haute importance ; bien difîérent en cela de ces diplomates de fabrique qui croient se donner de l'importance en faisant les mystérieux sur

des misères, dont le secret importe aussi peu que la divulgation. Il est vrai que rarement une affaire paraissait importante à M. de Choiseul ; et au fait, si la diplomatie n'était pas la science de l'intrigue et de l'astuce, si la morale et la vérité étaient la base des affaires d'État, comme cela devrait être, le mystère serait plus ridicule que nécessaire.

Le duc de Choiseul avait fait semblant de disgracier Saint-Germain en France, pour l'avoir à Londres en qualité d'espion ; mais lord Halifax n'en fut pas la dupe ; il trouva même la ruse grossière ; mais ce sont là des gentillesses que tous les gouvernements se prêtent et se rendent pour n'avoir point de reproches à se faire.

Le petit d'Aranda, après m'avoir fait beaucoup de caresses, me pria d'aller déjeuner avec lui à son pensionnat, m'assurant que Mlle Viard me verrait avec plaisir.

Le lendemain je n'eus garde de manquer au rendez- vous de ia belle Romans. J'étais chez Mme Varnier depuis un quart d'heure avant l'arrivée de cette éblouissante brune, et je l'attendais avec un battement de cœur qui me prouvait que les petites faveurs que j'avais pu me procurer n'avaient pas suffi pour éteindre les feux qu'elle avait allumés en moi. Quand elle parut, son embonpoint m'en imposa. Une sorte de respect qu'il me sembla devoir à une sultane féconde m'empêcha de l'approcher avec des démonstrations de tendresse ; mais elle était bien loin de se croire plus faite pour être respectée alors que lorsque je l'avais connue à Grenoble pauvre, mais immaculée. Elle me le dit en termes clairs, après m'avoir cordialement embrassé.

« On me croit heureuse, me dit-elle, tout le monde envie mou sort ; mais pcut-ou eue heuruuA. ^uauù on a

perdu sa propre estime ? Il y a six mois que je ne ris plus que du bout des lèvres, tandis qu'à Grenoble, pauvre et manquant presque du nécessaire, je riais d'une gaieté franche et sans contrainte. J'ai des diamants, des dentelles, un hôtel superbe, des équipages, un beau jardin, des femmes pour me servir, une dame de compagnie qui me méprise peut-être et, quoique je sois traitée en princesse par les premières dames de la cour qui viennent me voir familièrement, il n'y a pas de jour où je n'éprouve quelque mortification.

— Des mortifications ?

— Oui, des placets qu'on me présente pour solliciter des grâces, et que je suis forcée de renvoyer, en m'excusant sur mon impuissance, n'osant rien demander au roi.

— Mais pourquoi ne l'osez-vous pas?

— Parce qu'il ne m'est pas possible de parler à mon amant sans avoir le monarque devant mes yeux. Ah ! le bonheur est dans la simplicité, et non dans le faste.

— Il est dans la conformité de son état, et il faut vous mettre à la hauteur de celui que le destin vous a fait.

— Je ne le puis ; j'aime le roi et je crains toujours de lui déplaire. Je trouve toujours qu'il me donne trop pour moi ; cela fait que je n'ose rien lui demander pour d'autres.

— Mais le roi serait heureux, j'en suis sur, de vous prouver son amour en vous accordant des grûces pour les personnes auxquelles vous paraîtriez prendre de l'intérêt.

— Je le crois bi'^n, et cela me. reiuirr.il heureuse ; mais je ne puis me vaincre. ô'«i ccul ioius par moi pour mes épingles ; je les distribue en aumônes et en présents, mais

avec économie, pour arriver à la fin du mois. Je me suis fait une idée, fausse sans doute, mais qui me domine malgré moi, je pense que le roi ne m'aime que parce que je ne l'importune pas.

— Et vous l'aimez?

— Comment ne pas l'aimer? Poli à l'excès, bon, doux, beau, bagatelier et tendre ; il a tout ce qu'il faut pour subjuguer le cœur d'une femme.

11 ne cesse de me demander si je suis contente de mes meubles, de ma garde-robe, de mes gens, de mon jardin ; si je désire quelque changement. Je l'embrasse, je le remercie, je. lui dis que tout est pour le mieux, et je suis heureuse de le voir content.

— Vous parle-t-il jamais du rejeton dont vous allez le doter?

— Il me dit souvent que, dans mon état, je dois donner tous mes soins à ma santé. Je me flatte qu'il reconnaîtra mon fils pour prince de son sang ; la reine étant morte, il le doit en conscience.

— N'en doutez pas.

— Ah! que mon fils me sera cher! Quel bonheur d'être sûre que ce ne sera pas une fille ! Mais je n'en dis rien à personne. Si j'osais parler au roi de l'horoscope, je suis sûre qu'il voudrait vous connaître; mais je crains la calomnie.

— Et moi, aussi, ma chère amie. Continuez à vous taire là-dessus, et que rien ne vienne troubler un bonheur qui ne peut que s'accroître et que je suis heureuse de vous avoir procuré. »

Nous ne nous séparâmes point sans verser des larmes. Elle sortit la première après m'a voir embrassé et m'appelant son meilleur ami. Je restai seul avec Mme Varnier

pour me remettre un peu, et je lui dis qu'au lieu de lui tirer son horoscope, j'aurais dû l'épouser.

« Elle aurait été plus heureuse. Vous n'avez peut-être prévu ni sa timidité ni son manque d'ambition.

— Je puis vous assurer, madame, que je n'ai compté ni sur son courage, ni sur son ambition. J'ai perdu de vue mon bonheur, pour ne penser qu'au sien. Mais c'est fait. Je me consolerais cependant si je la voyais parfaitement heureuse. J'espère que cela viendra, surtout si elle accouche d'un fils. »

Après avoir dîné avec Mme d'Urfé, nous décidâmes de renvoyer d'Aranda à sa pension, afin d'être plus libres dans nos fonctions cabalistiques ; ensuite j'allai à l'Opéra, où mon frère m'avait donné rendez-vous pour me mener souper chez Mme Vanloo, qui me reçut avec de grandes démonstrations d'amitié.

« Vous auiez le plaisir, me dit-elle, de souper avec Mme Blondel et son mari. » C'était Manon Balletti que j'avais dû épouser.

« Sait-elle que je suis ici ? dis-je.

— Non, je me suis ménagé le plaisir de voir sa surprise.

— Je vous remercie de n'avoir pas voulu jouir de la mienne. Nous nous reverrons, madame ; mais pour aujourd'hui, je vous dis adieu ; car, en homme d'honneur, je crois ne devoir jamais me trouver volontairement dans un endroit où sera Mme Blondel. »

Je sortis, laissant tout le monde ébahi, et, ne sachant où aller, je pris un fiacre et j'allai souper avec ma belle-sœur, qui m'en sut un gré infini. Mais, pendant tout le petit souper, la charmante femme ne lit que se plaindre de son mari, qui n'aurait pas dû l'épouser, puisqu'il savait n'être

pas en mesure de faire auprès d'une femme les fonctions d'un homme.

« Pourquoi n'en avez-vous pas essayé avant de vous marier?

— Mais était-il convenable que j'en fis les avances? et puis comment croire qu'un aussi bel homme ne serait boa à rien? Voici l'histoire. Je dansais, comme vous le savez, à la Comédie-Italienne, et j'étais entretenue par M. de Sauci, trésorier aux économats du clergé. Ce fut lui qui conduisit votre frère chez moi. 11 me plut, et je ne fus pas longtemps à ra'apercèvoir qu'il m'aimait. Mon amant m'avertit que c'était le moment de faire ma fortune on me faisant épouser. Dans cette idée je formai le plan de ne lui rien accorder. Il venait chez moi le matin, me trouvait souvent seule au lit ; nous causions, il paraissait s'enfla ramer, mais tout Unissait par des baisers. Je l'attendais à une déclaration en forme pour amener la conclusion que je désirais alors. C'est alors que M. de Sauci me lit une rente viagère de mille écus, moyennant quoi je me suis retirée du théâtre. La belle saison étant venue, M. du Sauci invita voire frère à passer un mois à la campagne, m'emmenant avec lui, et, pour que tout fût couvert du voile de la décence, il fut convenu que je serais présentée comme sa femme. Cette proposition plut à Casanova, n'y voyant qu'un badinage, et ne pensant pas, peut- être, qu'elle pût tirer à conséquence. 11 me présenta donc comme sa femme à toute la famille de mon amant, ainsi qu'aux parents, conseillers au Parlement, militaires, petitsmaîtres, et dont les femmes étaient du grand ton. Il trouva plaisant que le bon ordre de la comédie le mît en droit d'exiger que nous couchassions ensemble. Je ne pouvais pas m'y refuser sans m'exposer à faire la plus mauvaise

figure ; d'ailleurs, loin de me sentir la moindre répugnance pour cette concession, je n'y voyais qu'un prompt acheminement à ce qui faisait l'objet de tous mes vœux. Mais, que vous dirai-je? votre frère, tendre et me donnant mille marques de son amour, m'ayant en sa possession pendant trente nuits de suite, ne vint jamais à la conclusion qui doit sembler si naturelle en pareille circonstance.

— Vous auriez dû juger alors qu'il en était incapable, car, à moins d'être de marbre, ou d'avoir fait vœu de chasteté en s'exposant à la plus violente des tentations, sa conduite était impossible,

— Cela vous paraît, mais le fait est qu'il ne se montra ni capable ni incapable de me donner des preuves réelles de son ardeur.

— Pourquoi ne pas vous en assurer par vous-même ?

— Un sentiment de vanité, d'orgueil même mal entendu, ne me permit pas de me désabuser. Je ne soupçonnais pas la vérité, je me faisais mille idées, qui flattaient mon amour-propre. Il me semblait que, m'aimant véritablement, il était possible qu'il craignît de m'éprouver avant d'être sa femme. Cela m'empêcha de me résoudre à l'épreuve humiliante d'aller aux enquêtes.

— Tout cela, ma chère belle-sœur, aurait pu être naturel, quoique peu ordinaire, si vous aviez été une jeune innocente ; mais mon frère savait bien que votre noviciat était fait et parfait.

— Tout cela est très vrai ; mais que n'imagine pas la tête d'une femme amoureuse et que l'amour-propre aiguillonne autant que l'amour?

— Vous raisonnez fort bien, mais un peu tard.

— Je ne le sais que trop. Enfin nous revînmes à Paris, lui à sa demeure ordinaire, moi h ma petite maison, lui

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coniinuant à me faire la cour, moi le recevant et ne comprenant rien à une conduite si étrange. M. de Sauci, qui savait que rien de sérieux n'avait eu lieu entre nous, se perdait en conjectures et ne pouvait résoudre l'énigme. « Il a peur sans doute de te faire un enfant, me dit-il, et de se voir par là obligé de t'épouser. » Je commençais à le croire aussi ; mais je trouvais que cette manière de raisonner était étrange pour un homme amoureux. M. de Nesle, officier aux gardes françaises, mari d'une jolie femme qui m'avait connue à la campagne, alla chez votre frère pour me faire une visite. Ne m'y trouvant pas, il lui demanda pourquoi je ne vivais pas avec lui. Il lui répondit tout bonnement que je n'étais pas sa femme et que ce n'avait été qu'une plaisanterie. M. de Nesle vint chez moi pour savoir si cela était vrai, et dès qu'il sut la vérité, il me demanda si je trouverais mauvais qu'il réussît à obliger Casanova à m'épouser. Je lui répondis que, bien au contraire, il me ferait grand plaisir. Il n'en voulut pas davantage. Il alla dire à votre frère que sa femme n'aurait jamais voulu converser avec moi d'égale à égale, si je ne lui avais été présentée par lui-même comme son épouse, titre qui m'avait déclaré apte à jouir de tous les privilèges de la bonne compagnie ;'que son imposture était un affront pour toute la société et qu'il devait réparer ses torts en m'épousant dans la huitaine ou accepter avec lui un duel au dernier sang. Il ajouta encore que dans le cas où il succomberait dans ce combat, il serait vengé par tous les hommes que son action avait offensés comme lui. Casanova lui répondit en riant que, bien loin de se battre pour ne pas m'épouser, il était prêt à rompre des lances pour m'avoir. «Je l'aime, et si je lui plais, je suis tout disposé à lui donner ma main. Veuillez, ajouta-t-il, vous charger de

F.-H. DROLAIS. - Mademoiselle de Romans

{ColUftion de M. Eughic Krœmer.)

préparer les voies, et je serai à vos ordres quand il vous plaira. » M. de Nesle l'embrassa, lui promit de se charger de tout, puis vint me donner cette nouvelle, qui me combla de joie, et dans la semaine tout fut achevé. M. de Nesle nous donna un magnifique souper le jour de nos noces, et depuis ce jour j'ai le titre de sa femme; mais titre vain, puisque, malgré la cérémonie et le oui fatal, je ne suis pas mariée, puisque votre frère est complètement nul. Je suis malheureuse et il en a toute la faute, car il devait se connaître. Il m'a horriblement trompée.

— Mais il y a été forcé ; il est moins coupable qu'il n'est à plaindre. Je vous plains aussi beaucoup, et pourtant je vous donne tort; car, après avoir couché tout un mois avec lui sans qu'il vous donnât une seule preuve de sa puissance, vous ne pouviez que supposer la vérité. Eussiezvous même été parfaitement novice, M. de Sauci aurait dû vous mettre au fait ; car il doit bien savoir qu'il n'est pas au pauvoir d'un homme de se trouver côte à côte d'une jolie femme, de la presser à nu entre ses bras pendant si longtemps, sans se trouver, malgré sa volonté, dans une situation physique telle qu'il sera forcé de se dévoiler, s'il n'est pas entièrement privé de la faculté qui fait son essence.

— Tout cela me semble vrai dans votre bouche, et pourtant nous n'y avons pensé ni l'un ni l'autre, tant à le voir on est porté à le croire un Hercule.

— Je ne vois qu'un remède à votre mal, ma chère bellesœur, c'est de faire annuler votre mariage ou de prendre un amant; et je crois mon frère trop raisonnable pour vous gêner en cela.

— Je suis parfaitement hure, mais je ne puis penser ni à un amant ni à un divorce; car le bourreau me Iraile si

bien que mon amour pour lui ne fait que s'accroître, ce qui sans doute augmento mon malheur. »

Je voyais cette pauvre femme si malheureuse que j'aurais volontiers consenti à la consoler; mais il ne fallait pas y penser. Cependant sa confidence avait momentanément soulagé sa douleur, je lui en fis compliment, et après l'avoir embrassée de manière ù lui prouver qu«je n'étais pas mon frèrt, je lui souhaitai une bonne nuit.

Le lendemain j'allai voir Mme Vanloo, qui me dit, que Mme Blondel l'avait chargée de me remercier de ce que je n'étais pas resté, mais que son mari l'avait priée de me dire qu'il était bien fâché de ne m'avoir pas vu pour m'exprimer toute son obligation.

« Il a apparemment trouvé sa femme toute neuve; mais ce n'est pas ma faute, et il n'en doit d'obligation qu'à Manon Balletti. On m'a dit qu'il a un joli poupon, qu'il demeure au Louvre et qu'elle habite dans une autre maison rue Neuve-des-Petils-Champs.

— C'est vrai; mais il soupe tous les soirs avec elle.

— C'est un drôle de ménage !

— Très bon, je vous assure. Blondel ne veut avoir sa fsmme qu'en bonne fortune. Il dit que cela entretient l'amour, et que n'ayant jamais eu une maîtresse digne d'être sa femme, il est bien aise d'avoir trouvé une femme digne d'être sa maîtresse. »

Je donnai tout le jour suivant à Mme du Rumain, nous occupant jusqu'au soir de questions fort épineuses. Je la laissai très contente. Le mariage de Mlle Cotenfau, sa fille, avec M. de Polignac, arrivé cinq ou six ans plus tard, fut la conséquence de nos calculs cabalistiques.

Camille était malade, Coraline était devenue marquise et maîtresse en titre de M. le comte de La Marche, fils du

prince de Conli, auquel elle avait donné un fils que j'ai connu vingt ans plus tard portant la croix de Malte et le nom de chevalier de Montréal. Plusieurs autres jeunes personnes que j'avais connues étaient allées figurer en province en qualité de veuves, ou étaient devenues inaccessibles.

Tel était Paris de mon temps. Les changements qui s'y faisaient en filles, en intrigues, en principes allaient aussi rapidement que les modes.

Je donnai tout un jour à mon ancien ami Balletti, qm avait quitté le théâtre après avoir perdu son père et épousé une jolie figurante ; il travaillait sur l'herbe mélisse, espérant parvenir à trouver la pierre philosophale.

Je fus agréablement surpris au foyer de la Comédie- Française en voyant le poète Poinsinet, qui, après m'avoir embrassé à plusieurs reprises, me dit qu'à Parme M. de Tillot l'avait comblé de bienfaits.

« Il ne m'a point placé, me dit-il, parce qu'en Italie on ne sait que faire d'un poète français.

— Savez- vous quelque chose de lord Limore ? lui dis-je.

— Oui, il a écrit de Livourne à sa mère en lui annonçant qu'il allait passer aux Indes, et que si vous n'aviez pas eu la bonté de lui donner mille louis, il serait actuellement dans les prisons de P»orae.

— Je m'intéresse beaucoup à son sort, et je verrais volontiers milady avec vous.

— Je vous annoncerai, et je suis bien sûr qu'elle vous retiendra à souper, car elle a la plus grande envie de vous parler.

— Comment vous trouvez-vous ici? lui dis-je, êtes-vous content d'Apollon ?

— Il n'est pas le dieu du Pactole ;jo suis sans le sou, je

202 LA COUft ET LA VILLE 30US LOUIS XV

n'ai pas une chambre, et j'accepterai volontiers à aouper si vous voulez m'inviter. Je vous lirai le Cercle que les comédiens ont reçu, et que j'ai dans ma poche. Je suis sûr que cette pièce aura du succès (i). »

Ce Cercle était une petite pièce en prose dans laquelle le poète jouait le jargon du médecin Herrenschwand, frère de celui que j'avais connu à Soleure. Elle eut effectivement un grand succès de vogue.

Je le menai souper, et le pauvre nourrisson des Muses mangea comme quatre. Le lendemain il vint m'annoncer que la comtesse Limore m'attendait à souper.

Je trouvai cette dame, belle encore, avec M. de Saint- Albin, archevêque de Cambrai, amant suranné qui dépensait pour elle tout le revenu de son archevêché. Ce digne prince de l'Eglise était un des fils naturels du duc d'Orléans, le célèbre régent de France, et d'une comédienne (2). Il soupa avec nous, mais il n'ouvrit la bouche que pour manger, et sa maîtresse ne me parla que de son fils doul elle portait aux nues l'esprit et les talents, tandis qu'au fait lord Limore n'était qu'un vaurien; mais je crus devoir faire la chouette. li y aurait eu de la cruauté à la contredire. Je la quittai en lui promettant de lui écrire, s'il m'arrivait de rencontrer son fils.

(1) Le Cercle ne fut joué qu en 1771, mais cette comédie resta longtemps au répertoire du Théâtre-Français. Poinsinet, né en 1735, mourut en 1769. Son ignorance et sa crédulité égalaient sa naïveté; on lui persuadait tout ce qu'on voulait. Une société de persifleurs s'empara de lui pour l'accabler de ridicule. J. Monnet, dans le tome II de ses Mémoires^ a consacré 280 pages aux mystifications dont Poinsinet fut l'objet.

(2) Les relations de Mme de Limore avec l'archevêque de Cambrai défrayaient la chronique. On en retrouve l'écho dans les rapports de police de M. de Sartines. M. de Saint-Albin était fils du Régent et de la Florence, danseuse de lOpéra.

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Poinsinet, qui était, comme on dit, sans feu ni lieu, vint passer la nuit dans ma chambre, et le lendemain, apr'ès lui avoir fait prendre deux tasses de chocolat, je lui donnai de quoi se louer une chambre. Je ne l'ai plus revu, s'étant noyé quelques années après, non dans l'Hippocrène, mais dans le Guadalquivir.

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