‹ La cour & la ville sous Louis XVChapitre 36 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La régénération de Mme d'Urfé. — La vierge mystérieuse. — Casanova va la chercher à Metz. — La jolie Raton. — La Corticelli, pseudo-comtesse de Lascaris. — Au château de Pontcarré. — L'hypostase manquée. — Folie prétendue de la Corticelli. — La lettre à la lune. — Réponse de Sélénis. — Mimi d'Aché.

Toujours avide de changement, Casanova quitte Paris après avoir promis à Mme d'Urfé de souper avec elle le 1" janvier 1762, dans un appartement qu'elle avait meublé rue du Bac pour lui, et orné de superbes tapisseries sur lesquelles ' toutes les opérations du Grand-Œuvre étaient représentées. A Munich, il joue de malheur : blessé dans l'exercice de ses fondions amoureuses, il est encore obligé de mettre en gage quarante mille francs de bijoux pour faire face aux pertes du pharaon. Par bonheur il reçoit de Mme d' Urfé une lettre de change de cinquante mille francs : 3/ en profite pour faire quelques folies de plus, puis par Augsbourg et Bâle il rentre en France.

J'arrivai à Paris le dernier de jour i'an de 1761, et j'allai descendre, rue du Bac. k l'Mnpartemv'^nl (|ue ma providence,

Mme d'Urfé, m'avait fait préparer avec autant de recherche que d'élégance.

Je passai dans ce joli logement trois semaines entières sans aller nulle part, afin de convaincre cette bonne dame que je n'étais retourné à Paris que pour m'acquitter de la parole que je lui avais donnée de la faire renaître homme.

Nous passâmes ces trois semaines à faire des préparatifs nécessaires à cette divine opération, et ces préparatifs consistaient à rendre un culte particulier à chacun des génies des sept planètes, aux jours qui leur sont consacrés. Après ces préparatifs, je devais aller prendre, dans un lieu qui devait m'étre connu par l'inspiration, une vierge, fille d'adepte, que je devais féconder d'un garçon par un moyen connu des seuls frères rose-croix. Ce fils devait naître vivant, mais seulement avec une âme sensi- Hve. Mme d'Urfé devait le recevoir dans ses bras à l'instant où il viendrait au monde, et le garder sept jours auprès d'elle dans son propre lit. Au bout de ces sept jours, elle devait mourir en tenant sa bouche collée à celle de l'enfant, qui, par ce moyen, recevrait son âme intelligente.

Après cette permutation, ce devait être à moi à soigner l'enfant avec le magistère qui m'était connu, et dès que l'enfant aurait atteint sa troisième année, Mme d'Urfé devait se reconnaître, et alors je devais commencer à l'initier dans la connaissance parfaite de la grande science .

L'opération devait se faire à la pleine lune d'avril, ou de mai, ou de juin. Avant tout, Mme d'Urfé devait faire un testament en bonne forme pour instituer héritier universel 1 enfant, dont je devais être le tuteur jusqu'à l'âge de treize ans.

Cette sublime folle trouva que cette divine opération était d'une vérité évidente, et elle brûlait d'impatience de

voir la vierge qui devait être son vase d'élection. Elle me sollicita de hâter mon départ.

J'avais espéré, en faisant ainsi parler l'oracle, de lui inspirer quelque répugnance, puisque enfin il fallait qu'elle mourût ; et je comptais sur l'amour naturel de la vie poar traîner la chose en longueur. Mais ayant trouvé tout le contraire, je me voyais dans la nécessité de lui tenir parole, en apparence, et d'aller chercher la vierge mystérieuse.

Je vis que j'avais besoin d'une friponne qu'il fallait que j'endoctrinasse, et je jetai les yeux sur la Corticelli (i). Elle devait être à Prague depuis neuf mois, et je lui avais promis à Bologne d'aller la voir avant la fin de l'année. Mais je venais d'Allemagne d'où je n'avais pas rapporté de trop doux souvenirs, et le voyage me paraissait trop long dans la saison, et surtout pour si peu de chose. Je me décidai à m'épargner la peine d'une pareille course, et je me déterminai à la faire venir en France, en lui envoyant l'argent nécessaire et lui indiquant le lieu où je 1 attendrais.

M. de Fouquet, ami de Mme d'Urfé, était intendant de Metz ; j'étais sûr qu'en me présentant avec une lettre de son amie, ce seigneur me ferait un accueil distingué. En outre, le comte de Lastic, son neveu, que je connaissais beaucoup, y était avec son régiment. Ces raisons me firent choisir cette ville pour attendre la vierge Corticelli, qui ne devait guère s'attendre que je la destinasse à ce rôle.

(1) Jeune Bolonaise dont Casanova avait remarqué, à Florence, les charmes naissants, et dont il avait tout récemment, à Bologne même, éprouvé la gaieté et la bonne volonté passionnelle. Elle était engagée à Prague en qualité de danseuse, et Casanova lui avait promis d'aller la chercher pour la conduire à Paris.

Mme d'Urfé m'ayant donné autant de lettres que j'en voulus, je quittai Paris le 25 janvier 1762, comblé de présents et avec une ample lettre de crédit, dont je ne fis point usage parce que ma bourse était abondamment fournie.

J'arrivai à Metz en deux jours et je descendis au Roi- Dagobert, excellente auberge où je trouvai le comte de Lœvenhaupt, Suédois, que j'avais connu chez la princesse d'Anhalt-Zerbst, mère de l'impératrice de Russie, qui vivait à Paris. Il m'invita à souper avec le duc de Deux-Ponts, qui allait seul et incognito à Paris pour faire une visite à Louis XV, dont il fut l'ami constant jusqu'à sa mort.

Le lendemain de mon arrivée, j'allai porter mes lettres à M. l'intendant, qui me retint à dîner pour tous les jours. M. de Lastic n'était pas à Metz, ce qui me fit de la peine, car il aurait beaucoup contribué à l'agrément de mon séjour dans cette belle ville. J'envoyai le même jour cinquante louis à la Corticelli, en lui écrivant de venir me joindre avec sa mère dès qu'elle serait libre, et de se faire accompagner de quelqu'un qui connût la route. Elle ne pouvait quitter Prague qu'au commencement du carême, et pour m'assurer qu'elle ne me manquerait pas, je lui promettais dans ma lettre de faire sa fortune.

En quatre ou cinq jours, je connus parfaitement la ville, mais je me dérobais aux assemblées pour aller au théâtre où une actrice de l'Opéra-Comique m'avait captivé. Elle s'appelait Raton et n'avait que quinze ans à la mode des actrices, qui en volent toujours deux ou trois, si plus ne peuvent ; faiblesse, au reste, assez commune à toutes les femmes, et qu'il faut bien leur pardonner, puisque la jeunesse est pour elles le premier des avantages. Raton était moins belle qu'attrayante, et ce qui la rendait un objet

d'envie c'est qu'elle avait mis ses prémices au prix de vingLcinq louis. On pouvait passer une nuit avec elle pour l'essai moyennant un louis, les vingt-cinq n'étant dus qu'autant que le curieux parviendrait à rachèvement de l'œuvre.

Il était notoire que plusieurs officiers et de jeunes coniscillers au Parlement avaient entrepris l'opération sans en venir à bout, et chacun avait payé son louis.

La singularité était trop piquante pour que je résistasse au désir de l'épreuve. Je ne tardai donc pas à m'annoncer; mais, ne voulant pas être dupe, je pris mes précautions. Je dis à cette belle q-a'elle viendrait souper avec moi, que je lui donnerais vingt-cinq louis si j'étais complètement heureux et que dans le cas contraire elle en aurait six au lieu d'un pourvu qu'elle ne fût pas barrée. Sa tante m'assura que je ne lui trouverais pas ce défaut.

Raton vint souper avec sa tante, qui, au dessert, nous quitta pour aller passer la nuit dans un cabinet voisin. Celte fille était un chef-d'œuvre pour la perfection des formes. Je ne me sentais pas d'aise en pensant que j'allais l'avoir entièrement à ma disposition, douce, riante, et me défiant à la conquête d'une toison, non pas d'or mais d'ébène, que la plus brillante jeunesse de Metz avait vainement cherché à conquérir. Le lecteur pensera peut-être que n'étant plus dans la vigueur du premier âge, les vains otïortsque tant d'autres avaient faits avant moi auraient dû me décourager; mais bien au contraire, je méconnaissais, et ne faisais qu'en rire. Ceux qui l'avaient entreprise étaient des Français qui connaissaient mieux l'art de prendre d'assaut les places fortes que celui d'éluder l'art d'une jeune friponne qui s'escamote. Italien, je connaissais cela, et je m'étais disposé de façon à ne pas douter de la victoire.

Mais mes préparatifs furent superflus, car dès que Raton futdajis mes bras, sentant, à la manière dont je l'attaquais, que la ruse serait impuissante, elle vint au-devant de mes désirs, sans s'amuser à tenter l'escamotage qui, aux yeux des combattants inexperts, la faisait paraître ce qu'elle n'était plus. Elle se livra de bonne foi, et lorsque je lui eus promis de garder le secret, elle me rendit ardeur pour ardeur. Elle n'en était pas à son coup d'essai, et par conséquent je n'aurais pas eu besoin de lui donner les vingtcinq louis ; mais j'étais satisfait et, tenant fort peu à cette sorte de primauté, je la récompensai comme si j'avais été le premier à mordre à la grappe.

Je gardai Raton à un louis par jour jusqu'à l'arrivée de la Corticelii, et il fallut bien qu'elle me restât fidèle : car je ne la perdais pas de vue. Je me trouvais si bien du régime de cette jeune fille, dont le caractère était tout à fait aimable, que je me repentis beaucoup de m'être mis dans la nécessité d'attendre mon Italienne, dont on m'anuionça l'arrivée au moment où je sortais de la loge pour rentrer chez moi. Mon domestique de place me dit à haute voix que Mme mon épouse, avec ma fille et un monsieur venaient d'arriver de Francfort et qu'ils m'attendaient à l'auberge. « Imbécile, lui dis^je, je n'ai ni femme ni fille. » Cela n'empêcha pas que tout Metz ne sût que ma famille était arrivée.

La Corticelii me sauta au cou en ri,ant à son ordinaire, et la vieille me présenta l'honnête homme qui les avait accompagnées de Prague à Metz. C'était un Italien nommé Monti, établi depuis longtemps à Prague, où il enseignait la langue italienne. Je fis loger convenablement M. Monti et la vieille ; puis je menai dans ma chambre la jeune étourdie, que je trouvai changée k son avantage : elle avait

grandi, ses formes s'élaient mieux prononcées, et ses manières gracieuses achevaient d'en faire une fort jolie fille.

« Pourquoi, folle, as-tu permis à ta mère de se dire ma femme? crois-tu que cela puisse beaucoup me flatter? Elle devait se donner pour ta gouvernante, puisqu'elle voulait te faire passer pour ma fille.

— Ma mère est une entêtée qui se laisserait fouetter plutôt que de passer pour ma gouvernante ; car, dans ses idées étroites, elle confond la qualification de gouvernante et celle de pourvoyeuse.

— C'est une folle ignorante, mais nous lui ferons entendre raison de bonne grâce ou par force. Mais je te vois bien montée ; tu as donc fait fortune ?

— J'avais captivé à Prague le comte de N..., qui a été généreux. Mais avant tout, mon cher ami, je te prie de renvoyer M. Monti I Ce brave homme a sa famille à Prague ; il ne peut pas rester longtemps ici.

— C'est juste, je le i*envçrrai tout de suite. »

Le coche partait le soir même pour Francfort ; je fis appeler Monti, et après l'avoir remercié de sa complaisance, je le récompensai généreusement, et il partit très satisfait.

N'ayant plus rien à faire à Metz, je pris congé de mes nouvelles connaissances, et le surlendemain j'allai coucher à Nancy, d'où j'écrivis à Mme d'Urfé que je revenais avec une vierge, dernier rejeton de la famille Lascaris, qui avait régné à Constantinople. Je la priais de la recevoir de mes mains dans une maison de campagne qui appartenait à sa famille et où il était nécessaire que nous restassions quelques jours pour nous occuper de quelques cérémonies cabalistiques.

Elle me répondit qu'elle m'attendait à Pont-Carré, vieux château à quatre lieues de Paris, et qu'elle y accueillerait la jeune princesse avec toutes les marques d'amitié qu'elle pouvait désirer. « Je le dois d'autant plus, disait la sublime folle, que la famille de Lascaris est alliée à la famille d'Urfé, et que je dois renaître du fruit qui sortira de cette heureuse vierge. » Je sentis qu'il fallait non refroidir son enthousiasme, mais le tenir en bride et en modérer la manifestation. Je lui écrivis donc derechef sur ce point en lui expliquant pourquoi elle devait se contenter de la traiter de comtesse, et je finis par lui annoncer que nous arriverions avec la gouvernante de la jeune Lascaris le lundi de la semaine sainte.

Je passai une douzaine de jours à Nancy, occupé à donner des instructions à ma jeune étourdie et à convaincre sa mère qu'elle devait se contenter d'être la très humble servante de la comtesse Lascaris. J'eus grand'peine à réussir ; il fallut, non pas seulement que je lui représentasse que sa fortune tenait à sa parfaite soumission, mais que je la menaçasse de la renvoyer seule à Bologne. Je me suis bien repenti de ma persistance. L'obstination de cette femme était une inspiration de mon bon génie qui voulait me faire éviter la plus lourde faute que j'aie faite de ma vie.

Au jour fixé, nous arrivâmes à Pont-Carré. Mme d'Urie, que j'avais prévenue de l'heure de notre arrivée, fit baisser les ponts-levis du château et se plaça debout sur la porte au milieu de tous ses gens, comme un général d'armée qui aurait voulu nous rendre la place avec tous les honneurs de la guerre. Cette cbère dame, qui n'était folle que parce qu'elle avait Irop desprit, fit à la fausse princesse une réception si dislinguéc. qu'elle en aurait été fort

étonnée, si je n'avais pas eu la précaution de l'en prévenir. Elle la pressa trois fois dans ses bras avec une effusion de tendresse toute maternelle, l'appela sa nièce bien-aimée, et lui conta toute sa généalogie et celle de la maison de Lascaris, pour lui faire voir à quel titre elle était sa tante. Ce qui me surprit très agréablement, c'est que ma folle Italienne Fécouta avec un air de complaisance et de dignité, et ne rit pas un seul instant, quoique toute cette comédie dût lui paraître bien risible.

Dès que nous fûmes dans l'appartement, la fée fit des fumigations mystérieuses, encensa la nouvelle arrivée, qui reçut cet hommage avec toute la modestie d'une divinité d'opéra; et puis elle alla se jeter dans les bras de la prêtresse, qui la reçut avec le plus grand enthousiasme.

A table, la comtesse fut gaie, gracieuse, causante : ce qui lui^ captiva l'amour de Mme d'Urfé, qui ne s'étonna point de lui entendre parler le français à bâton rompu, il ne fut pas question de la dame Laure, qui ne savait que son italien. On lui donna une benne chambre où elle fut servie, et d'où elle ne sortit que pour aller à la messe.

Le château de Pont-Carré était une espèce de forteresse qui, dans le temps des guerres civiles, avait soutenu des sièges. Il était de forme carrée, comme son nom l'indiquait, flanqué de quatre tours crénelées et entouré d'un large fossé. Les appartements étaient vastes, richement meublés, mais à l'antique. L'air était infesté de cousins venimeux qui nous dévoraient et nous faisaient au visage des ampoules fort douloureuses; mais je m'étais engagé à j passer huit jours, et j'aurais été fort embarrassé de trouver un prétexte pour abréger ce temps. Madame fit dresser un lit près du sien pour y faire coucher sa nièce, et je n'avais pas à craindre qu'elle cherchât à s'asvsurer de sa

virginilc, puisque l'oracle lui en avait fait la défense, sous peine de détruire reflet de l'opération, que nous fixâmes au quatorzième jour de la lune d'avril.

Ce jour-là, nous soupâmes sobrement, puis j'allai me coucher. Un quart d'heure après, madame vint me présenter la vierge Lascariit. Elle la déshabilla, la parfuma, lui mit un voile superbe, et lorsqu'elle l'eut placée à côté de moi, elle resta, voulant être présente à l'opération dont le résultat devait la faire renaître neuf mois après.

L'acte fut consommé dans toutes les formes, et quand cela fut fait, madame nous laissa seuls pour cette nuit, qui fut des mieux employées. Ensuite la comtesse coucha avec sa tante jusqu'au dernier jour de la lune, temps où je devais interroger l'oracle pour savoir si la jeune Lascaris avait conçu par mon opération. Cela pouvait être, car rien n'avait été épargné pour atteindre ce but; mais je crus plus prudent de lui faire répondre que l'opération avait manqué, parce que le petit d'Aranda avait tout vu de derrière un paravent. Mme d'Urfé en fut au désespoir; mais je la consolai par une seconde réponse dans laquelle l'oracle lui disait que ce qui n'avait pu se faire dans la lune d'avril en France, pouvait se faire hors du royaume dans la lune de mai, mais qu il fallait qu'elle envoyât à cent lieues de Paris, et au moins pour un an, le jeune curieux dont l'influence avait été si contraire. Loiacle, en outre, indiquait comment d'Aranda devait voyager ; il lui fallait un gouverneur, un domestique, et son petit équipage en parfait état.

L'oracle avait parlé, il n'en fallait pas davantage. Mme d'Urfé pensa de suite à un abbé qu'elle aimait, et le jeune d'Aranda fut envoyé à Lyon, vivement recommandé à M. de Rochebaron, son parent. Le jeune homme fut en-

chanté d'aller voyager el n'a jamais eu la moindre connaissance de la petite calomnie que je me permis pour l'éloigner. Ce qui me fît agir ainsi n'était pas un vain caprice. Je m'étais aperçu d'une manière à n'en pouvoir pas douter que la Corticelli en était amoureuse et que sa mère favorisait son intrigue. Je l'avais surprise deux fois dans sa chambre avec le jeune homme, qui ne s'en souciait que comme un jeune adolescent se soucie de toutes les fdles, et comme je n'approuvais pas les desseins de mon Italienne, la signora Laura trouvait mauvais que je m'opposasse à l'inclination de sa fille.

La grande alîaire fut de penser au lieu étranger où nous nous rendrions pour renouveler l'opération mystérieuse. Nous nous déterminâmes pour Aix-la-Chapelle, et en cinq ou six jours tout fut prêt pour notre voyage.

La Corticelli, fâchée contre moi de ce que je lui avais enlevé l'objet de son amour, m'en fit de vifs reproches, et commença dès lors à avoir de mauvais procédés à mon égard ; elle alla jusqu'à se permettre des menaces, si je ne faisais pas revenir celui qu'elle appelait le joli garçon.

« Il ne vous convient pas d'être jaloux, me dit-elle, et je suis maîtresse de moi-même.

— D'accord, ma belle, lui répondis-je, mais il me convient de t'empêcher, dans la situation où je l'ai mise, de te comporter comme une prostituée. »

La mère, furieuse, me dit qu'elle voulait retourner à Bologne avère sa fille ; et pour l'apaiser, je lui promis d'aller les y conduire moi-même après notre voyage d'Aixla-Chapelle.

Cependant je n'étais pas tranquille, et craignant des tracasseries, je hâtai mon départ. Nous partîm«,s au mois de mai dans une berline où j'étais avec Mme d'Urfé, la

LE CARCiUOIS EPUISE

fausse Lascaris et une femme de chambre, sa favorite appelée Brongnole. Un cabriolet à deux places nous suivait ; il était occupé par la signera Laura et par une autre '■ ornme de chambre. Deux domestiques à grande livrée aient sur le siège de la berhne. Nous nous reposâmes .1.11 jour à Bruxelles et un autre à Liège. A Aix, nous trouvâmes grand nombre d'étrangers de la première distinction, et au premier bal, Mme d'Urfé présenta ma Lascaris à deux princesses de Mecklembourg en qualité de sa nièce. La fausse comtesse reçut leurs caresses avec aisance et modestie, et elle fixa particulièrement l'attention du margrave de Baireuth et de la duchesse de Wurtemberg, sa fille, qui s'emparèrent d'elle et ne la quittèrent qu'à la fin du bal. J'étais sur les épines, crainte que mon héroïne ne se trahît par quelque sortie de coulisse. Elle dansa avec une grâce qui lui allira l'attention et les applaudissements de toute l'assemblée, et c'était à moi qu'on en faisait compliment. Je souffrais le martyre, car ces compliments me semblaient malins ; c'était comme si chacun avait deviné la danseuse d'Opéra déguisée en comtesse, et je me croyais déshonoré. Ayant trouvé un moment pour parler en secret à cette jeune folle, je la conjurai de danser comme une demoiselle de condition et non comme une figurante de ballet ; mais elle était fière de ses succès, et elle osa me répondre qu'une demoiselle de condition pouvait bien savoir danser comme une danseuse, et qu'elle ne consentiraii jamais à danser mal pour me plaire. Ce procédé me dégoûta tellement de cette effrontée, que si j'avais su comment, je m'en serais défait dès l'instant ; mais je lui jurai en moi-même qu'elle ne perdrait rien pour attendre ; et, soit vice ou vertu, la vengeance ne s'éteint dans mon cœur que lorsqu'elle est satisfaite.

Mme d'Urfé, le lendemain de ce bal, lui fit présent d'un écrin contenant une très belle montre, garnie en brillants, une paire de boucles d'oreilles en diamants et une bague dont le chaton était enrichi d'une rose de quinze carats. Le tout valait soixante mille francs. Je m'en emparai afin que ridée ne lui vint point de s'en aller sans mon consentement.

Quatre jours plus tard, j'allai déjeuner avec Mme d'Urfé [ue je trouvai inconsolable, parce que c'était précisément le jour de la pleine lune, et qu'à quatre heures trois minutes je devais opérer la mystérieuse création de l'enfant dont elle devait renaître. Or, la divine Lascaris, qui devait être le vase d'élection, se tortillait dans son lit, feignant des convulsions qui devaient me mettre dans l'impossibilité d'accomplir l'œuvre prolifique.

Au récit que me fit de ce contretemps la désolée Mme d'Urfé, j'affectai un chagrinhypocrite, car la méchanceté de ma danseuse me servait à souhait, d'abord parce qu'elle ne m'inspirait plus aucun désir, ensuite parce que je prévoyais que je tirerais parti de la circonstance pour me venger et la punir.

Je prodiguai des consolations à Mme d'Urfé, et ayant consulté l'oracle, je trouvai que la petite Lascaris avait été gâtée par un génie noir, et que je devais aller à la recherche de la iille prédestinée dont la pureté était sous l'égide des génies supérieurs. Voyant la folle parfaitement heureuse des promesses de l'oracle, je la quittai pour aller voir la Corticelli, que j* trouvai sur son lit, ayant sa mère auprès d'elle.

« Tu as donc des convulsions, ma chère? lui dis-je.

— Non, je me porte fort bien ; mais j'en aurai, me dit elle, jusqu'au moment où tu me rendras mon écrin.

— Tu es devenue méchante, ma pauvre petite, et c'est en suivant les conseils de ta mère. Quant à l'écrin, avec une conduite pareille, tu ne l'auras peut-être jamais.

— Je découvrirai tout.

— On ne te croira pas, et je te renverrai à Bologne sans te laisser aucun des présents que madame t'a faits.

— Tu dois me remettre l'écrin à l'instant où je me déclarerai enceinte, et je le suis. Si tu ne me satisfais pas. je vais tout dire à ta vieille folle, sans me soucier de ce qui peut arriver. »

Fort surpris, je me mis à la reg-arder sans mot dire ; mais je réfléchissais aux moyens de me débarrasser de cette effrontée. La signora Laura me dit d'un air tranquille qu'il n'était que trop vrai que sa fille était grosse, mais qu'elle ne l'était pas de moi.

« Et de qui l'est-elîe donc ? lui demandai-je.

— Elle l'est du comte de N..,, dont elle était la maîtresse à Prague. »

Cela ne me semblait pas possible, car elle ne montrait aucun symptôme de grossesse ; mais enfin il se pouvait que cela fût. Obligé de prendre un parti pour déjouer ces deux friponnes, je sortis sans leur rien dire et j'allai m'emfermer avec Mme d'Urfé pour consulter l'oracle sur l'opération qui devait la rendre heureuse.

Après une foule de questions plus obscures que les oracles que la pythie rendait sur le trépied de Delphes, el dont par conséquent j'abandonnais l'interprétation à nu pauvre infatuée d'Urfé, elle trouva elle-même, et je me gardai bien de la contredire, que la petite Lascaris était devenue folle. Secondant toutes ses craintes, je parvins à lui faire trouver dans îa réponse d'une pile cabalistique

que la princesse n'avait pu répondre à l'attente, parce qu'elle avait été souillée par un génie noir ennemi de l'ordre des rose-croix ; et, comme elle était en bon chemin, elle ajouta d'elle-même que la jeune fille devait être grosse d'un gnome.

Elle fît ensuite une autre pile pour savoir comment il fallait que nous nous y prissions pour atteindre sûrement notre but, et je la dirigeai de manière à lui faire trouver qu'il fallait qu'elle écrivît à la lune.

Cette folie, qui aurait dû la ramener à la raison, la combla de joie. Elle était dans un enthousiasme d'inspirée, et je fus certain alors que lors même que j'aurais voulu lui démontrer le néant de ses espérances, j'y aurais perdu mon latin. Elle aurait tout au plus jugé qu'un génie ennemi m'avait infecté et que j'avais cessé d'être un parfait rose-croix. Mais j'étais loin d'entreprendre une cure qui m'aurait été si désavantageuse, sans lui être utile. D'abord sa chimère la rendait heureuse, et sans doute 1« retour à la vérité l'aurait rendue malheureuse.

Elle reçut donc l'ordre d'écrire à la lune avec d'autant plus de joie, qu'elle connaissait le cuRe qui plaît à cette planète et la cérémonie qu'il fallait faire; mais elle ne pouvait l'exécuter qu'avec l'assistance d'un adepte, et je savais qu'elle comptait sur moi. Je lui dis que je serais tout à ses ordres, mais qu'il fallait attendre la première phase de la prochaine lune, ce qu'elle savait comme moi. J'étais bien aise de gagner du temps, car ayant beaucoup perdu au jeu, il m'était impossible de quitter Aix-la-Chapelle avant d'avoir reçu le montant d'une lettre de change que j'avais tirée sur Amsterdam. En attendant, nous convînmes que, la petite Lascaris étant devenue folle, nous ne ferions aucune attention à tout ce qu'elle pourrait dire dans ses

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accès de folie, vu que, son esprit étant au pouvoir du mauvais génie qui la possédait, c'était lui qui lui inspirait ses paroles.

Nous jugeâmes néanmoins que, son état étant digne de pitié, afin de lui rendre son sort aussi doux que possible, elle continuerait à manger avec nous, mais que le soir, au sortir de table, ©lie irait coucher dans la chambre de sa gouvernante.

Après avoir ainsi disposé l'esprit de Mme d'Urfé à ne rien croire de tous les propos que la Corticelli pourrait lui dire, et à ne s'occuper que de la lettre qu'elle devait écrire a'.i génie Sélénis qui habite la lune, jv-^ m'occupai sérieusement des moyens de regagner l'argent que j'avais perdu, ce qui ne pouvait pas se faire par la voie de la cabale. J'engageai l'écrin de la Co.Hicelli pour mill*^ louis et j'allai taiiîer dans un club d'Anglais, où je pouvais gagner beaucoup plus qu'avec des Français ou des Allemands.

Un Anglais, nommé Martin, m'offrit de se mettre de moitié avec moi, j'acceptai la partie, parce que je le coni.«»issais bon joueur-, et en huit ou dix jours nous fîmes si bien nos affaires que non seulement, après avoir dégagé l'écrin, je me trouvai couvert de mes autres pertes, mais encore en gain d'une assez forte somme.

Pendant ce temps, la Corticelli, enragée contre moi, avait tout dévoilé à Mme d'Urfé, lui avait fait l'historique de sa vie, de notre connaissance et de sa grossesse. Mais plus elle mettait de vérité dans son récit, plus la bonne dame se confirmait dans l'idée qu'elle était folle, et ne faisait que rire avec moi de la prétendue folie de ma traîtresse. Elle mettait toute sa confiance dans les instructions que Sélénis lui donnerait dans sa réponse.

Cependant, de mon côté, ne pouvant pas être indifférent

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à la conduite de celte lille, je pris le parti de lui faire envoyer à manger dans la chambre de sa mère, ayant soin de tenir seul compagnie à Ame d'Urfé, et l'assurant que nous trouverions facilement un autre vase d'élection, la folie de Lascaris la rendant absolument incapable de participer à nos mystères.

Voici comment je m'y pris pour exécuter la correspondance entre Sélénis et Mme d'Urfé.

Au jour fixé d'après la lune, nous allâmes souper ensemble à un jardin hors de la ville, où, dans une chambre au rez-de-chaussée, j'avais préparé tout ce qui était nécessaire au culte, ayant dans ma poche la lettre qui devait descendre de la lune en réponse à celle que Mme d'Urfé avait préparée avec soin, et que nous devions expédier à son adresse. A quelques pas de la chambre des cérémonies, j'avais fait placer une large baignoire remplie d'eau tiède mêlée des essences qui plaisent à i'astre des nuits, et dans laquelle nous devions nous plonger à la fois à l'heure de la lune qui tombait ce jour-là à une heure après minuit.

Quand nous eûmes brûlé les aromates et répandu les essences propres au culte de Sélénis, et récité les prières mystérieuses, nous nous dépouillâmes complètement, et, tenant ma lettre cachée dans la main gauche, de la droite je conduisis gravement Mme d'Urfé au bord de la baignoire où se trouvait une coupe d'albâtre pleine d'esprit de genièvre auquel je mis le feu, en prononçant des mots cabalistiques que je ne comprenais point et qu'elle me répéta en me remettant la lettre adressée à Sélénis. Cette lettre, je la brûlai à la flamme de genièvre sur laquelle la lune donnait en plein, et la crédule d'Urfé m'assura qu'elle avait vu monter les caractères qu'elle avait tracés elle-même, en suivant les rayons de cet astre.

Après cela nous entrâmes dans le bain, et la lettre que je tenais cachée dans ma main étant écrite en cercle et en caractères d'argent sur un papier vert glacé, parut à la surface de l'eau dix minutes après. Dès que Mme d'Urfé l'eut aperçue, elle la recueillit avec onction et sortit du bain avec moi.

Après nous être essuyés et parfumés, nous reprîmes nos vêtements. Quand nous fOmes dans un état décent, je dis à madame qu'elle pouvait lire la lettre qu'elle avait déposée sur un coussin de satin blanc parfumé. Elle obéit, et une tristesse visible s'empara d'elle lorsqu'elle lut que son i»ypostase était différée jusqu'à l'arrivée de Quérilinte, qu'elle verrait avec moi au printemps de l'année suivante à Marseille. Le génie lui disait en outre que la jeune Lascaris ne pouvait que lui nuire, et qu'elle devait s'en remettre à mes dispositions pour s'en débarrasser. Il finissait par lui ordonner de m'engager à ne pas laisser à Aix une femme qui avait perdu son mari et qui avait une fille que les génies destinaient à rendre de grands services à notre ordre. Elle devait la faire passer en Alsace avec sa fille et ne pas les perdre de vue jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées, afin que notre itifluence les mît ù l'abri des périls qui es menaceraient, si elles étaient livrées à elles-mêmes.

Mme d'Urfé, qui, indépendamment de sa folie, était très, bienfaisante, me recommanda cett-e veuve avec toute la chaleur du fanatisme et de l'humanité, et se montra fort impatiente de savoir toute leur histoire. Je lui dis froidement tout ce qui sembla propre à la raffermir dans sa résolution, et lui promis de lui présenter ces dames le plus tôt possible.

Nous retournâmes à Aix et nous passâmes le reste de la nuit à discourir de tout ce qui occupait son imagination.

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Tout étant pour le mieux au gré de mes projets, je ne m'occupai plus que du voyage en Alsace et du soin de me ménager la complète jouissance de Mimi (i), riprôs avoir si bien mérité ses faveurs par le service que je lui rendais.

Le lendemain je jouai heureusement, et pour compléter ma journée, j'allai jouir de l'agréable surprise de Mmed'Aché, en lui annonçant que» j'avais pris la résolution de la conduire moi-même à Colmar avec sa Mimi. Je lui dis qu'il fallait que je commençasse par les présenter à la dame que j'avais l'honneur d'accompagner, et je la priai de se tenir prête pour le lendemain, parce que la marquise était impatiente de la connaître. Je vis clairement qu'elle avait delà peine à se persuader que ce que je lui disais élail vrai; car elle supposait la marquise amoureuse de moi, et elle ne pouvait pas accorder cette idée avec l'empressement que Mme d'Urfé témoignait de me mettre en présence de deux femmes qui pouvaient être de dangereuses rivales.

J'allai les prendre le lendemain à une heure convenue, et Mme d'Urfé les reçut avec des démonstrations dont elles durent être fort surprises ; car elles ne pouvaient pas savoir qu'elles devaient cette réception à une recommandation venue de la lune. Nous dînâmes en partie carrée, et les deux dames s'entretinrent eu femmes qui connaissent îe monde ; Mimi fut charmante, et j'en eus un soin particulier ; ce que sa mère savait bien à quoi attribuer et ce que la marquise attribuait à l'affection que lui portaient les rose-croix.

Le soir nous allâmes tous au bal, où la Corticclli, tou-

(1) Il s'agit de Mimi d'Achô, fille d'un officier français, de laquelle Casanova vcnuit d* Wmber auiaur«ux à Aix-la-Chapella môme.

jo-irs attentive à me causer tous les chagrins possibles, dansa comme il n'est pas permis que danse ime jeune personne bien née. Elle fit des entrechats à huit, des pirouettes, des cabrioles, des battements à mi-jambe ; enfin toutes les grimaces d'une saltimbanque d'opéra. J'étais au supplice ! Un officier qui peut-être ignorait que je passais pour son oncle, mais qui peut-être n'en faisait que le semblant, me demanda si c'était une danseuse de profession, .l'en entendis un autre derrière moi qui disait qu'il lui semblait l'avoir vue danser au théâtre de Prague le carnaval dernier. Je devais accélérer mon départ, car je prévoyais que cette malheureuse finirait par me coûter la vie, si nous restions à Aix.

Mme d'Aché, ayant le ton de la bonne compagnie, captiva entièrement les suffrages de Mme d'Urfé, qui croyait voir dans son amabilité une nouvelle faveur de Sélénis. Sejj^tant qu'après les services que je lui rendais d'une manière si distinguée, elle me devait quelque reconnaissance, Mme d'Aché, feignant d'être un peu indisposée, quitta le bal la première, de sorte que lorsque je ramenai sa fille chez elle, je me trouvai tète à tête en parfaite liberté. Profitant de ce hasard fait à loisir, je restai deux heures avec Mimi, qui se montra douce, complaisante et passionnée, au point qu'en la quittant je n'avais plus rien h désirer.

Le troisième jour, je mis la mère et la fille en habit de voyage, et m'étant pourvu d'une berline élégante et commode, nous quittâmes Aix avec joie.

Au moment du départ, j'indiquai à la Corticelli une voiî're à quatre places dans laquelle elle devait aller avec sa mère et deux femmes de chambre. A cet aspect, elle frémit; sa fierté se trouva blessée, et je crus un moment

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qu'elle allait en perdre l'esprit : pleurs, injures, malédictions, rien ne fut épargné. J'étais impassible, et Mme d'Uri'é, riant des folies de sa prétendue nièce, se montra bien aise de se voir en face de moi et d'avoir à côté d'elle la protégée du puissant Sélénis, tandis que Mimi me témoignait de mille manières le bonheur qu'elle éprouvait de se trouver auprès de moi.

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