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CHAPITRE XII

Casanova présenté à la princesse de Monaco, à Meriton. — Le prince libertin ; mauvais tour que lui joue Casanova. — A Marseille il rencontre Mme dUrfé. — Les offrandes aux sept planètes. — Les oracles. — Marceline, la belle ondine. — La régénération de Sémiramis. — Les trois unions rituelles. — Départ pour Lyon, — Trahison du secrétaire (îe Casanova déjouée.

Pour accomplir les prescriptions du génie cher à Mme à'Urfé, Casanova accompagne en Alsace Mme d'Aché et sa fille, qui s'y marièrent toutes deux. Ayant définitivement renvoyé la Corticelli, qui avait été surprise en flagrant délit de « pollution par un génie noir déguisé en prêtre », il convient avec Mm.e dUrfè qu'il la rejoindra au printemps de l'année suivante pour la grande opération qui devait la faire renaître d'elle-même en homme. Pour occuper ce délai., l'infatigable aventurier va à Turin revoir d'anciennes connaissances, à Milan, jouer et aimer au hasard des rencontres., à Gênes enfin, où il se découvre une nièce, évidemment d'aspect agréable et d'abord facile, et où il s empare de la maîtresse de son f^^ère l'abbé, une jolie Vénitienne du nom de Marcoline. Il quitte Gênes par mer avec ses deux belles amies.

Lèvent étant contraire, nous dûmes aller à rames loule la nuit, et, la mer étant très houleuse, à huit heures du matin, je résolus d'arrêter à Menton. Mes deux belles étaient malades, ainsi que mon frère. Quant à moi, je me portais à merveille. Ayant mené mes deux malades à l'auberge, je permis à l'abbé d'aborder et de se restaurer à terre. L'aubergiste m'ayant dit que le prince et la princesse de Monaco étaient à Menton, je me décidai à leur faire une visite. Il y avait treize ans que je lui avais fait ma cour à Paris, où je l'empêchais de bâiller en soupant avec lui et avec sa maîtresse Caroline. C'est ce prince qui m'avait conduit chez la vilaine duchesse de Rufec. Il n'était point marié alors, et je le retrouvais dans sa principauté avec son épouse dont il avait déjà deux fils. La princesse était née marquise de Brignoles, riche héritièi'e, mais belle et encore plus aimable. Je savais tout cela par la renommée, et j'étais fort curieux de la voir.

Je me rends chez le prince, on m'annonce, et après m'avoir longtemps fait attendre, on m'introduit. Je lui donnai alors son titre d'altesse, que je ne lui avais jamais donné à Paris et où personne ne le lui donnait. Il m'accueillit poliment, mais avec cette froideur qui fait assez connaître qu'on n'a aucun plaisir à nous voir.

« Vous vous êtes, je le devine, me dit-il, arrêté à cause du mauvais temps ?

— Oui, mon prince, et, si Votre Altesse me le permet, je m'arrêterai toute la journée dans votre délicieuse ville (qui n'est pas délicieuse).

— A votre loisir. La princesse, comme moi, s'y plaisant mieux qu'à Monaco, nous y habitons de préférence.

— Je désirerais que Votre Altesse voulût me présenter à la princesse. »

Il y avait un page à côté, et sans lui dire mon nom, il lui ordonna de me présenter à sa femme.

Ce page ayant ouvert la porte d'un bel appartement, me dit: « Voilà la princesse », et me laissa. Elle élait à son piano-forte et chantait une romance. La princesse se leva en me voyant et vint à moi. Obligé de m'annoncer moimême, ce qui est toujours fort désagréable en pareille circonslance, la princesse, qui le sentait sans doute, car elle avait un grand usage des convenances, fit semblant de n'en avoir pas besoin, et m'adressa, avec une aimable bienveillance, les phrases du catéchisme de la noblesse, à l'article Présentation. Je ne lui laissai pas l'embarras de rester à court, et me mettant fort à l'aise, avec décence, mais avec les airs de grand seigneur, je lui dis une foule de choses agréables ou plaisantes.

Cette princesse était belle, alFable et pleine de talents. Sa mère, qui connaissait le prince et qui savait qu'uu homme de sa sorte ne la rendrait pas heureuse, s'opposait à son union avec lui : mais la jeune marquise en était infatuée, et la mère dut céder quand la fille lui eut dit:

« 0 Monaco, a monaca. » (Ou Monaco, ou religieuse.)

Nous en étions à ces riens qui entretiennent une conversation sans intérêt, quand le prince entra, courant après une des femmes de chambre qui se sauvait en riant. La princesse fit semblant de ne rien voir et acheva ce qu'elle me disait. La scène me déplaisant, je pris congé de la princesse qui me souhaita un bon voyage. Le prince que je rencontrai en passant, m'invita à l'aller voir chaque fois que je passerais par là. « Sans aucun doute », lui disje ; et je file, sans rien dire de plus. Rentré à l'auberge, j'ordonnai un bon dtner pour trois.

Il y avait dans la principauté de Monaco une garnison française, qui valait au prince une pension de cent mille francs, et cette troupe lui donnait un relief dont il avait besoin.

Un jeune officier pimpant et frisé à quatre épingles et sentant le musc à vingt pas, passant devant notre chambre dont la porte était ouverte, s'arrête et, avec une politesse effrontée qui ne doute de rien, nous demande si nous voulions bien lui permettre de joindre sa bonne humeur à la nôtre. Je lui répondis avec une politesse très froide qu'il nous ferait bien de l'honneur, phrase de convention qui ne veut dire ni oui ni non ; mçiis un Français qui a fait le premier pas ne recule jamais ni en sottise ni en bravoure, et ne se laisse pas facilement démonter.

Après avoir déployé ses grâces devant mes belles, et leur avoir tenu mille propos insignifiants, sans leur laisser le temps de répondre, il se tourna vers moi, en me disant que, sachant que j'avais parlé au prince, il était étonné qu'il ne m'eût pas invité à dîner avec ces belles dames. Je crus devoir lui répondre que je n'avais point parlé au prince du beau trésor que j'avais avec moi. ^

A peine eus-je proféré ces paroles, que mon aimable étourdi se lève avec enthousiasme, en s'écriant :

« Parbleu ! je ne suis plus surpris. Je cours en rendre compte à Son Altesse, et j'aurai bientôt l'honneur de diner avec vous au château. »

Sans attendre la moindre objection, il part.

Nous rions de la fougue de notre étourdi, bien s^lrs de ne dîner ni avec lui ni avec le prince, quand, en moins d'un quart d'heure, nous le voyons revenir touî joyeux, en nous invitant d'un air de triomphe à dîner au chftteau de la part du prince. « Je vous prie, lui dis-je,

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de remercier Son Altesse de notre part et de lui faire en même temps nos excuses. Le temps s'étant mis au beau, je veux absolument partir dès que nous aurons mangé un morceau à la hâte. »

Notre jeune Français, ayant mis en campagne toute sa rhétorique pour nous persuader d'accepter, et n'ayant pu vaincre mon refus, nous quitta avec l'air mortifié, pour aller rendre au prince notre réponse.

Je m'en croyais débarrassé; mais j'avais à faire à partie tenace. Il revint quelque temps après, et s'adressant, de l'air le plus satisfait, à mes deux dames, et comme s'il ne m'avait plus compté pour rien, il leur dit qu'il avait fait au prince une description si vraie de leurs perfections, que Son Altesse avait résolu de venir dîner avec «lies.

« J'ai déjà ordonné qu'on mette deux couverts de plus, car j'aurai l'honneur d'être de la partie. Dans un quart d'heure, mesdames, le prince sera ici.

— Fort bien, dis-je sans hésiter, mais pour bien recevoir le prince, il faut que j'aille faire un tour à ma felouque pour prendre un excellent pâté dont je sais le prince très friand. Venez, mesdemoiselles.

— Vous pouvez js laisser ici, monsieur, je leur ferai bonne compagnie.

— Je n'en doute pas le moins du monde ; mais elles ont aussi quelque chose à prendre.

— Vous me permettez donc d'être de la parti».

— Oh 1 très volontiers. »

En descendant, étant à quatre pas en avant, je demandai à l'aubergiste ce que je lui de\ruis.

« Rien, monsieur, je viens de recevoir Tordr* do vous servir en tout et de ne rien prendra.

— C'est magnifique ! »

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Pendant ce court dialogue, mes dames étaient sorties avec l'étourdi; je me hâtai de les rejoindre, et ma nièce prit mon bras, riant de tout son cœur d'entendre l'officier conter fleurette à Marcoline, qui ne comprenait pas le mot, et le sot ne pouvait pas s'en apercevoir, parce qu'il parlait comme une roue de moulin, n'attendant jamais de réponse.

« Nous rirons bien à table, me dit ma nièce ! mais qu'allons-nous faire dans la felouque ?

— Partir. Tais-toi.

— Partir?

— A l'instant.

— Voilà un tour piqu;jat qui vaut de l'orl »

Nous entrons dans la felouque, et l'officier, enchanté de ma belle voiture, se m?t à l'examiner. Je dis à ma nièce de l'entretenir, et pendant qu'il était occupé, je dis à voix basse au maître de la felouque que je voulais partir à l'instant.

« A l'instant ?

— Oui, dans la minute.

— Mais l'abbé et votre secrétaire sont allés se promener et deux de mes felouquiers aussi.

— Cela ne fait rien, ils viendront nous trouver par terre à Antibes, il n'y a que dix lieues et ils ont de Tarifent : je veux partir, et tout de suite. Dépêchez-vous, je suis pressé.

— Cela suffit. »

Il lève la chaîne et la felouque, libre, s'éloigne du rivage.

L'officier, s'en apercevant, me demande tout ébahi ce que cela signifiait.

« Cela signifie que je vais à Anlibes, et je vous y mène gratis avec le plus grand plaisir.

— Voilà une plaisaulerie des plus belles. Mais vous badinez !

— C'est tout de bon, et votre société nous sera très agréable.

— Pardieu 1 mettez-moi donc à terre; car, pardon, mes belles dames, mais je n'ai pas le temps d'aller à Antibes. Ce sera pour une autre fois.

— Mettez monsieur à terre, dis-je au maître, car notre société ne paraît pas être de son goût.

— Ce n'est pas cela, sur mon honneur, car ces dames sont charmantes; mais vous sentez que le prince aurait raison de se plaindre de moi, car il croirait que je suis d'accord avec vous pour lui jouer ce tour qui, vous en conviendrez, n'est pas indifférent.

— Je ne fais pas de tour indifférent.

— Mais que dira-t-il ?

— Il dira tout ce qu'il lui plaira, comme je fais ce qui me plaît.

— Quant à moi, je suis parfaitement justifié. Adieu, mesdames et monsieur.

— Adieu, monsieur ; vous pourrez remercier le prince d'avoir fait payer pour moi à l'auberge. »

Arrivé à Marseille, après avoir placé ma nièce chez une de ses amies et Marceline chez un bon vieillard qui devait la loger, la nourrir et la servir comme une princesse, je me rendis à l'hôtel des Treize-Cantons. On m'y attendait, et mon appartement était contigu à celui de Mme d'Urfé.

Dès que j'y fus installé, Bourgnole vint me faire les compliments de sa maîtresse et me dire qu'elle était seule et qu'elle attendait avec impatience le moment où je pourrais la voir.

Je n« détaillerai pa^ h mes lecteurs les circonstancrs de

cette entrevue, car ils n'y trouveraient que les disparates saillantes du jugement de cette pauvre femme qui était entichée jusqu'à la monomanie de la plus fausse, de la plus chimérique de toutes les doctrines ; et de ma part, un tissu de faussetés qui n'avaient pas même le mé.-ite de la vraisemblance. Absorbé dans le libertinage, et chérissant la vie que je menais, je tirais parti de la folie d'une femme qui, n'étant pas trompée par moi aurait cherché à l'être par un autre; car, au fond, c'était par son propre esprit qu'elle était trompée, puisque son erreur était identifiée à son existence. Je me donnais la préférence, parce qu'entre un inconnu et soi, c'est toujours soi que l'on préfère, et puis parce que je savais qu'en profitant de la folie de cette dame très riche, je ne faisais positivement de tort à personne, et que je me faisais beaucoup de bien.

La première chose qu'elle me demanda en me voyant fui : « Où est Quérilinth? » et elle frémit de joie quand je lai répondis qu'il était sous le même toit que nous.

Elle prit son bonnet et le jeta au plafond en signe d'allégresse.

« Il serait convenable de le retenir à dîner. Ma maison lui est ouverte, chevalier, ma bourse, ma table...

— Piano, madame, vous êtes trop passionnée.

— C'est donc lui qui me rajeunira en moi-même. Mon génie me l'assure toutes les nuits. Demandez à Paralis si les présents que je lui ai préparés sont dignes dêtre faits par Sémiramis à un chef des rose-croix. »

Ne sachant pas en quoi consistaient ces présents, et ne pouvant point lui demander de les voir, je lui répondis qu'avant d'occuper Paralis de ces questions, il fallait les sacrer aux heures planétaires propres aux cultes que nous devions faire, et que Quérilinth môœt ne devait pas les

voir avant la consécralion. Sur cela, elle me fit entrer dans la chambre voisine et tira d'un secrétaire sept paquets destinés au rose-croix en qualité d'offrandes aux sept planètes.

Chaque paquet contenait sept livres de métal dépendant de la planète, et sept pierres précieuses, également dépendantes de la planète même, et chacune de septs carats : diamants, rubis, émeraudes, saphirs, chrysolite, topaze et opale.

Bien résolu à manœuvrer de façon que rien de tout cela ne passât entre les mains d'un autre, je dis à mon extravagante que, pour la méthode, nous devions entièrement nous en remettre à Paralis, et commencer la consécration en plaçant chaque petit paquet dans une cassette faite exprès. On ne pouvait en consacrer qu'un par jour et il fallait commencer par le soleil. Nous étions au vendredi, il fallait attendre jusqu'au dimanche, jour consacré au soleil. Le samedi je fis faire la caisse avec sept niches.

Pour cette consécration, je passai chaque jour trois heures en tête à têle avec Mme d'Urfé, de sorte que le culte ne fut fini que le samedi suivant. Pendant ces huit jours, je fis manger avec Mme d'Urfé et moi Passano mon secrétaire et mon frère, qui, ne comprenant pas un mot de tout ce que la bonne folle nous disait, n'ouvrait pas la bouche et aurait pu passer pour un muet du sérail. Mme d'Urfé, qui le trouvait imbécile, se figura que nous voulions mettre dans son corps l'âme d'un sylphe, pour lui faire engendrer quelque créature d'une espèce entre la divine et l'humaine. Quand elle me confia cette belle découverte de son imagination, elle me dit qu'elle s'eu accommoderait, pourvu qu'après l'oj^éralion il eut l'air avec elle d'avoir le sens commun.

Après avoir fait porter la caisse à madame, et avoir tout disposé avec elle pour commencer les consécrations je me fis ordonner par l'oracle d'aller coucher à la campagne pendant sept jours consécutifs, d'observer une abstinence complète avec toute femme mortelle, et faire un culte à la lune, chaque nuit et s. l'heure de cette planète, en pleine campagne, pour me disposer à la régénérer moi même, au cas où Quérilinth, par des raisons divines, ne serait pas en état de faire l'opération en personne.

Moyennant cet ordre, non seulement Mme d'Urfé ne pouvait point trouver mauvais que je découchasse, mais encore elle me savait gré des peines que je me donnais pour assurer l'heureuse réussite de l'opération.

Le secrélaire Passano, qui devait Jouer le rôle de Quérilinth dans la permutation de Mme d'Urfé, ayant tenté de ' trahir Casanova^ celui ci le perd dans l'esprit de la marquise, et prépare un oracle favorable à son remplacement.

Je monte chez la marquise, lui disant quon avait servi , et que nous dînerions en tête à tête, puisque de fortes raisons m'avaient forcé à renvoyer l'abbé.

« C'était un imbécile ; mais Quérilinth ?

— Après dîner, Paralis nous dira tout ce qui le concerne. J'ai de grands soupçons qu'il nous faut éclaircir.

— J'en ai aussi. Cet homme me semble changé. Où est-j il?

— ïl est dans son lit avec un mal que je n'oserais vous nommer.

— Voilà une chose bien extraordinaire. C'est une œuvre des noirs q|^i n'est peut-être jamais arrivée auparavant.

— Jamais que je sache ; mais dînons ; nous aurons beau-

coup à travailler aujourd'hui après la consécration de l'étain.

— Tant mieux. Il faut faire un culte d'expiation à Oromasis ; car quelle horreur ! il devait me régénérer dans quatre jours, et c'est dans cet état affreux que l'opération se serait faite !

— Mangeons, vous dis-je.

— J'ai peur que l'heure de Jupiter ne nous surprenne.

— Ne craignez rien, je veille à tout. »

Après le culte de Jupiter, je transportai celui d'Oromasis à un autre jour pour faire force cabales que la marquise traduisait en lettres. L'oracle dit que sept salamandres avaient transporté le A'rai Quérilinth dans la voie lactée, et que celui qui était au lit dans la chambre A^oisiiie était le noir Saint-Germain, qu'une gnomide avait mis dans l'état affreux où il se trouvait, afin de le rendre le bourreau de Sémiramis, qui serait morte de la même maladie avant de parvenir à son terme. L'oracle disait encore que Sémiramis devait laisser à ParaZ/see Galtinarde (moi) tout le soin de se défaire du noir Saint-Germain ; quelle ne devait pas douter de l'heureuse réussite de la régénération, puisque le verbe devait m'ètre envoyé de la voie lactée par le vrai Quérilinth même, dans la septième nuit de mon culte à la lune. Enfin le dernier oracle indiquait que je devais inoculer Sémiramis deux jours après la fin des cultes, après qu'une ondine charmante nous aurait puri fiés au bain dans la chambre même oîi nous étions.

M'étant ainsi engagé à régénérer ma bonne Sémiramis, je pensai à ne pas m'exposer à faire mauvaise figure. La marquise était belle, mais vieille, et il pouvait m'arriver de me trouver hors d'état de consommer l'oeuvre. J'avais trente-huit an», et je commençais à éprouver que j'étais

sujet à ce fatal malheur, La belle ondine que je devais obtenir de la Lune était ma belle Marceline qui, devenue baigneuse, devait me procurer par l'aspect de ses belles formes et par ses attouchements les forces généralrices qui m'étaient nécessaires. Je connaissais déjà sa puissance, et je ne pouvais point douter de son pouvoir Le lecteur verra comment je m'y pris pour la faire descendre du ciel.

Le surlendemain, au moment où nous allions dîner, la marquise, en souriant, me remit une lettre que Passano lui avait écrite en mauvais français, mais qu'on pouvait néanmoins facilement comprendre. Il avait rempli huit pages pour dire que je la trompais, et pour la convaincre de cette vérité, il lui disait toute l'affaire, sans lui cacher la moindre circonstance qui pouvait aggraver mes torts. Il lui disait en outre que j'étais arrivé à Marseille avec deux filles, qu'il ne savait pas où je les tenais cachées, mais que c'était sûrement avec elles que j'allais passer toutes les nuits.

Je lui demandai, en lui rendant la lettre, après l'avoir lue avec le plus grand calme, si elle avait eu la patience de la lire tout entière. Elle me répondit qu'elle l'avait parcourue, mais qu'elle n'y avait rien compris, que ce noir écrivait en ostrogoth et qu'elle ne se souciait pas de le comprendre, car il ne pouvait lui avoir écrit que des mensonges calculés pour l'égarer dans un instant où elle avait le plus grand besoin de ne point se laisser induire en erreur. Celte prudence fut parfaitement de mon goût, ca(' il fallait que la marquise ne soupçonnât point londine, dont la vision et les attouchements m'étaient indispensables dans le grand œuvre que j'étais à la veille d'entre-! prendre.

Après avoir dîné et dépéché tous les cultes et les oracles

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dont j'avais besoin pour fortifier l'esprit de ma pauvre victime, je me rendis chez un banquier pour prendre une traite de cent louis pour Lyon, à l'ordre de M. Bono, et je la lui envoyai en l'avertissant de compter cette somme à Passano quand celui-ci présenterait une lettre d'avis écrite de ma main, mais à condition que ladite letfa'e lui serait présentée le jour même qu'elle indiquerait, et non plus tard.

Après cette expédition, j'écrivis la lettre d'avis dont Passano devait être porteur ; elle était conçue en ces termes :

« Monsieur Bono, payez à M. Passano, à vue, à luimême et non à son ordre, la somme de cent louis d'or, si la présente vous est présentée dans la journée du 3o avril 1763 ; après ledit jour, mon ordre devient nul. »

Puis, tenant cette lettre à la main, j'entrai dans la chambre du traître, auquel un bistouri avait percé l'aine une heure auparavant.

«Vous êtes un traître infâme, lu idis-je; maisMme d'Urfé, connaissant votre état honteux, n'a point voulu lire votre lettre. Moi je l'ai lue, et voici ce que pour récompense vous avez à choisir, sans réplique, car je suis pressé. Ou déterminez-vous à vous laisser porter tout de suite à l'hôpital, car nous ne voulons pas ici de pestiférés de votre •spèce; ou partez dans une heure pour Lyon, où vous arriverez sans vous arrêter, car je ne voqs donne que soixante heures, qui sont plus que suffisantes pour faire quarante postes. Au moment où vous serez arrivé à Lyon, vous porterez cette lettre à M. Bono qui vous remettra cent louis, dont je vous fais présent ; puis vous ferez ce que vous voudrez, puisque voua n'êtes plus à mon service. Je vous fais présent de la voiture que vous avez achetée

pour moi à Antibes, et je vous donne vingt-cinq louis pour votre voyage. C'est tout. Choisissez ; mais je vous avertis que si vous choisissez l'hôpital, je ne vous payerai qu'un mois de gages, puisque je vous renvoie de mon service dans cet instant. »

Après un instant de réflexion, il me dit qu'il irait à Lyon, au risque de sa vie ; car il était fort malade. « Il faut, disje, que lu portes la peine de ta traîtrise, et si tu meurs, ce sera bien pour ta famille qui héritera de ce que je te donne, mais non de ce que je t'aurais donné si tu avais été un serviteur dévoué. «

Je fus prévenir l'aubergiste du départ de cet homme, et le prier d'envoyer quérir des chevaux de poste dans l'instant.

Cette grande expédition étant faite, et promptement menée à bon port au moyen du grand levier, l'or, que je savais prodiguer au besoin, je courus vaquer à mes amours.

J'avais besoin d'endoctriner ma belle Marcoline, dont je devenais chaque jour plus amoureux. Elle ne cessait de me répéter que, pour se sentir pleinement heureuse, il ne lui manquait que la connaissance de la langue française et une ombre d'espoir que je pourrais la conduire en Angleterre.

Je ne l'avais jamais flattée de pousser mon amour aussi loin, et cependant j'éprouvais une profonde tristesse quand je pensais qu'il me faudrait quitter un être aussi parfaitement pétri de volupté et que la nature semblait avoir faite pour savourer toutes les délices de la vie et pour les rendre mille fois plus douces à un homme de mon humeur. Elle était ravie que jo me fusse débarrassé de mes deux détestables compagnons, et me conjurait d'aller quel-

quefois à la comédie avec elle ; « car, me disait-elle, tout le monde vient s'informer qui je suis, et la nièce de mon vieux me querelle de ce que je ne lui permets pas de répondre. » Je lui promis de lui faire ce plaisir dans le courant de la semaine suivante, lui disant que pour le moment j'étais absorbé par une affaire qui ne me laissait aucun repos, et que pour l'achever, j'aurais besoin d'elle. « Je ferai ce que tu voudras, mon cher ami.

— Bien. Écoute. Je te ferai faire un peti* habit bien élégant pour te déguiser en jockey, et ainsi vêtue, tu te présenteras à la marquise avec laquelle je loge, à l'heure que je te dirai, et tu lui remettras un billet. Auras-tu le courage de cela ?

— Certainement ! y seras-tu ?

— Oui. Elle te parlera, mais tu ne diras rien et tu passeras pour muet. Le billet t'annoncera pour tel, et lui fera connaître en même temps que tu t'offres pour la servir au bain, que je dois prendre avec elle. Elle acceptera ton offre, et à l'heure où elle te l'ordonnera, tu la déshabilleras aussi, puis tu frotteras la marquise depuis la pointe des pieds jusqu'à la ceinture, mais pas plus haut. Tandis que tu la frotteras gracieusement ainsi, moi je me déshabillerai, j'embrasserai étroitement la marquise, et tu nous regarderas en te plaçant de façon que je puisse bien voir toutes les parties de ton joli corps. Ce n'est pas tout, ma délicieuse amie; quand je me séparerai d'elle, tu laveras avec tes mains délicates les parties amoureuses, et puis tu les essuieras avec une fine batiste que tu trouveras à portée. Tu feras sur moi la même fonction, en essayant de me ranimer; puis j'embrasserai de nouveau la marquise, et à la fin tu nous feras les mêmes ablutions, et quand tu auras fini, tu l'embrasseras, puis tu vieuùras

m'embrasser aussi, et tu couvriras de tes baisers vénitiens l'instrument avec lequel j'aurai consommé le sacrifice. Quand je serai reveuu à la vie, j'embrasserai la marquise une troisième fois, et pendant que cette dernière lutte aurn lieu, tu nous feras de vives caresses jusqu'à ce que 1 acte soit complet. Enfin tu nous feras une troisième ablution ; puis tu t'habilleras, et après avoir pris ce qu'elle te donnera, tu reviendras ici, où je te rejoindrai une heure après.

— Tu peux compter sur moi. Je ferai très exactement tout ce que tu m'ordonnes ; mais tu sens combien cela va me coûter.

— Pas plus qu'à moi, car je ne pourrais rien sur cette vieille femme, sans le feu que tu me communiqueras.

— Est-elle bien vieille ?

— Elle a près de soixante-dix ans.

— Tant que cela ! oh ! mon pauvre ami, que je te plains I Mais après cette pénible corvée, tu viendi'as souper et coucher ici ?

— Bien certainement.

— A la bonne heure. »

Je fis faire à Marcoline une veste de velours vert qui lui prenait joliment la taille jusqu'à la ceinture ; une culotte de même étofïe avec des jarretières en tresse d'argent, des bas de soie verts et des souliers de maroquin de la même couleur. Un réseau de soie verte à l'espagnole, avec une houpe d'argent, enfermait ses beaux cheveux noirs. Vêtue ainsi, cette jeune fille, à la taille svelte et gracieuse, aux formes arrondies et voluptueuses, représentait un personnage si digne d'admiration, que si elle s'était montrée dans les rues de Marseille, tout le monde l'aurait suivie pour la contempler; car, malgré le costume

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d'homme, sa nature de fille ne pouvait échapper à l'œil de personne. Je la conduisis chez moi dans son costume de femme, pour lui montrer l'endroit de ma chambre où elle devait s'aller cacher après l'opération.

Tous les cultes étant finis le samedi, l'oracle fixa la régénération de Sémiramis au mardi suivant, à l'heure du Soleil, de Vénus et de Mercure, qui, dans le système planétaire des magiciens, se suivent, comme dans l'imagination de Ptolémée. Ces heures correspondaient ce jour-là aux neuvième, dizième et onzième du matin, puisque étant un mardi, la première devait appartenir à Mars. Les heures au commencement de mai étant de soixante-cinq minutes, pour peu que mon lecteur soit magicien, il verra que je devais faire la grande opération à Mme d'Urfé depuis deux heures et demie jusqu'à six heures moins cinq minutes. J'avais pris du temps, parce que je prévoyais en avoir grand besoin.

Le lundi, au commencement delà nuit et à l'heure de la lune, j'avais conduit Mme d'Urfé sur le bord de la mer avec Monvalet qui portait la caisse des offrandes pesant cinquante livres.

Sûr de n'être vu de personne, je dis à Mme d'Urfé que le moment était venu. J'ordonnai à Monvalet de déposer la caisse à nos pieds, puis de retourner nous attendre à cotre voiture. Restés seuls, nous adressâmes une prière de formule à Sélénis, puis nous jetâmes la caisse dans la mer, à la grande satisfaction de la marquise, mais à ma satisfaction bien plus grande encore, et le lecteur le concevra, car la caisse jetée dans la mer ne contenait que cinquante livres de plomb. La véritable caisse, celle qui renfermait le trésor, était dans ma chambre et cachée à tous les regards.

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De retour aux Treize-Cantons, j'y laissai la marquise, en lui disant que je ne rentrerais à l'hôtel, qu'après que j'aurais fait les conjurations à la Lune au même lieu et à la même heure où je lui avais fait mes sept cultes.

Je ne mentais pas ; je me rendis chez Marcoline et pendant qu'elle se déguisait en jockey, j'écrivis avec de l'alun de roche sur un papier blanc, en lettres majuscules et contournées : « Je suis muet, mais non pas sourd. Je sors du Rhône pour vous baigner. L'heure d'Oromasis a commencé. »

« Voilà, dis-je à Marcoline, le billet que tu remettras à la marquise quand tu te montreras à elle. »

Après souper, nous sortîmes à pied, et nous entrâmes à l'hôtel, sans èlie vus de personne. Je cachai Marcoline dans une grande armoire, puis m'étant mis en robe de chambre, j'entrai chez la marquise pour lui annoncer que Sélénis avait fixé la régénération au jour suivant avant trois heures, et qu'il fallait qu'elle fût terminée à cin({ heures et demie, pour ne pas nous exposer à empiéter sur l'heure de la Lune, qui venait à la suite de Mercure, et qui ne devait point être mêlée à la régénération, parce que son effet serait de l'annuler ou du moins de la rendre incomplète.

« Vous ferez, madame, qu'avant dîner le bain soit prêt ici, à côté de votre lit, et vous vous assurerez que Brougnole n'entre point chez vous avant la nuit.

— Je lui dirai d'alJer se promener. Mais Sélénis nous avait promis une ondine.

— C'est vrai, mais je ne l'ai point vue encore.

— Interrogez l'oracle.

— Volontiers. »

Ce fut elle-même qui fit la question, en renouvelant ses prières au génie Paralis, pour que l'opération ne fût point

différée, quand bien môme Fondine ne paraîtrait pas, étant prête à se baigner toute seule.

« Les ordres d'Oromasis sont immuables, répondit l'oracle, et vous avez commis une faute en admettant le doute. »

A cette réponse, la marquise se lève et fait un culte d'expiation. Puis, consultant de nouveau Toracle, il répondit : « Oromosis est satisfait. »

Cette vieille ne pouvait pas me faire pitié, car elle me faisait trop rire. Elle m'embrassa, en .tie disant avec une solennité toute particulière : « Demain, mon cher Galtinarde, vous serez mon époux et mon père 1 Dites aux savants d'expliquer cette énigme. »

Hentré dans mon appartement, et ma porte bien close, je me hâtai de retirer l'ondine du sa prison. Elle se déshabilla, se coucha et comprenant bien qu'elle devait ménager mes forces, elle me tourna le dos, et nous passâmes sagement la nuit sans nous donner un baiser, car une étincelle aurait pu allumer un incendie.

Le matin, avant d'appeler Monvalet, je la fis déjeuner, puis je la remis dans sa cachette. Plus lard, je lui fis de nouveau sa leçon, lui prescrivant l'exactitude, le calme, la gaieté et le silence.

« Tu seras content de moi, mon cœur; sois tranquille. »

Le dîner étant ordonné à midi précis, j'entrai chez Sémiramis, qui n'était point dans son appartement ; mais la baignoire était à sa place et le lit était couvert comme l'autel de Gypris.

Quelques minutes après, la marquise sortit d'un cabinet voisin, peinte en miniature, coifl"ée d'un bonnet de superbe dentelle, et l'air radieux. Un mantelet de blonde couvrait sa gorge, qui, quarante ans plus tôt, avait été

l'une des plus belles de France ; une robe ancienne, mais très riche, une paire déboucles d'oreilles en superbes émeraudes et un collier de sept algues marines de la plus belle eau qui soutenaient la plus belle émeraude qu'il soit possible de voir, entourée de vingt brillants d'un carat et demi complétaient sa parure. Elle portail à son doigt Tescarboucle que je connaissais, qu'elle estimait un million, et qui n'était qu'une magnifique composition.

Voyant Sémiramis ainsi parée pour le sacrifice, je crus devoir la flatter par mon hommage. J'allai donc au devant d'elle pour lui baiser la main à genoux; mais, ne voulant pas le souffrir, elle m'ouvrit les bras et m'embrassa.

Après avoir dit à Brougnole qu'elle lui donnait la liberté jusqu'à six heures, nous nous entretînmes sur nos mystères jusqu'à ce qu'on eut servi.

Il ne fut permis qu'au seul Glairmont de nous voir à table, et Sémiramis ne voulut ce jour-là manger que du poisson. A une heure et demie, je dis à Glairmont que je n'étais au logis pour personne, voulant travailler seul, et lui donnant un louis, je lui dis d'aller s'amuser jusqu'au soir.

La marquise commençait à se montrer inquiète, et j'affectais de l'ôlre aussi un peu. Je regardais à mes montres, je calculais les minutes des heures planétaires, et je disais de temps en temps : « Nous sommes encore dans l'heure de Mars ; celle du Soleil n'est pas encore commencée. »

Enfin la pendule sonne deux heures et demie, et deux minutes après nous voyons la belle ondine qui, entrant d'un air riant et s'avançant à pas comptés, va mettre un genou en terre devant Sémiramis et lui présente le papier. Voyant que je ue me levais pas, la marquise se tint assise, mais elle releva gracieusement le génie, en prenant sa feuille, qu'elle fut trèi9 aurpri»e d» voir toute bleincbe.

Je me hâte de lui présenter une plume pour consulter l'oracle, et elle lui demanda ce que c'était que ce messager. Reprenant sa plume, je fais la pyramide de sa question, elle interprète, et trouve : « Ce qui est écrit dans l'eau ne peut être lu que dans l'eau. »

« Je comprends », dit-elle.

Et, s'approchant de la baignoire, elle y plonge la feuille, et lit, en caractères plus blancs que le papier :

« Je suis muet, mais non pas sourd. Je sors du Rhône pour vous baigner. L'heure d'Oromasis a commencé. »

« Baignez-moi donc, divin génie », lui dit Sémiramis, en posant la feuille sur la table et s'asseyant sur le lit.

Marcoline, exacte à la leçon, déshabille la marquise et lui place délicatement les pieds dans la baignoire ; puis leste comme une sylphide, elle se dépouille de son joli costume et en un clin d'œil elle est dans la baignoire jusqu'aux genoux. Quel contraste que ces deux corps ! mais la vue de l'un me donnait la vie que j'allais éteindre dans l'autre.

Je me déshabillais en contemplant cette délicieuse créature, et quand je fus près d'ôter ma chemise : « 0 génie charmant, lui dis-je, essuyez les pieds de Sémiramis, et soyez le divin témoin de mon union avec elle, à la gloire de l'immortel jf/^oromarf/s, roi des Salamandres ! »

Ma prière à peine achevée, l'ondine muette, mais qui n'était pas sourde, se hâte de l'exaucer, et je consomme ma première union avec Sémiramis, en admirant les beautés de Marcoline que je n'avais jamais si bien vues.

Sémiramis avait été belle, mais elle était alors comme je suis aujourd'hui, et sans l'ondine, l'opération aurait manqué. Cependant Sémiramis était tendre, très propre, et n'ayant rien de ce dégoûtant qu'amène la vieillesse, elle ne me déplut pas, «t l'opération fut parfaite*

(Juand le lait fut répandu sur l'autel : « Il faut maintenant, lui dis-je, attendre l'heure de Vénus. » L'ondine fait ses ablutions, embrasse l'épouse, et vient amoureusement me rendre le même service.

Sémiramis était enchantée de son bonheur, et absorbée dans la contemplation des charmes de l'ondine, elle m'engage à les admirer, et je trouve qu'aucune femme mortelle ne lui ressemble. Sémiramis, excitée par ces images volupteuses, sent renaître sa tendresse, l'heure de Vénus commence, et, encouragé par l'ondine, j'entreprends le second assaut, qui devait être le plus fort ; car l'heure était de soixante-cinq minutes. J'entre en lice, et je travaille une demi-heure, dégouttant de sueur et fatiguant Sémiramis sans pouvoir parvenir au bout de mon travail. J'avais honte cependant de la tricher. Elle, victime dévouée, essuyait mon front, et l'ondine, qui me voyait épuisé, ranimait par ses agaçantes caresses ce que détruisait le contact du vieux corps sur lequel je labourais. Vers la fin de l'heure, mourant à la peine et ne pouvant plus y tenir, je décidai à feindre d'avoir atteint le bout du stade, en faisant toutes ces contorsions auxquelles nous oblige d'ordinaire l'obtention d'un plaisir réel.

Sortant du combat en vainqueur écumant, et portant encore tous les signes de ma vigueur, je ne laissai à Sémiramis aucun doute sur mon triomphe. Londine même y fut trompée quand elle en vint à me faire la seconde ablution. Mais la troisième heure ayant commencé, il était important de satisfaire à Mercure. Nous restâmes yn quart de cette heure plongés dans le bain. L'ondine enchantait Sémiramis par des caresses que le duc régent de France aurait enviées, s'il en avait eu connaissance, et celte bonne marquise, les croyant familières aux génies des rivières,

applaudissait à tout ce que rondine faisait sur elle. Emue par la reconnaissance, Sémiramis supplia l'ondine de me prodiguer ses trésors, et Mai'coline étala alors toutes les ressources de l'école vénitiemie. C'était une Lesbienne parfaite, et son action ayant bientôt réussi à me rendre une vie des plus actives, elle m'encouragea à satisfaire Mercure. Je me mis en besogne ; mais, hélas ! je menaçais de la foudre, et n'avais point la puissance de la faire éclater. Je voyais la souffrance que mes vains efforts faisaient éprouver à l'ondine compatissante, et m'apercevant aussi que Sémiramis désirait la fin du combat, n'en pouvant plus de la fatigue que je lui causais, je pris l'indispensable résolution de la tricher de nouveau par la simulation d'une agonie accompagnée de convulsions qui se terminèrent par une immobilité complète, suite nécessaire d'une agitation que Sémiramis, ainsi qu'elle me l'avoua plus tard, avait trouvée au-dessus des forces d'un simple mortel.

Après avoir fait semblant de recouvrer mes esprits, je me jetai dans le bain, où je ne restai que le temps nécessaire a ma troisième ablution; ensuite je m'habillai. Marcoline ayant purifié la marquise, se mit à l'habiller, et je surpris Sémiramis en contemplation d'envie devant les charmes de l'ondine, qui s'habilla à son tour avec cette prestance de jeune fille qui met dans toutes ses poses les grâces de l'agilité ; et Sémiramis, inspirée par son heureux génie, détacha son magnifique collier et le suspendit au cou de la belle baigneuse, qui, après lui avoir donné un baiser vénitien, disparut et alla se cacher dans l'armoire.

Sémiramis demanda à l'oracle si l'opération avait été parfaite. Épouvanté de cette question, je lui fis répondre que le verbe du Soleil était dans son âme et qu'elle accoucherait au eommencement d« février d'un autre dlle-mêm«

ai

du sexe du créateur; mais que, pour que les inlîueuces des génies contraires ne pussent nuire au succès, il était indispensable qu'elle se tînt tranquille dans son lit pendant cent sept heures consécutives.

Transportée d'aise, la bonne marquise, que j'avais horriblement fatiguée, trouva cet ordre de repos divinement savant et du meilleur augure. Je l'embrassai, lui disant que j'allais dormir en campagne, pour recueillir le reste des drogues que j'avais laissées après les cultes que j'avais faits à la Lune ; mais je lui promis de dîner avec elle le lendemain.

Je m'enfermai dans ma chambre avec Marcoline, nous réjouissant de notre mieux jusqu'à la nuit ; car je ne pouvais point sortir de jour avec elle dans son beau costume d'ondine. Je quittai mon bel habit de noces, et quand nous pûmes sortir sans craindre les curieux, un fiacre nous transporta chez Marcoline, avec la caisse des offrandes aux sept planètes que j'avais si bien gagnée.

Nous mourions de faim, mais le souper délicat qui nous attendait nous assurait de nous rendre à la vie. En arrivant, Marcoline n'eut rien de plus pressé que de jeter de côté ses belles guenilles vertes et de reprendre ses vêtements de fille, en me disant :

« Je sens, mon bon ami, que je ne suis point faite pour porter la culotte. Tiens, voilà le beau collier de la folle.

— Je le vendrai, belle ondine, et tu en auras le montant.

— Est-ce qu'il vaut grand'chose?

— Au moins mille sequins. Quand tu retouraeras à Venise, tu seras maîtresse au moins de cinq mille ducats courants, et tu pourras choisir un époux avec lequel tu vivra» en riche bourgeoise.

— Garde tout, mou ami, je n'aurai besoin de rien et mène-moi avec toi, je ne te serai point à charge, je ferai tout ce que tu voudras et je l'aimerai comme mon âme. Je te promets de n'êti'e jamais jalouse et de te soigner comme un enfant.

— Nous parlerons de cela, belle Marcoline ; mais actuellement que nous avons bien soupe, allons nous coucher, car je ne t'ai jamais trouvée si digne de mes hommages que dans cet instant.

— Mais tu dois être fatigué?

— Oui, fatigué, mais non pas épuisé, car je n'ai pu distiller qu'une fois l'essence de mon être, et j'en rends grâce à l'amour.

— J'ai cru que tu avais sacrifié deux fois sur ce vieil autel. Pauvre femme ! elle est bien aimable pour son âge, et je crois bien que cinquante ans plus tôt elle a pu être la première beauté de France. Hélas ! quand on est vieux, quelle folie de penser à l'amour 1

— Tu me montais, mais elle me démontait avec plus d« force encore.

— As-tu toujours besoin du stimulant d'une jeune femme pour être tendre avec elle ?

— Non, car les autres fois il ne s'agissait pas de lui faire un garçon.

— Te serais-tu engagé à la rendre grosse ? Oh ! que c'est risible ! et peut-être s'imagine-t-elle avoir conçu ?

— Sans aucun doute ; cette espérance fait son bonheur.

— Bizarre imagination ! mais pourquoi t'es-tu engagé à répéter trois fois l'épreuve ?

— J'ai voulu faire un coup d'Hercule ; et je croyais qu'en te voyant ma force irait jusque-lài. Je me suis bien trompé 1

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— Je te picùns d'avoir tant souffert.

— Tu me rajeuniras. »

En effet, je ne sais si la force de la coraparaison a<2^it sur moi, mais je passai avec ma belle Vénitienne une nuit délicieuse. Je restai au lit quatorze heures, dont quatre au moins furent consacrées à réparer l'outrage que j'avais fait ù l'amour. Quand j'eus fait ma toilette et pris mon chocolat, je dis à Marcoline de s'habiller élégamment et de nVattendre à l'heure de la comédie. J'aurais pu difficilement lui faire un plus grand plaisir.

Je trouvai Mme d'Urfé dans son lit, vêtue avec une élégance recherchée, coiffée en jeune épouse de la veille, et ayant sur tous ses traits un air de satisfaction que je ne lui avais jamais vu.

— Je sais, mon bien-aimé Galtinarde, que je vous dois tout mon bonheur, me dit-elle en m'embrassant.

— Je suis heureux, divine Sérciramis, d'y avoir contribué, mais je n'ai été que l'agent dont se sont servis les génies. »

Là-dessus, la marquise se mit à me raisonner de la manière la plus sensée : malheureusement tout l'échafaudage de son raisonnement était basé sur la plus absurde de toutes les folies,

« Épousez-moi, me disait-elle, et vous resterez tuteur de mon enfant qui sera votre fils. Ainsi vous me conserverez tout mon bien, et vous deviendrez le maître de ce que je dois hériter de M. de Pontcarré, mon frère, qui est vieux et qui ne peut plus vivre longtemps. Si vous n'avez pas soin de moi au mois de février prochain, temps où je dois renaître homme, en quelles mains tomberai-je ? On me déclarera bâtard; et on me fera perdre quatre-vingt mille jrancs d» rente, que vous pouvez m« conserver. Pensez-y

LA GOVR ET LA VILLE SOUS LOOIS XT Ml

bien, mon cher Gallinarde. II faut que je vous dise que je me sens déjà l'âme homme. Je suis amoureux de l'ondine, je vous l'avoue, et je veux savoir si, dans quatorze ou quinze ans, je pourrai coucher avec elle. Si Oromasis le veut, il le peut, et j'en serai heureuse, ou heureux, car alors je serai un beau jeune homme. Oh! ïa charmante créature ! Avez-vous jamais vu une femme aussi bells ? Quel dommage qu'elle soit muette ! Elle doit avoir un ondin pour amant. Mais tous les ondins sont muets, car dans l'eau on ne peut point parler. Je suis étonnée qu'elle ne soit pas sourde. Je ne conçois pas que vous n'ayez pas eu envie de la toucher. La douceur de sa peau est incroyable I le velours et le satin ne sont rien en comparaison ! Elle a l'haleine si suave I Les ondins ont un langage mimique qu'on peut apprendre. Que je serais aise de pouvoir converser avec cet être ! Mon cher Galtinarde, je vous prie de consulter l'oracle pour savoir où je dois accoucher; et si vous ne voulez pas m'épouser, il me semble qu'il faut vendre tout ce que j'ai pour m'assurer un sort quand je renaîtrai ; car, dans ma première enfance, je ne saurai rien, et il faudra de l'argent pour me donner une éducation. En vendant tout, on pourrait mettre en rente une grosse somme qui, déposée en des mains sûres, servirait à fournir à tous mes besoins sans toucher au capital.

— L'oracle, lui dis-je, doit être notre seul guide. Au reste, vous serez mon fils, et quand vous deviendrez homme, je ne souiFrirai jamais que l'on vous déclare bâtard. »

Cela tranquillisa cette sublime folle.

Sans doute plus d'un lecteur trouvera qu'en agissant en honnête homme j'aurais dû désabuser cette femme; mais je les plains, car la chose était impossible; et j'avoue que lors

raéme que je l'aurais pu, je ne l'aurais pas voulu; car la rendre à la raison, c'eût été la rendre naalheureuse; avec la tournure de son esprit, elle ne pouvait que se repaître de chimères.

Je réfléchissais au moyen d'envoyer à Lyon Mme d'Urfé, dont je ne savais plus que faire à Marseille, et qui m'embarrassait beaucoup quand, le troisième jour après la régénération, elle me donna une question à faire à Paralis pour savoir où elle devait se disposer à mourir, c'est-àdire à faire ses couches, et ce fut à celte occasion que je Gs dire à l'oracle qu'il fallait faire un culte aux ondiiis sur deux rivières dans la même heure, et qu'après ce culte la chose serait décidée. L'oracle ajoutait que jr devais faire trois expiations à Saturne, à cause du traitement trop dur que j'avais fait éprouver au faux Quérilinth ; que Sémiramis n'avait aucun besoin d'intervenir à ces expiations, tandis qu'il fallait qu'elle T^t présente au culte des ondins.

Comme je faisais semblant de penser à l'endroit où deux rivières se trouvaient à assez peu de distance l'une de l'autre pour pouvoir facilement exécuter les prescriptions de l'oracle, ce fut Sémiramis elle-même qui me dit que Lyon était arrosé par le Rhône et la Saône, et que rien n'était plus facile que de faire le culte dans cette ville. Comme on le pense bien, j'en tombai d'accord. Ayaat ensuite interrogé Paralis pour savoir s'il y avait des préparatifs à faire, il répondit qu'il fallait verser une bouteille de la mer dans chacune des deux rivières quinze joui avant de faire le culte, cérémonial dont Sémiramis pouvait s'acquitter en personne à la première heure diurne de \i lune.

« Il faut donc, me dit la marquise, remplir les bouteilles

La cour et la ville sous louis xv S43

ici, car tous les autres porls de mer de la France en sont plus éloigné-s, et il faut que je parte sans relard, dès que je pourrai quitter le lit ; j'irai vous attendre à Lyon, car puisque vous êtes obligé de faire ici des expiations à Saturne, vous ne pouvez pas venir avec moi. »

J'en convins en affectant du regret de la laisser partir seule. Le lendemain je lui portai deux bouteilles d'eau de iner bien cachetées et je lui prescrivis de les vider dans les deux rivières le i5 de mai (c'était le mois où nous étions), lui promettant de la rejoindre avant l'expiration des deux semaines, et nous fixâmes son départ au surlendemain, qui était le ii. Je lui donnai par écrit les heures de la lune et de son itinéraire.

A petites journées, et jouissant à son aise de la belle Marceline, Casanova se dirige sur Aix, puis sur Avignon, pour regagner Marseille oh il descend à rhôtel du Parc.

Dès que je fus installé dans un bel appartement, je me rendis place Bellecour, chez Mme d'Urfé, qui me dit, à son ordinaire, qu'elle était certaine que j'arriverais ce jour-là. Elle voulut savoir si elle avait bien fait les cultes, et Paralis, comme de raison, trouva qu'ils avaient été au mieux, ce qui la flatta beaucoup. Le petit d'Aranda était chez elle; je le fis venir et après l'avoir embrassé tendrement, je dis à la marquise que je serais chez elle le lendemain à dix lieures.

Exact au rendez-vous, tt^hs employâmes cette jourrn'e tète à tète à demander à i oracle toutes les instructions nécessaires pour ses couches, pour son testament, et pour

savoir commeaL, en renaissant homme, elle ne se trouverait point dans la misère. L'oracle décida qu'elle devait attendre sa transformation à Paris, laisser tout à son fil* qui ne serait point bâtard, car Paralis s'engageait, aussitôt mon arrivée à Londres, de lui envoyer un gentilhomme anglais qui l'épouserait. Enfin l'oracle finit par lui ordonner de se disposer si partir dans trois jours et d'emmener le petit d'Aranda, que je devais remettre à Londres entre les mains de sa mère: car sa véritable qualité n'était plus un mystère, puisque le petit drôle avait tout dit; mais, j'avais remédié à son indiscrétion, comme aux trahisons de la Corticelli et de l'indigne Passano.

11 me tardait d'autant plus de remettre le petit ingrat à sa mère que celle-ci ne cessait de ra'écrire des lettres imperlinentes, et que je visais à lui retirer ma fille, alors âgée (ie dix ans, et qui, à ce que me marquait sa mère, était devenue un prodige de beauté, de grôces et de talents.

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