INTRODUCTION XXIII
bizarre ; mais, ayant appris qu'avec le peu d'argent qui lui' restait il taisait une banque dans un café, elle lui tif, dire que ce n'était pas le moyen de se recommander auprès d'elle et qu'elle ne pouvait pas se l'aUacher. Après cela, les courtisans russes n'eurent garde de se l'attacher non plus (1). »
Chose étrange et rare ! Cet homme qui a approché tant
dèlres puissants, qui très certainement avait conscience de ses mérités et pouvait croire quun souverain bien disposé ou bien courtise l'uLiliserait de façon profitable, cet homme ne commit jamais de bassesses pour réussir auprès des grands de la terre ; il ignorait les concessions. Indélicat, il le lut avec une entière conscience, et à tous les degrés ; mais solliciteur, jamais.
il en a pris à son aise, non seulement avec les préjugés, mais encore et surtout avec les lois et les coutumes de tous les pays où il a passé, c'est-à-dire de presque toute FEurope ; et toujours il s'est sorti des silualions embarrassantes avec une audace et une verve irrésistibles. C'est ainsi que, à Augsbourg, appelé à comparaître devant le bourgmestre pour une bacchanale un peu impudente, il doit rend.;e compte du nom de Seingalt, dont il s'»«tparé. Loin de se défendre, il attaque :
« Lorsque je parus, ce magistrat m'adressa la parole en allemand, mais je fis la sourde oreille, et pour cause, car je connaissais à peine assez de mots pour demander les choses indispensables. Dès qu'il fut instruit de mon ignorance, il me parla en latin, non cicéronien, mais pédantesque, tel qu'on le trouve en général dans les universités de l'Allemagne.
(1) Mémoires du prince de Ligne, loc. cit.
XXIV INTIîOnUCTION
« Pourquoi, me dit-il, portoz-vous un faux nom?
— Mon nom n'est point faux. Informez- vous-en auprès du banquier Carli, qui m'a payé cinquante mille florins.
— Je sais cela, mais vous vous appelez Casanova, et non Seingalt ; pourquoi prenez-vous ce dernier nom ?
— Je prends ce nom, ou plutôt je lai pris, parce qu'il est à moi. II m'appartient si légitimement que si quelqu'un osait le porter je le lui contesterais par toutes les voies et par tous les moyens.
— Eti I comment ce nom vous appartient-il ?
— Parce que j'en suis l'auteur ; mais cela n'empêche pas que je ne sois aussi Casanova.
— Monsieur, ou l'un ou l'antre, ^'ous ne pouvez pas avoir deux noms à la fois.
— Les Espagnols et les Portugais en ont souvent une demidouzaine.
— Mais vous n'êtes ni Portugais ni Espagnol ; vous êtes Italien, et, après tout, comment peut-on être l'auteur d'un nom?
— C'est la chose du monde la plus simple et la plus facile.
— Expliquez-moi cela.
— L'alphabet est la propriété de tout le monde; c'est incontestable. J'ai pris huit lettres et je les ai combinées de façon à produire le mot Seingalt. Ce mot ainsi formé m'a plu et je l'ai adopté pour mon appellatif. avec la ferme persuasion que, personne ne l'ayant porté avant moi, personne n'a le droit de me le contester, et bien moins encore de le porter sans mon consentement.
— C'est une idée fort bizarre, mais vous l'appuyez d'un raisonnement plus spécieux que solide ; car votre nom ne peut être que celui de votre père.
— Je pense que vous êtes dans l'erreur ; car le nom que vous portez vouri-mt'-me par droit d'hérédité n'a pas existé de toute éternité ; il a dû être fabriqué par un do vos ascendants, qui ne l'avait point reçu de son père, quand bien même vous vous appelleriez Adam. En convenez-vous, monsieur le bourgmestre?
— J'y suis forcé ; mais c'est une nouveauté.
— Vous voilà encore dans l'erreur. Loin que ce soit une nouveauté, c'est une chose fort ancienne, et je m'engage à vous porter demain une kyrielle de noms tous inventes pur ùo tixo i.wu-
INTRODLCTION XXV
nètes gens encore vivants, et qui en jouissent en paix, sans que personne s'avise de les citer à Thôtel de ville pour en rendre compte à quelqu'un, à moins qu'ils ne les désavouent selon leur bon plaisir au préjudice de la société.
— Mais vous conviendrez qu'il y a dés lois contre les faux noms ?
— Oui, contre les faux noms ; mais je vous répète que rien n'est plus vrai que mon nom. Le vôtre, que je respecte, sans le connaître, ne peut pas être plus vrai que le mien ; car il est possible que vous ne soyez pas le fils de cohii que vous croyez votre père. »
Il fit un sourire, se leva et me conduisit jusqu'à la porte, en me disant qu'il s'informerait de moi à M. Carli.
Quelque jugement que Ton puisse porter sur Casanova, « le plus moral des don Juau », disait Jules Sandeau, il faut reconnaître que ce n'est point un indifférent. Alors même que, vieilli, il s'étiolait au château de Dux, il avait séduit le prince de Ligne par le relief de ses qualités et de ses défi>uls. Et le prince traçait alors de lui, sous le nom approprié d'Aveniuros, ce portrait qui est le document photographique le plus précis que nous ayons sur lui:
AVENTUROS.
« Ce serait un bien bel homme s'il n'était pas laid; il esttrrand, bâti en Hercule, mais un teint africain ; des yeux vifs, pleins desprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, 1 inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l'air féroce, plus facile à être mis en colère qu'en gaieté. Il rit peu, mais il fait rire. Il a une manière de dire les choses qui tient de r.\rlequin balourd et du l'ipnro, ce qui le rend très plaisant. Il n'y a q\ie les choses qu'il prétend savoir qu'il ne sait pas : les règles de ia