A MON AMI
C'est à loi que j'adresse celte faible esquisse de Tamitié, toi qui m'en as fait sentir tant de fois toutes > les douceurs. Les plus grands écrivains l'oat célébrëe, presque tous se sont crus obligés de brûler quelque encens sur tes autels , mais peu , j'en suis persuadé , l'ont réellement connue : ils ont écrit pour le seul plaisir d'écrire. Aussi je ne redoute point de la chanter après eux : et qu'aurais-^e à craindre en effet? mon éloquence sera celle du cœur, et pour peindre le véritable ami je n'ai besoin que d'esquisser ton portrait.
L'amitié est un mot bien doux que tout le monde a dans la bouche, et que très-peu de personnes ont dans le cœur j mais, il faut en coùvenir, celui
Qui ne sent point du ciel Tinfluence secrète .
est incapable de l'éprouver , et les di&ux n'accordent cette faveur qu'à un petit nombre d'élus
C'est un sentiment profond qui nous embrase d'un feu sacré, qui demande une abnégation totale de tout notre être, qui nous aveugle sur les défauts d'un autre, et nous rend ses maux ou ses périls plue cruels que sinous les éprouvions nous-mêmes. Moins vif que l'amour, il n'a aucune de ses fureurs, et peut se suffire à lui-même , tandis que l'amour, pouf être durable , doit être fondflkur l'amitié. '
Lés anciens , pour nous donner une preuve de la vénération qu'on avait pour l'amitié, ont immortalisé Castor etPollux. Le nom d'Oreste lui-même, malgré ses fureurs , ne se prononce qu'avec attendrissement, quand on l'unit à celui de Pilade.... Oh I mon ami , combien de fois nous avons redit
( i66) leurs noms ; avec quelle satisfaction nous nous rappelions leur noble dëvouement! Dès notre plus tendre jeunesse nous nous sommes aimés ; un pouvoir surnaturel nous a attirés l'un vers l'autre, un charme $ecret nous a unis. Non content de satisfaire mes désirs , ta tendre sollicitude s'empressait toujours de les prévenir; plu^ formé. que moi du.côlé de l'esprit , tu savais en faire rejaillir une étincelle sur ton ami , et lui prêter celui qu'il n'avait pas. A celte dernière distribution de prix , comme tu pleurais de joie en me voyant couronner I lorsque tu me pressais sur ton cœur, ma figure fut arrosée de tes larmes ; j'y mêlai les miennes ; et d^ms ce moment j'en verse encore en y songeant. Alors ^ si la gloire me parut douce, c'est que je la partageais avec toi.... Dans un âge plus avancé, lorsque Paris nous eut reçus dans ses murs, que de services tu me rendis !... Parlerai- je des écueils que ta prudence m'a fait éviter, des sages cooseik que tu m'as donnés tant de fois.... Redirai- je les consolatipns que tu me prodiguas lorsque la mort m'eut enlevé ce que j'avais de plus cher au monde, la meilleure des mères; tu parus être frappé du même coup; tu en versas des larmes amères^ et ta douleur fut si grande que tu me forças de modérer la mienne.... Mais je ne détaille ici qu'une faible partie de ce que tu as fait poarvmoi : il est de ces prévenances, de ces petites choses qui échappent à l'ippression; je laisse à une main plus habile le soin de les décrire ; pour moi, je me contente de les sentir, de les apprécier, et d'aimer par-dessus tout celui qui en est l'auteur^
DuioiTT, élève.