LE VOYAGEUR
SxTR le sommet d'une riante colline^ une petite chaumière isolée offre aux voyageurs l'aspect touchant de la solitude. Entourée de coteaux^ de terres cultivées^ cette rustique chaumière présente une retraite assftrée à la fatigue.
Ce fut là que se portèrent mes pas, lorsque ennuyé de mon voyage à B... , je résolus de me distraire, visitant à pied les contrées de«e fertile pays. Le soleil paraissait se cacher derrière les cimes des
montagnes éloignées, le crépuscule allait prendre sa place. La chaleur avait abattu mes forces, et la tristesse que j'éprouvais semblait chercher une distraction. J'arrive à la' porte de cette petite maison-» nette : tout était tranquille; je ne sais#i je dois tirer du repos ceux qui y sont plongés. Je frappe enfin; une femme vient m'ouvrir, elle &t surprise de voir quelqu'un à cette heure, et si écarté de la grande route. Je \mi téltioigne le besoin que j'ai de chercher un abri contre la nuit, a Nous ne refusons jamais l'hospitalité , me dit-elle; notre chaumière y quoique petite, vous sera utile, si vous vous contentez du peu que nous pouvons 'vous oflfrir. » J'accepte, et je suis mon guide qui me mène dans une petite chambre. Une jeune femme, assise près du berceau de son enfant, frappe ma vue; elle contemple cet objet de son amour que le sommai berce en cet instant ; son père et son époux sout près d'elle ; ils semblent jouir d'un parfait contentement. A-près un peu d'entretien , l'on me conduit dans une autre chambre , où un lit dur , mais proprement arrangé , doit me reposer de ma fatigue; cédant au sommeil^ je dors jusqu'au lever du soleil qui m'annonce une belle journée. Je descends vers mes hôtes, je les trouve travaillant ; le bonheur et la vertu régnaient sous l'humble toit de ces bonnes gens; je prends congé d'eux , et en me quittant : a Si jamais le sort vous pjersécute , me dirent-ils, que le souvenir vous conduise en ces lieux. » Je m'éloigne^ indécis où je tournerai mes pas; je choisis le hasard pour guide, et me livre à toutes les réflexions que font naître en moi le bonheur de cette ipodeste famille. Je marchais ainsi, sans m'apercevoir que j'avançais vers une superbe
avenue qui me conduisait à un trèsrbeau château : Tari et le goût semblaient l'avoir construit. Des chiens aboient à mon approche. Je vois une grille ouverte , j'entre : ma vue se porte sur un homme richement habille, et appuyé sur un péristyle. A. son regard fier et dédaigneux, je crois reconnaître un grand seieneur. Je demande si un voyageur que la fatigue accable ne peut trouver ici un refuge : un air froid et incertain précède sa réponse. Enfin , surmontant son indolence : a Une fête brillante doit avoir lieu ce soir, me dit-il; une foule de seigneurs rempliront ce château ; cependant, en faveur de l'humanité, on pourrait vous accorder un asile : allez parler S mes gens. » A ces mots, je continue m;i roiite, et bientôt je rencontre quelques laquais effrontés ; je leur fais part des ordres de leur maître ; «ils m'écoutent à peine ; cependant, à force d'importunités, je parviens à en décider un à se déranger. Il me conduit dans une arrière-cour , où l'on m'offre une espèce de grenier coutrastant singulièrement avec la magnificence du château. A peine y eus-je passé quelques heures absorbé dans mes pensées , que l'on vint me dire de me rendre au salon. Je suivis en silence le messager qui m'apportait cet ordre, et bientôt je me trouvai d^ns une superbe assemblée. Je m'étonnais de la politesse des uns, des louanges outrées que les autres prodiguaient, et je jugeais que toutes ces démonstrations d'estime et d'amitié ne pouvaient cite réelles, elles ressemblaient h la flatterie. Quelle sensation difïerente j'avais éprouvée Je matin; l'union , la paix demeuraien]L sous un simple toit ; l'opulence, la fierté résidaient sous l'apparence du bonheur, au sein des richesses. Le lendemain je
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quittai ce lieu , ye regrettai la chaamière7]e pensai à toates les douceurs que le travail nous procure , «et me retournaat vers le palais : « Il est donc vrai y me disais-je , le bonheur ne peut être i^l au milieu des grandeurs ! »
M"* CÉLESTE D
LE SÉJOUR Dtr l^MPS.
Sous le pôle arctique, aux extrémités du moude connu et au couchant de l'astre du pur , est. une plaine inculte et aride, où le temps, monstre créé avec la terre , règne despotiquemeot. Ce fier tyran de tout ce qui respire, élevé sûr une colonne de marbre blanc , étale sur un même front les grâces de l'adolescence et les rides dé la vieillesse. Son visage , mi-parti par une longue barbe grise , laisse voir une décrépitude parfaite à côté de l'embonpoint de la jeune virilité : son corps, toujours prêt à voler, ne porte que sur un pied qu'il appuie légèrement sur une horloge de sable ; les Heures , qai le font couler, en comptent scrupuleusement tous les grains : lui-même il tient une faux tranchante dans ses mains ; et , de ses yeux perçants qui ne «e livrent jamais au^ somm^eil , il choisit ses viotin»es dans la multitude innombrable des mortels snpplianis qui implorent sa pitié. Mais ce monstre , également ^ur et sourd , sans égard ni pour l'âge qu'il affaiblit, ni pour les conditions qu'il anéantit, ni pour les sexes qu'il confond , ni pour la beauté qu'il flétrit, ni pour l'esprit qu'il énerve , agitant ses ailes longues et bleuâtres, chasse loin de lui les jours, les mots, les années, et frappe indistinctement tantôt \m fils unique^ l'espéraùce de toute une famille,
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tantôt UQ monarque chéri , ;qu'il précipite du trâne presque aussitôt qu'il y est monté } quelquefois il arrache une jeune épouse du lit nuptial , et change la joie d'un doux hyménée en pompe funèbre ; souvent il épargne un vieillard caduc et goutteux, pour* trancher les jours d'un homme sain et robuste. Il ne laisse enfin tomber sa faux meurtrière sur les vieillards qui fenvironnent , que lorsque son bras , ^ appesanti de lassitude , ne peut s'étendre au loin pour choisir ses victimes. Alors il tombe , semblable aux feuilles jaunâtres que le souffle du rigoureux aquilon secoue des arbres sur la fin de l'automne. Tels sont' les jeux cruels qui amusent le Temps, lorsque de sa faux sanglante il frappe ses victimfes. L'affreux conlve-coup qui les livre à la mort empressée de les enfever , leur, ouvre ces noires barrières qui servent de porte à l'éternité. C'est par là que les âmes entrent dans cet empire immense , d'où nul mortel ne peut revenir à la lumière. Son insatiable voracité ne se borne pas aux bibles mortels : empires , rograuines, républiques, villes , temples, palais , tout éprouve sa dent de fer. Les monuments respectables de Fart ne sont pas plus respectés que les chefs-d'œuvre de la nature : autour de lui sont attachés les débris des dignités et des grandeurs humaines, couronnes ûacassées, sceptres brisés , trônes mis en poudre, et sur les ruines desquels il élève d'autres trônes qu*il renverse incontinent* 11 se fit un jeu d'élever^es quatre grands empires du monde, de les détruire tour à tour lesruns par les autres, et d'en faire disparaître les^ations. Devant lui passent rapidement toutes les générations , les vieillards poussés par les hommes d'un âge viril ^ et ceux-ci par des entants. Tel est le Temps ^ qui
( 193» ) engloutit et dëvore tout^ mais à la fin des siècles, ce monstre , dévoré lui-même, expirera aux portes de l'éternité.