‹ La couronne littéraireChapitre 94 sur 108 · U TROUBADOUR · texte numérisé non relu

U TROUBADOUR

Le roi Rodolphe , ttivironn^de tout l'éclat de la majesté impériale, était assis au festin qu'on lui donnait pour célébrer son couronnement , dans l'antique salle du palais d'Aix-la-Chapelle, Le paladin des bords du Rhin posait les mets sur la table; celui de Bohème lui versait le vin pétillant; les

sept électeurs entouraient le maître du monde pour remplir auprès de lui les fonctions de leur charge : tels on voit les «stres se r^ger autour du soleil.

Les flot» joyeux de la multitude remplissaient les avenues , et ses cri$ d'allégresse se mêlaient au brait des clairons ; enfin , après de longs et cruels combat^, ayait fini cette époque funeste où le trône était vacant pour le malheur des peuples; maintenant* IIP fuge est rendu à la terre ; le glaive ne frappe plus aveuglément ses victimes ; ]e faible , Tami de la paix, ne redoutent plus la violence et la force.

L'Empereur prend entre ses iftains la coupe d'or, %

jette autour de lui des regai^ds où se peint la joie, ' * et s'écrie : a Mou cœur est satisfait de l'éclat de celte fgte; il n'y manque qu'un troubadour dont les doux chants viennent émouvoir mon ame, et metionher de sublimes leçons^ tel a été mon plus vif plaisir dès l'enfance, 0t l'empereur ne veu#pas êti^ privé de ce qui fesait le bonheur du chevalier. » ^

Il dit , et un troubadour s'avance à travers la foule des princes qui environnent le monarque; sa . robe est traînante , ses cheveux sont blanchis parle temps. « Les cordes du luth , s'écrie-t-il , renferment •

une délicieuse harmonie ; les troubadours disent les aventures des tendres amants; ils chantent tout ce qu'il y a de plus noble et de plus grand , ce <|u.e le cœur souhaite , ce que désirent les sens ; mais , dans une semblable fête, quels vers pouiTaient être dignes de l'Empereur!

— Je ne donne pas d'ordre aux troubadours, dit Rodolphe en souriant , ils obéissent à un maître plus puissant que moi, à l'inspiration du moment : sem-

blables an vent de la tempête dont on Ignore l'origine y au torrent dont la source est inconnue , les chants de la poésie . naisibnt dans 4es profondeurs mystéfjeuses de Tame; ils en sortent pour réveiller les sentiments qui y étaient.assoupis. »

A ces mots le troubadour saisit sa lyre 'et en tire désaccords pi dit : « Un noble chevalier allait dans . la forêt poursuivre le chamois léger; il était mont^ sur un superbe coursier ; son écuyer pottait ses javelots et marchait à sa suite. Tout-à-coup il entend le son argentin d'une clochette : c'était Un prêtre précédé de son clerc ^ et portant entre ses mains le corps du*Sauveu1'.

» Le comte découvre humblement sa tête, se jette à genoux , et adore avec une pieuse harmonie le Rédempteur des hommes. Un torrent grossi par l'orage coulait dans la prairie ^ et arrêtait les pas des voyageurs ; le prêtre quitte sa chaussure pour le wavcrser. •

« Que faites-vous, s'écrie le comte avec surpiye? — Seigneur, répond le prêtre, je oours chez un mourant qui soupire auprès cette nourriture céleste, et je m'aperçois que le torrent est enflé par les pluies; mais je vais le passer à pieds nus pour que le mourant ne soit pas privé de son salut. y>

» Alors le comte, afin de l'aider à remplir un devoir sacré , lui offre sa monture , et lui met entre les ii^ains la bride de son cheval ; puis , prenant celui de son écuyer, il continue à se livrer au plaisir de la chasse. Le prêtre poursuit sa route; le lendemain il vient faire ses remercîments au comte^ et lui ramener son coursier, qu'il tient modestement en laisse.

« Loin de moi la pensée, s'écrie le comte, de me

servir, pour aller au^combat ou à la* chasse, d'un cheval qui a porté mon Créateur. Si vous ue voulez pas le garder pour vous-même , qu'il soit consacré au service divin ^ car je l'ai donné à celui de qui je tiens l'honneur, la fbrtuùe, Ta vie.

— Que le Dieu ^répond le ministre de l'autel-, que le Dieu toutpuissant , qui exauce les prières tle ses plus humbles serviteurs , vous récompense comme vous le méritez. Là Suisse est remplie de votre gloire^ voips avez six aimables filles ; puisse chacune d'elles, a jouta- t-il dans un moment d'inspiration, vous apporter une couronne l puissent vos derniera| neveux prospérer ! »

Pendant ce récit l'Empereur, livré à de profondes méditations ^ semblait se rap^ieler des événements passés; tout-à-coup frappé du sens mystérieux des paroles du troubadour, il jetle les regards sur lui, et , reconnaissant le prêtre, cache sous son manteau de pourpre les larmes qui coulent de ses yeux. Toute l'assemblée devine que le troubadour vient de célébrer l'Empereur, et rend hommage aux sages et adorables décrets de la Providence.

Traduction de Schiller.

Page 1