VA-T’EN, CRUEL AMOUR
VA-t’en, cruel amour! va-t’en de mes chemins!
Je ne veux pas ce soir apprendre tes mensonges. Mais peut-être demain, l’âme pleine de songes, Suppliante, vers toi je tendrai les deux mains.
C’est vrai, le soir est doux et la brise odorante;
La §ève ardente monte au cœur des peupliers;
Il passe dans le bois, sur les roseaux pliés,
Un souffle d’inconnu, un long souffle d’attente.
Je sais, tu me prendras, en ta brûlante ivresse,
Tu courberas mon front sous ton œil enchanteur.
Le ciel a moins d’azur, la terre moins d’ardeur,
Que j’aurai de fébrile, enlaçante tendresse.
Je sais que tu viendras fasciner mon ennui:
Souple, chantant, dansant autour des aromates,
Leurs parfums dans tes mains comme en de blanches jattes Lorsque je m’assoierai, plaintive, dans la nuit.
Tes doux pieds fouleront des roses, des verveines, D’acanthe, de laurier, ton beau front sera ceint;
La nuit palpitera, mais bien moins que mon sein,
Elle aura moins d’émoi que le sang de mes veines.
Les oiseaux éblouis auront cessé leur chœur;
Il ne restera plus dans la chaude nature Plus que toi, plus que moi, aimante créature,
Plus que toi, doux Eros, vaincu, main sur le cœur.
Tout sera si vibrant de muette harmonie,
La nature aura tant de sublimes frissons,
Que ma voix ne sera que strophes et chansons, Et mon luth frémira d’un souffle de génie.
va-t’en, cruel amour
Tout sera si divin, en cette heure sans bruit,
Si beau, si doux, si grand dans cette ombre profonde, Que je verrai planer mon âme sur le monde,
Et mon rêve éperdu tourmentera la nuit.
Je sais que tu viendras; tu ouvriras ma porte,
Des rayons de soleil, des souffles de printemps Glisseront radieux de tes bras palpitants,
Et je resterai là, brisée, à demi morte.
Pourtant, ce soir, j’ai peur de ta réalité.
De ta bouche, tes yeux, de tes pas dans ma chambre,
Et mon cœur, fièrement, se révolte, se cambre Contre ton lourd empire en mon être indompté.
Tu viendras, tu seras l’heure, l’extase brève Eclose dans les fleurs des jardins embaumés;
Tu viendras, vous viendrez, lèvres, regards aimés. . . Mais j’aime mieux l’attente et j’aime mieux mon rêve.