NOS JOIES
Toutes nos joies sont de fragiles choses, Faites de peu, souvent faites d’un rien; Ce sont des fleurs, dans nos âmes écloses, Qui, pour s’ouvrir, ont assez cl’un matin.
Vivant très peu, elles meurent sans causes, Tranquillement, au hasard du chemin.
Et l’on s’arrête et l’on a des névroses,
En attendant ce que garde demain.
Ce n’est parfois qu’un espoir qui s’achève,
Un court instant, plus souvent moins qu’un rêve, Que l’on a cru retenir clans sa main.
L’heure s’en vient, à l’autre heure pareille,
On rit, on pleure et soudain l’on s’éveille,
L’âme plus sage et le cœur plus humain.
INVITATION
INVITATION
0 viens! m’a dit l’Espace au lumineux visage.
J’aurai, pour éblouir ton cœur endolori,
Le spectacle alterné d’un âpre paysage Et le prisme éclatant de mon jardin fleuri. Viens! je t’emporterai sur la terre et sur l’onde, Et mes beautés naîtront sous ton œil ébahi;
Tu te prosterneras devant ma voix profonde, Comme autrefois Moïse au pied du Sinaï. Viens! tu contempleras les reliques des âges, ' Et je t’inspirerai les motifs de tes chants;
Tes bras tendus me sont de séduisants présages, Tu t’en iras, riante, en face des couchants.
En toi, j’éveillerai d’harmonieux délires,
Mon souffle donnera des frissons à ta voix.
Poète, dans le soir se marieront nos lyres,
Mes accents et ton cœur vibreront à la fois.
Le murmure assoupi qui monte des bruyères,
Et la langueur éparse au sentier de la nuit Mêleront à ta voix des notes de prière:
Ton âme deviendra l’âme de ce doux bruit. . . Viens contempler l’azur, viens regarder la terre, Dans son enchantement, sa rieuse beauté!
Sois une source vive où l’on se désaltère,
Un rayon du printemps, une fleur de l’été.
J’ouvrirai devant toi les portes de Science,
O palais merveilleux, sanctuaire béni; Ardemment, tu vivras ton grand rêve d’enfance, Etreignant ses beautés dans un geste infini. J’effeuillerai pour toi les pages de l’histoire,
Tu te pencheras vers mes royaumes détruits,
Et tu voudras baiser la lumineuse Gloire,
Assise, éblouissante, au noir sentier des nuits.
Tu passeras charmée en ce palais des mondes,
Tu courras dans le vent qui porte les condors; Viens! je t’emporterai dans mes nacelles blondes, Sur des lacs fortunés, vers de somptueux bords. . .
INVITATION
Tu verras les pays où la fièvre brûlante Court dans le jour et meurt sur le soir attiédi,
Le ciel clair de l’Iran, cette chaude indolente,
Qui vit naître et chanter le vibrant Saadi;
Le pays du Coran, et des roses mosquées,
Où tant de parfum dort au creux du soir blotti,
La terre des turbans, des pagodes laquées,
Tels que tu les a vus aux livres de Loti. . .
Poète, viens vers moi! Les royaumes en file, Ensoleillés, brillants passeront sous tes yeux:
Tu te prosterneras vers la Grèce d’Eschyle,
Des sciences, de l’art, des héros et des dieux;
Tu brûleras ton cœur, tel l’encens des idoles,
Au charme pénétrant qui séduit et qui mord,
A l’attrait éperdu de Venise en gondoles
Qui fascine, éblouit et prend mieux que la mort.
Ne tarde plus! Oh! viens dans mon arène immense, Viens, je t’emporterai comme un jeune aigle au vent. Nous nous arrêterons sur le sol de la France,
Aux bras larges ouverts, au visage émouvant. Quand ton être vibrait à l’heure triomphale Du rêve merveilleux et du désir humain,
N’as-tu pas pressenti qu’en toi l’âme ancestrale Revivait, nostalgique, et montrait ce chemin ?...
Oh! viens! m’a dit l’Espace aux yeux pleins de promesse, Qu’importe tes douleurs et tes rêves brisés!
J’ai des baumes puissants pour guérir la détresse Et les maux n’en sont plus quand je les ai grisés.
— Je suis la brune aurore aux vêtements opales,
Les midis accablés, les soleils jaillissants;
Je suis la brise bleue et j’ai mille cymbales Qui tintent en cadence à mes pieds bondissants.
Je suis les hauts gradins, je suis l’arène immense Où tous les éléments se combattent entre eux,
Le fertile sillon où germe la semence,
Le lange des vaincus, le séjour ténébreux.
Je porte dans mes bras le joyeux enfant-monde,
Les oiseaux enivrés, tous les faunes dansants;
Les fleurs brûlent pour moi d’arcleur tendre et profonde Et m’offrent, chaque jour, un amoureux encens.
Je suis le vrai savoir, l’histoire universelle,
De la terre, je suis le milieu et le bord;
Je célèbre l’amour, la gaîté qui ruisselle,
Mais tous mes blancs chemins conduisent à la mort.