ACTE IV, SCÈNE VI
quand je le verrai content de lui, entreprenant, prospère. . . Déjà, rien que de me le représenter ainsi, je vais mieux, je vais bien!
Sabine. Et moi, avec cette combinaison, qu'est-ce que tu fais de moi? ... 5
Marie-Jeanne. Vous ne pouvez pas traîner grand'mère à notre suite, si loin. Vous ne pouvez pas non plus l'abandonner.
Sabine. Ainsi, ton plan est déjà fait: tu as admis d'aller, dans une semaine, vivre à quinze cents lieues de 10 moi?
Marie-Jeanne. Puis-je admettre que ce serait entre mon mari et moi qu'il y aurait quinze cents lieues?
Sabine. Vous n'êtes forcés ni l'un ni l'autre de quitter Paris. La misère ne vous y serre pas à la gorge, que 15 diable ! . . . Didier cherchera quelque chose d'autre.
Mares-Jeanne. Vous avez déclaré vous-même que, dans notre milie^i, il ne trouverait qu'à végéter. Vous ne voudriez pas que, lui et moi, nous nous condamnions à la médiocrité, quand un avenir peut-être exceptionnel, in- 20 comparable, s'ouvre et brille à nos yeux. Nous sommes au seuil de la jeunesse, nous autres, pleins d'appétit, et l'endroit où l'on nous offre de mettre notre couvert, c'est au pays de la fortune, à la table des millions !
Sabine. Quelle fougue! et quel sérieux! . . . Marie- 25 Jeanne, tu t'amuses à or affoler. . '. N'est-ce pas? tu ne te livres qu'à un jeu féroce ?
Marte- Jeanne. Je sens, au contraire, tout ce qu'il y a de solennel dans la communication que je vous fais. Petite mère, ce n'est pas sans un déchirement que je vous 30 dirai adieu. . .
Cela n'arrivera pasl . . .Tu oublies que si
Stangy s'est mis à votre service, c'était uniquement par sympathie pour moi. Quand il constatera que son bienfait ne sert qu'à me supplicier, crois-tu qu'il le voudra maintenir ?
5 Marie-Jeanne. Vous n'allez pas contrecarrer ce qui est promis? Ah! mère, ne détruisez pas les magnifiques espoirs déjà échafaudés par Didier et moi ! Ne nous rejetez pas à la dérive !
Sabine. Sois tranquille! Si bas que je puisse être 10 tombée, je ne recourrai pas à un tiers, entre toi et moi, pour qu'il te fasse la leçon, pour qu'il t'enseigne et t'oblige à m 'aimer !
Marie-Jeanne. N'ai-je pas le devoir de faire passer / en première ligne mon amour pour mon mari? . . . Mais 15 si vos reproches et le poids de votre autorité ne m'embarv rassaient pas depuis que nous parlons, j'aurais eu déjà le \ langage, les élans, que peut inspirer la plus sincère affection. I Sabine. Non! non! tu ne m'aimes/ pas ! . . .L'on \. n'aime que ce que l'on préfère, puisqu'à l'heure d'opter A l'on appartient, corps et âme, à l'être préféré, et que, pour I celui-là, l'on marche sur le ventre du reste ! Les gens que 1 l'on n'aime pas, ou que l'on aime un peu, ou que l'on aime bien, ce ne sont que les degrés divers de l'indifférence. Moi, je t'ai préférée à tout. . .ftJn homme était là, il y a îs un instant, par qui j'ai cru jadis que mon cœur avait souffert, par qui je viens de croire à nouveau que je pouvais souffrir encore.. Ce n'était pas cela souffrir t C'est par toi seulement qu'en cette minute je sens jusqu'à quel fond mes racines peuvent descendre dans la douleur 1 X . 30 Marie- Jeanne, si le désespoir m'emporte et m'aveuglêj si, malgré l'évidence, il y a encore dans ta chair un petit coin de sensibilité pour moi, oh ! proteste contre mes paroles,