SCÈNE II Les Mêmes, FIFINE, AUGUSTI
MADAME GRAINDOR
Voulez-vous finir! Fifine! Auguste! [Les enfants continuent toujours à tourner autour d'elle, Auf/uste poursuivant Fifine et s' efforçant de lui reprendre une fleur qu'elle lient dans sa main.)
FIFINE
L'aura pas ! L'aura pas !
AUGUSTE
Veux-tu me rendie ma ileur?
FIFINE
L'aura pas! L'aura pas! [Ils tournent aiilnvr r'o la table de droite avec des éclats de rire, idadame Graindor descend.)
AUGUSTE
Voyons, Fifine...
FIFINE
L'aura pas, la petite neu-fieur! [Ils font le tour de leur père qu'ils bousculent un peu en passant.) GRAINDOR, qui allumait son cigare.
Voyons 1 Voyons l
LA COUVÉE i
AUr.USTE
Fifine, je vais me lâcher! [Nouveaux édnhi de vire. Fifine renverse une chaise pour barrer le chemin à Augiisle qui sanle par-dessus.)
MAOAMK GRAi.NnoH, adiiûmtive.
Est-il lesle, ce crapaud-là !
AUGUSTE, saisissant Fifine.
Ah ! je te tiens I {Une petite latte. Fifine est trcsanimée, ses cheveux se sont défaits.)
MADAME GRATNDOR
Fifine, je vais me fâcher.
AUGUSTE
Donne-moi ma fleur.
FIFINE, toujours riant.
Tiens, la voilà... [Elle la lui jette.)
AUGUSTE
Elle est toute fanée...
FIFINE
Tu ne la remets pas à ta boutonnière ?
AUGUSLE
Non.
MADAME GRAINDOR
Ils ont l'air d avoir dix ans.
FIFINE, bas à Auguste.
C'est la petite dame blonde qui te favait donnée, dis?
AUGUSTE, de même.
Veux-tu te taire I... Quelle dame blonde ?
l> LA COUVIX
ni'iNE, arranfjmnt ses r}tcvcu£.
La seconde Dugazon... mademoiselle Silva? Est-ce qu'elle a éié reçue? (Augusle lui donne une petite tope. Fifine la lui rend. Ils vont se battre.)
MADAME HR-AINDOR
l'iline.je ne veux pas que tu joues c^t^me ça... llcgarde dans quel état tu es...
GliAINDOR
Auguste, tiens-toi tranquille.
FIFINE, à S071 père.
Tu es fâché ?
.AUGUSTE, à sa mère.
Tu m'en veux?
MONSIEUR et MADAME GRATNDOR
Oui.
AUGUSTE
l'iline! Embrassons! [Fifine embrasse sou pè're et Auguste §a inère. Les parents se défendant moitié riants avec des : voijons! voxjons! Les enfants les embrassent de force.)
GRAINDOR, se dégageau Tu joues ^vec nous, comme si nua.^ auons ton âge..
MADAME GRAiXDOR, riant, désarmée.
Allons, c'est bon 1... Tenez-vous tranquilles ! {Toute cette scène, depuis Ventrée des enfants, doit être jouée dans un mouvement très vif.)
LA cnrvKE
AUGUSTE, contrefaisant sa vuix.
Cuii, mon cjros papa.
r.uAiNDon, riant.
Est-il cocasse ? [Il s'installe à gauche, d.-ma le fauteuil du fond. Il prend son journal qui était stir la cheminée, en déchire la bande et lit.) MADAME GRALXDOR, s'assei/aut en face de lui. ,1e perds mon temps, moi. {f:.'lle s'installe et tricote.)
AUGUSTE
Et mon journal ! P'pa, passe-moi mon j'uinial. {M. Graindor lui passe -TÊcho de Paris sous bande. . qui était également ''sur la cheminée. .\nr/uste s'assied à droite à la tabf>^ et à droite de la. table. De Vautre côté se sont assis Fi fine et André. Fifne assise la première a appelé André d'un signe. Ils causent bas. M. Graindor et Auguste lisent. Madame Graindor tricote. Silence. Impression'de bonheur et de paix. M. Graindor chantonne en fumant son cigare.)
GRAIMIOI!
Tiens, encore un calottin qui...
MADAME GRAINDOR, Ic faisant tc.ir Albert! {Nouveau silence.)
GRAINDOR, à 5a femme.
On est bien, hein ?
MADAME GRAINDOR, après un coup d' œil sur ses enfants.
Oui. Très bien.
10 IK COUVEE
GRAINDOR, qui avait repris sa lecture.
Elle a été reçue, la seconde Dugazon... avcfî une assez forte opposition...
ATIGUSTE
Ur e cabale.
GRAINDOR
Elle n'est pas fameuse... il paraît.
AUGISTE
Mademoiselle Silva ! Elle a chanté les premirres Dugazon à Toulouse ! Dans la cavatine du page des Huguenots ! [Chantonnant .)
Nobles seigneurs, salut...
Nobles seigneurs, sa-a-lu'...
Une dame...
Fameuse !
MADAME GRAINDOR
Tu Fas entendue?
AUGUSTE
Oui.
GRAINDOR
Elle ne Ta pas chanté ici... je crois.
MADAME GRAINDOR, r'innl.
Non .. Il me semble que notre Auguste est bien au courant de tout ce qui intéresse mademoiselle Silva.
GRAINDOR
Oui... je crois .. [Avec un petit claquemen! du langue.) Faudra que je surveille ça...
FIFINE, malicieuse, s'interrompnnt
de rauner avec André.
Oh ! c'est une idée... n'est-ce pas, Auguste?
AUGUSTE
Laisse-moi lire mon journal. (// se replonge dans sa lecture.)
ANDRÉ, à Fifine, bas.
Qu'est-ce que nous disions ?
FIFINE, bas à André.
Ah! voilà... pendant que vous, vous serez ii votre consultation ou chez vos malades... j'irai faire mes visites... comme une dame...
ANDRÉ, bas à Fi fine.
Oui.
FIFINE
Vous me laisserez faire tout ce que je voudrai ?
ANDRÉ
Tout cç que vous voudrez.
FIFINE
Je viendrai voir maman tous les jours ?
Tous les jours.
AUGUSTE, derrière son journal.
Et qui qui mouchera la marmaille?
FIFINE
Oh! il nous écoutait... Auguste, laisse-nous
tranquilles., Va-t'en ! Va-t'en ! Veux-lu t'en aller !
AUGUSTE
Voilà, madame. (// va lire sur une chaise an fond.)
ANDRÉ
Aimez-vousla marmaille... comme dit Auguste? .
FIFFNE
Oh! oui... L'aîné, je l'habillerai en marin.., vous savez, avec un petit col soutaché.
ANDRÉ
Et si c'est une tille?
FIFINE
Ce sera encore plus amusant. Je lui mellraiune longue, longue robe... avec un chapeau en capote de cabriolet... Ils sont si drôles... n'est-ce pas?
ANDRÉ
FIFINE, riant.
Moi. j'aurai des chapeaux à brides. Me voyezvous avec un chapeau à brides ? Ce sera bien amusant.
ANDRÉ
Vous savez que ma mère va venir aujourd'hui pour laire la demande ?
FIFINE
Aujourd'hui ?
ANDRÉ
Oui... jirai tout à l'heure la chorfhr^rù ' gare.
FiFiNE, grave, un peu troublée.
Ah! .. Déjà!
ANDRÉ
N'ètes-vous pas contente ?
FIFINE
Si... mais quand je pense qu'il me va falloir quitter... ici...
ANDRÉ, lui 'prenant la main.
Je vous aime bien , Fifine. {Fifine, Iroiiblée, ne répond pas. Moment de silence pendant lequel Aufjuste, qui regardait les amoureux par-dessus son jorirnal, prend un ch'ipeau mou sur un meuble el le pose à Venvers sur sa tête, le fond sur ses cheveux, de façon à imiter vaguement la toque d'un magistrat. Il met un mouchoir à son cou en le laissan. pendre pour f aire le rabat. Ainsi accoutré, il descend derrière Fifine et André, les mains étendues dans un geste de bénédiction.)
MADAME GRAINDOR, méronlentc.
Auguste, viens me tenir mon écheveau ! (// se débarrasse du chapeau et du mouchoir, vient se mettre à genoux devant sa mère et tend sps deux mains ouvertes el écartées Madame Graindor y jjasse un écheveau de laine qu'elle dévidd)
AUGUSTE
Four qui ces petits basque lu tricotes?
MADAME GRAINDOn
Pour les enfants pauvres.
AUGUSTE
Ail ! je croyais que c'était pour ton petiL-fils.
MADAME GRAINDOR
Tiens, tu es insupjjortable. [Elle lui donne une petite claque.)
AUGUSTE, criant.
Oh ! la, la ! Oh ! la, la ! ■
GRAINDOR
Qu'est-ce qu'il y a?
AUGUSTE
C'est maman qui me bat.
MADAME GRAINDOR
Il dit des bêtises... Bon! voilà mon éclievcau emmêlé... méchant gamin, va ! Va-t'en !.. vat'en !... Quel polisson! Je te défends déjouer avec moi... que le diable te batafiole 1 AUGUSTE, câlin.
Maman, lu vas te mettre en colère... je te demande pardon...
MADAME GRAINDOR, SOlcriant.
Il n'y a pas moyen de se fâcher avec lui ! [Auguste passe à droite.)
AUGUSTE
Dis donc, P'ifine... on a apporté ce matin ma bicyclette neuve... Viens-tu la voir? Je vais l'étrenner.
FIFINE
Oui.
AUGUSTE, la conduisant à la porte, bas. T'as pas vingt francs, dis ?
FIFINE
Je t'ai donné le restant de nna bourse avanthier.
AUGUSTE, bas à Fi fine.
Alors, va devant... {Fi fine sort.)'
MADAME GRAINDOR
Cet écheveau est perdu... J'avais une pelote... {Elle traverse la scène et va chercher dans un meuble à droite au fond.)
AUGUSTE, à son père, bas.
Mon gros papa... lu es un bon gros papa !... Je t'aime bien, tu sais...
Oh! ça non!... Nous sommes le dix, je t'c.i déjà donné deux fois ton mois.
AUGUSTE
Cinquante francs seulement?
GRAINDOR
Non ! non ! non !
AUGUSTE
T'es pas chic, tu, sais... (// va à sa mère.) Maman... ma petite maman. Tu es une bonne petite maman... je t'aime bien.
MADAME GPAI^DOR
Demande à ton père. Moi, je ne te donn rai pas d'argent..,
AUGUSTE
Il ne veut pas.
MADAME GRAINDOR
Arrange-loi.
AUGUSTE
Tu me fais du chagrin... voilà tout ! [Il descend en scène.)
MADAME GRAINDOR
Tant pis. [Haut.) Auguste... puisque, tu sors/je vais te donner une lettre k mettre à la poste... [Elle sort par la droite.)
AUGUSTE, avec un soupir, près de son père. Ah !
GRAINDOR, après avoir vu qne madame Graindor nest pas là.
Tiens... voilà quarante francs... Tu n'auras pas un sou de plus... et ne dis rien à ta mère... tu n'es qu'un propre à rien.
AUGUSTE, de sa voix contrefaite.
Merci, mon gros pji^pa. (// remonte.)
MADAME GRAINDOR, l>as à Auguste.
Tiens... les voilà tes cinquante francs, mais no dis rien à ton père.
AUGUSTE
Non, m'man, merci, m'man 1
i./ADAME GHAINDOn, lldict.
Je ne me rappelle plus l'adresse. J'envorrai la lettre moi-même. \Eulre Fifine en lannca, gros chagrin de (il letle.)
GBAINDOR
Qu'est-ce qu'il y a ?
MADAME GRAINDOu
Mon Dieu! mon Dieu !
FIFLNE
C'est mon nid...
MADAME GRAINDOR
Ton nid?
Oui... mes oiseaux... Tu sais bien, le nid dans la haie du jardin.
GRAINDOR
Eh bien?
FIFINE
Je suis allée le voir tout à l'heure, afin de savoir si les petits étaient assez grands pour les prendre 1... Ils sont partis... Je les ai vus sur le poirier... Le père et la mère pleuraient et les appelaient... mais les autres étaient tout contents ot n'avaient pas l'air de les entendre...
GRAINDOR
Oui.. La couvée s'envole... Les jeunes s'en vont en chantant et les vieux restent seuls... 11
n'y a pas que chez les oiseaux que ça se passe comme ça.
AUGUSTE
C'est pour ce nid-là que tu pleures... Viens, grosse bête, je vais t'en montrer un autre, à côté, dans le buisson.
FiFiNE, consolée.
Vrai?
AUGUSTE
Mais oui... Au revoir, p'pa... Aure voir, m'man.
(// sorl avec Fi fine.)
Prends garde de tomber, sur ta bicyclette !