G6 LA COUVÉE
FI FINE
Je t'ai demandé le prix et le nom sans avoir l'air de rien .'
El voilà... Qu'on dise maintenant du mal des
bcUes-mcros !
ANDRÉ
Il faudrait ne pas vous connaître.
MADAME GRAINDOR
Ça, c'est gentil!... Je suis venue un peu vous voir, je me suis dit : ils sont tout seuls, là-liaut ; ils vont peut-être s'ennuyer... et j'ai apporté mon ouvrage... Je ne sais pas ce que devient Auguste, on ne le voit plus. 11 sort de si bonne heure, le matin, maintenant... [Tout en causant elle installe son ouvrage. Fifine s'assied à côté d'elle.) Dites-moi un peu pourquoi il est convenu que toutes les grand'mères sont bonnes et toutes les belles-mères méchantes, alors qu'une grand'- ■ mère est toujours une belle-mère ?
ANDRii:, assis près de la table., mais à gauche.
Je ne sais, mais vous serez, vous, une graud'mère adorable.
MADAME UKAINDOR
un: e plus tard possible.
ANDRÉ
Je dis, moi, le plus tôt i)Ossiblc.
MADAME GRAINDOR
C'est pour vous que je parle. Jouissez de votre
jeunesse, allez ! Les enfants viendront toujours assez tôt et assez nombreux.
ANDRÉ
Je ne suis pas de votre avis.
MADAME GRAINDCR
Heureux ceux qui n'en ont pas.
ANDRÉ
J'espère bien que l'an prochain vous serez marraine.
MADAME GRATNDOR
Déjà?
ANDRÉ
Les enfants, c'est la joie et b. paix du loycr.
MADAME GRAINDOR
Ne vous pressez pas de vieillir, cela viendra assez vite ; si vous saviez les tracas, les chagrins que les enfants apportent avec eux, vous changeriez d'avis. Ayez-en un, un petit, tout au plus... Ce sera suffisant.
ANDRÉ, se levant el allant un peu à gauclte. Moi. j'ai des théories là-dessus. [Se retournant.) J'en veux avoir bientôt, et j'en veux avoir beaucoup. La France en a besoin.
FIFINE
Je me vois déjà en mère Gigogne.
MADAME GRAINDOR, se forçant pouT être do'ire.
Vous parlez sans raison, mon cher André.
D'abord la santé de Fifine ne j crmetpas la réalisalion de ces rêves.
ANDRÉ
Allons donc !
FIl'INE
Moi, jfe suis de l'avis de maman.
MADAME GRAINDOH, de VlêmC-
Ton mari plaisante.
ANDRÉ
Pas du tout.
MADAME GRAiNDOR, de même.
Vous vous ruinerez en frais de nourrice,
ANDRÉ, assis sur le canapé.
J'ai encore des idées là-dessus : mes enfants n'auront pas d'autre nourrice que leur mère.
FIFINE, désolée.
Et moi qui aime les corsages se boutonnanl; dans le dos...
MADAME GRAINDOR, avec très peu d'éclat.
Mais vous auriez dû me dire tout cela avant de l'épouser, cher monsieur. {A André.) J'espère que vous ne parlez pas sérieusement. Je trouve inconvenants, oui, c'est le mot, inconvenants, les ménages qui...
ANDRÉ, un peu sec.
Vous avez tort, vous avez tort... je vous rassure. D'ailleurs ceci ne regarde que nous.
MADAME GRAINDOR, douCS.
Mais comme vous me parlez, mon clier André. Vous pensez bien que si je vous donne des conseils, c'est dans voire intérêt et dans celui de ma Glle. J'ai vécu- plus longtemps que vous, mon pauvre ami, et je connais mieux la vie. Plus tard, vous vous apercevrez que j'étais dans le vrai ; mais les enfants ne croient pas au savoir des vieilles mamans.
ANDRÉ
Moi, je laisserai mes enfants libres de faire ce qu'ils voudront. Ils seront, à leur gré, banquiers, notaires ou soldats, ou sculpteurs, peintres et auteurs dramatiques.
MADAME GRAINDOR
Pourquoi pas danseurs de corde ?
ANDRÉ
Et danseurs de corde, si cela leur convient.
MADAME GRAINDOR, ricinl fciux, à Fifiue. Et moi qui prenais tout cela au sérieux...
ANDRÉ
"Vous auriez tort d'en rire.
MADAME GRAINDOR
Vous aimez plaisanter... {Un temps.) J'ai passé chez le tapissier ce matin. Il viendra tantôt mettre ies rideaux au lit.
ANDRÉ
Les reprendre vous voulez dire.
MAliAMP, ^.RAI^Dnu
Non ! ].('S poser.
ANDRÉ
J'avais demandé à Fi fi ne do les f;'.;! reprendre.
FI Kl NE
C'est vrai. Je me le rappelle maintenant.
MADAME GRAINDOR
Des rideaux que je vous ai donnés ! S'ils ne vous plaisent pas, on les changera.,
ANDRÉ
Je ne veux de rideaux en aucune façon h noti-e lit. C'est contraire à l'hygiène. Les poussières s'amassent dans les plis, et les poussières ce sont des mondes de microbes, si vous ne savez pas ça, bonne maman..,
MADAME GRAINDOR
Nous avons toujours eu des rideaux à notre lit, Graindor et moi, et ça ne nous a pas fait mourir... Mettez-les aux fenêtres.
ANDRÉ
Pas davantage. D'ailleurs, nous couchons la fenêtre ouverte.
MADAME GRAINDOR, à Fifine.
Est-ce vrai? [Fifine fait signe que oui.)
L'hygiène, bonne maman ! De votre temps on ignorait l hygiène ! Tout cela vous surprend. Je vais vous étonner pins encore. [Il se lève et va
pri}s de la Inlih du iiiiHcii.^ .Kai deux domai:Llo.s à vous adresser.
MADAMK CltAI.NDOR
Vous me faites peur.
ANDRl':
La première, c'est de nous permettre, "i Filinc et à moi, de dîner et de d('jeuner ciiez nous.
MADAME GRAlNnOH
Est-ce que vous ne mangez pas bien en Las? Je suis étrangement récompensée de tout le mal que je me donne afin de vous être agréable. Je ne sais qu'inventer pour vous faire plaisir. . Je n'ai pas de chance vraiment. Si ma cuisine ne vous paraît pas bonne, dites-le. . dites ce que vous aimez... [Prêle à pleurer.) J'avais remarqué que vous adoriez le rôti de veau, nous en mangeons trois fois par semaine... ça me fait des scènes avec mon mari qui ne peut pas le souffrir... Mais je passe par là-dessus pour vous... Ce soir, il y avait un perdreau tnille... Vous voyez bien que je ne suis pas une méchante femme.
ANDRli;
Vous êtes très bonne. Je ne lai jamais contesté.
MADAME GHAINDOR
Eh bien, vous viendi-ez nous demander à dîner quand vous voudrez, auasi rureuieat qu? tous voudrez.
ANDHl':
Ma seconde demande est celle-ci: je désire que vous m'aidiez à retenir Fifine ici, chez elle, où elle reste trop peu de temps.
MADAME GRAINDOR
Vous ne voulez pas la garder en prison...
ANDRÉ
Non. Je veux q.u'elle s'habitue à son rôle de maîtresse de maison, qu'elle s'occupe de diriger les domestiques, etc., etc..
MADAME GRAINDOR
Est-ce que je ne m'en acquittais pas bien?
ANDRÉ
Si, mais j'aime mieux que ce soit plus mal fait et que ce soit fait par Fifine.
MADAME GRAINDOR
Alors, vous ne voulez plus qu'elle vienne me tenir compagnie?
ANDRÉ
Si, mais moins souvent.
MADAME GRAINDOR
Elle ne pourrait trouver chez moi que de bons exemples.
ANDRÉ
J'en suis convaincu. Mais à force de r&ttirer chez vous et de l'y retenir, vous en étiez arrivée à me la reprendre presque tout à fait.
MADAME GRAINDOR
C'est bien. Vous commanderez. Vous êtes \(] mailre.
ANDRÉ
Je vous remercie. Faites comprendre cela à Fifine, je vous en serai reconnaissant. C'est pour notre bien, ce que je vous demande là. (// sort. Dès qu'André est sorti, madame Graindor pose brusquement son ouvrage, va vers la porte. Fifine se lève, madame Graindor redescend sur elle furieuse.)