MADAME (;RA1M)0R
Graindor!
GRAINDOR
Oui, jusqu'à la bêtise, je le répète. Nous nous disputions devant lui, à cause de lui, et il s'en apercevait bien. Tu ne te la rappelles plus, toi, l'histoire de la soupe.
MADAME GRAINDOR
L'histoire de la soupe?
GRAINDOR
Oui, oui. L'histoire de la soupe. Il avait cinq ans, quatre ans, je ne sais plus. Un soir, à table, il ne voulait pas manger la soupe; je lui dis : tu n'auras pas autre chose, si tu ne la manges pas. il s'est entêté, et toi, tu lui as donné raison. Je mesuis mis en colère, toi aussi, nous nous sommes dit des sottises, j'ai lini par m'en aller. Lui, il nous écoutait : il n'a pas mangé sa soupe, el quand tu la lui as enlevée, il m'a jeté un coup d'oeil de triomphe que je n'ai pas oublié, depuis presque vingt ans.
MADAME GRAINDOR
Yoilà-l-il pas une aflaire !
GRAINDOR
Toulc sa vie, ca a été riiisluii-e ùc la .sou';Q
LA r.ouvKE 40n
qui a rocomineiicé. Si je le grondais, il allait vers toi en pleurant et lu le caressais, Si je le mettais au pain sec, tu allais lui porter des confitures. Si unprofesseur lui donnait un pensum, lu lui disais de ne pas le faire et tu écrivais au lycée qu'il était malade...
MADAME GRAINDOK
Si j'avais tort, il fallait me résister.
GRAINDOR
. Ahl oui! te résister!. . J'ai essayé... Tu m'appelais bourreau, tu disais que je ne l'aimais pas, tu racontais tout à nos amis, en arrangeant ça à ta façon, et tu me faisais passer auprès d'eux pour un père dénaturé... J'ai fini par me demander si vraiment je n'étais pas trop sévère... Tout de même, je me disais : si j'allais lui faire du mal, à ce petit! Et puis ces scènes, toujours les mêmes, tous les jours répétées ont fini par me lasser... J'avais mes occupations, mes tracas, j'ai été faible et j'ai laissé faire... Ah! si tous les pères de famille pouvaient voir oii ça nous a conduits d'aimer trop notre enfant... Heureusement, il est encore temps... Écoute-moi bien, ma pauvre femme. Il faut le laisser s'engager. Nous n avons pas su l'élever; peut-être que les autres sauront.
MADAME GRATNDOll
Mon enfant !
GRAINDOH
On te le rendra... avec des galons.. Va lui dire
10 i LA COUVÉE
que je consens à ce qu'il nous demandait tout à Theure... Va... Pendant ce temps-là, j'ai quelque chose à faire ici qui sera bon aussi. Allons, va. [Il va à sa femme hésitante. Avec émolio7i.) Du courage, pauvre maman, il n'y a que ce moyen-là de le sauver.
MADAME GRAINDOR
S'il n'y a que celui-là!
, GRAINDOR
Ainsi voilà le résultat de tout le mal que nous nous sommes donné pour nos enfanls!
MADAME GRAINDOR
Nous avons pourtant été assez bons pour eux.
GRAINDOR
Peut-être trop.
MADAME GRAINDOÎ^
Pas pour Auguste. Il voulait être artiste, nous ne l'avons pas permis; il voulait se marier, nous avons refusé ; il veut être soldat et nous l'en empêchons. Nous l'avons forcé à nous obéir.
MADAME GRAINDOR
C'était notre droit.
GRAINDOR
Oui, la loi le dit... {Un temps.) Allons... va lo consoler. [Elle sort.)
LA COUVÉE lOo