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LOUIS XIV ENFANT ALLANT ESTAMPE DE HUART

LES PREMIERS TRAVAUX DE LOUIS XIV

A l'époque, en effet, où vont commencer les travaux de Versailles, Fouquet a mis la dernière main à un château d’une importance considérable et d'une richesse jusque-là inouïe. On l’évalue à seize millions. Il a fait travailler chez lui les maîtres les plus renommés dans chaque genre et tous les 'artistes attachés au service des Bâtiments du Roi. La construction a été dirigée par 1 archi teote Louis Le Vau ; André Le Nôtre a tracé les amples jardins; François Frimerai, dit Francine, a aménagé les eaux et les cascades ; enfin, un décorateur et un directeur de fêtes incomparable , Charles Le Brun, a peint les principaux salons et ordonné l’ensemble des intérieurs1. Ce sont précisément les futurs créateurs de Versailles, dont Louis XIV a pu admirer l’œuvre accomplie, de même qu’il a vu sur le théâtre de son surintendant se révéler Molière. Il semble n avoir eu qu à employer le groupe d’hommes que Fouquet a formés et qui viennent de donner à Vaux la mesure de leur génie.

Vaux était trop beau pour un ministre. Ce fut, ou du moins cela parut, la preuve imprudemment étalée de ses dilapidations. Après la prodigieuse fête du 17 août 1661, sa perte était résolue et, le 5 septembre, à Nantes, il était prisonnier d’État. Vers le même moment, le travail débute à Versailles : Le Nôtre fait des projets pour les jardins; Le Vau prépare l’embellissement intérieur de la maison et dresse ses plans pour des agrandissements et des commodités nouvelles2.

Il n'y a que bien peu de renseignements sur les travaux exécutés au cours de 1661 et 1662. On refit une partie des appartements, et deux peintres furent chargés de les décorer, Charles Errard et Noël Coypel3. On constitua un appartement spécial pour le Dauphin, que Marie-Thérèse avait mis au monde le 1" novembre 1661. Au dehors, on démolit les bâtiments de l’avant-cour de Louis XIII, pour en construire de beaucoup plus vastes. C’est dans le parc toutefois qu’on semble avoir le plus travaillé.

Colbert écrit à une date indéterminée, mais peu tardive, qu’en deux années on a dépensé 500 000 écus, soit un million 500 000 livres. Les dépenses ont dû être importantes en 1662 et, bien qu’il n’y ait pas de comptes pour 1663, les documents qu’on va produire tout à l’heure suffiront à montrer qu’elles étaient déjà considérables. Elles portèrent surtout sur les jardins, dont les grandes lignes furent alors entièrement tracées.

Le Nôtre a eu carte blanche, comme Le Vau, et c’est à ces deux conseillers de Louis XIV que Colbert fait allusion, quand il écrit, inquiet des dépenses qui se multiplient au delà de toute prévision : « Votre Majesté observera qu’elle est entre les mains de deux hommes qui ne la connaissent presque qu’à Versailles, c’est-à-dire dans le plaisir et le divertissement...; que la portée de leurs esprits suivant leur condition, divers intérêts particuliers, la pensée qu’ils ont de faire bien leur cour auprès de Votre Majesté, joint à la padronance dont ils sont en possession, feront qu’ils traîneront Votre Majesté de desseins en desseins pour rendre ces ouvrages immortels, si elle n’est en garde contre eux4. » Colbert ne croyait pas si bien prédire.

Versailles est devenu, en effet, un des séjours favoris du Roi, et ce sont bientôt les travaux qui l’y attirent le plus. Le 22 janvier 1662, il y va en promenade; le 1er mars, il y conduit la Reine, y chasse le 15, y traite magnifiquement à dîner les deux Reines, le 20 juillet, et en fait de même le 17 septembre pour Monsieur et Madame (Henriette d’Angleterre), avec un grand bal le soir, où danse apparemment Louise de laVallière, fille d’honneur de Madame. Il vient se promener de Paris, le 1er octobre, chasser et dîner deux fois en novembre, enfin, le 30 décembre, passer la journée après la mort de sa fille. Le 21 janvier 1663, il y a chasse; le 28, promenade; le 3 février, dîner en grande compagnie avec la Reine, puis « chacun se divertit à visiter les beaux appartements de ce château très magnifiquement meublés » . A partir de ce moment, les chasses et les simples promenades sont continuelles, et il y a même de petits séjours avec Marie-Thérèse, du 12 au 16 mars ; du 29 mai au 9 juin, le Roi ayant été pris de la rougeole à Versailles; du 11 au 20 août; du 15 au 22 octobre, etc. Enfin, le 22 novembre, « le Roi fut à la promenade à Versailles, où Sa Majesté régala splendidement à dîner le duc de Mecklembourg, ajoutant aux bontés qu’elle lui a témoignées celle de lui faire voir ses bâtiments et toutes les beautés de ce beau lieu5 ». Tel est déjà, on le voit, le ton adopté par les récits officiels.

LES PREMIERS TRAVAUX DE LOUIS XIV

Charles Perrault, l’auteur des Contes , qui était contrôleur des Bâtiments du Roi, venait souvent a Versailles, afin de renseigner Colbert sur les grands ouvrages qui s’y faisaient. Mais le ministre voulut placer à demeure un de ses agents, pour les surveiller et empêcher les abus qui pouvaient se commettre. Ce sieur Petit eut aussi mission de rendre compte à son maître des visites de plus en plus fréquentes du Roi. Nous devons h cet honnête inspecteur une série de rapports commençant en février 1663 et qui vont nous révéler l’activité de cette première période, ignorée jusqu’à présent, de la création de Versailles. Ses lettres sont éparses aujourd’hui dans la vaste correspondance générale dont Colbert faisait garder les originaux, et ces modestes notes de service sont insérées, à leur ordre chronologique, au milieu des plus graves papiers d’Etat, entre des lettres d’intendants, d’évêques, d’ambassadeurs1. Parmi tant de grands sujets qui occupent l’esprit du ministre, il est piquant de lui voir réserver une place dans ses préoccupations à des récits tels que celui qu’on va lire, le plus ancien qui nous montre Louis XIV dans son rôle de bâtisseur :

Monseigneur,

Versailles, le 17 février 1663.

Aussitôt que le Roi arriva hier à Versailles, il demanda à quoi on avait travaillé depuis le dernier jour que Sa Majesté y avait été, et si les ouvrages s’avancaient. Nous lui dîmes que la gelée empêchait de travailler à finir les plâtres du dedans des corps de logis et pavillons des cuisines et écurie2; mais que le tout était latte et en état de finir dans trois semaines de beau temps, et que Sa Majesté aurait satisfaction de notre diligence ; — que l’on ne pouvait travailler à l’Orangerie, ni aux deux petits pavillons à la tête de la demi-lune en entrant dans l'anti-cour, que la gelée ne fût passée; — que la plomberie et couverture des corps de logis et pavillons de ladite anti-cour était faite et que dans peu Sa Majesté verrait beaucoup de menuiserie en place.

Aussitôt que S. M. eut dîné, il fut dans son appartement haut, accompagné de la Reine, Madame de Navailles, Monsieur le duc d’Enghien, Monsr de Navailles, Monsr d’ Armagnac, Monsr de Montaigu, Monsr de Beaumont et Monsr de Chamarande, où S. M. demeura près de quatre heures. Il fit tapisser un des petits cabinets qui sont dans les angles en saillie sur la cour ; et après fit poser et attacher au pourtour dudit cabinet des tableaux et des tablettes, témoignant qu’il eût été bien aise que les peintres eussent achevé leur travail desdits cabinets, parce qu’ils avaient demandé encore trois jours pour finir. Mais S. M. m’ayant demandé la diligence, je l’assurai que le lendemain toute l’ouvrage serait faite et que l’on pourrait meubler lesdits cabinets, ce que j’ai fait achever cejourd’hui. S. M. paraît satisfaite du reste.

Nos ristons 3, au nombre de quatre-vingt, travaillent comme je vous ai donné avis par mon dernier. II nous en vient lundi (à ce qu ils m’ont assuré) une autre brigade, à qui je donnerai aussitôt emploi. Trois cent trente terrassiers travaillent puissamment au transport des terres de l’Orangerie et demi-lune du bout du grand parterre, et au labour du jardin du Château Vieil4.

Monsr Blouin m a dit par deux fois que le Roi voulait que l’on fît des portes de fer, qui ouvrissent et fermassent a clef sur les balcons de fer qui sont au pourtour du dehors du Château, pour séparer chaque appartement.

Si je ne craignais vous ennuyer, je vous manderais amplement et de point en point l’état du travail qui se fait ici. Aussitôt que vous m’en aurez donné le commandement, je vous en ferai rapport avec toute la fidélité que je vous dois,

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

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