‹ La création de VersaillesChapitre 11 sur 118 · PETIT · texte numérisé non relu

PETIT

Le tableau, qui est du reste assez vivant, se trouve plein de révélations inattendues pour l'histoire de ersailles. Il est facile de reconnaître ici, et dans la suite des rapports analogues reçus par Colbert, les t. avaux I e construction qu’il a fait mettre en train pendant cet hiver de 1662-1663. On vient de créer, en ^ Louis XIII, une avant-cour beaucoup plus large que l’ancienne, et aux côtés de laquelle deux longs corps de logis terminés par des pavillons vont servir, à droite, de cuisines, à gauche, d 'écuries. | ne par tie Je ces premières ecunes de Louis XIV existe encore ; c'est la Vieille Aile dite, par conséquent a tort, aile Louis XIII.) Les écuries peuvent abriter cinquante-quatre chevaux; au-dessus sont des ogements assez étendus pour la Cour et le service, et il en est de même dans le bâtiment des cuisines,

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dont une partie est reservee à la « Bouche du Roi ». L’avant-cour s’avance en demi-lune du côté de l’arrivee, et 1 on construit à 1 entree deux petits pavillons unis par une grille, où seront les corps de g'arde des mousquetaires. La pente, qu’on pave de grès avec soin, sera continuée hors de l’enceinte par un terre-plein circulaire. Voici, du reste, à la date du 4 mars, le détail des travaux de l’avant-cour :

Toutes les chambres du corps de logis d’entre les pavillons des cuisines, au nombre de 18, seront achevées lundi prochain, dont il y en a 14 qui ont des cheminées. Elles sont même toutes carrelées de petit carreau de terre cuite... La maçonnerie de toutes les chambres du pavillon qui regarde le Château et où sera la Cuisine Bouche, sera achevée dans six jours ouvrables, pourvu que nous ne manquions point déplâtré... — Du côté des écuries. Une des voûtes de l’écurie est presque lambrissée... La plupart des chambres des pavillons de ladite écurie,

même celles qui sont entre lesdits pavillons, sont à moitié faits... J’ai fait sceller la menuiserie de cent croisées, compris celles des lucarnes et petites croisées des chambres susdites... Il faut que les maîtres de chaque vacation soient ici auprès de moi, pour finir ce qu’il y a à faire dans les bâtiments de l’anti-cour avant Pâques'... — Les quatre portes de fer qui ferment l’avenue des fausses-brayes sont placées et scellées... Le fer des six arcades, à côté de la grande porte de la cour et qui porte le balcon, est aussi en place. Je crois que S. M. aura du plaisir de voir ce travail. Je crois qu’il serait temps de faire travailler à la porte de fer de ladite porte de la cour2.

Un des pavillons du corps de garde des mousquetaires est élevé jusqu'au premier étage, et la charpenterie des poutres et solives est placée pour poser l’engin pour élever les pierres du reste de l’élévation dudit pavillon. Nous faisons travailler en même temps à ériger l’autre pavillon, pour loger en bref lesdits mousquetaires. J’aurai soin à ce que S. M. et vous soyez contents de la diligence3.

Du côté du parc, le grand « parterre de broderies », devant le Château, est appuyé par un terrassement en demi-lune, qui deviendra la descente de Latone; la plus ancienne vue gravée par Pérelle montre qu’il n’y a eu là tout d’abord que des pentes sans escalier. Une longue allée centrale se trouve prolongée,

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qui sera plus tard élargie et nommée l’Allée Royale (Tapis Vert1). Elle aboutit à un vaste bassin, appelé le « grand rondeau », qu’on trouve existant déjà dans les Comptes de 1 664. On 1 appelle le Bassin des Cygnes, h cause des oiseaux dont le Roi l’a fait peupler; ce sera un jour le Bassin d Apollon et il restera le plus grand de Versailles, tant qu’on n’aura point creusé celui de Neptune. On a utilisé pourl alimenter un rû assez important qui traverse alors obliquement le bas du parc. En 1663, le transport des terres occupe régulièrement plus de quatre cents hommes. Un terrain joignant le village, et que marquent les anciens plans, est mis en état par Le Nôtre comme jardin fruitier et potager du Roi 2. Mais la création principale du moment est l’Orangerie.

Rien ne montre mieux l’importance prise déjà par la maison de Versailles, que 1 installation d une telle orangerie. Parmi les réserves que le Roi a décidées dans la succession de Fouquet, il a compris douze cent cinquante arbrisseaux, qu’il a ordonné de mettre dans ses pépinières, et ce sont les orangers de Vaux, transportés à Versailles, qui viendront y remplir son Orangerie3. Elle présente dans sa longueur onze arcades entre deux escaliers, et elle est bâtie de brique et de pierre, au midi du Château, sur une partie de l’endroit où sera constituée plus tard la grande terrasse dominant l’Orangerie de Mansart.

Cette première Orangerie de Louis XIV a été plusieurs fois représentée, en même temps que la façade méridionale du Château, qu’elle rend, à ce moment, la plus pittoresque. Le document le plus fidèle sur ces anciens aspects de Versailles est un grand dessin de Van der Meulen, conservé aujourd’hui parmi les œuvres d’art des Gobelins, et auquel le lecteur peut se reporter. Il a été fait d’après nature, le peintre étant venu se placer sur un point de la plaine où sera creusée plus tard la pièce d’eau des Suisses et où il a marqué un étang sur la droite, vers 1’emplacement du Potager royal. La petite Orangerie apparaît nettement, entre ses deux rampes d’une vingtaine de marches seulement, au-dessous d’un parterre dont la grille se devine et que flanque sur la gauche un petit bois. A droite du Château, dominant les toits du village groupés autour de l’église, sont les autres constructions de Le Vau, et la pente de la butte, alors assez courte, dévale brusquement vers le couchant. On remarquera que de longs bâtiments de ferme s’avancent assez pour cacher aux yeux une partie du parterre de l’Orangerie. C’est bien la vue la plus intéressante du Versailles primitif. Tous les détails de ce dessin prennent leur couleur dans le tableau appartenant au Musée de Versailles, pour lequel a été faite par Van der Meulen cette étude préparatoire et qui a été gravé par Baudouins4. La saveur de l’observation directe y persiste : dans la plaine manœuvre la Maison du Roi ; le premier plan est placé aux pentes qui s’élèvent vers Satory, et Louis XIV à cheval, au milieu d’un terrain raviné, semble donner, la canne tendue, des instructions de travail à son entourage.

Jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par celle de Mansart,. c’est à l’Orangerie de Le Vau qu’il faut penser, quand les récits nous apportent des mentions admiratives. La vue de cette gracieuse construction est gravée encore à plusieurs reprises, au temps où est bâti le grand château neuf, par exemple dans une des petites estampes de Silvestre et dans une autre, fort infidèle à tous égards, de Pérelle. On trouvera ici, sur la première époque, le frontispice de Silvestre pour les Plaisirs de l’Ile enchantée et plus loin celui de la Promenade de Versailles, de Mademoiselle de Scudéry. La date de la construction de Le Vau est dans le rapport du 4 mars 1663 : « L’on peut se préparer lundi pour commencer les fondements de 1 Orangerie. » Elle sort de terre dès la fin du mois : « Le Roi, visitant ses jardins fruitier et potager, témoigna une grande satisfaction de voir ensuite les deux premières assises de la façade de 1 Orangerie et dit qu il était très content de la bonté et solidité de cet ouvrage. En même temps, il arriva douze voitures de pierres de vergelé de Saint-Leu, d’une navée qui a été déchargée à Saint-Cloud, de laquelle on voiture incessamment à Versailles pour diligenter le travail3. » Quelques jours plus tard, François Le Vau, le meilleur collaborateur de son frère, écrit à Colbert, du château de Saint-Germain, où d’autres travaux les occupent l’un et l’autre :

LES PREMIERS TRAVAUX DE LOUIS XIV

Monsieur,

De Saint-Germain, le 11” d’avril 1663.

Je fus dimanche dernier pour avoir l’honneur de vous rendre compte de mon voyage de Veisailles Saint-Germain et recevoir vos commandements. Mais, étant pressé de retourner le même joui, je ne pus avoir ce bonheur. Ce sera, s’il vous plaît, pour dimanche prochain. Cependant mon frère vous aura dit comment le Roi fut assez satisfait des avances des ouvrages de Versailles et le témoigna, en disant deux ou tiois fois que l’Orangerie s’avançait. A vous dire le vrai, le chaos de tout ce mélange d’ouvrages se débrouille, et de jour en jour on verra croître quelque chose de nouveau. Reste à y faire un tour de temps en temps pour y donnei les ordres nécessaires. Cependant j’ai planté mon piquet à Saint-Germain pour débrouiller encore un autre chaos des logements et appartements du château vieux et neuf, bien plus mélangé et confus que les ouvrages de Versailles, comme vous pouvez connaître par le mémoire que mon frère vous aura montré, mais bien éloigné de la dépense de ceux de Versailles1...

Au milieu de cette grande activité, qui montre Versailles transformé en un vaste chantier, les visites de Louis XIV se multiplient. La Muze historique de Loret et l’officielle Gazette de France indiquent ses promenades2, dont les rapports à Colbert font connaître les occupations. Le jeune Roi veut tout voir, tout décider, et cet esprit de minutie, qui d’ailleurs s’accorda toujours en lui avec la largeur des desseins, se révèle déjà en maint détail : « Le Roi ayant recommandé que le parquet de son cabinet, où fut tenu le Conseil jeudi dernier, fût achevé dans la présente semaine, sera posé et l’ouvrage fini samedi avant midi, et tout ce que Sa Majesté a ordonné dans le reste des appartements, particulièrement quelques filets d’or aux châssis dormants des croisées de son antichambre et à l’appartement de la Reine. » « La chapelle est parquetée et la peinture du plafond rétablie ainsi que Sa Majesté l’avait souhaité... Les lambourdes pour asseoir le parquet de la Salle des gardes joignant ladite chapelle sont à moitié posées 3... Je fais tous les jours la revue dans les appartements de Leurs Majestés, pour voir s’il ne manque rien, parce qu’il ne faut qu’une vitre ou une targette cassée pour faire parler quantité de contrôleurs et mécontenter Sa Majesté, qui paraît fort satisfaite quand elle vient ici4. »

Louis XIV était pressé de jouir de sa première œuvre; il voulait réunir la Cour à Versailles et y donner les fêtes qu’il rêvait. Le séjour eut lieu du 15 au 22 septembre 1663. Peu après son retour de Lorraine, où il était allé recevoir la reddition de Marsal, ayant passé deux semaines à Vincennes, il vint à Versailles avec les deux Reines :

Comme le Roi aime particulièrement cette maison, qu’il se plaît à la rendre la plus galante et la plus propre à y donner aux personnes royales tous les divertissements de chaque saison, il serait difficile de bien exprimer la propreté et la beauté des meubles des appartements, et particulièrement de celui de la Reine-mère, dans lequel elle fut conduite par le Roi après l’avoir reçue à la descente de son carrosse. Elle fut surprise de voir tous ces appartements ornés de deux choses qui sont les plus agréables à Sa Majesté, savoir : des ouvrages de filigrane d'or et d’argent de la Chine, et de jasmins. Jamais la Chine même n’a tant vu de ces ouvrages ensemble, ni toute l' Italie tant de ces fleurs. Après que Sa Majesté eut visité tous ses appartements, qu’elle trouva non seulement superbement, mais même fort galamment meublés et ornés de tout ce qui peut être agréable à la vue et à l’pdorat, le Roi commença dès ce jour à donner aux Reines, Monsieur, Madame et toute la Cour, tous les divertissements qui peuvent être agréables en cette saison, ce qui a continué pendant les huit jours entiers qu’elles ont demeuré audit Versailles. Tous les jours les bals, ballets, comédies, musiques de voix et d’instruments de toutes sortes, violons, promenades, chasses et autres divertissements ont succédé les uns aux autres. Et ce qui est fort particulier en cette maison, çst que S. M. a voulu que toutes les personnes auxquelles elle donne des appartements soient meublées. Elle fait donner à manger à tout le monde et fait fournir jusqu’au bois et aux bougies dans toutes les chambres, ce qui n’a jamais été pratiqué dans les maisons royales5.

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LES PREMIERS TRAVAUX DE LOUIS XIV

Nous pouvons nous fier au narrateur, qui n’est autre que Colbert lui-même, dans une des pages de souvenirs rares et peu connues qu’il a laissées. Quant aux comédies données pendant ce séjour, elles furent jouées par Molière et sa troupe, alors troupe de Monsieur, frère unique du Roi. On représenta Don Garde de Navarre , Sertorius , X École des maris, les Fâcheux , le Dépit amoureux , enfin une petite pièce nouvelle, composée, apprise et répétée en huit jours, X Impromptu, qui fut aussitôt désignée et imprimée sous le titre d’ Impromptu de Versailles ’. Molière était à ce moment attaqué avec violence par toute une cabale littéraire et mondaine, qui ne lui pardonnait pas les satires de X Ecole des femmes-, il saisit cette occasion de répondre directement à ses détracteurs, en se mettant lui-même en scène ainsi

que ses acteurs , chacun en costume de ville et avec son propre caractère. Malgré ce qu’avait d’audacieux ce genre nouveau de comédie, il plut extrêmement à Louis XIV; il applaudit X Impromptu, qui prenait le nom de son petit château, comme il allait, à Versailles encore, applaudir le Tartufe , l’année suivante. C’est ainsi que Molière fut appelé à inaugurer les fêtes auxquelles il devait , dans la suite, prendre tant de part.

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