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LE CHATEAU ET L’ORANGERIE DE LE VAU

DÉTAIL DU FRONTISPICE DE SILVESTRE POUR « LES PLAISIRS DE L’iLE ENCHANTÉE ».

de Rome le cavalier Bernin, le plus fameux architecte de l’Europe, pour présenter ses plans et conseiller les artistes français, et, pendant quelques années tout au moins, les travaux du Louvre furent activement repris. Mais ceux de Versailles, bien loin d’être abandonnés ou même ralentis, reçurent en même

temps une impulsion plus vive. L’aspect du bâtiment de Louis XIII avait été sensiblement modifié. Il n’y a qu h comparer les deux façades sur le jardin, dans la cueille estampe de Silvestre et dans celle de Pérelle, pour se rendre compte de l’importance des changements. Les plus apparents sont l'établissement d’un grand balcon de fer, qui dégage tous les appartements du premier étage, et la réfection complète des toitures. Dès 1664, Le Vau refit en partie la couverture du Château; les lucarnes Louis XIII firent place partout a des mansardes, flanquées h leur tour de petites lucarnes ornées; de hautes cheminées s’élevèrent; enfin, une partie du comble fut dorée». En 166b, on fit une décoration dans la cour, en posant des bustes sur des consoles qui existent encore, et la construction de Louis XIII y perdit à nouveau quelque chose de son aspect primitif1. A droite, derrière les cuisines, commencèrent de s’élever le bâtiment qui devait contenir une grotte et les réservoirs pour les jeux d’eau qu’il était alors .question de créer °. On édifiait en même temps les premières habitations, offertes par le Roi aux personnages favoris de son entourage et qui sont, en réalité, comme l’amorce d’une ville qui se développera plus tard : « Le pavillon du Roi, écrivait Petit en mai 166», est à hauteur d’entablement; celui de M. de Navailles, à la hauteur du premier étage; la première assise de pierre de taille est posée à celui de Monsieur le Prince. L’on posera aussi, jeudi prochain, une assise à celui de M. le maréchal de Villeroy. » Au mois d’août, il était question des pavillons de M. de Turenne, de M. de Gramont, de M. de Bellefonds, et de celui ci que le Roi a destiné pour les cuisines, violons, musiciens et comédiens6 ».

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Dans le parc également, les modifications furent rapides. Les Comptes des Bâtiments du hoi ouvrant leurs registres en 1664, avec cette régularité admirable qui continuera jusqu au règne de Louis XVI, permettent de suivre année par année une partie au moins de ce qui se prépare ou s accomplit . On ne les comprend bien, il est vrai (au milieu d’un si grand nombre de chances de confondre les travaux entre eux), qu’avec l’éclaircissement apporté par les rapports à Colbert. Ils montrent, par exemple, qu on dispose à nouveau les « parterres du gazon » du côté des réservoirs, ce qui est la première forme du parterre du Nord2. On s’est occupé de tracer des labyrinthes et de construire des glacières munies de glace pour trois ans3. On a planté une allée de quatre rangs de tilleuls le long de la clôture du petit parc, au couchant, puis une allée de chênes verts 4 ; on a transporté de Normandie des ils et des sapins; des milliers d’arbres ont été mis en pépinière dans le grand parc, un certain nombre provenant des pépinières de Vaux-le-Vicomte5. On a embelli en même temps le petit « Parterre à fleurs » ou « Jardin du Roi », situé entre le Château et l’Orangerie, et on l’a clos d’une grille coupée de termes de pierre. Ce parterre est celui que montre une estampe de Le Pautre, avec son bassin orné d’un Amour de Lerambert, qui lui vaut le nom quelquefois donné de « Parterre de l’Amour » ; il est décoré de buis en boules et en pyramides; on en distingue nettement le dessin dans la première vue peinte de Versailles, qui est de 1668, et dont j’aurai souvent occasion de reparler.

Au cours de 166o, le parc prend l’aspect d’ensemble qu’on voit sur les premiers plans dessinés par ordre du Roi, ceux du sieur Delapointe fi. Au delà des parterres et des petits bois du Nord et proche l’étang de Clagny, qui longe le chemin de Saint-Germain, est creusé un grand rondeau qui deviendra le bassin du Dragon7. Presque en même temps, d’importantes fouilles de terre se font « au-dessous du parterre en broderies », qu’on soutient par de grands perrons, et on crée le « jardin bas » ou « nouveau parterre » avec un rondeau de forme ovale; ce seront plus tard le Parterre et le Bassin do Latone 8. Ce travail est tellement considérable qu’on a dû employer des Suisses pour prêter main-forte aux terrassiers9. Colbert a même fait demander au curé de Versailles la permission de travailler les jours de fête, ce que Petit raconte ainsi, en mettant en scène le Roi : « M. Bontemps demanda au Roi si l’on travaillait demain, jour de l’Octave de la Fête-Dieu et jour de la Saint-Barnabé ; à quoi Sa Majesté répondit que non. Je dis au Roi que vous m’aviez ordonné de voir M. le curé pour cet effet, lequel, après avoir donné permission de travailler après la messe, Sa Majesté conclut qu’il fallait faire ce que M. le curé m’avait dit; aussitôt, je donnai avis aux ouvriers de la volonté du Roi, lesquels travailleront demain après la messe 10. »

Cependant, à l’une des extrémités du grand parc, assez loin de la clôture des jardins, on s’occupe très activement, et depuis 1663, de la Ménagerie du Roi. C’est une réunion de petites constructions, de volières, de cours, destinées à abriter des animaux rares et à devenir, suivant la légende d’une estampe, « le palais le plus magnifique que les animaux aient au monde11 ». Au milieu s’élève un château en miniature, dont la pièce principale est un salon octogone, sous lequel doit être aménagée une grotte de rocaille. On a installé une pompe, pour produire quelques effets d’eau dans les cours disposées en éventail autour de l’habitation centrale. Là, du reste, comme au Château, tout a été créé sur les ordres minutieux du Roi; il a étudié et décidé les moindres détails, aussi bien pour l’installation des animaux que pour la décoration des appartements, qui a été particulièrement soignée12. On lira peut-être sans ennui un des récits que l’agent de Colbert lui fait des visites de Louis XIV à la Ménagerie, celle par exemple du 14 août 1664. Il complète assez bien les récits analogues que j’ai fait connaître plus haut.

Sa Majesté demandant au sieur Le Vau l’état de la pompe de la Ménagerie, il fit réponse à S. M., craignant de se méprendre, qu elle était fort avancée, et je lui donnai aussitôt avis que les jets d’eaux des cours et de la laiterie étaient en état de donner satisfaction à S. M., desquels j’avais fait faire épreuve auparavant. Le Roi entrant à la Ménagerie, avant que de voir le Salon (dont le vestibule est presque tout pavé de celui qui avait été démoli de 1 hôtel de Gramont), me demanda en quel état était le réservoir ; et incontinent que Sa Majesté fut sur le balcon

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dudit salon, on fit jouer les jets d’eaux des bassins des cours, et ensuite S. M. fut dans la laiterie, où elle-même prenait plaisir à ouvrir et fermer les robinets, sans pouvoir s’exempter d'être un petit mouillée. Elle sappiocha ensuite des bassins pour considérer lesdits jets d’eaux, qui lui semblèrent trop petits, ainsi que les jets d eaux dans leur hauteur, moins agréables qu’un petit bouillon de quatre à cinq pieds de haut. Et, en effet, S. M. faisant jouer les trois jets d’eaux de la volière, qui peuvent s’élever jusques et par-dessus la laiterie, elle fit ôter les ajustons pour réduire lesdits jets d’eaux à quatre à cinq pieds de haut, ce qui formait des bouillons de un pouce et demi de diamètre. S. M., s’étant divertie dans toutes les cours, fut au réservoir, vit 1 effet de la pompe et la quantité d’eau qu’elle élevait. Toute l’eau du puits se peut tirer en une demie journée, après quoi il faut attendre que les sources le remplissent. J’ai promis à S. M. de faire curer ledit puits au premier jour, d autant qu elle avait remarqué que l’eau n’en était pas trop nette. Je fus bien consolé 'de ce que S. M. paraissait contente L

Cette première époque des constructions de Louis XIV est aussi celle de la première décoration sculpturale de Versailles. Toute une série d’oeuvres d’art vient orner les jardins, chaque jour agrandis et embellis; mais elles sont oubliées ou détruites aujourd’hui, et personne n’a songé à en rappeler le souvenir. Il n’est cependant pas impossible de les retrouver par les Comptes et par les estampes, et elles offrent l’intérêt qui s’attache au commencement des grandes choses. Il vaut la peine de désigner les travaux donnés par Colbert, pour le Versailles primitif, aux artistes qu’il employait en même temps pour le Louvre, et de relever ces noms assez modestes de sculpteurs, qui seront suivis de tant d’autres et de plus illustres.

La plus ancienne commande est celle de termes de pierre pour divers points des jardins. Dès 1664, Michel Anguier en sculpte six en pierre de Vernon, qu’on met dans l’Allée Royale2. 11 fait d’autres ouvrages, pour 1600 livres, dont le détail n’est pas donné. Ces termes mêmes, que sont-ils? 11 faut sans doute se résigner à l’ignorer. On est plus heureux avec ceux de Lerambert, que mentionnent des paiements de l’hiver et de l’été de 1664 : « A Louis Lerambert, sculpteur, pour prix de douze termes de pierre dure faits dans le Jardin à fleurs de Versailles... 2 200 livres. » Jacques Houzeau, sculpteur marbrier, est occupé en même temps h treize termes « pour la clôture du Jardin des fleurs », qui paraissent plus importants, puisqu’on les paye 13000 livres3. On distingue nettement, en effet, dans la plus ancienne vue peinte de Versailles, une vingtaine de termes à double face, soutenant d’espace en espace la grille du Parterre de l’ Amour, et on les rapproche, par la pensée, des grands termes du même genre qui ornent encore l’entrée du château de Vaux. Ceux de Lerambert étaient sans doute d’une sculpture plus délicate. Un témoignage dit qu’ils représentaient les douze signes du Zodiaque avec leurs symboles4; mais rien ne vient appuyer cette tradition. On trouve au contraire de fort beaux termes de Lerambert, gravés par Le Pautre comme étant dans les jardins de Versailles, et je suis porté à les identifier avec les nôtres, aucun autre travail de cette nature n’ayant été commandé à cet artiste. Ces termes gravés étaient bicéphales, car le graveur a présenté deux par deux, avec quelques attributs discrètement indiqués sur le socle, les couples mythologiques que voici : Apollon et Daphné, Bacchus et Ariane, Cornus et Pan, Endymion et Diane, Hercule et Omphale, Jupiter et Junon, Mercure et Minerve, Persée et Andromède, Adonis et Vénus. Ces dix-huit bustes sont réunis en neuf estampes, comme ils le furent sans doute au Jardin des fleurs. Un croquis de Pérelle montre qu’il y avait encore, même après la construction de l’aile du Midi, quelques termes doubles conservés dans un reste de grillage de ce parterre.

La même année 1664, Thibaut Poissant a posé aussi « des termes de pierre dans le petit parc de Versailles », payés 2 300 livres ; ces huit morceaux, de douze pieds de hauteur, représentent Jupiter, Neptune, Pluton, Junon, Vénus, Apollon, Mercure et Pan. C’est au Fer-à-cheval qu’on les a mis, et ce sont peut-être ceux que montrent d anciennes estampes autour du parterre de Latone et auxquels La Fontaine fait allusion. Ce sont les seuls travaux faits h Versailles par Thibaut Poissant, mort peu après, en 1668 5. Le nom des frères Marsy n apparaît a Versailles, avant 1666, que pour des travaux d’intérieur, des corniches de stuc au vestibule et au salon de la Ménagerie; il en est de même pour Baptiste Tubi, qui

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fournit seulement des modèles en cire pour deux vases de bronze et, avec son compatriote Philippe Caffiéri, douze scabellons de bois de chêne sculpté1. Ces artistes vont prendre plus tard une place importante dans la transformation de Versailles; il convient' de noter qu’ils y ont été, dès le début, employés par Colbert.

Mais voici les grandes statues qui apparaissent dans les jardins. Lerambert est payé de 1 400 livres, dont le premier acompte est du mois de mai 1665, « pour les quatre figures de pierre qu’il a faites et

posées autour du grand rondeau » ; Philippe de Buy s ter, qui touchait déjà une faible somme en 1664, reçoit 1 300 livres dans les mêmes conditions que Lerambert, et pour quatre figures de même destination2. L’éloge académique de Buyster, mort en 1688, fournit quelques détails : « Notre sculpteur eut beaucoup de part aux ouvrages de Versailles. Dans le jardin, proche de la fontaine d’Apollon, sur les angles des palissades qui s’y terminent, on voit huit ligures de pierre, chacune haute de sept pieds, qui furent faites en 1665. Quatre de ces figures sont de M. Buyster, et de ces quatre il y en a deux qui représentent des satyres et deux qui représentent des hamadryades ou nymphes des bois et des eaux. Les quatre autres figures sont de M. Lerambert, qui a été adjoint à professeur dans 1 Académie 3 ». Voici, d’autre part, les figures de Lerambert indiquées dans un document analogue, l’éloge du sculpteur par le même historiographe de l’Académie, Guillet de Saint-Georges : « Lune représente le dieu Pan, qui tient un cornet à bouquin; la seconde, une hamadryade qui. danse; la troisième, une nymphe avec un tambour de basque, et la quatrième, un faune ou dieu des forêts. Il avait composé des vers enjoués, qui devaient être écrits au bas de chaque figure; mais on s’est contenté dy mettre son nom, et on a pu le faire à sa gloire, puisqu’en effet ces figures ont été estimées de tous les connaisseurs4. » Ce passage rappelle les goûts littéraires de l’académicien, né au Louvre, fils

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du garde des marbres et figures antiques du roi Louis XIII, qui fut élevé au milieu des objets d arl el resta l’un des meilleurs amis de Le Brun et de Le Nôtre. Lerambert, mort dès 16/0, après a^>ii < t< associé par ses amis à la décoration de Vaux et à celle de Versailles, a laissé dans le paie des œuvres célèbres et même populaires : une partie des groupes d’enfants de 1 Allée d eau et les sphinx de marbre montés par des Amours de bronze, qui furent longtemps en haut des degrés de Latone. Ses œuvres primitives, antérieures à celles-ci de quatre ou cinq ans à peine, devaient avoir leurs qualités de

noblesse et de grâce sérieuse.

Tout l’ensemble de figures de pierre réuni autour du grand rondeau était encore en place au commencement de 1693 ; il fut transporté alors dans le jardin du Palais-Royal, où Le Nôtre faisait travailler. A la fin du règne de Louis XV, il partageait l’état de délabrement des statues de ce jardin, qu’on dut retirer et jeter aux gravois. Mais il peut se restituer, à Versailles, par des estampes contemporaines. Sans parler de la grande estampe de Louis de Chastillon, datée de 1683, qui en montre deux figures aisément reconnaissables auprès du bassin d’Apollon, il y a à la Chalcographie du Louvre une série de gravures de Le Pautre et de Chauveau, consacrées à des figures de Lerambert et de Buyster, toutes de sept pieds de haut, et qui sont, sans doute possible, celles du grand rondeau. Les légendes, qui portent les dates de 1672 et 1673, sont, il est vrai, peu précises. On y trouve, du premier, une joueuse de tambour avec un petit Amour, un faune et une danseuse ; du second, une joueuse de tambour avec un petit satyre, un satyre accompagné d’un petit satyre, un satyre tenant une grappe de raisin, un satyre tenant un cornet à bouquin, une nymphe tenant une couronne de chêne '. Ces huit statues étant certainement celles qui nous occupent, il s’est glissé ici, ce me semble, une erreur d attribution au détriment de Lerambert ; le satyre tenant un cornet est certainement sa figure de Pan, que représente aussi, en petites dimensions, la vue de Chastillon. Il n’est pas facile de juger de la valeur des œuvres, seulement d’après les estampes; on peut, du moins, se faire une idée du caractère de ces premières statues de Versailles, qui ont eu leurs jours de gloire sous les yeux du Grand Roi. Le voisinage de celles de Lerambert faisait du tort, paraît-il, à celles de son confrère; mais toutes semblent avoir une certaine froideur, même dans le mouvement de danse, et la convention majestueuse

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