‹ La création de VersaillesChapitre 15 sur 118 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

Dans ce vaste domaine en création, où l’attire sans cesse le besoin devoir naître et grandir l’œuvre personnelle qu il a rêvee, Louis XIY aime réunir sa cour, soit pour de somptueuses collations après la chasse, soit pour des comédies et des bals dans le Château ou dans les jardins. La Gazette est pleine de tels récits1. La fête la plus célèbre avant celle de 1668 est donnée du 7 au 9 mai 1664, au plus fort de la passion du Roi pour Mademoiselle de La Vallière. Beaucoup de gens savent, malgré la présence des deux Reines, que c’est à la jeune maîtresse qu’elle est offerte, et le succès qui y est ménagé à son frère, le marquis de La Vallière, vainqueur de la course de bagues, peut l’apprendre à tout le monde. Le choix de Versailles pour cette fête s’explique par la beauté déjà fort goûtée du petit château : « Quoiqu’il n’ait pas, dit l’un des auteurs qui la racontent, cette grande étendue qui se remarque en quelques autres palais de Sa Majesté..., il charme de toutes les manières, tout y rit dehors et dedans, l’or et le marbre y disputent de beauté et d’éclat... Sa symétrie, la richesse de ses meubles, la beauté de ses promenades et le nombre infini de ses fleurs, comme de ses orangers, rendent les environs de ce lieu dignes de sa rareté singulière. » La Cour y séjourne avant et après la fête, du 5 au 14 mai, et le Roi y traite plus de six cents personnes, outre le personnel de la danse, de la comédie et les artisans de toute sorte venus de Paris, « si bien que cela paraissait une petite armée2 ». Les détails sont inventés par Vigarani, «gentilhomme modénois », fort habile aux décors et aux machines, qui va être, sous le titre modeste d’ingénieur du Roi, le metteur en scène de toutes les fêtes de Versailles. Le premier gentilhomme de la Chambre en fonctions, le duc de Saint-Aignan, a été chargé par le Roi de trouver un lien entre les divertissements; il s’est adjoint Benserade et le président de Périgny, qui s’entendent aux plans de ballets et aux vers de circonstance, et il a été décidé qu’on reproduirait un des épisodes les plus connus du Roland furieux. Le Roi y tient le premier rôle, celui de Roger retenu avec les braves chevaliers, ses compagnons, dans l’île de l’enchanteresse Alcine, jusqu’au moment où la bague d’Angélique, mise au doigt de Roger, vient le délivrer des sortilèges qui l’ont fait captif des plaisirs. Tel est le sujet des trois journées, dont Israël Silvestre dessinera et gravera les principaux moments et dont la relation officielle sera imprimée, par l’ordre de Sa Majesté, sous ce titre : les Plaisirs de Vile enchantée* .

Trois points différents du bas de l’Allée Royale ont été choisis pour chaque journée. On peut les reconnaître, grâce à la relation d’un témoin, M. de Marigny, qui parle ainsi de l’emplacement réservé à la course de bagues : « L’on arrive, par la grande allée qui est au bout du parterre, dans un rond fort spacieux coupé par une autre allée de même largeur. Ce lieu, qui est à cinq ou six cents pas du Château, fut choisi pour le plus propre à faire paraître les premiers divertissements du palais enchanté d’Alcine4. » Le plus ancien plan gravé montre très bien cette place spacieuse à l’endroit où l’Allée Royale, alors assez

VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

étroite, s’élargissait en rond-point. La représentation de la Princesse d’Élide, dans la seconde journée, eut lieu presque tout au bas de l’allée : « On avait dressé un grand théâtre, environ cent pas au-dessous du rond où les chevaliers avaient couru la bague. » C’était sans doute un peu au-dessous de l’endroit ou débouche aujourd’hui l’entrée du bosquet des Dômes. Enfin, pour le troisième jour, Je palais d Alcine,

qui fut embrasé par un feu d’artifice, avait été construit sur le grand rondeau, « dont l’étendue et la forme, dit la relation officielle, sont extraordinaires » ; c’était la pièce d’eau du bas du parc (plus tard bassin d’Apollon), qui avait déjà ses proportions actuelles, mais qu’aucun groupe ni jet d’eau n’embellissait encore.

Le 7 mai, sur les six heures du soir, la Cour se rendit au lieu aménagé pour la première fête. « L’on avait élevé, dans les quatre avenues du rond, de grands portiques ornés au dehors et au dedans des armes et des chiffres de Sa Majesté.

L’on avait mis le haut dais justement à l’entrée du rond, et derrière , en remontant dans l’allée, l’on avait arrangé des bancs en forme d’amphithéâtre pour placer deux cents personnes. De grandes machines, entrelacées dans les arbres du

rond, soutenaient des chandeliers [lustres] garnis d’un nombre infini de flambeaux pour faire, s’il était possible, une lumière égale à celle du soleil, lorsqu’il aurait fait place à la nuit1 ». Dans le champ clos, les chevaliers de 1 Arioste défilèrent d’abord devant les dames, accompagnés d’un somptueux cortège de pages, trompettes et timbaliers ; après eux vint un gigantesque char d’Apollon, à quatre chevaux, mené par le sieur Millet, cocher du Roi, portant les attributs du Temps et entouré des douze Heures du jour et des douze Signes du Zodiaque allant à pied. Des vers furent récités par les acteurs et

PREMIÈRE JOURNÉE DES « PLAISIRS DE L’iLE ENCHANTÉE ». MARCHE DE ROGER ET DE SES CHEVALIERS. LAVIS TinÉ D’üN RECUEIL MANUSCRIT AYANT APPARTENU A LOUIS XIV.

VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

actrices de la troupe de Molière, qui figuraient les Siècles d’or, d’argent, d’airain et de fer, et le dieu Apollon. Puis, le jeu d adresse, qui était la course de bagues, commença. C’était un prétexte à montrer de beaux habits et de beaux jeunes hommes. « Le Roi, représentant Roger, montait un des plus beaux chevaux du monde, dont le harnais couleur de feu éclatait d’or, d’argent et de pierreries. Sa Majesté était armée à la façon des Grecs, comme tous ceux de sa quadrille, et portait une cuirasse à lame d’argent, couverte d une riche broderie d or et de diamants. Son port et toute son action étaient dignes de son rang; son casque, tout couvert de plumes couleur de feu, avait une grâce incomparable; et jamais un air plus libre, plus guerrier, n a mis un mortel au-dessus des autres hommes. » Après s’être fait admirer en plusieurs courses, le Roi laissa la victoire se décider entre les autres chevaliers. « Le duc de Guise, les marquis de Soyecourt et de La Vallière demeurèrent à la dispute, dont ce dernier emporta le prix, qui fut une épée d’or enrichie de diamants, avec des boucles de baudrier de valeur, que donna la Reine-mère et dont elle l’honora de sa main '. »

La nuit survenue, « le camp fut éclairé de lumières et, tous les chevaliers s’étant retirés, on vit entrer l’Orphée de nos jours, vous entendez bien que je veux dire Lully, à la tête d’une grande troupe de concertants, qui, s’étant approchés au petit pas et à la cadence de leurs instruments, se séparèrent en deux bandes, à droite et à gauche du haut dais, en bordant les palissades du rond ». Les violons jouèrent pendant l’entrée des quatre Saisons, dont les montures étaient un cheval d’Espagne, pour le Printemps, et pour les autres, un éléphant, un chameau et un ours. Quarante-huit personnages, habillés suivant la saison qu’ils accompagnaient, avaient sur leurs têtes des bassins remplis de mets et de fruits pour la collation. Pan et Diane, portés sur un petit rocher planté d’arbres, parurent aussi, avec une suite qui présenta « des viandes de la ménagerie de Pan et de la chasse de Diane ». Pan était représenté par Molière. De nouveaux vers furent récités aux Reines, puis le Roi, Monsieur, les Reines et les dames s’assirent à une grande table toute fleurie, en forme de croissant, ce qui fit un beau spectacle. « Dans la nuit, auprès de la verdeur de ces hautes palissades, un nombre infini de ces chandeliers peints de vert et d’argent, portant chacun vingt-quatre bougies et deux cents flambeaux de cire blanche, tenus par autant de personnes vêtues en masque, rendaient une clarté presque aussi grande et plus agréable que celle du jour. Tous les chevaliers, avec leurs casques couverts de plumes de différentes couleurs et leurs habits de la course, étaient appuyés sur la barrière; et le grand nombre d’officiers richement vêtus, qui servaient, en augmentaient encore la beauté et rendaient ce rond une chose enchantée; duquel, après la collation, Leurs Majestés et toute la Cour sortirent par le portique opposé h la barrière et, dans un grand nombre de calèches fort ajustées, reprirent le chemin du Château2. »

Le deuxième jour, la nuit étant tombée, on fut à la salle de théâtre, dressée en rond de verdure. « Le dessein de cette seconde fête était que Roger et les chevaliers, après avoir fait des merveilles aux courses, que, par l’ordre de la belle Magicienne, ils avaient faites en faveur de la Reine, continuaient en ce même dessein pour le divertissement suivant; et que, l’île flottante n’ayant point éloigné le rivage de la France, ils donnaient à S. M. le plaisir d’une comédie dont la scène était en Élide. » Grâce h cette fiction, la troupe de Molière représenta une comédie, imitée de l’espagnol, en cinq actes, dont le premier seul était en vers, et qui comportait six intermèdes. Le personnage de la princesse d’Elide était tenu par la jolie « Mademoiselle de Molière » ; son mari y joua un rôle bouffon assez important, celui du « plaisant » de la princesse3, et le premier intermède, où sa poltronnerie eut à se défendre contre un ours, donna fort à rire h la compagnie. L’intermède qui termina la pièce fut un admirable ballet de faunes, de bergers et de « bergères héroïques », « et toute cette scène fut si grande, si remplie et si agréable, qu’il ne s’était encore rien vu de plus beau en ballet4. »

La soirée du 9 mai fut réservée aux plus singuliers artifices des machines de Vigarani. Au milieu du rondeau, s’élevait Je château d’Alcine sur une île rocheuse, devant laquelle s’avançaient deux lignes de rochers ; des tapisseries fixées par des mâts faisaient les côtés d’une sorte de scène sur l’eau.

52 VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

Les musiciens y prirent place, quand la Cour se fut assise auprès du bord. « Mais ce qui surprit davantage fut de voir sortir Alcine de derrière le rocher, portée par un monstre marin d’une grandeur prodigieuse. Deux des nymphes de sa suite, sous les noms de Célie et de Dircé, partirent au même temps il sa suite et, se mettant à ses côtés sur de grandes baleines, elles s’approchèrent du bord du rondeau, et l'Enchanteresse commença des vers, auxquels ses compagnes repondirent et qui lurent a la louange de la Reine, mère du Roi. » C’était Mademoiselle du Pare qui faisait Alcine; Mademoiselle do Brie et la femme de Molière représentaient ses nymphes. Quand elles eurent récité, les monstres les ramenèrent

a du côté de l’Ile enchantée, où était le Château, qui, s’ouvrant à leur arrivée, surprit agréablement les yeux par les beautés d’une architecture si merveilleuse que l’on eût cru que c’était de l’invention de Vigarani, si Ion n’eût été prévenu que c’était un enchantement d’Alcine. Alors les concertants redoublèrent les accords et I on vit [a 1 intérieur du château] des géants d’une prodigieuse grandeur qui firent la première entree du ballet ». Il y eut six entrées, dont la dernière lit paraître Roger recevant l’anneau libérateur. Au même instant, un coup de tonnerre suivi d’éclairs marqua la fin des enchantements; et le palais il’ Alcine s’abîma dans un très beau feu d’artifice, dont l’effet fut doublé par l’eau qui reflétait les fusées et les échos qui répercutaient le bruit des boîtes.

Les plaisirs de 1 Ile enchantée étaient finis. Le Roi les prolongea quelques jours encore par des divertissements assez peu communs. Le 10 mai, il voulut courre les têtes à l’allemande, jeu de cavaliers, qui consistait à emporter ù toute bride, et successivement avec la lance, l’épée et la javeline, une tête de Turc, do Maure et de Méduse. Le jeu eut lieu dans les fossés du Château, qui étaient, comme je l’ai marqué, un simple arrangement d’architecture traditionnel et où l’eau ne montait pas. « Toute la Cour s était placée sur une balustrade de fer doré, qui régnait autour de l’agréable maison de Versailles et

« LES PLAISIRS DE L’iLE ENCHANTÉE. » FESTIN NOCTURNE DANS LALLÉE ROYALE. ESTAMPE D'ISRAËL S1LVESTRE.

VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

qm regarde le fossé, dans lequel on avait dressé la lice avec des barrières ». Le Roi remporta le prix de deux courses, mais sur-le-champ il redonna à courre celui qu'offrait la Reine aux chevaliers qui avaient été de sa quadrille; c'était un diamant, et le duo de Coislin, qui le gagna, le reçut des mains de la Reine. Le lendemain, ,1 y eut promenade à la Ménagerie, où le Roi fit admirer les nouveaux batiments qu U venait d’y faire et le grand nombre des oiseaux rares *. « Le soir, S. M. fit représenter sur l'un de ces théâtres doubles de son salon, que son esprit universel a lui-même inventés, la comédie des Fâcheux faite par le sieur de Molière, mêlée d'entrées de ballet et fort ingénieuse*». Le jour suivant.

LES PLAISIRS DE L’iLE ENCHANTÉE. » REPRÉSENTATION DONNÉE SUR LE GRAND RONDEAU. ESTAMPE D’iSRAtL SILVESTRE.

après avoir dîné, le Roi fit tirer aux dames une loterie « de pierreries, ameublements, argenterie et autres choses semblables ; et, quoique le sort ait accoutumé de décider de ces présents, il s’accorda sans doute avec le désir de S. M., quand il fit tomber le gros lot entre les mains de la Reine ». Puis, on fut assister a un défi échangé par deux des nobles figurants de la première journée, le marquis de Soyecourt et le duc de Saint-Aignan ; ils coururent les têtes dans leurs costumes et provoquèrent entre leurs Partisans de nombreuses gageures d’argent. Saint-Aignan gagna le défi. « Le soir, S. M. fit jouer une comédie nommée Tartufe , que le sieur de Molière avait faite contre les hypocrites 3... » C’étaient seulement les trois premiers actes d une pièce encore inconnue, qui allait faire quelque bruit dans le monde. Le lendemain, 13 mai, le Roi voulut encore courre les têtes, et la comédie fut le Mariage forcé; le 14, la Cour partit pour Fontainebleau.

Cette sérié de divertissements n’avait pas encore sa pareille dans les fastes de la Cour de France ; mais le petit Versailles ne se prêtait aucunement au séjour des grandes foules de cour, et le Roi avait fait, avec des heureux, des mécontents. On le sait par le premier témoignage, indirect il est vrai, de Madame de Sévigné sur Versailles. Olivier d’Ormesson, narrant dans ses Mémoires le procès de Fouquet, s’interrompt pour noter : « Madame de Sévigné nous conta les divertissements de Versailles,

VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

qui avaient duré depuis. le mercredi jusqu'au dimanche, en courses de bagues, ballets, comédies, feux d’artifice et autres inventions fort belles; que tous les courtisans étaient enragés, car le Roi ne prenait soin d'aucun d’eux, et MM. de Guise, d’Elbeuf n’avaient pas. quasi un trou pour se mettre a couvert1. » Qui donc aurait prévu qu’une ville entière serait en ce lieu vingt ans plus tard ?

Quelques parties de cetto fête de 1664 se répétèrent les années suivantes, qui sont les plus brillantes de la jeune Cour. En 1665, où il y eut de nombreux séjours du Roi ù Versailles, avec chasses, spectacles, bals et régals, on donna, le 13 juin, la comédie suivie de bal dans un vaste salon de verdure eleve pal Vigarani dans l’Allée Royale et éclairé de cent lustres de cristal. Au mois de juillet, la reine d Angleterre, venue en France pour les .couches de Madame, sa fille, visita Versailles et y demeura cinq jours avec sa maison, magnifiquement traitée par le Roi5. En septembre, la Cour y fit la fête de la Saint-Hubert, qui dura quatre journées; il y eut une grande chasse, où parurent en amazones la Reine, Madame, Mademoiselle, Mademoiselle d’Alençon et les autres dames, et une comédie entremêlée de ballet, qui fut la première représentation de l 'Amour médecin. Les gazetiers lettrés y trouvèrent comme toujours matière à rimer, Robinet par exemple, écrivant sa Lettre en vers à Madame :

Dimanche où le ciel tout exprès Se para de tous ses attraits, Notre Cour courut à Vei’sailles Pour y rire et faire godailles.

L’admirable et plaisant Molière...

Illec avec sa compagnie Fit admirer son gai génie ;

Son jeu fut mêlé d’un ballet Qui fut trouvé drôle et follet3.

En 1 666, le deuil pour Anne d’Autriche, morte le 19 janvier, suspendit les fêtes de la Cour, mais n’interrompit pas ses petits séjours habituels à Versailles4. En 1667, les divertissements de la fin du carnaval s’y passèrent, et l’on revit, à cette occasion, les courses de têtes et le défilé des brillants cavaliers, dans ces riches costumes de fantaisie que Louis XIV aimait à revêtir. Le jour de ce carrousel, une partie des beautés de la Cour était à cheval, « toutes admirablement équipées, conduites par Madame, avec une veste des plus superbes et sur un cheval blanc houssé de brocart, semé de perles et de pierreries, ainsi que son habit. Le Roi marchait après, ne se faisant pas moins connaître à cette haute mine qui lui est particulière qu’à son riche vêtement à la hongroise, couvert d or et de pierreries, avec un casque de même, ondoyé de plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa housse pareillement couverte de pierreries ». Monsieur, en Turc, et le duc d’Enghien, en Indien, chevauchaient auprès du Roi, et les seigneurs suivaient en dix quadrilles. On fit le tour du camp, établi devant la charmante Orangerie, et, après avoir salué la Reine et les princesses, elles aussi toutes galamment déguisées, le Roi courut la première course et après lui tous les chevaliers. « Ce divertissement fut vu d’un nombre infini d’étrangers, entre lesquels il y avait quantité de seigneurs allemands placés sur de grandes balustrades et terrasses, qui semblaient avoir été préparées à cet effet, quoique ce soient les ornements naturels de ce beau lieu3 ».

11 était naturel, après de telles journées, que Versailles fût regardé comme le théâtre par excellence des fêtes de Louis XIV. Le caractère que cette maison avait alors semble bien marqué par un témoignage du temps : « C’est assurément une belle et agréable chose de voir le Roi en ce beau désert, lorsqu’il y fait de petites fêtes galantes ou de celles qui étonnent par leur magnificence, par leur nouveauté, par leur pompe, par la multitude des divertissements éclatants, par les musiques différentes, par les eaux, par les feux d’artifice, par l’abondance de toutes choses, et surtout par des palais de verdure, qu’on peut nommer des lieux enchantés, dont jamais la nature et l’art joints ensemble ne s’étaient avisés... Mais quiconque a vu le Roi pendant la campagne de Flandre l’admirera encore mille fois plus parmi les plaisirs, que ne font ceux qui ne l’ont point vu à la guerre... étonner les premiers capitaines de l’univers

VERSAILLES SÉJOUR DE FÊTES

par sa capacité, charmer tout le monde jusqu’aux simples soldats par une familiarité héroïque... aller à la tranchée avec une fermeté intrépide, résister à la fatigue, aux veilles et à tout ce que la guerre a de plus pénible, et faire tout cela avec la même facilité et la même gaieté qu’il ordonne les fêtes de ^ ersailles 1 ». C est surtout la fête racontée plus loin qui inspire cette antithèse, et c’est l’auteur de Clelie qui tient ce langage, fidèle écho d une opinion publique encore entièrement favorable au jeune Roi.

Les séjours de la Cour, pendant les années qui précédèrent la paix d’Aix-la-Chapelle, étaient pour Louis XIV l’occasion de suivre de près la marche des travaux qu’il ordonnait et qui, peu à peu, transformaient Versailles. Aussi semblait-il s’y plaire de plus en plus, malgré l’incommodité qu’offraient pour les logements un château aussi petit et les quelques pavillons récemment construits au dehors. A 1 intérieur, on avait fait ou refait pour le Roi, la Reine, la Reine-mère et le Dauphin, quatre grands appartements, dont Mademoiselle de Scudéry décrira bientôt les beautés2. Monsieur et Madame devaient être aussi dignement logés. Il y avait une chapelle, où Noël Coypel exécutait des peintures, en 1666 3. Dans le Petit Parc, outre le Jeu de paume, qui datait de Louis XIII, la Cour trouvait un jeu nouveau, une « ramasse », sorte de glissoire en bois, qui avait une grande analogie avec ce qu’on a appelé depuis les « montagnes russes ». Pendant que la Reine tenait le cercle, ou avant la chasse, le Roi allait sur les chantiers. Un jour de septembre 1665, il rencontra dans sa promenade le cavalier Bernin. Celui-ci, au cours de sa visite des curiosités de Paris, consacrait une journée à Versailles, dont Le Nôtre lui faisait les honneurs. Laissons parler le narrateur qui tenait journal des gestes et paroles de l’homme illustre :

« Etant descendus vers les terrasses auxquelles Le Nôtre fait travailler, il lui a montré le dessin, les pentes, les descentes à pied et en carrosse, et lui a fort expliqué ce qu’il fait là exécuter4. De là l’on est allé dans le Jardin des fleurs, autour duquel sont de petites terrasses de la hauteur de deux pieds ou environ, ornées d’arbres en pomme et en boule d’un vert de toutes saisons5. Le cavalier a dit que tout cela lui semblait beau, même la descente qui conduit à l’Orangerie, dans laquelle il est entré et en a mesuré la largeur. L’on lui a dit que la voûte en terrasse était couverte d’un mastic appliqué sur une toile, laquelle en est imbibée et qui est un secret qu’a donné M. de Francini ; que cette voûte a déjà fait l'épreuve de deux hivers6. Il a trouvé l’Orangerie belle et a dit qu’on pourrait l’orner pour en faire un lieu qui,

I été, serait fort agréable, qu’il faudrait peindre de clair-obscur... Après, revenant et entrant dans la cour du Château, il a rencontre le Roi qui en sortait. Il a dit à Sa Majesté qu’il avait trouvé tout ce qu’il venait de voir galant et fort beau; qu’il s’étonnait comment elle ne venait dans un si agréable lieu qu’une seule fois la semaine; qu’il méritait bien qu’elle y vint au moins deux fois. Le Roi a témoigné être bien aise que le lieu lui plût, et a passé7. »

Versailles va s’orner à présent de beautés d’un nouveau genre, ses jeux d’eau. Us sont l’œuvre des fils d un ingénieur de Florence, Tommaso Francini, venu en France sous Henri IV et mort en 1651 , titulaire de la charge d’ « intendant général des eaux et fontaines de France ». Les Francine, qu’on nomme plutôt « MM. de Franchine 8 », excellent comme leur père dans l’art hydraulique; mais c’est l’aîné, François Francine, qui a hérité de la charge et du titre; son frère, Pierre Francine, travaille en sous-ordre comme simple « ingénieur pour le mouvement des eaux et fontaines des maisons royales ». François Francine est moins bien servi par Versailles qu’il ne l’a été par les « Nymphes de Vaux » célébrées de La Fontaine.

II doit créer des effets supérieurs à tous ceux qu’on a réalisés jusqu’alors, loin de toute source de quelque importance et sur un sol d’eau stagnante et de marais, qui se prête fort mal à cette expérience. Mais les ingénieurs, aux prises avec des difficultés qui semblent insurmontables, sont soutenus par la volonté d’un maître qui commence déjà à forcer la nature à lui obéir.

Les documents montrent que le grand travail de l’année 1665 a été la construction de la Pompe et de la Tour d’eau. Celle-ci, construite par Le Vau sur remplacement où est aujourd’hui l’hôtel des Réservoirs,

est destinée à recevoir l’eau à une grande hauteur, à la conserver et à la distribuer suivant les besoins aux réservoirs du parc et aux fontaines. La Pompe prend l’eau dans le grand étang1 de Clagny, qui se déploie au bas des pentes septentrionales de Versailles et sur le bord duquel sont des moulins à vent, les moulins de Clagny, que représente une estampe anonyme fort rare1. Les machines primitives et tout le mouvement de la Pompe, que met en action un manège à chevaux, ont été l’œuvre de Denis Jolly, maître de la pompe du Pont-Neuf. Ce Jolly, qui est l’indispensable collaborateur des Francine, a fourni en outre pour cent mille livres de conduites en une seule année2. Le Roi s’est impatienté plus d’une fois de la lenteur de ces ouvrages compliqués, qui ont duré plus d’une année, et il dit volontiers au sieur Jolly « qu’il n’y a personne de si long que lui dans son travail ». Charles Perrault, en sa qualité de contrôleur des Bâtiments du Roi, reste à Versailles des semaines entières pour surveiller l’ouvrage, l’activer et en rendre compte à Colbert jour par jour. Enfin, le 17 décembre, Le Vau voit fonctionner la Pompe portant l’eau jusqu’au sommet de la tour, et il prépare la visite de Sa Majesté, qui doit monter avec sa suite par le petit escalier de fer. Cette visite a lieu le 21, et paraît satisfaire le Roi 3. Mais le savant Huygens visitant Versailles peu après s’étonne de la construction faite et dit à Charles Perrault : « Il n’était point nécessaire de faire monter l’eau sur cette tour ; la pompe l’aurait portée aussi aisément de l’étang dans les réservoirs, sans aucun entrepôt, et la dépense de la tour est assurément très inutile ». « Je compris la chose dans le moment même, raconte Perrault, et je le dis à M. Colbert, qui en demeura d’accord sans hésiter, en ajoutant : « Que voulez-vous? il faut bien payer son apprentissage 4 » .

L’inauguration des grands effets d’eau est de 1666. Cette année-là, les conduites sont posées pour un certain nombre de bassins, où des a fontaines », suivant le mot du temps, commencent à s’établir. Les récits inédits des visites royales mentionnent, dès le mois d’avril, les premiers essais de la distribution des eaux et du règlement de leurs effets : « Le Roi visitant hier les travaux passa par le bosquet vert pour voir 1 effet du jet d eau, qui fut aussitôt arrêté que S. M. fût passée 5... S. M. remarqua dans le jardin fruitier le jet d eau du bassin qui est au bas d’icelui, qui ne va qu’à cinq pieds de haut. Je crois qu’il était trop battu du vent et que 1 ajustage était trop gros; je dis à S. M. que Monseigneur [Colbert] faisait changer les ajustages et que les ouvertures d’iceux seraient proportionnées suivant la distribution de l’eau qui sera donnée à chaque bassin. Après qu’elle eut fait voir à M. de Liancourt son Orangerie, elle fit un tour dans les allées du Petit Parc, et aussitôt fut au Jeu de paume, à la sortie duquel S. M. fut à la Ménagerie, où elle eut bien du divertissement des eaux de la grotte et des dragons. Au retour, elle se promena une heure et demie dans le Petit Parc et considéra nos ouvrages, particulièrement les bassin et fontaine du jardin en terrasse, que je ferai finir le plus tôt possible; je ne crains que la longueur de M. Jolly pour les tuyaux et conduites. » Souvent, par la suite, le Roi vient se promener à pied et on lui donne chaque fois « le contentement des fontaines6 ». Un des effets d’eau les plus importants par la masse est celui du rondeau où sera bientôt le Dragon et qu’on appelle justement alors le « bassin du Grand Jet » ; le travail s’y achève au mois d’août 16667. La partie du jardin où il se trouve sera bien vite, lors de la création de l’Allée d’eau, une des mieux aménagées au point de vue qui nous occupe. Au bassin de 1 Ovale (Latone), six jets secondaires sont groupés autour du jet central, et on se dispose à l’entourer de termes sculptés par Houzeau6. Au bas du parc, le grand bassin des Cygnes est orné, également dans l’été de 1666, d’une « infinité de jets d’eau qui, réunis ensemble, font une gerbe d’une hauteur et d’une grosseur extraordinaires 9 ». Notons aussi la création des « bassin et fontaine du jardin en terrasse », qui se rapporte au parterre sur le devant du Château19. Ces changements entraînent un (-maniement des perspectives. De tous côtes, elles sont prolong*ées vers la campagne, par un artifice que les contemporains remarquent : « Au bout de toutes les allées, on a mis des grilles, au paysages agréables, qui font paraître les jardins plus beaux11. » En 1667, on élargit l’Allée Royale, en abattant les arbres qui la bordent, pour permettre à la vue de descendre plus librement au bassin des Cygnes, oi, les eaux jaillissantes viennent d’être amenées •*.

VERSAILLES SEJOUR DE FETES

Cette préoccupation d’étendre la vue déjà fort belle dont on jouit des fenêtres du Château, et surtout du haut du Fer-à-cheval au-dessus du bassin de l’Ovale, amène Louis XIV à rêver une œuvre immense, que suggère la présence des eaux dans les bas terrains. A peine s’élargit l’Allée Royale, qu’un canal commence à être creusé, réduit d’abord toutefois à des proportions assez courtes, comme le montrent quelques estampes de Pérelle et surtout la plus ancienne vue peinte du parc de Versailles 1 . Le Roi a consulté Messieurs de l’Académie des sciences pour savoir s’il serait possible d’établir un canal dans cette partie du parc; les niveaux pris avec des instruments perfectionnés leur ont permis de l’assurer. Les travaux occupent l’année 1668 2. Mais ce premier canal, tout en ayant la largeur d’aujourd’hui et déjà une forme de croix, ne se développe que sur assez peu de longueur ; c’est plutôt une amorce du canal complet qui sera exécuté à partir de 1671. Tel qu’il est cependant, sur la peinture à laquelle le lecteur doit se reporter, le premier canal, au milieu des allées divergentes, dont les arbres commencent à grandir, ajoute quelque majesté au paysage de Versailles.

Le Canal a été creusé sur l’emplacement d’une longue allée, qui partait d’un grand rond d’arbres et de gazon, au sortir du Petit Parc, et se dirigeait vers le mur occidental du Grand Parc.

Tous ces tracés sont visibles sur l’ancien plan de Delapointe. D’autres

et nombreux travaux ont été faits en 1668 dans cette partie du domaine : « Le 14 de septembre, écrit Petit à Colbert, j’ai toisé ce que les ristons et autres terrassiers ont enlevé de terre, tant au Canal qu’allées et contre-allées le long d’icelui et, hors dudit Canal, tant au grand rond sortant du Petit Parc, que hors le Grand Parc. Nous avons trouvé qu’il avait été fouillé et transporté 9 000 toises cubes de terre. » Deux mois plus tard, le jardinier Marin Trumel, préposé aux pépinières, plante de ses plus beaux ypréaux « l’allée qui conduit du grand rond à la Ménagerie », tandis que « l’on commence à poser les gros tuyaux de conduite qui mèneront l’eau du bassin des Cygnes dans le Canal3. » A ce moment des travaux, Mademoiselle de Scudéry décrit fort bien l’aspect que présente ce coin du parc, où passent les promeneurs qui vont à la Ménagerie : « Nous sortîmes par une grande grille et nous entrâmes dans un vaste rond d’arbres, où grand nombre d’allées aboutissent et où aboutit aussi le Canal dont j’ai déjà parlé, dont le milieu est marqué par un grand carré d’eau; et ce Canal de quatre cents toises est environné de deux terrasses bordées d’arbres,, avec une grande place au haut du tertre, en forme de demi-lune, d’où l’on voit tout le palais et le jardin en amphithéâtre4. » Le Canal primitif fait donc suite à une large étoile d’allées rayonnantes, et il est assez distant du bassin des Cygnes, où se dressera dans peu d’années le groupe du Char d’Apollon. La tête élargie du Canal définitif s’en trouvera sensiblement plus rapprochée, en même temps que son triple prolongement à travers le Grand Parc changera singulièrement le caractère de toute cette plaine.

Il faut songer maintenant à décorer les nouvelles fontaines du jardin. Cette pensée amène à faire

Page 1